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Full text of "Écrits notables sur la monnaie, XVIe siècle, de Copernic à Davanzati;"

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ÉCRITS NOTABLES 

SUR LA MONNAIE 

XVie SIÈCLE 

DE COPERNIC A DAVANZATI 






COLLECTION DES PRINCIPAUX ÉCONOMISTES 

NOUVELLE ÉDITION 



ÉCRITS NOTABLES 

SUR LA MONNAIE 

XVIe SIÈCLE 

DE COPERNIC A DAVANZATI 



Reproduits, traduits, d'après les éditions originales et les manuscrits 
Avec une introduction, des notices et des notes 

par 
Jean- Yves LE BRANGHU 

Docteur en Droit 



Avant-propos de François Simiand 

Professeur au Collège de France 



Tome I 

AVEC QUATRE PLANCHES HORS-TEXTE 



PARIS ^ 

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN 

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 

1934 

Toa6 droite de reproduction, d'adaptatloo et de tradaction réservés pour tous pays 



// f 1 1.\ ^' 



y4 



La Collection des principaux économistes, qui 
avait été publiée par E. Daire et éditée par la 
librairie Guillaumin (en 15 vol. in-8o, dont cer- 
tains avaient été réimprimés), est depuis longtemps 
entièrement épuisée, tant en volumes originaux 
qu'en réimpressions. Les rares collections et même 
les rares volumes isolés qui se présentent en vente 
d'occasion atteignent des prix exorbitants ; cer- 
tains volumes sont pratiquement introuvables. 

Tous les travailleurs en science économique, 
tout le public de plus en plus intéressé par elle, 
déplorent les difficultés ou même l'impossibilité 
qui en résultant à avoir disposition commode (et 
en langue française pour les auteurs étrangers) 
des grandes œuvres de cette discipline dans le 
passé. Assurément les études économiques sont 
aujourd'hui de plus en plus orientées sur les faits ; 
et la part autrefois très large, sinon prépondérante, 
faite à l'histoire des doctrines, considérée en elle- 
même, tendrait plutôt à une restriction relative. 
Mais, en ce même temps, tout un champ nouveau 
d'études fécondes paraît s'ouvrir et se cultiver qui 
s'attachent à ces œuvres notables du passé en 
liaison avec la réalité qu'elles ont pu connaître 
et expriment ou interprètent de quelque façon ; 
et ce paraît être là, en même temps qu'un apport 
fort utile à la science elle-même, un complément 
de formation indispensable pour le travailleur déjà 
initié à cette science en son état actuel. 



VIII COLLECTION DES PRINCIPAUX ÉCONOMISTES 

Il importait donc grandement à cette heure de 
fournir les moyens nécessaires à cette étude. La 
librairie Félix Alcan, cessionnaire du fonds Guil- 
laumin lorsque cette firme eut cessé son exploita- 
tion, a jugé le moment venu d'entreprendre cette 
tâche et a bien voulu nous en confier la direction. 

Nous devons indiquer brièvement ici comment 
nous concevons et pensons réaliser cette Nouvelle 
édition. Avant tout, marquons bien que c'est non 
une réimpression, même revue, mais une « nou- 
velle édition ». Si la publication de Daire a été fort 
remarquable pour son temps et a rendu des ser- 
vices incontestés, nous devions à cette heure, nous 
a-t-il semblé, envisager et adopter des conditions 
de réalisation à divers égards nouvelles : 

a) D'abord nos exigences concernant l'établis- 
sement des textes sont devenues plus grandes ; 
nous viserons donc à une revision soigneuse du 
texte publié, conformément aux règles de la criti- 
que moderne, avec collation, s'il y a lieu, des 
diverses éditions ou des manuscrits, et, en cas 
d'importance, indication des variantes, — sans 
prétendre cependant à un travail de pure érudi- 
tion, et en gardant le souci d'une présentation 
pratique et courante ; 

b) Pour les auteurs étrangers, nous entendons 
demander de neuf traduction directe sur le meil- 
leur texte semblablement établi à ce jour dans la 
langue originale ; 

c) La liste des auteurs et des œuvres retenus 
dans la collection Daire nous paraît appeler revi- 
sion et additions : d'abord, parce qu'avec le temps 
écoulé depuis l'établissement de cette collection 



NOUVELLE ÉDITION IX 

des auteurs alors contemporains sont entrés dans 
l'histoire ; puis, parce que le développement des 
études économiques a, depuis lors, modifié souvent 
l'ordre des valeurs entre les textes anciens, fait 
apparaître l'intérêt ou l'importance d'œuvres alors 
ignorées ou méconnues ; enfin, parce qu'à ce jour 
une collection de cet ordre nous paraît ne plus 
avoir à se régler sur une orthodoxie ou un confor- 
misme éliminatoires, mais devoir seulement se 
déterminer selon la valeur d'apport au dévelop- 
pement général de la pensée économique ; 

d) A ces divers égards un ordre chronologique, 
même approximatif, nous paraît ne plus avoir 
de raison majeure ; et la tomaison en volumes 
numérotés et de dimensions à peu près correspon- 
dantes n'avoir pas d'intérêt, ou présenter même de 
sérieux inconvénients lorsqu'elle a conduit à réunir 
dans un même volume plusieurs œuvres d'auteurs 
et de caractères assez différents. Notre publication 
en principe se présentera donc en volumes séparés 
par œuvre ou par auteur, et donc de dimensions 
différentes selon les cas, sans ordre chronologique 
obligé, et sans numérotation de tomes ; 

e) Ce plan de publication, dont la réalisation 
s'échelonnera selon les conditions de bon travail 
pour les collaborateurs et d'acquisition pratique 
pour les lecteurs, permettra aussi de répondre 
mieux, le cas échéant, aux curiosités de l'heure, et 
plus vite, en tout cas, aux besoins les plus res- 
sentis pour les œuvres maîtresses qui font défaut ; 

f) Chaque œuvre sera publiée par les soins 
et sous la responsabilité d'un éditeur qualifié : les 
noms que nous pouvons dès maintenant citer 



X COLLPXTION DKS PRINCIPAUX ECONOMISTES 

d'hommes dont le concours nous est assuré, — et 
cette liste sommaire n'est pas limitative, — suf- 
firont déjà, nous semble-t-il, à donner au public 
garantie de bon travail et de compétence. Dès 
maintenant aussi, nous savons que nous pouvons 
leur adresser nos meilleurs remerciements. 

Car, grâce à eux, nous avons l'espoir que cette 
nouvelle édition de la Collection française des 
principaux économistes pourra répondre aux 
besoins qui ont paru, à la librairie Félix Alcan 
comme à nous-mêmes, justifier cette entreprise ; 
et que le public compétent, désireux de ces grandes 
œuvres, voudra bien y faire un bienveillant accueil. 

Gaétan Pmou, François Simiand. 



AVANT-PROPOS 



L'ouvrage que nous présentons ici dans la 
Nouvelle édition de la Collection des principaux 
économistes y est lui-même une nouveauté de cette 
édition sur la première, et à trois égards : pour 
le siècle des auteurs, pour la nature des textes, 
pour le caractère de leur groupement. 

10 La Collection Daire, en effet, n'avait pas 
compris d'auteurs antérieurs à Vauban, Bois- 
guillebert, Law, etc., à « ces ancêtres de la science 
et ces hommes courageux à qui échut l'initiative 
du progrès au commencement du xviii^ siècle », 
avec qui « finit l'ère de l'empirisme et de la routine 
et commence celle du raisonnement ». Aujourd'hui 
ce nous paraît être, au contraire, étude ouverte 
et profitable que de regarder, — par delà les éco- 
nomistes dénommés classiques ou préclassiques et 
au moins déjà jusqu'au xvi^ siècle, — à ce qu'ont 
été les rencontres antérieures de l'esprit humain 
avec la réalité économique. 

2^ Les textes ici rassemblés, — qui, pour la 
plupart, sont publiés ici pour la première fois, 
en édition contemporaine et en langue française, 
— ont été, entre beaucoup d'autres écrits du temps 
sur la matière, choisis et retenus pour une raison 
majeure commune : ce n'est pas comme consti- 
tuant tous une œuvre principale ou extensive, — 



XII ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

plusieurs sont d'une dimension bien inférieure 
aux plus courts de l'édition Daire ; — mais c'est 
davantage comme susceptibles de représenter, à 
divers égards, des positions caractéristiques dont 
l'interprétation puisse être de portée générale. 

3° Ils se trouvent tous se rapporter à un même 
ordre de faits qui, s'il y est différemment traité, 
y apparaît cependant toujours unique ou princi- 
pal : les faits monétaires. Qu'un tel objet d'étude 
apparaisse ainsi alors le centre commun des préoc- 
cupations d'hommes aussi divers de pays, d'épo- 
ques dans le siècle, de classes ou de fonctions, est 
aussi un fait, qui caractérise ce groupement et 
peut comporter également interprétation de portée 
générale. 

Ces trois points appellent sans doute, de notre 
part, quelques explications. Il est, à ce jour, com- 
munément reconnu que l'économie moderne et 
contemporaine, pour être vraiment atteinte depuis 
sa formation et en des étapes premières mais déci- 
sives pour son développement ultérieur, demande 
à être reprise au moins depuis le xvi^ siècle : ce 
siècle où se sont produites tant de transformations, 
sociales, religieuses, intellectuelles, mais spéciale- 
ment, dans Tordre économique, une « Révolution 
des prix », partout fortement marquée, partout 
importante et partout de conséquence, dans le 
monde économique considéré à cette époque et 
atteint depuis par la plus forte évolution. Il est 
reconnu aussi que cette Révolution des prix, diver- 
sifiée en datation, caractères, amplitude selon les 
pays, est cependant centrale aux transformations 



AVANT-PROPOS XIII 



qui se manifestent alors chez tous (mais juste- \ 
ment avec une diversification correspondante) : 
dans la situation respective et relative des diverses 
classes de la société, ou des diverses fonctions de 
la vie économique ; dans la place et l'importance 
des diverses branches de la production, agriculture, 
industrie, commerce ; dans la situation et l'évolu- 
tion relatives des divers pays. Enfin il est commu- 
nément admis, sous diverses modalités de doctrine, 
mais en reconnaissance commune de fait, que cette 
Révolution des prix est liée à Tafllux des métaux 
précieux qui s'est alors produit en Europe en pro- 
venance de l'Amérique, en des conditions (de date, 
caractères, etc.) différentes selon les pays, mais, 
au total du siècle, en réalité d'ensemble pour tous. 
Si jamais quelque moment dans l'évolution 
humaine a pu appeler attention et réflexion de 
l'esprit humain sur le facteur économique, n'est-ce 
point celui-là entre tous ? N'est-il donc pas d'ex- 
périence centrale, et d'enseignement général, de 
rechercher si et comment, dans la pensée écrite 
qui nous est transmise de cette époque, ces faits 
ont été aperçus, reconnus ? ou encore s'ils s'y sont 
manifestés ou ne laissent pas d'y transparaître de 
façon plus ou moins implicite ? et encore si et 
comment ils y ont été compris, prévus, interpré- 
tés ? Ne serait-il pas surprenant que des transfor- 
mations de cette importance, sans précédent d'âge 
d'homme, n'eussent pas frappé les esprits, et donné 
quelque secousse aussi grande aux idées préexis- 
tantes touchant cet ordre de faits ? 

Quel était encore, au début de ce xvi® siècle, le 



XIV ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

cadre le mieux constitué de ces idées ? Sans doute, la 
doctrine canonique. Et de fait, cette doctrine, en 
somme, pouvons-nous reconnaître aujourd'hui, 
était une remarquable expression de l'économie 
médiévale au stade atteint : économie d'échange 
en un cadre relativement limité, où les conditions 
de la production et de l'échange, ainsi que les caté- 
gories des personnes économiques, pouvaient, en 
f effet, répondre à l'u sequalitas » dans l'échange, 

I selon une « bonitas intrinseca », déterminées selon 

j ' 

I une « communis sestimatio », assurant à chacun 
[ une rémunération « juste », c'est-à-dire conforme 
à la classe, à la coutume, c'est-à-dire encore selon 
un ordre social conforme lui-même à la volonté 
divine, et subordonnant donc l'économique à des 
fins éthico-religieuses ; une économie, enfin, où 
la monnaie, intervenant, semblait-il surtout, 
comme moyen propre à faciliter les échanges, 
avait surtout à être bien définie, convenablement 
constituée, et défendue contre les fantaisies des 
princes et les mutations arbitraires ; l'importance 
donnée à cette dernière discussion donnant toute- 
fois à penser, non seulement que la mutation était 
tentation fréquente pour les finances royales en 
difficulté, mais davantage peut-être (ou conjointe- 
ment) que le manque relatif de monnaie était alors 
un mal chronique, ou peut-être encore périodique, 
à proportion du développement des échanges et 
de l'appauvrissement des apports nouveaux de 
métaux précieux. 

Est-ce dans ce cadre de doctrine que la secousse 
des faits en ce xvi® siècle va se manifester ? Ni 
chez les catholiques rénovés ni davantage chez 



AVANT-PROPOS XY 



les réformateurs (sauf chez deux d'entre eux, 
de milieux économiquement avancés, mais seule- 
ment touchant l'intérêt, ce qui ne va pas jus- 
qu'au centre de notre matière), nous n'apercevons 
notable nouveauté de position : au contraire, la 
position traditionnelle s'y affirme renforcée. Nous 
n'en apercevons pas non plus dans le cadre de la 
doctrine hébraïque. Et en efïet la matière sortait 
justement alors de l'emprise et de la direction 
majeure des doctrines confessionnelles. Gomment 
des prix, variant (en un sens et en l'autre) dans les 
proportions que l'on sait, auraient-ils pu garder, 
le caractère d'être « justes », ceux-ci plutôt que 
ceux-là, et de répondre à des conditions dûment 
établies des personnes, des classes et des pays, 
alors que celles-ci étaient dans le même temps 
bouleversées ? Bon gré mal gré, alors, la vie éco- 
nomique paraît se soustraire à une régulation 
éthico-religieuse ; et la valeur économique, en ce 
sens profond et durable, « se laïcise », en même 
temps qu'elle paraît devenir relative et changeante. 
Est-ce donc en des auteurs laïques que nous 
allons en trouver conscience et intelligence ? Les 
deux premiers dont nous donnons reproduction 
plus loin sont d'époques (dans le siècle) et de pays 
où assurément l'effet, s'il en est un, de l'afïlux de 
métal précieux américain n'a pu encore se faire 
sentir. Si cependant un grand esprit comme 
Copernic et un controversiste saxon de qualité 
ont fait, alors et là, un si grand effort pour 
reprendre, renforcer, proclamer la thèse tradition- 
nelle de la bonne monnaie contre la mutation 
affaiblissante, n'est-ce point qu'à celle-ci tendaient 



XVI ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

alors de nouveau des forces sociales considérables ? 
L'histoire économique peut nous confirmer cette 
correspondance, et même l'étendre en d'autres 
cadres. 

En France et en Grande-Bretagne, en effet, les 
textes postérieurs que nous publions ensuite s'at- 
tachent encore, et jusqu'après le milieu du siècle 
(Malestroit, Gresham, première forme du Dia- 
logue « A compendious or briefe examination... »), 
exclusivement ou avant tout, à la mutation moné- 
taire comme origine et explication des perturba- 
tions ressenties. Enfin l'écrit célèbre de Bodin 
dénonce l'afïlux des métaux précieux originaires 
d'Amérique comme l'explication centrale du ren- 
chérissement et d'autres effets conjointement notés ; 
mais ce n'est pas sans retenir, en outre, plusieurs 
autres causes concourantes ou interférentes. Et 
la seconde version du dialogue anglais, insérant 
l'influence de l'apport américain, laisse encore rôle 
conjoint aux autres facteurs d'abord allégués. 

Notablement chez Bodin, mais de façon plus 
remarquable encore, vivante, expressive, dans le 
dialogue anglais, apparaissent les divers ordres 
de changements liés au mouvement général des 
valeurs en monnaie, les diverses catégories d'inté- 
rêts, les uns favorisés, les autres desservis, et à la 
fois toute l'importance, et toute la complication 
à travers la vie sociale tout entière, des transfor- 
mations éprouvées. 

Un peu plus tard, une élégante analyse ita- 
lienne, qui termine notre recueil, pourrait paraître 
plus intemporelle, et soucieuse seulement de doc- 
trine conceptuelle. Mais le milieu d'où elle sort, 



AVANT-PROPOS XVII 

précédemment arrivé à une économie déjà avancée 
et maintenant arrêté en son développement par 
le déplacement des voies de la fortune, peut faire 
comprendre et ce détachement relatif et que la 
doctrine tentée ne soit pas soutenue cohérente 
jusqu'au bout, et fasse aveu implicite d'une 
influence réelle qu'elle tendait à éliminer. 

Au total, en tout ce siècle, en ces divers pays 
plus avancés ou moins avancés, alors que la pen- 
sée religieuse, intellectuelle, artistique, est si pro- 
fondément rénovée, il ne semble pas, touchant, 
cette réalité économique, en transformation cepen- \ 
dant si profonde et si neuve aussi, que nous aper- 
cevions une œuvre de véritable génie et vraiment 
novatrice, une constitution doctrinale pleinement 
cohérente et de valeur comparable aux grandes 
œuvres des économistes classiques, et moins encore 1 
à nos théories contemporaines. 

Aussi, en ce cadre, encore plus qu'en d'autres 
du passé, nous apparaîtrait-il spécialement vain, 
et en somme sans raison, de nous être attaché à 
ces formulations hésitantes ou embarrassées, sim- 
plement ou surtout pour examiner : si et dans 
quelle mesure elles présentent une préformation 
de nos doctrines actuelles, et spécialement de" la 
célèbre théorie dite quantitative de la monnaie ; 
ou encore si et dans quelle mesure elles tombent 
ou non dans la prétendue « erreur chrysohédo- 
nique ». Donnons toute valeur possible aux textes 
souvent invoqués, commentés, confrontés ; en 
aucun d'eux, nous ne trouvons les éléments vrai- 
ment constitutifs de la thèse quantitativiste pro- 
prement dite : proportionnalité des mouvements 

LE BRANCHU b 



XVIII ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

des moyens monétaires et de ceux des prix ; 
exclusivité du facteur monétaire comme facteur 
d'un mouvement général des prix; automatisme 
mécanique et immédiat de cette relation. 
Reconnaissons,, d'autre part, que nos auteurs les 
plus dégagés de l'opinion vulgaire ne laissent pas 
d'accorder encore rôle effectif à la possession ou à 
la variation de cet or ou argent « illusoire ». 

Si là devait être l'intérêt de reproduire ces 
textes, avouons que le butin serait assez mince. 

Trouvons ailleurs la valeur de ces écrits et nos 
motifs de les placer en cette collection. 

Justement à travers leurs insuffisances, et 
parce qu'ils ne sont pas dominés par un enseigne- 
ment doctrinal qui obnubile chez leurs auteurs 
l'atteinte spontanée et naïve des réalités, ils valent 
pour nous par la direction forcée, semble-t-il, 
d'attention dont ils nous révèlent l'orientation 
alors majeure, par la sincérité de pensée qu'ils 
nous présentent, par les témoignages, soit expli- 
cites ou réfléchis, soit plus encore implicites ou 
inconscients, qu'ils nous apportent sur les change- 
ments économiques de ce temps. 

Ils donnent d'abord, et maintiennent jusqu'au 
bout, importance aux mutations monétaires, par 
la discussion et, en général, la condamnation qu'ils 
en présentent avec une application répétée. N'est-ce 
point qu'en effet ces pratiques, ou de forts courants 
vers ces pratiques, se sont rencontrés de nouveau 
en ce siècle, et presque en tous pays, non pas seu- 
lement au début, mais encore avec et après l'afflux 
américain ? N'est-ce point non seulement que les 



AVANT-PROPOS XIX 

concomitants ou les effets de ces deux ordres de 
changements monétaires ont pu être confondus 
dans l'opinion courante, et à première apparence 
générale, parce qu'ils se produisaient ensemble ou 
à la suite ? Mais n'est-ce point encore que ces 
concomitants et ces effets n'étaient peut-être pas 
aussi essentiellement différents ou distincts qu'une 
analyse conceptuelle ultérieure l'admettra d'auto- 
rité et sans regarder d'abord aux faits ? (à preuve 
notamment l'expérience anglaise dans les deuxième 
et troisième quarts de ce xvi^ siècle). 

Puis, s'ils nous paraissent mal dégager une 
doctrine pleinement cohérente et simple, n'avons- 
nous pas à comprendre qu'ils puissent être, en 
effet, fort gênés, fort embarrassés entre deux 
ordres de faits qui s'imposent alors également à 
l'esprit de leurs auteurs, qu'ils en aient ou non 
conscience toujours nette ? D'une part, c'est la 
relativité, l'instabilité des valeurs économiques, 
surtout lorsqu'elles s'expriment en échelle moné- 
taire qui ne présente plus de base durable ; mais 
à défaut, à quel terme fixe se raccrocher ? D'autre 
part, c'est l'importance que, malgré tout, paraît 
avoir eu l'augmentation des métaux précieux et 
des moyens monétaires, soit dans le développe- 
ment et l'enrichissement différenciés qui sont cons- 
tatés en cette période entre les diverses nations, 
soit dans les changements aussi manifestes de 
condition économique entre les catégories d'acti- 
vité, entre les classes sociales, entre les fonctions 
économiques. N'est-ce point que, tout en étant 
relative et changeante, ou justement peut-être 
par ces changements, la révolution dans les exprès- 



XX ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

sions monétaires des biens et des services se trouve 
avoir entraîné non pas seulement une pure appa- 
rence et bientôt annulée, mais des effets bien réels, 
qui, même s'ils deviennent atténués ou compensés 
plus ou moins tardivement, ont eu le temps d'exis- 
ter, d'agir et d'avoir des conséquences durables ? 
Nos auteurs ici ne comprennent peut-être pas 
bien comment tout cela se produit et s'enchaîne. 
Mais voilà des esprits, de qualité inégale du reste, 
jetés sans préparation dans une période de « révo- 
lution économique » à la fois des plus complexes 
et des plus considérables, sans moyens d'infor- 
mation et de constatation (notamment numé- 
riques) procédant des types et sources que nous 
connaissons aujourd'hui, obligés de se référer seu- 
lement à quelques données partielles, sporadiques, 
non élaborées, de tradition souvent autant que de 
constatation effective : pouvons-nous leur faire 
grief de n'avoir pas abouti à une reconnaissance 
\ assez nette de ces divers mouvements pour en dis- 
^ cerner et lier les diverses proportions, antécé- 
jdences, séquences, relations explicatives ? Ce qui 
vaut en eux est qu'à travers leurs raisonnements, 
plus ou moins conceptuels ou traditionnels selon 
leur tournure d'esprit et leur formation, ils n'aient 
pas laissé cependant soit de nous traduire dans 
leurs thèses elles-mêmes les positions de fait de 
leur classe ou de leur milieu, soit (pour les plus 
intéressants ici) de nous noter les divers ordres de 
changements qui se produisaient sous leurs yeux. 
Leur mérite véritable donc n'est-il pas d'être des 
témoins non toujours pleinement conscients, mais 
par là d'autant plus significatifs, des grands faits 



AVANT-PROPOS XXI 

complexes qui se déroulaient en cette grande 
phase économique ? d'avoir essayé de les com- 
prendre et expliquer, et cela non point par une 
construction conceptuelle simpliste qui en aurait 
laissé tomber tout une part, mais, au contraire^ 
en conservant tout de même notation et souci de 
Tensemble atteint ? Telles quelles, ces œuvres ne 
nous apportent donc pas une théorie interpréta- 
tive de ces faits qui puisse nous satisfaire aujour- 
d'hui ; mais, de longtemps encore dans les auteurs 
ultérieurs, et peut-être même jusqu'à notre époque^ 
en possédons-nous une bien assurée ? En tout cas, 
et en attendant, elles nous présentent, et pour la 
première fois dans l'âge moderne et sur une matière 
aussi importante, une application de Tesprit 
humain à connaître et comprendre des faits écono- 
miques dégagés comme tels ; elles nous confirment 
remarquablement, tant par ce qu'elles en disent 
que par ce qu'elles en traduisent, ce que nous 
savons aujourd'hui de ces faits ; en soi enfin elles 
sont un intéressant donné de fait, à comprendre et 
à interpréter lui-même à la lumière de cette réalité 
leur contemporaine, dans son déroulement, dans 
sa complexité, dans ses conséquences. 

M. Jean- Yves Le Branchu a donné beaucoup 
de travail et de soin à la recherche, à la collation, 
à la traduction de ces textes, selon les meilleurs 
originaux et avec leurs variantes de quelque 
intérêt ; il y a joint les éclaircissements spéciaux 
qui ont paru nécessaires ; il les a fait précéder 
d'une étude introductive, fort diligemment éla- 
borée, sur le cadre et l'origine de ces textes, leurs 



XXII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

diverses présentations, les personnes des auteurs, 
la signification des thèses, leur influence et leur 
portée. On reconnaîtra, nous l'espérons, que, par 
toute cette œuvre, il aura rendu service signalé 
aux études économiques, tant de doctrines que 
de faits. 

François Simiand. 



INTRODUCTION 



Un des plus marquants parmi les faits qui caracté-"^ 
risent le xvi^ siècle est la hausse considérable des prix 
qui se produisit alors, hausse d'autant plus gênante pour 
la plupart des gens qu'elle succédait presque brutale- 
ment à une période de monnaie rare et, partant, chère.. 
Sans doute, plus d'une catégorie d'intéressés bénéficiait- 
elle de cette hausse : tous les débiteurs, notamment tous 
les débiteurs à long terme, voire même les États débi- 
teurs, et davantage encore les tenanciers agricoles 
assujettis à des redevances en une somme d'argent 
fixe selon des baux à long terme. Cependant, ces avan- 
tages n'étaient pas sans mélanges : d'une part, le 
métayage était assez répandu dans certaines régions 
et une partie des fermages se recevaient en nature ^ ; 
d'autre part, les marchandises qu'étaient obhgés d'ac- 
quérir les tenanciers, fer pour les instruments aratoires, 
certains tissus et vêtements, les harnais pour les ani- 
maux de trait, avaient, elles aussi, enchéri 2. Par contre 
les rentiers, les officiers du Roi ou des Provinces, la 
petite noblesse surtout, classe extrêmement nombreuse 
à l'époque ^, souffrent beaucoup de cet état de choses 

1) 11 importe de signaler ici que pour les redevances en nature, certaines 
étaient convertibles en argent suivant des barèmes donnés qui ne haussaient 
pas comme haussait le prix des denrées elles-mêmes. 

*) Cf. un des textes que nous publions ici, le Compendieux ou bref 
examen... où se trouve examinée la question de savoir si véritablement les 
paysans ont gagné par le fait de cet état de choses. Tome II, § 68, p. 70-71. 

8) V. Raveau, V Agriculture et les classes paysannes dans le Haui-Poilou 
au XV I^ siècle. 



XXIV ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

et ce sont leurs plaintes, leurs réclamations que Ton 
trouve consignées dans les écrits de ce temps qui s'oc- 
cupent des phénomènes économiques. Cette hausse des 
prix, cet « universelle cherté », chacun, pour parler comme 
Malestroit, « tant grand que petit la sent à sa bourse ». 

On s'explique mieux ainsi ce besoin de réformes qui 
est le trait dominant de la politique de cette période ; 
les mutations monétaires dont on a dit tant de mal, 
que l'on a depuis si fort reproché à quelques souverains, 
rà Philippe le Bel en particulier, étaient, dans la grande 
majorité des cas, demandées, imposées presque par le 
peuple, à cause de la pénurie du numéraire d'abord, 
(de la hausse des prix ensuite ^. C'était, comme l'a dit 
Miller, « une épidémie de grande envergure » 2. Quelques 
esprits cultivés s'opposent bien à cette politique ; mais 
leurs efforts ne sont pas couronnés de succès, bien que 
leur influence se fasse de plus en plus grande. Copernic 
dénonce « l'habitude... ou, pour mieux dire, la rage 
d'altérer, de dépouiller et de corrompre la monnaie » ^, 
Bodin se plaint de ce qu'on « a si bien obscurci le fait 
des monnoyes par le moyen du billonage, que la plus 
part du peuple n'y voit goûte » *. Le courant est alors 
Ij trop fort pour être remonté et il ne le sera pas : à part 
l'Angleterre depuis 1561, on continuera dans la plu- 
part des autres pays à user de ce moyen facile que sont 
les mutations monétaires, que rendait encore plus aisées 
l'emploi de la monnaie de compte. 

Un autre fait, très important nous semble-t-il, a 
contribué à rendre plus nécessaires et plus fondées les 
critiques qui s'élevaient de la part de certaines personnes 



r 



1) V. Harsin, Les Doctrines monétaires et financières en France du 
XV J^ au XVI 11^ siècle, p. 4. — Landry, Essai économique sur les mutations 
monétaires en France de Philippe le Bel à Charles VII, p. 85 etss., p. 134-135. 

2) Miller, Studien zur Geschichte der Geldlehre. Die Entwicklung im 
Altertum und Mittelalier bis auf Oresmius, p. 97, cité par Harsin, op. cit.^ 
p. 4. 

3) V. Infra, t. 1, p. 11. 
*) V. Infra, t. I, p. 158. 



INTRODUCTION XXV 

contre les mutations : c'est au xvi^ siècle que s'est sur- 
tout développée la fonction d'épargne de la monnaie. 
Les changements de valeur de l'unité monétaire ne sont 
vraiment gênants que lorsque l'on thésaurise la monnaie, 
lorsque l'on fait des marchés à long terme, lorsque l'on 
convient à l'avance de paiements futurs et espacés à 
faire en unités monétaires, comme c'est le cas pour les 
rentes foncières et constituées. Quand on ne se sert de 
la monnaie que comme d'un instrument d'échange, 
pour perfectionner le troc, une mutation dont l'effet 
n'est pas toujours immédiat et que l'on peut souvent 
prévoir à l'avance, n'afïecte que médiocrement l'éco- 
nomie d'un pays. Mais lorsqu'on est engagé à donner 
ou à recevoir pendant une période assez longue une 
somme fixe de monnaie, lorsque croît, par suite des 
circonstances, le nombre de personnes jouissant d'un 
revenu fixe (nous dirions aujourd'hui les fonctionnaires), 
lorsqu'il faut prévoir des paiements échelonnés sur des 
années et des années, ces changements de valeur de 
l'unité monétaire deviennent alors extrêmement gênants. 
Or, au xvi^ siècle, dans cette période de renaissance 
économique, dans cette période où s'accroissent les 
échanges et où naissent de nouveaux courants commer- 
ciaux, une politique de crédit, une politique d'engage- 
ments à long terme était une nécessité. Cela expliquerait 
en partie le fait que l'usage des mutations, s'il ne fut 
pas plus considérable que dans les siècles précédents, 
souleva plus de critiques, fit naître davantage d'oppo- 
sition. Car cette politique, en effet, nous a valu une 
littérature extrêmement riche sur « le faict des mon- 
noyes ». On abandonne peu à peu le point de vue juri- 
dique et la théorie féodale de la monnaie pour s'attacher 
de plus en plus au rôle de la monnaie dans l'économie, 
pour essayer de remédier aux maux et aux abus que 
provoque son usage. Le grand auteur de l'époque anté- 
rieure au xvje siècle, Oresme, s'est intéressé à la monnaie 



XXVI ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

beaucoup plus comme un théologien et un juriste que 
comme un économiste ^. 

Au début du xvi^ siècle, avec Copernic, commence 
une période différente : on traite des phénomènes moné- 
taires d'un autre point de vue et l'observation joue un 
plus grand rôle. La littérature économique est d'une 
grande richesse et d'une variété non moins considérable. 
Dans quelques pays, l'Angleterre par exemple, on trou- 
vera des appréciations, des jugements concernant l'état 
économique, sans parler des ouvrages « spéciaux », 
aussi bien dans des Sermons, comme dans ceux de 
Latimer, que dans les innombrables ballades qui virent 
le jour à ce moment. 

La monnaie par son altération 
Nous vaut cette calamité ; 
On ne connaît pas encore complètement 
J'out le mal que cela a engendré ^. 

Bien souvent encore, le pur point de vue économique 
n'est pas complètement dégagé, bien souvent le jugement 
porté sur un fait économique ressemble quelque peu aux 
dicta du droit britannique, à ces sortes de commentaires, 
ces things said by the way qu'inspire au juge anglais 
l'examen de telle ou telle affaire. Mais néanmoins, un 
fait subsiste : le « faict des monnoyes » retient de plus 
en plus l'attention et la politique monétaire du Prince 
suscite des approbations ou des critiques : c'est le point 
de vue dominant de cette littérature économique. La 
difficulté réside, étant donné le nombre et la diversité 
des textes, à en choisir quelques-uns. Les écrits que 
nous présentons ici nous paraissent les plus caractéris- 
tiques de l'état d'esprit de l'époque. On trouvera, chez 



^) V. Oresme, Traidie de la première invention des Monnaies, réédité 
par Wolowski, Paris, Guillaumin, 1864. 

2) V. Ruding, Annals of Ihe Coinage, t. I, p. 305. 



INTRODUCTION XXVII 

les uns comme chez les autres, les mêmes préoccupations, 
les mêmes remarques, parfois aussi les mêmes jugements. 
Cela montre l'uniformité des conditions économiques 
du milieu où se trouvaient leurs auteurs et c'est la 
preuve aussi que les esprits sages, pondérés et sembla- 
blement placés jugent toujours de la même manière des 
phénomènes identiques. 

II 

Tout le monde connaît Copernic homme scientifique, 
personne n'ignore ses travaux comme astronome et 
fondateur du système héliocentrique du monde pla- 
nétaire. Ce que l'on connaît généralement moins bien, 
c'est le rôle de Copernic comme économiste. La spé- 
cialisation est actuellement si bien entrée dans nos habi- 
tudes qu'il est difficile de nous souvenir que telle n'était 
pas la méthode du xvi^ siècle. « Le chercheur, a écrit 
Copernic lui-même, qui examinerait individuellement 
les divers phénomènes, sans tenir compte de l'ordre 
et de l'étroite dépendance qui existent entre eux, pour- 
rait être comparé à un homme qui, empruntant des 
fragments tels que mains, pieds et autres membres du 
corps, peints de main de maître il est vrai, mais repré- 
sentant divers corps, s'aviserait ensuite de réunir ces 
fragments hétéroclites, ne se répondant pas mutuelle- 
ment et dont l'assemblage pourrait donner l'image d'un 
monstre plutôt que celle d'un corps humain ^. » 

On peut dire sans crainte d'erreur que Copernic a 
toujours suivi ces principes qu'il expose : savant conscien- 
cieux, il ne s'est pas contenté d'assembler des fragments 
divers et hétérogènes ; tous les problèmes qui se pré- 
sentaient devant lui, il les a étudiés personnellement et 
son rôle en Pologne ne fut pas celui d'un pur théoricien : 

^) Copernic, De revolulionibus orbium celeslum, cité par Dmochowski, 
Nicolas Copernic économiste, dans Revue d'Économie politique, 1923, p. 108. 



XXVIII ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Copernic fut également un architecte, un ingénieur, un 
administrateur, un économiste. Il n*y a que peu de 
branches de l'activité de son pays qu'il n'ait pas étudiées, 
qu'il n'ait pas cherché à développer. 

C'est en qualité de chanoine du chapitre de Warmie 
que son activité en tant qu'économiste eût surtout à se 
manifester. Copernic faisait partie de ce Chapitre 
comme chanoine de Frauenburg. Le Grand-Maître de 
l'Ordre Teutonique, Albert de Brandebourg, s'étant 
emparé des biens du Chapitre de Warmie (en allemand 
Wàrmland), Copernic fut délégué en 1521-1522 à l'as- 
semblée des terres de Prusse qui se tenait à Graudenz 
pour protester devant le roi de Pologne contre l'usur- 
pation commise. 

Il convient de préciser au moins brièvement, pour 
se rendre compte de la portée du texte de Copernic, 
la position de la Prusse vis-à-vis de la Pologne. Par le 
traité de Thorn (1466), la partie occidentale de la Prusse 
avec Malborg (Marienburg) y compris l'évêché de Warmie, 
fut incorporée au royaume de Pologne. La partie orientale 
de la Prusse restait sous la domination de l'Ordre Teu- 
tonique, mais le Grand-Maître de l'Ordre devait recevoir 
rinvestiture du roi de Pologne. En 1526, l'Ordre Teu- 
tonique fut sécularisé et son Grand-Maître, Albert de 
Brandebourg, allié à la famille du roi de Pologne 
Sigismond 1®', reçut, en devenant protestant, le titre 
de Prince de Prusse, tout en restant le vassal du roi 
de Pologne. Cette partie de la Prusse fut nommée 
Prusse ducale pour la distinguer de la Prusse occiden- 
tale ou Prusse royale. On trouvera d'ailleurs dans le 
texte de Copernic des passages où il fait directement 
allusion à cet état de choses. 

Les archives du Chapitre de Warmie, où l'on devrait 
trouver tous les renseignements concernant Copernic, 
furent malheureusement en partie détruites par le feu. 
Une autre partie de ces archives fut transportée en Suède. 



INTRODUCTION XXIX 

« A l'heure qu'il est, c'est encore dans les archives de 
Stockholm et d'Upsal qu'on peut trouver le plus de 
matériaux concernant le grand astronome et économiste 
polonais ^. » Une partie de ces archives fut rendue à la 
Prusse en 1802. 

Il convient de signaler également que Félix Reich, 
auquel Copernic adressait sa lettre sur la monnaie que 
nous publions ici ^, faisait également partie du Chapitre 
de Warmie. 

Peu après l'Assemblée des terres de Prusse à laquelle 
avait été délégué Copernic pour défendre les droits du 
Chapitre de Warmie, Sigismond I^^, prévoyant une 
réforme monétaire à accomplir, pria Copernic de rédiger 
un mémoire sur cette question. Ce fut l'origine du 
Monete Cutende Ratio où Copernic réunissait les divers 
arguments en faveur de la bonne monnaie, défendait 
une politique monétaire sage par opposition à la poli- 
tique suivie en Prusse. 

Il existe plusieurs manuscrits de ce texte. Nous allons 
en donner une brève description : 

a) Manuscrit des Czartoryski, conservé dans les 
archives du Musée des Czartoryski à Cracovie. Il se 
trouve dans un volume in-folio, n^ 249, qui fut décrit 
par Korzenioski dans son catalogue des manuscrits du 
musée (1887, p. 46). Au verso de la couverture, nous 
trouvons la description suivante du contenu du volume : 
« A cause des mécontents, des dissentions ont eu lieu à 
Dantzig. Le roi est enclin à y aller et à tout arranger. 
On a condamné à mort six personnes. On a constitué 
une municipalité nouvelle et la ville a été admise à la 
protection royale. Le Prince de Prusse y a rendu visite 
au Roi Sigismond. On trouve dans le volume les résolu- 



1) Dmochowski, op. cit., p. 104. 

2) V. Infra, t. I, p. 25. 



XXX ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

tiens prises par les marquis de Brandebourg pour le 
Prince de Prusse. » 

Parmi d'autres textes, ce volume contient le dis- 
cours de Copernic, Moneie Cuiende Ratio, le traité de 
Decius sur la monnaie et la lettre de Copernic à Decius 
écrite au nom des Sénateurs de Prusse. Le manuscrit 
de Czartoryski contient une indication également manus- 
crite après le titre : autori Nicolo Copernico; d'après 
le P^ Birkenmajer, cette annotation serait de la main 
même de Copernic. En ce qui concerne l'orthographe 
et les variantes il ressemble davantage au manuscrit 
de Fischer qu'à celui de Reich. Les annotations seraient 
de Copernic lui-même ; 

h) Le manuscrit de Félix Reich se trouve aux 
Archives Secrètes de l'État à Kônisberg, cote Schrank V. 
22. 27.1526. Ce volume faisait autrefois partie de la 
bibliothèque du Chapitre de Warmie. Emporté par les 
Suédois en 1616, il fut restitué conformément à la 
convention conclue entre les gouvernements suédois et 
prussien en 1801. Sur la couverture, on trouve une 
notice de sept lignes à peine lisibles : hec de Moneia 
Colleclanea dentur post morlem meam d. Nicoloa Copernic 
siqiiid forte rébus suis prodesse poterini felix reich scrip- 
sit 1538 augusti 18. octobri 18. Le Monete Cutende Balio 
est écrit par Reich sur six pages sans marge avec quel- 
ques annotations ; 

c) Le manuscrit de Friedrich Fischer se trouve éga- 
lement aux Archives de Kônisberg. Il est renfermé dans 
un gros fascicule relié et écrit par Fischer, chancelier 
du Prince Albert de Brandebourg. Le fascicule est inti- 
tulé Consilia et raiiones de abroganda mata ac adulterima 
moneia et cuienda nova. Et plus bas : Allerlovy ratschlage 
probierung der Muntz und aders dye Miintz des koni- 
greichs Polenn und die Landen preussen betreffendt. Le 
traité de Copernic est intitulé Monetœ Cnlendœ Ratio. 



INTRODUCTION XXXI 

L'orthographe de Fischer diffère légèrement de celle de 
Reich. 

La lettre de Copernic à Reich se trouve dans le 
volume écrit par Reich appartenant aux Archives de 
Kônisberg et dont nous venons de parler. Dans ce volume 
se trouve une feuille écrite par une main autre que celle 
de Reich et portant la cote 5. 22. N® 28. A la fin se 
trouvent les initiales de Copernic d'une main inconnue. 
A la mort de Reich, quand le document revint à Copernic, 
celui-ci ajouta de sa propre main le reste de son nom à 
l'initiale ainsi que l'adresse felici Reich et le titre de 
Moneta ^. 

Il est difficile de résumer en quelques mots le mérite 
de Copernic. Signalons tout d'abord qu'il est très dif- 
ficile de rendre en français, non pas sa pensée, qui est 
toujours claire mais le terme exact qu'il emploie : on 
trouve en effet chez lui un vocabulaire très abondant 
de termes latins qui n'ont pas tous, ou qui n'ont plus en 
français de correspondance exacte ^. 

Après avoir défini la monnaie d'une façon très géné- 
rale, il la représente plusieurs fois au cours de son œuvre 
comme participant à la fois à la fonction de signe et à 
celle de gage. Son rôle en outre est d'être « en quelque 
sorte la commune mesure des évaluations ^ ». 

Les causes de la dépréciation de la monnaie, ce qui - 
est le point le plus important traité par Copernic sont, 
selon lui, au nombre de trois : le manque de poids, le 
mauvais aloi de l'alliage monétaire et l'usure due au : 
long usage des pièces de monnaie. Il ne parle pas de ; 
l'influence des importations de métal précieux d'Ame- i 
rique, car l'effet de celles-ci ne s'est fait sentir en Europe, 1 
et surtout en Pologne, que beaucoup plus tard. | 

^) Tous ces renseignements bibliographiques sont empruntés à Dmo- 
chowski, Mikolaja Kopernika Rozprawy o Monecie i inné pisma ekonomizne. 
Nous les devons à l'obligeance de M. Zoltowski. 

2) V. Dmochowski, Revue d'Économie Politique, 1923, p. 109 et s. 

3) V, Infra, t. I, p. 5. 



XXXII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Les remèdes à la dépréciation de la monnaie, il les 
trouve dans la frappe d'espèces métalliques bonnes et 
stables. Il vaudrait beaucoup mieux, selon lui, songer à 
rétablir la bonté monétaire d'autrefois que de penser à 
lever de nouveaux impôts. Le profit de ceux-ci ne sera 
qu'annuel tandis qu'une forte monnaie donnera un béné- 
fice durable ^. Copernic préconise l'établissement d'un 
rapport stable entre l'or et l'argent (rapport qu'il vou- 
frait voir fixer selon la proportion 1-12) et se fait ainsi 
J'un des premiers théoriciens du bimétallisme. 

Mais c'est surtout au point de vue de ce qu'on a 
appelé plus tard et à tort la loi de Gresham que le mérite 
de Copernic est le plus grand. Il a su, le premier, donner 
une expression scientifique à ce phénomène aperçu bien 
I avant lui par Aristophane ^. « Une plus grande faute, 
i écrit-il, consiste à introduire à côté d'une ancienne 
1 bonne monnaie, une nouvelle monnaie mauvaise, car, 
I non seulement celle-ci déprécie l'ancienne, mais, pour 
[ainsi dire, elle la chasse ^. » Il est difficile de résumer en 
aussi peu de mots et avec autant de précision la loi 
qui affirme que la mauvaise monnaie chasse la bonne 
de la circulation et l'on s'aperçoit encore mieux du 
mérite de Copernic si l'on se replace dans les circons- 
tances qui ont vu la naissance de son œuvre *. 



1) V. Infra, t. I, p. 27. 

2) V. Infra, Introduction, p. lv-lvi. 

3) V. Infra, t. I, p. 9. 

*) On a parfois prétendu que cette loi se trouvait déjà dans le ^raidie 
de la première invention des monnaies de Nicolas Oresme (cf. Édition 
Wolowski, p. lix). Voici les passages sur lesquels on peut se fonder pour 
établir ce fait : « Et encores, qui est pire chose, les changeurs et banquiers 
qui sçavent où l'or a cours à plus hault pris, chacun en sa figure, ilz, par 
secrètes cautelles, en diminuent le pays, et l'envoient ou vendent dehors 
aux marchans, en recevant d'iceulx autres pièces d'or, mixtes et de bas 
aloy, desquelles ilz emplissent le pays. » [ibid., p. m). — « Car, par adven- 
ture, les hommes portent plus volontiers leurs monnoies aux lieux ou ilz 
sçevent (sic) icelles plus valoir... Encores par ces mutacions et empirances 
des monnoies cessent les marchans de venir de estranges royaumes et 
apporter leurs bonnes marchandises et richesses naturelles ou pays où ilz 
scavent icelles mauvaises monnoies avoir cours : car la chose qui plus 



INTRODUCTION XXXIII 

L'influence de Copernic se fit sentir d'une façon très 
sensible lors de la réforme monétaire de Sigismond I^r. 
Ce roi en effet, comme également certains de ses suc- 
cesseurs, fut toujours partisan d'une monnaie saine 
alors qu'au contraire certains administrateurs prussiens 
s'étaient servis, soit-disant pour rétablir les finances 
publiques, du procédé facile des surhaussements moné- 
taires. Pour remédier à l'inconvénient résultant de 
l'existence simultanée de plusieurs monnaies, le roi 
Sigismond l^^ avait en vue l'unification du système 
monétaire des territoires faisant partie politiquement 
et économiquement de la République polonaise : royaume 
de Pologne, Grand-Duché de Lithuanie, provinces prus- 
siennes. Cette réforme fut votée aux diètes de Piotrkow 
en 1526 et 1528. Les résolutions adoptées étaient 
conformes aux idées de Copernic et « introduisait en 
Pologne le système bimétallique sur la base de la rela- 
tion 1 sur 12 ^ ». 

Copernic fut ainsi l'un des artisans du maintien en 
Pologne de la bonne monnaie. Son influence ne s'est 
guère sans doute manifestée autrement étant donné le 
fait que ses manuscrits ne furent publiés qu'en 1816 ^, 
En replaçant ces textes à l'époque à laquelle ils furent 
écrits, on se fera une idée très juste de l'intelligence 
avec laquelle Copernic avait traité de ces problèmes. 



attraist le marchand à porter ses richesses naturelles et bonnes monnoyes 
en ung pays est ou bonne monnoie est et se fait. Encores, en la terre mesmes 
où telles mutacions se font, le fait de marchandise est si trouble que les 
marchans et mechanicques ne sçavent comment communiquer ensemble, 
et pour ce, telles mutacions durans, les revenues du prince et des nobles, 
et les pensions et gaiges annuelz, les lievaiges et les sentiers et choses 
semblables, ne se pevent bien ne justement tauxer ne payer, comme il a 
esté et est de présent ; et, qui pis est, la pecune et monnoie ne peult donner 
ou croire l'un à l'autre... » {ibid., p. lix-lxi). Le premier de ces passages 
est assez explicite, mais c'est plutôt l'affirmation d'un fait naturel que 
l'expression de ce qu'on est convenu d'appeler la loi de Gresham. Quant 
aux dernières citations, elles nous paraissent assez loin de la question. 

^) Dmochowski, op. cil., p. 106. 

2) V. la notice en tête du texte, infra, t. I, p. 3-4. 

LE BRANCHU C 



XXXIV 



ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



III 



La politique et la situation de la Saxe étaient, dans 
la première moitié du xvi^ siècle, aussi compliquées 
que la position respective de la Prusse et de la Pologne. 
Au problème monétaire, qui s'est posé en Saxe avec une 
acuité toute particulière due aux circonstances, s'ajoute 
un problème dynastique occasionné par la division du 
pouvoir entre les deux branches de la famille régnante : 
branche ernestine et branche albertine ^. 

D'après le testament de Frédéric II, Prince Élec- 
teur de Saxe, ses deux fils, Ernest, né le 24 mars 1441 
et Albert, né le 27 janvier 1443, se partagèrent le pou- 
voir, la dignité électorale appartenant à l'aîné. 

Le Prince Électeur Ernest, ancêtre de la branche 
ernestine, avait épousé en 1460 Elisabeth de Bavière 
dont il eût six enfants : Frédéric III le Sage, Albert 
archevêque de Mayence, Ernest, archevêque de Magde- 
bourg, Jean le Constant, Christine qui épousa Jean, 
Roi de Danemark et Marguerite qui épousa Henri, duc 
de Braunschweig-Lûneburg. A la mort d'Ernest, le 
pouvoir, ou plutôt la fraction de pouvoir qui appar- 



^) Voici un tableau généalogique schématisé de la famille régnante de 
Saxe : 

Frédéric II le Bon, électeur de Saxe 
I 



Ernest (1441-1486) 
ép. Elisabeth de Bavière 



I III 

Frédéric III Albert Ernest Jean Christine- 

le Sage le Constant Marguerite 

(1446-1525) (1468-1632) 



I 
1" mariage 



Johann-Frédéric 



mariage 



Albert 
(1443-1500 



George 
(1471-1539) 



Johann-Ernest Maria Marguerite 
mort sans enfants 
(1553) 



INTRODUCTION XXXV 

tenait à la branche aînée, passa à son fils Frédéric III 
dit le Sage, y compris la dignité électorale. Frédéric III 
régna jusqu'en 1525, année de sa mort. Comme il 
n'avait pas d'enfants, son frère Jean, dit le Constant, 
lui succéda. 

Le Prince Jean, né le 30 juin 1468, joua un rôle 
considérable dans l'histoire de la Réforme. « Nous ne 
connaissons aucun prince, écrit von Ranke, qui ait 
rendu plus de services à l'établissement de l'Église 
protestante. » En 1529, il protesta contre la décision de 
la Diète de Spire défendant d'adhérer à la Religion 
Réformée. Le 25 janvier 1530, il fit proclamer la confes- 
sion nouvelle à la Diète d'Augsbourg. Il serait d'ailleurs 
inexact de penser que l'influence du Prince Jean sur 
la politique saxonne et sur la politique allemande date 
de 1525, date de la mort de son frère aîné Frédéric III : 
celui-ci, conformément aux traditions de la maison de 
Saxe, l'avait associé au gouvernement bien avant 1525. 

Cette situation politique assez peu nette se compli- 
quait encore du fait du partage de la succession de 
Guillaume, landgrave de Thuringe. Comme celui-ci était 
mort sans enfants en 1482, ses neveux, les Princes de 
Saxe, héritèrent et se partagèrent sa succession : Ernest, 
Prince Électeur de Saxe eut la Thuringe et Albert, la 
Mismie. 

Ce fut vers cette époque que l'on découvrit de nou- 
velles et très riches mines d'argent près du Schneeberg. 
Lors du partage de 1486 à la suite du décès d'Ernest, 
ces mines ne furent pas divisées en nature : les repré- 
sentants des deux branches ^ convinrent de les exploi- 
ter en commun et de partager les bénéfices provenant 
de la frappe des monnaies 2. On conçoit que ces conven- 



^) Frédéric III le Sage pour la branche aînée (Ernestine) et Albert 
pour la branche cadette. 

*) V. Lotz, Die drei Flugschrifien iXber den Mùnzslreil der sàchsischen 
AlheHiner und Ernesliner, p. iv. 



XXXVI ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

tiens aient encore contribué à obscurcir les questions 
de politique monétaire saxonne. 

Cependant, tant que vécut le Prince Frédéric le 
Sage, la politique monétaire de la Saxe fut extrêmement 
prudente et mesurée. On n'avait pas procédé à des 
mutations monétaires, comme en beaucoup d'autres 
états, on avait conservé la parité fixée en 1500 entre 
l'or et l'argent ^. Mais, en 1524, un marchand de Nurem- 
berg, Christophe Fuhrer, avait déjà demandé l'élévation 
de la valeur nominale de l'argent. Il présenta son plan 
au comte Albert de Mansfeld. Celui-ci se trouvait, 
depuis 1518 en union monétaire avec la maison de 
Saxe, et, ayant agréé le plan de Christophe Fuhrer, il 
essaya de gagner à sa cause les deux princes qui se 
partageaient alors le pouvoir ^. Ceux-ci entrèrent dans 
les vues du Comte de Mansfeld, mais, peu après, en 1526, 
le duc George changea d'avis et prétendit conserver 
l'ancienne monnaie ^. 

Pour défendre ses idées, il fit publier un pamphlet 
où elles se trouvaient résumées : ce pamphlet officieux 
n'était autre que le Gemeine Siimmen que nous publions 
ici. Le Prince Jean le Constant fit répondre à ce pam- 
phlet par une Apologie où l'on attaquait les idées exposées 
dans le Gemeine Siimmen *. Un troisième pamphlet vit 

1) On avait ainsi fixé en Saxe, en 1500, les parités respectives de l'or 
et de l'argent : 

1 Gulden = 21 Groschen d'argent ou 42 demi-Groschen. 
V^ id. = 7 Schreckenberger Groschen (d'abord frappés avec 

du métal de la mine de Schreckenberg, puis avec 
celui d'Annaberg et appelés aussi Engelgroschen, 
groschen à l'Ange). 
id. — 1 Gulden Groschen, pesant 2 Lot d'argent (le prédé- 
cesseur du Thaler). 

En 1524, VEislinger Mûnzordnung, donnée par l'Empereur Charles V 
adopte, pour toute l'Allemagne, les mêmes parités. 

2) Jean le Constant (branche ernestine) et George (branche albertine). 
^) V. Klotz Versuch einer chursàchsischen Mûnzgeschichle. Von den 

àllenslen bis aiif jelzige Zeiten, Ghemnitz, 1779, t. I, p. 250 et s. 

*) Voici le titre exact de ce deuxième pamphlet : Die Mûnlz Belangende. 
Anlworl und bericht der furnemesten puncl und Ariikel auff des Bûchlein so 



INTRODUCTION XXXVII 

le jour l'année suivante, publié par les soins du duc 
George, où l'on reprenait la plupart des arguments et 
des idées contenues dans le Gemeine Siimmen et où l'on 
attaquait V Apologie ^. 

Le résultat de cette querelle fut que les deux branches 
de la maison de Saxe frappèrent des monnaies diffé- 
rentes : 

1) Le duc Jean le Constant (branche ernestine) fit 
battre monnaie à Zw^ickau et à Buchholz ; c'étaient des 
monnaies affaiblies correspondant au plan fixé primiti- 
vement d'accord avec le comte de Mansfeld. 

2) Le duc George (branche albertine) décida au 
contraire, le 9 janvier 1530 avec ses conseillers, ses 
Landstànten, réunis à Dresde, « que l'on devait conser- 
ver inaltérable à présent et dans l'avenir, le marc 
d'argent correspondant à huit Gulden, chacun formant 
vingt et un Groschen ». 

La suite des événements est assez obscure ^. Il 
semble cependant qu'en 1531 le duc George fit une 
concession : le marc d'œuvre d'argent, dans lequel on 
continuerait à tailler huit Gulden, ne pèserait plus que 
14 Lot 8 Gràn d'argent au lieu de 15 Lot ^. Il traita sur 
cette base avec Jean-Frédéric, successeur de Jean le 
Constant, et, à partir de 1534, on ne frappa plus qu'une 
seule monnaie en Saxe. 

Le pamphlet que nous reproduisons ici ne fait pour 
ainsi dire pas mention des questions politiques purement 
saxonnes : il parle de la monnaie d'une façon générale, 
il pose les principes de la bonne politique monétaire et 



der Mûniz halben in der Chur und Furslen zu Sachssen Landen mil dem 
Tilel der Gemeinen stymmen jdoch sunder nemen kûrtzlich jm druck aus- 
gangen ist von denen so dagegen die wolfarl der Lande aus vnterlhenickeii 
auch wol meine. Anno Dominj, M. D. X. X. X. 

^) Voici le titre exact du troisième pamphlet : Apologia und voranl- 
wortung des was wider das Buchlein der gemeine siimmen im druck aus- 
gangen (1531). 

2) V. Klotz, op. cil., p. 254 et s. 

3) Le Marc contenait 16 Lot et chaque Lot 18 Grân. 



XXXVIII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

énumère les nombreux avantages qui découlent de cette 
sage police. Aussi, d'un intérêt médiocre pour This- 
torien, il est au contraire extrêmement intéressant pour 
l'économiste car il établit et discute dès cette époque 
(1530) des concepts dont on a parfois fait honneur à 
des écrivains postérieurs. 

Deux observations surtout méritent une étude spé- 
ciale. Tout d'abord l'auteur anonyme du Gemeine 
Stimmen a une notion, vague encore évidemment, mais 
cependant assez précise pour le temps, de l'équation 
r quantitative : « La marchandise est évaluée et vendue 
I suivant la valeur de la monnaie : quand le titre de 
[ celle-ci baisse, le prix des marchandises augmentera 
^et le commerce diminuera ^. » Sans doute, n'est-ce pas 
là la fameuse théorie quantitative, mais il n'en est pas 
moins curieux de voir qu'à cette époque, peu de temps 
après Copernic, dont l'auteur n'a probablement pas 
connu les travaux, il a observé ce phénomène avec une 
netteté aussi grande. 

En second lieu, on trouve dans cet écrit une opinion 
curieuse sur l'équilibre, sur la balance entre l'ensemble 
des dettes d'une part, et la monnaie en circulation d'autre 
part : « Il faut se demander s'il est possible que, dans 
un pays, il y ait autant d'argent comptant que de 
dettes contractées en cet argent comptant : le mal pro- 
venant de la perte des capitaux doit être beaucoup plus 
grand que le profit et l'avantage résultant du change- 
ment de monnaie ^. » Cet argument qui consiste, pour 
prouver la nocivité d'un surhaussement monétaire, à 
montrer que, du moment que l'ensemble du passif est 
supérieur à la masse de la monnaie à laquelle s'appli- 
quera ce surhaussement, les pertes seront ipso fado 
supérieures aux bénéfices réalisés du fait de la réforme 



1) V. Infra, t. I, p. 40. 
«) V. Infra, t. I, p. 45. 



INTRODUCTION XXXIX 

monétaire, est assez inhabituel dans les écrits de cette 
époque pour qu'on le note au passage. 

Il serait exagéré de prétendre voir en ce pamphlet 
une œuvre de grande envergure, mais, si on le replace 
à son époque, si on tient compte des circonstances qui 
l'ont fait naître, on ne manquera pas d'être frappé par 
ses mérites, par la solidité du raisonnement et par 
l'ordre logique avec lequel se suivent les différents 
arguments. 

IV 

Ni Copernic, ni l'auteur des Gemeine Stimmen ne 
s'étaient posé la question de savoir si la hausse des 
prix pouvait avoir une autre origine que l'affaiblis- 
sement de la monnaie. La hausse des prix, en effet, à 
l'époque où ils écrivaient (1525-1530) et dans les pays 
dont ils s'occupaient, ne s'était pas encore produite ou, 
plutôt, ne s'était manifestée qu'avec une intensité très 
restreinte. Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet : 
qu'il nous suffise de dire que, d'une manière générale, 
les prix ont surtout monté d'une façon sensible en 
Frai^ce après 1540 ^, faisant suite à la hausse qui s'était 
déjàfc4duite en Espagne et au Portugal ^. Pendant 
quelques années en France, cette hausse n'inquiéta outre 
mesure ni l'opinion publique, ni les savants ; puis, 
cette cherté se prolongeant et se généralisant, cette 
cherté devenant telle que « chascun tant grand que petit, 
la sente à sa bourse » ^, on se préoccupa sérieusement 
de ce nouvel aspect de l'économie, on s'inquiéta des 
causes de cette cherté et des remèdes qu'il serait possible 
d'y apporter. 

^) V. Simiand, Recherches anciennes el nouvelles sur le mouvement géné- 
ral des prix du XV I^ au XIX^ siècle, Diagrammes I et IV en particulier. 

2) V. Hauser, La Response de M « Jehan Bodin aux Paradoxes de M. de 
M aleslroit, p. x\i-Kyu. -- ,. ^...^.^.^. ......... .-- 

») Cf. Infra, t. I, p. 55. 



XL ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

C'est l'importance de plus en plus grande que pre- 
naient les questions économiques qui fit ériger, en 1551, 
la Cour des Monnaies en cour souveraine du Royaume. 
Les historiens ont négligé pendant assez longtemps les 
officiers des monnaies ; on ne se rendait pas suffisamment 
compte de l'influence qu'ils avaient eu sur la politique 
monétaire française, sur les décisions et les lois concer- 
nant la monnaie i. L'un de ces officiers, « Conseiller du 
Roi et Maistre ordinaire de ses comptes », le seigneur 
de Malestroict, fut chargé, « tant par commandement de 
Vostre Maiesté que par ordonnance de vostre chambre 
des comptes ^ », ainsi s'exprime-t-il dans la préface de 
son œuvre, de travailler « au faict des monnoyes », 
c'est-à-dire de considérer les causes de « l'estrange enche- 
rissement que nous voyons pour le iou'rd'huy de toutes 
choses ^ » et d'examiner les remèdes susceptibles d'atté- 
nuer ce fâcheux état de choses. 

Malestroict déclare avoir travaillé trois ans ce pro- 
blème et c'est comme le résultat de ses études qu'il 
présente en 1566 ses Paradoxes sur le faici des Monnoyes. 

On ignore à peu près complètement l'identité de ce 
conseiller du Roi. Sur la page de titre de la réédition 
des Paradoxes jointe à la première édition de la Besponse 
de Bodin *, un lecteur a ajouté une note manuscrite : 
M® Jehan Cherruyt, Sgr. de Malestroit. Les recherches 
faites par M. Hauser relativement à ce personnage, 
notamment au Cabinet des Manuscrits à la Bibliothèque 
Nationale, sont restés sans résultat ^. Les autres anno- 
tations de cet exemplaire des Paradoxes n'apportent 

^) Cf. Germain-Martin, La Monnaie el le crédit privé en France aux 
XV I^ el XV 11^ siècles [Revue d" Histoire des doctrines économiques el sociales, 
1909, t. II, p. 1 et s.)- — Harsin, Les Doctrines monétaires et financières en^ 
France du XVl^ au XVIII^ siècle, p. 4b. 

2) Cf. Infra, t. I, p. 55. 

») Cf. Infra, t. I, p. 55. 

*) Sur l'exemplaire annoté conservé à la Bibliothèque Nationale sous 
la cote Réserve LF. 77.20.B. 

*) Cf. Hauser, op. cit., p. xxv. 



INTRODUCTION XLI 

aucune lueur nouvelle sur la question ; ces notes se rédui- 
sent en réalité à quatre : les trois premières sont celles 
d'un lecteur presque contemporain de la publication de 
l'ouvrage : il y a d'abord l'indication dont nous venons 
de parler relative à la personnalité de Malestroict, puis, 
toujours sur la page de titre ^, une sorte d'envoi : 

Lecteur ne vous esionne point 
Sy ces deux sont d'avis contraire 
Car le mal estroil ne peut plaire 
Au bodin qui cherche repas ^. 

Une autre note, qui se trouve au folio a. 4. Vo. n'est 
qu'une simple explication : parce qu'ils pezoient un gros 
chacun. 

La dernière annotation est d'une autre écriture, la 
même que celle de la feuille intercalée dont nous donnons 
ci-après la teneur ^, et consiste en ces trois mots : sols 
ou douzains *. 

C'est peut-être en partie cette difficulté d'identifier 
Malestroict qui a fait que la plupart des historiens l'ont 
traité avec une certain mépris. Un auteur dont la per- 
sonnalité est connue s'impose avec davantage de force 
et d'autorité. Il convient toutefois de signaler que, 
depuis quelque temps, un certain revirement doctrinal 
s'est produit : on a rendu justice à l'œuvre de Males- 
troict, on a même apprécié sa clarté et sa valeur ^. Un 



^) Reproduite en fac-similé dans Hauser, op. cil., hors-texte. 

2) Lecture de M. Hauser. 

») V. Infra, t. I, p. 53. 

*) Toujours folio a.4.Vo. de l'exemplaire numéroté de la Bibliothèque 
Nationale. M. Hauser fait allusion à ces annotations (il reproduit d'autre 
part celles qui ont trait au texte de Bodin), mais sans en signaler le petit 
et le complet manque d'intérêt. Par contre, les passages soulignés sont 
nombreux. 

^) Surtout Hauser, op. cil., p. xxxii et s. et La Controverse sur les mon- 
naies, 1566-1578 {Bulletin du Comité des travaux scientifiques et historiques, 
section des Sciences Économiques et sociales, 1905, p. 14) et Hargin, op. cil.^ 
p. 33. 



XLII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

point cependant qu'on n'a jamais suffisamment mis en 
relief est celui-ci : il existe, entre le but que se proposait 
Malestroict et celui que voulait atteindre Bodin deux 
ans plus tard une différence fondamentale : le premier 
faisait un rapport au Roi et à la Cour des Monnaies. 
Pourquoi ce rapport a-t-il été publié, on l'ignore, la 
seule raison qu'on en puisse donner est l'intérêt que 
prenait le public, ou, tout au moins, un certain public, 
à ces discussions. Il y avait beaucoup de chances, à 
notre sens, pour que ce rapport restât inédit, comme 
tant d'autres. Bodin, au contraire, a écrit un ouvrage, 
il discute à fond la question, il fait plus qu'une simple 
analyse, il philosophe sur ses arguments ^. 

Les Paradoxes présentent quelques idées justes. 
« C'était un grand mérite, écrit M. Hauser, que d'aper- 
cevoir dans la dépréciation de la monnaie une des causes 
au moins — il disait la cause unique — de la hausse 
des prix... Il l'affirme (ce rapport) avec une rare netteté^. » 
f Sans doute, Malestroict n'a-t-il pas vu (et ce fut le 
j grand mérite de Bodin) l'influence de l'afflux des métaux 
I précieux d'Amérique ; mais jusqu'en 1560 à peu près, 
comme M. Harsin en fait la remarque ^, la hausse du 
coût de la vie concorda à peu près avec l'affaiblissement 
des monnaies ^ et Malestroict était un peu excusable de 
ne pas s'être rendu compte du renversement de la situa- 
^^tion. Le tort de Malestroict en somme a été de ne s'atta- 
cher qu'au problème national et français alors que l'ob- 
servation de phénomènes semblables à l'étranger (sur- 
tout en Espagne et au Portugal au xvi^ siècle et en 



^) V. en outre, Infra, Introduction, p. xliv. 

^) Hauser, op. cit., p. xxxii. 

^) Harsin, op. cit., p. 34. 

*) Raveau, V Agriculture et les classes paysannes dans le Haut-Poitou 
au XV I^ siècle, Introduction, — V. également dans Simiand, op. cit., les 
analyses des œuvres s' occupant du mouvement des prix en France à cette 
époque. 



INTRODUCTION XLIII 

Italie au Moyen âge) lui aurait peut-être livré, comme 
à Bodin, la clef du problème. 

Bien souvent, on ne prend pas garde non plus au 
second des Paradoxes de Malestroict : Qu^il y a beau- 
coup à perdre sur un escu ou autre monnoye d'or ou 
d'argent, encores qu'on, la mette pour mesme prix qu'on 
la reçoit. Gomme le dit M. Harsin, « la notion du pouvoir ] 
d'achat de la monnaie est donc parfaitement dégagée 
par notre auteur et les exemples qu'il en donne achèvent 
de préciser son étude ^ ». Malestroict constate fort clai- 
rement la perte subie du fait de la dépréciation de la 
monnaie, par le roi d'abord, puis par « les seigneurs 
& autres subiectz de sa Maiesté qui ont cens, gaiges, 
estatz & appoinctements » ; ils se trouvent (comme le 
roi) « payez en cuyvre au lieu d'or et d'argent ^ ». 

Il convient également de signaler dès à présent que ^ 
Bodin en 1568, lors de la première édition de son œuvre, 
ne fait pour ainsi dire aucune mention de l'affaiblis-; 
sèment de la monnaie comme cause de hausse des prix. 
En 1578, lors de la seconde édition de la Besponse. il ; 
consacre au contraire de longs développements à ce • 
point de vue ^. ^ 

Les Paradoxes d'ailleurs ne sont pas intéressants 
uniquement par eux-mêmes, par rapport à leur auteur : 
ils le sont aussi parce qu'ils ont inspiré pendant très 
longtemps toute la politique monétaire française ; ils 
renferment en quelque sorte la doctrine officielle de la 
Cour des Monnaies. Nous reparlerons de cette question 
en traitant de la Besponse de Jean Bodin *, car il est 
impossible de séparer les deux ouvrages : la thèse doit 
être considérée en même temps que l'antithèse et celle-ci 
ne se comprendrait pas non plus sans la première. 



1) Harsin, op. cit., p. 33. 

2) Cf. infra, t. I, p. 65. 

3) V. infra, t, I, variantes, p. 146 et s. 
*) V. infra, t. I, Introduction, p. xlix-li. 



XLIV ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



Il ne saurait être question de comparer les Paradoxes 
de Malestroict à la Response de Jean Bodin. Les deux 
œuvres, nous l'avons dit, se placent sur des plans dif- 
férents, répondent à des buts qui ne sont pas les mêmes ; 
le tort de nombreux historiens a été justement de vou- 
loir assimiler ces deux ouvrages. La Response n'a pas 
été, à notre sens, déterminée uniquement par la publi- 
cation des Paradoxes ; Bodin s'intéressait depuis long- 
temps à ces questions, « son activité intellectuelle a 
toujours fait une large place aux questions économiques.. 
Cette information très étendue et très variée témoigne 
d'une curiosité économique qui apparaît de bonne heure 
dans ses ouvrages ^ ». La publication des Paradoxes 
a peut-être été la raison immédiate de celle de la Res- 
ponse, mais Bodin aurait certainement, même dans le 
cas où les Paradoxes n'auraient pas été écrits, soit rédigé 
un ouvrage analogue à la Response, soit intercalé des 
développements du même genre dans la République. 

Sans doute Bodin se laissa-t-il entraîner par la dis- 
cussion au point de nier catégoriquement tout ce que 
prétend Malestroict : ainsi, dans la première édition 
(1568) il n'accorde aucune importance à l'influence des 
affaiblissements monétaires sur la hausse des prix et 
il y consacre au contraire de longs développements 
dans la seconde édition de son œuvre (1578) ^. Souvent 
les admirateurs de Bodin n'ont pas relevé cette lacune 
qui existe dans la première édition de la Response. 

Remarquons tout de suite que Bodin ne nous donne 
aucune précision relativement à la personnalité de 
Malestroict : il le présente comme un homme « qui 



^) Hauser, op. cil., p. xxxvii et xxxix. 

2) V. infra, t. I, p. 146 et s. notes de variantes. 



INTRODUCTION XLV 

méritoit bien que un plus grand que moy lui fîst res- 
ponse ^ », mais il ne va pas plus loin que cette banale 
formule de politesse ; la seule indication que nous pou- 
vons trouver dans la Response est que, lors de la réédition 
de 1578, tous les « Monsieur de Malestroit » sont changés 
en « Malestroit ». Cette suppression du Monsieur indique 
peut-être que la mort de Malestroict doit être située 
entre 1568 et 1578. Il est possible que ce soit aussi un 
peu à la disparition de son contradicteur qu'il faut 
attribuer les nouveaux développements de Bodin rela- 
tifs à l'influence des mutations monétaires où il se 
déjuge un tant soit peu. Signalons une petite parti- 
cularité : Malestroict s'écrit avec un « c » dans l'édition 
des Paradoxes de 1566 comme dans la réimpression de 
1568 placée en tête de la Response et au contraire, dans 
cette dernière, Bodin écrit toujours Malestroit sans « c ». 

On peut diviser la Response en deux parties assez 
distinctes : dans la première, Bodin critique les arguments 
de Malestroict, dans la seconde, il expose au contraire 
ses idées personnelles. 

Dans la partie critique, Bodin reproche surtout à ' 
Malestroit certaines erreurs commises par lui dans la 
comparaison entre les espèces monétaires en cours à 
l'époque et les monnaies plus anciennes. Il n'y a pas 
de meilleure preuve de la complication du système moné- 
taire d'alors que les discussions auxquelles il donnait 
lieu ; aujourd'hui encore, malgré le progrès des études 
numismatiques, malgré la connaissance presque parfaite ^ 
que l'on a des lois et des ordonnances ayant influé sur 
la circulation monétaire, certains points n'en restent 
pas moins dans l'ombre. Il ne faut d'ailleurs pas s'ima-1 
giner que toutes les assertions de Bodin relatives à la 1 



1) Cf. infra, t. 1, p. 74. 



XLVI ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

r 

I monnaie soient justes : il a fait lui aussi quelques erreurs 

1 dans ses évaluations, erreurs que l'on trouvera relevées 

(_dans le commentaire de M. Hauser ^. 

Dans sa Préface, Bodin commence par affirmer que 
Malestroict soutient, comme c'est exact, une opinion 
contraire à celle du public : « Monsieur de Malestroit... 
a publié un petit livret de paradoxes où il soustient 
contre l'opinion de tout le monde, que rien n'est enchéri 
depuis trois cens ans 2. » Dès le début de son ouvrage, 
Bodin s'attaque aux arguments de Malestroict. Tout 
d'abord « devant que passer outre », il déclare vouloir 
poser brièvement le raisonnement syllogistique sur 
lequel repose la démonstration de Malestroict. « On 
ne peult dit-il (Malestroict), se plaindre que une chose 
soit maintenant plus chère qu'elle n'estoit il y a trois 
cens ans : sinon que pour l'achepter il faille maintenant 
bailler plus d'or ny d'argent que l'on ne bailloit alors. 
Or est-il que pour l'achapt de toutes choses Ion ne baille 
point maintenant plus d'or ny d'argent qu'on en bailloit 
alors. Donc puis ledit temps rien n'est enchéri en France. 
Voyla sa conclusion, qui est nécessaire si on luy donne 
la mineure ^. » Et de s'attaquer ensuite à l'exemple 
du velours sur lequel Malestroict base une partie de son 
raisonnement. 

Les arguments de Bodin sont parfois présentés dans 
un ordre un peu décousu, mais il faut bien dire qu'il les 
appuie sur des données extrêmement solides : les chiffres 
qu'il donne, les prix anciens et nouveaux qu'il cite 
correspondent le plus souvent à peu près exactement à 
ceux qu'ont révélés les recherches modernes. 

La partie critique et la partie constructive ne sont 
pas, tant s'en faut, nettement séparées l'une de l'autre. 



^) Y. en particulier Hauser, op. cit., p. 86 (note à p. 5, lignes 16-17), 
p. 101 (note à p. 25, ligne 32). 
2) Cf. infra, t. I, p. 74. 
8) Ibid,, p. 76. 



INTRODUCTION XLVII 

Les arguments destinés à prouver le mal-fondé des asser- 
tions de Malestroict et les raisonnements qu'il tire des 
faits personnellement observés par lui s'entremêlent et, 
parfois, la même idée sert indistinctement aux deux 
buts. Notons en passant, à propos du fondement de lai 
Besponse, que c'est Bodin qui a eu probablement le 
premier l'idée de l'observation scientifique et raisonnée 
des phénomènes économiques. Son œuvre a marqué une 
étape importante de la littérature économique. — 

Dans la première édition, Bodin déclare attribuer la^ 
hausse des prix à trois causes ; il en cite d'ailleurs quatre : 
« le trouve que la charte que nous voyons vient pour 
trois causes. La principale & presque seule (que per- 
sonne iusques icy n'a touchée) est l'abondance d'or & 
d'argent qui est auiourd'huy en ce royaume plus grande 
qu'elle n'a esté il y a quatre cens ans. le ne passe point 
plus oultre, aussi l'extraict des registres de la Cour & 
de la chambre que i'ay, ne passe poinct quatre cens ans. 
Le surplus, il le faut ceuillir de vieilles histoires avec peu 
d'asseurance. La seconde occasion de charte vient en 
partie des monopoles. La troisième est la disette, qui 
est causée tant par la traitte que par le degast. La der- 
nière est le plaisir des roys & grans seigneurs, qui hausse 
le pris des choses qu'ils aiment ^. » Dans la seconde 
édition, celle de 1578, il introduit une importante modi- 
fication : « La cinquiesme (cause) est pour le pris des mon- 
noyes ravalé de son ancienne estimations. » Et plus loin 
(V. Variante, p. 146) il s'étend longuement sur ce point. 

Nous ne discuterons pas en détail les arguments de 
Bodin quand il discute Malestroict. Nous nous bornerons 
à dire qu'alors que ce dernier déclarait que le prix des 
choses n'avait aucunement augmenté, que cette cherté 
n'était qu'une apparence, car on ne donnait pas plus 
d'or et d'argent que jadis, Bodin affirme au contraire 

1) Ibid., p. 83-84. 



XLVIII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

que les prix ont haussé de trois à quatre fois depuis un 
siècle. Il appuie son raisonnement sur une série d'exem- 
ples tirés des coutumes, en écartant, comme l'avait 
d'ailleurs fait Malestroict, les années de disette et de 
trop mauvaise récolte ^. 

C'est quand il s'agit d'établir les causes de cette 
cherté que Bodin devient vraiment original et intéres- 
sant : « il faut donc montrer qu'il n'y avoit pas tant 
d'or & d'argent en ce royaume il y a trois cens ans qu'il 
y a maintenant ^ ». Et, pour ce faire, il montre que les 
rois ont levé dernièrement et avec facilité de grandes 
sommes soit par l'impôt, soit par des moyens extra- 
ordinaires, notamment pour payer des rançons, alors 
qu'autrefois le moindre subside faisait se plaindre le 
peuple, il montre que les grandes baronnies se vendent 
plus cher qu'il y a quelques siècles. Mais d'où vient tout 
cet or et cet argent que l'on trouve maintenant en 
abondance, ? Ici aussi, il y a plusieurs causes différentes : 
la principale est le commerce extérieur, « le marchand 
& l'artisan qui font venir l'or & l'argent ^ ». L'autre, 
« c'est le peuple infini qui s'est multiplié en ce royaume, 
depuis que les guerres civiles de la maison d'Orléans & 
de Bourgogne furent assoupies... Car la guerre de l'es- 
tranger que nous avons eu depuis ce temps la, n'estoit 
qu'une purgation de mauvaises humeurs nécessaire à 
tout le corps de la repub *. » Une troisième, qui se rat- 
tache d'ailleurs à la première, est « la trafique du Levant, 
qui nous a este ouverte par l'amitié de la maison de 
France avec la maison des Othomans du temps du Roy 
François premier ^ ». La dernière enfin à l'efficacité de 
laquelle nous ne croyons pas beaucoup, fut l'influence 



^) Ainsi l'année 1565. 

2) Cf. infra, t. I, p. 85. 

3) Ibid., p. 89. 
*) Ibid., p. 91. 
^) Ibid., p. 92. 



INTRODUCTION XLIX 

de la banque de Lyon et des rentes constituées sur la 
Ville de Paris ^, 

Mais tout cet or nouveau que nous acquérons par 
le moyen du commerce international ou par tout autre 
canal, quelle est son origine ? Il nous vient des Indes à 
travers l'Espagne, car les habitants de ce dernier pays 
ont perdu l'habitude de travailler et tous les artisans 
ou presque sont des Français, « parce qu'ils gaignent 
au triple de ce qu'ils font en France : car l'Espagnol 
riche, hautain & paresseux, vend sa peine bien cher ^ ». 
A l'occasion du commerce avec l'étranger, Bodin ne 
manque pas de souligner la position privilégiée dans 
laquelle se trouve la France, argument présenté d'ail- 
leurs à l'époque par tous les écrivains de tous les pays. 

On peut relever chez Bodin une certaine contradic- 
tion relative à ses idées sur le commerce : il semble 
partisan d'une liberté entière, ainsi le droit d'aubaine 
« empesche le cours de la trafique, qui doibt estre franche, 
libre, pour la richesse & grandeur d'un royaume ^ », 
ce qui ne l'empêche pas, après cette affirmation de 
principes, de réclamer certaines limitations à cette 
liberté qu'il prônait si fort un instant auparavant. 

Il faut se garder de juger Bodin suivant les idées que 
nous avons actuellement sur la précision et la propriété 
des termes et des expressions. Bodin est parfois obscur, 
son style est contourné, peu clair, sa terminologie n'est 
pas encore nettement dégagée. Ce sont là toutefois des 
défauts communs aux écrits de cette époque. 

Ils n'ont pas empêché la diffusion de son œuvre 
qui alla toujours en croissant : ses nombreuses éditions 
en sont la meilleure preuve *. Toutefois, comme le 

1) Ibid., p. 93. 

2) Ibid., p. 94. 

3) Ibid., p. 121. 

*) Nous ne donnons pas la liste détaillée des différentes éditions de la 
Response, trois seulement présentant de l'intérêt : l'édition originale de 
1568, la seconde édition de 1578 et la toute récente édition Hauser (Paris, 
A. Colin, 1932). Signalons d'autre part que l'œuvre de Bodin fut traduite 

LE BRANCHU d 



L ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

remarque avec beaucoup de justesse M. Harsin ^, l'in- 
fluence de Bodin ne se fit pas sentir immédiatement. Il 
n'y a que peu d'auteurs qui partagent entièrement ses 
idées ; la plupart, ainsi que tous les officiers des Mon- 
naies, adoptent le point de vue de Malestroict. Bien 
plus, on ne trouve aucune trace de ses idées dans la 
législation de son temps. « Le célèbre édit de 1577 qui 
abolissait l'usage de la monnaie de compte, préparé 
d'ailleurs par l'ordonnance de 1571 qui avait autorisé 
le compte par écu, consacra la thèse qui résultait de la 
publication de son adversaire Malestroict. Les délibé- 
rations des notables de l'assemblée de Saint-Germain- 
des-Prés sont significatives à cet égard. Les réformes 
de Bodin ne paraissent même pas avoir été sérieuse- 
ment envisagées ^. » On trouve, il est vrai, en sens 
contraire, une affirmation de Bodin lui-même ^ qui pré- 
tend qu'aux États de Blois en 1576 les généraux des 
Monnaies approuvèrent son système ; mais cette appro- 
bation fut toute platonique et il n'en résulta aucun essai 
de mise en œuvre. Au siècle suivant, alors qu'on avait 
pu observer les faits avec plus de précision, un auteur 
inspiré dit-on par Richelieu, de Grammont *, s'il critique 
Malestroict et s'il soutient contre lui que la quantité de 
monnaie a réellement augmenté et que les prix ont bien 
haussé, n'en objecte pas moins à Bodin que la valeur 
totale des signes monétaires en circulation est demeurée 
la même, bien que l'unité de valeur ait diminué. On 
trouvera d'ailleurs dans l'œuvre de Davanzati, que 
nous publions ici, des idées qui se rapprochent de celles 
exprimées par de Grammont ^. 

en anglais sur l'ordre de l'archevêque de Canterbury quelques années après 
sa publication (cf. Préface de la seconde édition, infra, t. I, p. 73). 

^) Harsin, op. cil., p. 42. 

*) Ihid., p. 43. 

») V. infra, t. I, p. 172. 

*) Auteur du livre intitulé Le Denier royal, curieux traité de Vor et de 
V argent publié à Paris en 1620. 

») V. infra, t. II, p. 217. 



INTRODUCTION LI 

Aujourd'hui, la controverse Malestroict-Bodin qui 
se trouve résumer tous les conflits de doctrines de 
l'époque, est définitivement tranchée en faveur de 
l'auteur de la Besponse. L'essai de réhabilitation des 
Paradoxes, réhabilitation dont nous sommes partisan, 
ne nuit aucunement à la valeur plus grande encore de la 
Besponse. Bodin, comme Malestroict, est partisan d'une 
monnaie saine et stable, il se déclare en faveur, comme 
Copernic, d'un régime bimétalliste et d'un rapport stable 
entre l'or et l'argent sur la base 1-12 et il proclame bien 
haut que l'on doit se garder d'affaiblir la monnaie. Cette 
hausse des prix, qui, pour Malestroict, n'existait pas, 
n'est pas forcément un mal aux yeux de Bodin, « car 
l'abondance d'or et d'argent qui est la richesse d'un 
pays, doibt en partie excuser la charte ». Cette phrase 
semble impliquer l'adhésion de Bodin à la thèse chry- 
sohédonique. 

Le grand mérite de notre auteur est d'avoir, le pre- 
mier, justement attribué la hausse des prix à l'afflux 
d'or et d'argent en provenance d'Amérique. Cette supé- 
riorité qu'il a eue sur Malestroict, il la doit à ses obser- 
vations minutieuses des phénomènes économiques, à 
son art de classer et d'interpréter ces osbservations, en 
un mot, à sa méthode. 



VI 



En économie politique, de même que pour toute 
autre science, il y a parfois des réputations usurpées ; 
ce n'est pas que nous prétendions diminuer le mérite 
de Sir Thomas Gresham : nous considérons au contraire 
celui-ci comme un grand financier, comme un banquier 
et un marchand éminent, comme un homme qui a, l'un 
des premiers, compris les problèmes du change inter- 
national et approfondi leurs difficultés. Mais où l'on a 



LU ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

manifestement exagéré, c'est quand on a accepté le 
jugement de MacLeod et quand on a voulu voir en 
Sir Thomas le premier à avoir énoncé la fameuse loi : 
la mauvaise monnaie chasse la bonne de la circulation. 

Thomas Gresham naquit vers 1519 ; c'était le second 
fils de Sir Richard Gresham, Baronet. Marchand impor- 
tant de Londres, il eut vite à s'occuper du problème du 
change des monnaies et il acquit ainsi rapidement une 
parfaite connaissance du commerce de la banque. 
En 1551, comme il le dit lui-même dans son Avis à Sa 
Très Excellente Majesté la Heine, que nous reproduisons 
ici, « Le Roi (Edouard VI) le chargea d'être son agent » 
à Anvers, dans le double but de payer les dettes du Roi 
et de faire monter le change, alors à 15 ou 16 shillings 
flamands pour une livre sterling. 

Il faut mentionner ici que Thomas Gresham était 
l'ami et le confident de John Dudley et que c'est grâce 
à ce personnage qu'il se vit confier un poste aussi impor- 
tant. John Dudley, fils d'Edmund Dudley, conseiller 
privé de Henri VIII, eut une carrière excessivement 
rapide et glorieuse : en 1538, il est député-gouverneur de 
Calais et fait vicomte Lisle en 1542. Exécuteur testa- 
mentaire de Henri VIII en 1547, il atteignit l'apogée de 
sa faveur en 1551 et 1552, époque à laquelle il fut créé 
duc de Northumberland et Lord Chancelier. L'année 
suivante, il tomba en disgrâce et fut décapité à la Tour 
de Londres le 22 août 1553. 

Les dettes considérables que la couronne anglaise 
avait contractées dans les Flandres et au paiement des- 
quelles devait s'efforcer Gresham n'étaient pas tant le 
fait du Roi Edouard VI, monarque enfant et tenu en 
tutelle, que celui de Henri VIII et après lui du Protecteur, 
duc de Somerset. Ils avaient contracté dans les Flandres, 
et également auprès des Fugger, des dettes considérables 
pour l'époque, dont les arrérages s'élevaient à quelques 
quarante mille livres par an. Toute la politique de 



INTRODUCTION LUI 

Gresham consista à augmenter la masse d'or et d'argent 
en circulation en Angleterre, tout en payant les dettes 
royales ; ce n'était là d'ailleurs que la politique tradi- 
tionnelle de Wolsey ^. Mais les efforts de Gresham se 
montrèrent autrement fructueux que ceux du Cardinal : 
dès le début de 1552, il remboursa 63.500 livres aux 
Fugger, et, peu après, encore 14.000 livres. En août 1552, 
il demande au gouvernement anglais 1 .200 ou 1 .300 livres 
par semaine, avec lesquelles il se procurerait 200 ou 
300 livres chaque jour par le change ; il se faisait fort 
ainsi de rembourser en deux ans les dettes du Roi ; sui- 
vant certaines estimations, celles-ci se montaient alors 
à 108.000 livres sterling 2. Le plan fut adopté par le 
Conseil du Roi, mais les paiements ne durèrent que 
quelques semaines et ainsi tous les projets de Gresham 
ne purent être exécutés. 

A l'avènement de Marie Tudor, Gresham tomba en 
disgrâce ; il perdait d'autre part son protecteur, le duc 
de Northumberland, et le remplaçant de celui-ci, Gardi- 
ner, évêque de Winchester, était l'ennemi personnel 
de Gresham. Ce dernier fait d'ailleurs allusion dans son 
« Avis à la Reine » à l'hostilité de Gardiner. L'office 
de Gresham ne fut pas supprimé, mais on mit à sa place 
l'Alderman William Dauntrey. 

Cependant Gresham multiplia les démarches pour 
qu'on lui rendit son poste d'agent dans les Flandres ; 
il trouva de nouveaux protecteurs et arriva à ses fins ; 
il reprit ses fonctions le 13 août 1553. Comme l'expor- 
tation d'or et d'argent était interdite dans les Pays- 
Bas avec autant de rigueur qu'elle l'était à la même 
époque en Angleterre, Gresham imagina de nombreux 
moyens de contourner cette défense : il allait jusqu'à 
acheter et à corrompre les fonctionnaires des douanes. 



^) Cf. Shaw, Histoire de la Monnaie, p. 89 et s. 

*) Burgon, Life and Times of Sir Thomas Gresham, t. I, p. 88-94. 



LIV ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

On sait d'ailleurs que ces interdictions légales qui exis- 
taient alors dans tous les pays ou presque ne furent 
jamais respectés ^. 

Gomme il le met en vedette dans son Avis à la Reine 
les efforts de Gresham firent notablement monter le 
change et rétablirent, pour un temps, l'équilibre finan- 
cier de l'Angleterre. Nous disons « pour un temps », 
car ces mêmes difficultés se représentèrent à de nom- 
breuses reprises. Signalons notamment en 1575 une 
pétition de la Gour des Monnaies demandant l'établis- 
sement du compte en monnaie réelle et la suppression 
de la monnaie de compte ^, En 1595, « vingt ans plus 
tard le sujet tout entier fut examiné de nouveau, pour 
la cinquantième fois, et soumis à l'avis du Gonseil Privé 
anglais ; il fut montré « comment les changeurs étran- 
gers réussissaient, en arrangeant une hausse ou une 
baisse de telle monnaie spéciale, à évaluer trop bas les 
monnaies anglaises et à les tirer du Royaume ». Des 
actes du Parlement ont vainement essayé de l'empêcher, 
tout comme la mission de Sir Thomas Gresham aux 
Pays-Bas pour porter plainte et la création de l'office 
de Vexchanger qui a été discontinué comme dangereux à 
l'État. Une banque fut proposée, mais la Reine n'ayant 
pas les 100.000 livres nécessaires pour l'établir, il est 
proposé actuellement de fixer le change à 10 ou 12 %, 
le taux devant être annuel, suivant l'État des affaires, 
alors qu'on paie aujourd'hui jusqu'à 20 % ^ ». 

Le rôle de Sir Thomas Gresham fut, comme on le 
voit, loin d'être négligeable et, s'il fut incapable de rem- 
bourser les dettes anglaises et de redresser, de façon 
définitive, le cours du change britannique, la faute en 
est au gouvernement qui ne lui donna pas les moyens 



1) V. une appréciation sur cette question dans le Compendieux ou bref 
examen... infra, t. II, p. 120-121, § 138. 

2) V. le texte de cette pétition dans Shaw, op. cil., p. 65-66. 
*) Shaw, op. cit., p. 54-55. 



INTRODUCTION LV 

d'y parvenir et non à lui-même. Il est permis de croire 
que, si on lui avait donné le pouvoir d'agir comme il 
l'entendait, Gresham aurait mené à bien sa délicate 
mission. 

Dans l'histoire des doctrines économiques toutefois, 
ce n'est pas tant par ses qualités de banquier et de 
financier qu'est connu Gresham : c'est surtout comme 
créateur de la loi qui porte son nom qu'on se souvient 
aujourd'hui de lui. 

Dans le Didionary of Poliiical Economy ^, MacLeod, 
parlant des effets de la circulation simultanée de deux 
monnaies, l'une bonne et l'autre mauvaise en valeur 
intrinsèque, constate que la bonne monnaie disparaît 
de la circulation et que celle-ci ne comprend plus, à la 
longue, que de la mauvaise monnaie. Il ajoute que le 
premier Gresham observa et analysa ce phénomène et 
qu'ainsi il est juste de donner à cette loi économique le 
nom de cet « éminent marchand ». 

Il est curieux de voir que presque tous les économistes 
ont suivi MacLeod dans cette voie, faisant preuve en 
cela d'un manque complet d'érudition. On peut en effet 
trouver ce fait rapporté dans Aristophane : sous l'ar- 
chonte Antigènes, en 407 A. G. (année de la représen- 
tation des Grenouilles), on remplaça la bonne monnaie 
d'argent par une monnaie d'or où la proportion du 
cuivre était très forte. Voici comment s'exprime Aris- 
tophane : « Nous avons remarqué que, dans cette ville, 
on en use à l'égard des honnêtes gens comme à l'égard 
de l'ancienne monnaie. Celle-ci était sans alliage, la 
meilleure de toutes, la seule qui ait cours chez les Grecs 
et chez les Barbares ; mais, au lieu d'en user, nous pré- 
férons les méchantes pièces de cuivre nouvellement 
frappées et de mauvais aloi. Il en est de même des 
citoyens : ceux que nous savons être bien nés, modestes, 

1) p. 464, § 123. 



LVI ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

probes, habiles aux exercices de la palestre, à la danse, 
à la musique, nous les outrageons ; tandis que nous 
trouvons bons à tout des infâmes, des étrangers, des 
esclaves, des vauriens de mauvaise famille, des nou- 
veaux venus dont autrefois la ville n'eût même pas 
voulu pour victimes expiatoires ^. » 

Sans doute, n'est-ce pas là l'expression bien scien- 
tifique de la loi dite de Gresham. Mais il importe de se 
rappeler les circonstances et de se souvenir du but 
même de l'auteur : Aristophane n'était pas un écono- 
miste, ce n'était qu'un écrivain ayant pour but, dans 
cette œuvre, de faire la critique des institutions athé- 
niennes. 

Et même si l'on ne veut pas attribuer la paternité 
de cette découverte à Aristophane, bien avant Gresham, 
en 1515-1525, Copernic avait déjà formulé cette loi et 
Pavait formulé après de profondes observations et d'une 
manière toute scientifique ^. Rappelons enfin qu'on la 
trouve également dans les manuscrits du Compendieux 
et bref examen ^... 

Il importe donc de reviser, comme l'ont fait d'ail- 
leurs de nombreux auteurs modernes, le jugement hâtif 
et complètement dépourvu d'objectivité de MacLeod. 
Le rôle de Sir Thomas Gresham, observateur très avisé 
des phénomènes du change, l'un des premiers peut-être 
à avoir pénétré le secret des échanges internationaux, 
créateur de la Bourse de Londres, est assez glorieux 
pour qu'on ne songe pas à lui attribuer la paternité 
d'une loi qui, s'il l'a conçue, avait déjà été observée et 
formulée bien avant lui 

^) Les Grenouilles, traduction d'Artaut, v, 718 et s. 
2) V. infra, t. I, p. 12. 
8) V. infra, t. II, p. 156. 



INTRODUCTION LVII 



VII 



L'ouvrage que nous présentons sous le titre de 
« Compendieux ou bref examen de quelques plaintes 
coutumières à divers de nos compatriotes des temps 
présents : lesquelles, bien qu'en partie injuste et sans 
fondement, se trouvent cependant ici, sous forme de 
dialogues, complètement débattues et discutées » est 
certainement l'un des textes économiques les plus inté- 
ressants du xvje siècle ; c'est aussi l'un de ceux qui ont 
subi le plus grand nombre de vicissitudes, non pas au 
point de vue de son succès, car celui-ci n'a fait que 
s*afïirmer depuis la première publication de l'ouvrage, 
mais en ce qui concerne la personnalité de l'auteur et 
le texte lui-même de l'œuvre, controverses qu'il faut 
se garder de croire terminées de nos jours. Publié pour 
la première fois en 1581 sous le titre que nous traduisons 
avec comme seule indication d'auteur les initiales W. S., 
l'ouvrage fut fréquemment réimprimé depuis lors ^ et 
ces réimpressions reproduisaient le texte de l'édition 
originale de 1581. 

Mais, et ce fut le grand mérite de Miss Lamond de le 
constater, le « Compendieux ou bref examen... » de 1581 
n'était que la reproduction de textes antérieurs quelque 
peu modifiés, de manuscrits beaucoup plus anciens que 
W. S., quelle que soit son identité, n'avait fait qu'adap- 
ter aux circonstances nouvelles, que mettre au goût 
du jour. 

De ces manuscrits, deux étaient connus à l'époque où 
Miss Elizabeth Lamond commença ses recherches qu'une 
mort prématurée l'empêcha d'achever. Son œuvre fut 
reprise et menée à bien par le Prof. Gunningham. Elle 
aboutissait à la publication de 1893 sous le titre de 

^) V. la notice en tête de la traduction. T. II, p. 17-18. 



LVm ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

« The Gommon Weal of this Realm of England » de la 
meilleure édition de l'œuvre qui nous occupe. Le texte 
est celui d'un des manuscrits de l'ouvrage, le Lam- 
barde MS ; en note sont portées les variantes du second 
manuscrit (Bodleian MS) et de l'édition de 1581. On 
ne rendra jamais assez justice à Miss Lamond et au 
Prof. Gunningliam pour leurs patientes études et l'uti- 
lité de leurs travaux. Grâce à eux, nous possédons une 
édition définitive de l'œuvre englobant les deux premiers 
manuscrits et l'édition originale. 

Depuis cette époque a été découvert un troisième 
manuscrit, le Hatfîeld MS ^, mais qui n'a été l'objet 
jusqu'ici, à notre connaissance, d'aucun travail spécial. Il 
nous est donc impossible, à notre grand regret, d'en 
indiquer les caractéristiques essentielles. Il serait sou- 
haitable que ce dernier manuscrit fit l'objet d'études 
analogues à celles de Miss Lamond. 

Le Compendious or briefe examination... a été tra- 
duit en allemand par le D^ Hoops en 1895, publication 
faite sous la direction du D^ Léser. On a également publié 
à Avallon, en 1907, une thèse de doctorat sur John 
Haies, économiste anglais du milieu du XVI^. Sa doc- 
trine Se son temps 2, comprenant en appendice la tra- 
duction des manuscrits attribués à Haies par l'auteur. 
Cet ouvrage ne semble pas cependant, malgré sa valeur 
certaine, avoir atteint le grand public. L'auteur, M.André 
Tersen, d'autre part, a fait une traduction assez libre, 
très agréable sans doute à la lecture, mais qui s'éloigne 
d'une façon sensible parfois du texte. Nous nous sommes 
efïorcés au contraire pour notre part de rester aussi 
près que possible du texte anglais, de calquer sur lui 
notre traduction : celle-ci sera nécessairement un peu 
lourde, mais possédera l'avantage de la sincérité. Nous 

^) Pour ceci et les autres détails bibliographiques, v. la notice en tête 
de la traduction. 

2) Thèse Dijon, 1907. 



INTRODUCTION LIX 

espérons ainsi faire goûter au public français cet ouvrage 
dont Oncken disait que c'était « une œuvre dont il n'y 
a que peu d'équivalents ^ ». 

L'ouvrage se présente sous la forme d'une discussion 
entre plusieurs personnages : un docteur, un chevalier, 
un fermier, un marchand 2, un bonnetier ^. L'auteur a 
choisi ces différents interlocuteurs de manière à ce qu'ils 
représentent chacun une classe de la population et qu'ils 
forment, par leur réunion, en quelque sorte les États 
Généraux du pays *. 

Ces personnages sont d'ailleurs loin d'avoir un rôle 
équivalent ; le Chevalier est supposé raconter le dia- 
logue : c'est lui qui a noté les discussions soutenues 
par lui avec les autres personnages et qui les rapporte 
ici ; il donne la réplique au Docteur, lui présente des 
objections, le prie de donner son avis et parfois l'y 
oblige presque, car le Docteur est le raisonneur de la 
pièce : il est l'arbitre, l'homme dont le jugement fait 
autorité. Les autres personnages, fermier, marchand, 
bonnetier ont un rôle beaucoup plus effacé : ce ne sont 
que des comparses propres à répondre quand on les 
interroge et à donner leur avis sur les choses de leur 
métier. 

L'ouvrage se compose de trois dialogues successifs 
d'inégale importance : dans le premier sont examinés 
les maux dont souffre le royaume, dans le deuxième on 



^) Oncken, Geschichie der Nalionalôkonomie, p. 213. 

2) En anglais merchani, c'est-à-dire commerçant faisant par excellence 
le trafic avec l'étranger. 

^) En anglais capper, de cape signifiant non pas chapeau mais toute 
espèce de couvre-chef ou même cape. Ce mot, qu'il faut se garder de 
confondre avec chapelier (comme l'a traduit M. Tersen), nous a paru intra- 
duisible en français. L'anglais pour chapelier est haller (que l'on trouve 
d'ailleurs employé dans le texte, mais dans un sens différent de celui de 
capper). Au xvi^ siècle les intérêts des halters et des cappers furent assez 
souvent en opposition. Le mot français bonnetier nous a paru le plus 
proche. 

*) « Bien que nous imaginions ici que toute la communauté est repré- 
sentée par nous. » (Cf. infra, t. II, p. 161, note). 



LX ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

étudie la cause de ces maux et, dans le troisième, les 
remèdes propres à soulager le pays. Le plan se pour- 
suit partout avec une extrême logique, les divisions 
sont bien indiquées, elles le sont parfois même avec 
une certaine naïveté, les transitions sont claires et le 
raisonnement ne perd jamais de sa vigueur et de sa 
netteté. Il y a certainement loin, nous semble-t-il, de 
cet ensemble bien équilibré, dont les différentes parties 
sont rigoureusement liées entre elles, aux raisonnements 
de Bodin qui ne laissent pas d'être un peu flous : dans 
le Compendieux ou bref examen..., il n'y a pas trace de 
bavardage. 

L'auteur, de la personnalité duquel nous traiterons 
plus loin, ne s'est d'ailleurs pas cantonné dans les ques- 
tions purement économiques : les troubles sociaux de 
l'époque, les disputes religieuses tiennent, notamment 
du § 202 à la fm, une part notable dans ses démons- 
trations. Nous ne saurions nous en plaindre ; certaines 
questions d'ordre économique, celle des clôtures par 
exemple, ne seraient pas compréhensibles si l'on ne 
connaissait les répercussions sociales de cette réforme. 
C'est à nos yeux un mérite de plus pour l'auteur que 
d'avoir joint à l'économique le « social » et le « moral », 
que d'avoir philosophé sur la condition de l'Angleterre 
à cette époque. 

* 
* * 

On ne saurait d'ailleurs s'étonner de cette façon de 
faire si l'on étudie le Docteur du Dialogue ; c'est bien 
un personnage universel que celui-là ! A une science 
purement livresque, il joint une expérience profonde et 
un esprit d'observation très aigu. Aussi est-il très à 
même de discourir sur toutes sortes de sujets et, quand 
il argue de son incompétence, quand il prétend qu'il 
n'a pas étudié spécialement le sujet dont il s'agit, le 



INTRODUCTION LXI 

Chevalier est bien fondé à lui répliquer : « Je vous prie, 
Sir, d'abandonner pour cette fois l'excuse de la modestie. 
J'ai bien compris, par vos discussions antérieures, que 
vous n'êtes pas, sans de nouvelles réflexions, suffisam- 
ment démuni de science pour nous satisfaire là-dessus 
et même, si besoin était, en des matières encore plus 
importantes. » 

Le Docteur fait-il ou ne fait-il pas partie des ordres ? 
Il est à remarquer que, dans les manuscrits, on le repré- 
sente constamment comme un membre du clergé : 
« nous autres, membres du clergé, dit-il, vous autres 
laïcs », alors que dans l'édition de 1581, W. S. a corrigé 
partie de ces affirmations, tout en en oubliant un certain 
nombre, et représente le Docteur comme un laïc. Quelle 
est la raison de cette modification ? Elle reste assez 
mystérieuse et personne, à notre connaissance, ne l'a 
encore élucidé. Nous en reparlerons ultérieurement. 

Le Chevalier est également un homme cultivé quoi- 
qu'il possède infiniment moins de « science » que le 
Docteur. Il commence par nous dire qu'il est Juge de 
Paix, et c'est cette particularité qui fournit l'occasion 
du dialogue, car, « la chaleur et le bruit de l'assemblée 
l'ayant fatigué », il se retire avec un « honnête fermier » 
pour se reposer et pour « manger un morceau de viande, 
car il était à jeun ». A eux viennent se joindre le Mar- 
chand, le Docteur et le Bonnetier ; ils festoient ensemble 
et la discussion s'engage. 

D'autres faits particuliers sont à considérer quant au 
caractère du Chevalier : il semble avoir un rôle impor- 
tant dans la Commission des Clôtures (§ 8) alors que 
d'ordinaire les « Justices of Peace » n'y prenaient pas 
grande part. En outre, il a fait partie du Parlement lors 
de la proposition de mesures de protection des fabri- 
cants de capes anglais ; or, selon Miss Lamond, une 
prohibition d'importation des capes étrangères fut édic- 



LXII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

tée en 1512 ^ ; cette prohibition d'entrée fut suppri- 
mée en 1529 et remplacée par une taxe ^ ; mais en 1548- 
1549, exactement les 5 et 24 janvier 1549, vint devant la 
Chambre des Communes un Bill for Hais and Caps ^. 
Une autre allusion est faite à TAct 2 & 3. Edward VI. 
c. 5 qui exemptait le paiement des Fee Farms par les 
villes pendant trois ans, à condition que l'argent soit 
levé et serve à fournir du travail aux pauvres *. 

Parmi les autres personnages, seul le marchand fait 
une allusion à sa situation personnelle : c'est son beau- 
père, dit-il, qui a rédimé l'octroi de la cité. 

* 
* * 

Il y a dans le Dialogue un certain nombre d'allusions 
à des événements contemporains qui permettent de 
fixer de façon exacte la date de l'ouvrage ou plutôt 
l'époque à laquelle se réfère celui-ci. Le fait le plus 
important est la référence, tout à fait au début du pre- 
mier dialogue, à la Commission des Clôtures ; et celle-ci 
selon Miss Lamond ^, ne s'est réunie, antérieurement 
à 1565, qu'en 1548 «. 

D'autres allusions, parmi lesquelles celle à une 
imposition de 12d. par livre sterling ' sur les étoffes 
fabriquées en Angleterre, mesure en date du début 
de 1549 ^, aide à déterminer l'époque. Bien mieux, cette 
imposition fut supprimée par la Chambre des Communes 
le 11 décembre de la même année * à la suite d'une péti- 

1) 3. Henry VIII, c. 5. 

2) 21. Henry IIIV, c. 9. 

^ ^) Lamond, Discourse of ihe Common Weal, p. xvii-xviii. 

*) Ibid., p. xviii. 

^) Ibid., p. xi. 

*) Il est évident que l'ouvrage a été écrit avant 1561, date de la grande 
réforme monétaire d'Elisabeth. 

') Ce passage n'existe pas dans l'édition de 1581. On le trouvera en 
note, au § 159 p. 137. 

8) 2 et 3. Edward VI, c. 36, § 8 et 9. 

*) Journal of Ihe Home of Gommons, i, p. 13. 



INTRODUCTION LXIII 

tien du 15 novembre 1549 ^ et par la Chambre des 
Lords le 17 janvier 1550 ^, On peut en déduire que le 
Dialogue a été rédigé entre le début de 1549 et le 
16 novembre de la même année, car sans cela l'auteur, 
certainement très bien informé, n'aurait pas manqué 
de faire allusion aux nouvelles mesures, d'autant plus 
que celles-ci corroboraient sa thèse. 

Le Marchand parle de l'interdiction des Jeux de Mai, 
luttes, courses, pardons, etc. (§ 15). Ces mesures sont 
également de 1549, notamment, pour les mystères et 
représentations théâtrales, du 16 août 1549 ^. 

Ajoutons encore diverses remarques sur le monnayage, 
les monnaies alors courantes, qui permettent d'affirmer, 
comme le fait Miss Lamond *, que l'ouvrage est une 
exacte description de l'Angleterre en automne 1549. 

* 

C'est en partant des travaux de la Commission des 
Clôtures de 1548 que l'on arrive à déterminer le lieu où 
se déroula l'action ^ Les commissaires visitèrent les 
comtés d'Oxford, de Berkshire, de Warrick, de Leicester, 
de Buckingham et de Northampton et les seules « cités » 
de ces comtés sont Oxford, Peterborough et Coventry *. 
En examinant l'état respectif et l'industrie de ces villes 
à cette époque. Miss Lamond en arrive à la conclusion 
que seule Coventry peut être la ville désignée dans le 
dialogue ''. 



1) Ibid., i, p. 11. 

*) Journal of Ihe House of Lords, i, p. 381. 

*) Strype, Ecclesiaslical Memorials, II, i, 270. 

*) Lamond, op. cit., p. xiv. 

^) Ibid., p. xiv. 

•) Ibid., p. XV. 

') Ibid., p. xv-xvii. 



LXIV ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Nous avons dit que Tédition de 1581 différait légère- 
ment des manuscrits. Il n'y a guère en réalité qu'une 
variante importante : celle où W. S. indique le great 
store and plenty of treasure, l'abondance d'or et d'argent 
de provenance des Indes comme la cause principale de 
la hausse des prix (§ 180-185). Il a supprimé le passage 
correspondant des manuscrits où les mutations moné- 
taires étaient indiquées comme la cause primordiale de 
la cherté. Disons en passant que le passage supprimé 
des manuscrits (sensiblement plus long d'ailleurs que 
le passage correspondant de l'édition de 1581) est admi- 
rablement raisonné et abonde en remarques intéres- 
santes. La fameuse loi dite de Gresham y est nettement 
exposée (p. 160, note) d'une façon plus claire que 
dans VAvis de Sir Thomas Gresham lui-même. W. S. 
explique la disparition de la circulation de certaines 
monnaies (et, en particulier, des « nouvelles pièces d'or ») 
et « tout cela parce qu'il n'y a pas d'égale proportion 
entre les monnaies, parce que l'une est meilleure que 
l'autre ». 

Ce passage supprimé des manuscrits est peut-être 
un peu plus traditionnaliste que la variante de W. S. 
On y lit en effet cette phrase qui pourrait fort bien 
s'appliquer à quelques expériences monétaires contem- 
poraines : « Les choses reviennent naturellement et 
avec moins de difficultés au commerce traditionnel 
qu'elles ne s'adaptent à un usage nouveau et extrava- 
gant » (p. 162, note). 

A part cette longue variante, les modifications appor- 
tées aux manuscrits par W. S. ne concernent guère que 
des points de détail : changements de dates ^, de prix, 



^) Les dates sont indiquées le plus souvent d'une manière très vague 
autrefois, dans le passé, il y a dix ou vingt ans, etc. 



INTRODUCTION LXV 

tendance à moderniser le style, à le rendre plus souple, 
correction de certaines fautes de ponctuation ou d'ortho- 
graphe, c'est à peu près tout. Encore convient-il d'ajou- 
ter que ces modifications n'ont été faites que d'une 
manière peu consciencieuse : W. S. en a oublié beaucoup. 

Un autre passage assez long a été supprimé par W. S. 
(§ 205, note), mais ce passage ne concerne que des sujets 
religieux et la politique anglaise à l'égard du clergé, et 
n'intéresse donc pas directement notre but. 

Miss Lamond s'est livrée à d'intéressantes études 
sur la question des relations entre les manuscrits et 
l'édition de 1581. Elle a résumé ses observations dans 
un tableau que nous reproduisons : 

MS original 



Copie Copie 

avec 3 phrases avec sous-titres et notes 

imparfaites w en marge 



Bodieian MS 



W. S. (1581) 

Il est en tous cas certain que l'édition de 1581 ne 
provient pas du Lambarde MS : cela résulte du fait que 
William Lambarde ^ ne paraît nullement connaître 
l'identité de W. S., ce qu'il n'aurait pu ignorer si ce der- 
nier avait eu recours à son manuscrit. 

Quelle est la place du manuscrit de Hatfields dans 
tout cela ? Nous n'avons pas eu ce texte entre les mains 
et nous l'ignorons complètement. Nous ne pouvons que 
formuler le souhait que cette lacune soit prochainement 
comblée. 

Notons en passant une particularité des manuscrits : 

^) V. la note de Lambarde ci-après, 

LE BRANCHU « 




LXVI ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

le Lambarde MS ne possède ni table des titres, ni sous- 
titres, ni notes latérales, sauf quelques citations de la 
main de Lambarde lui-même ; les titres et sous-titres 
n'existent que dans le Bodleian MS et dans l'édition 
de 1581. 

* * 

Sur la question de l'auteur, une seule chose paraît 
définitivement tranchée : W. S. qui publia l'édition 
originale n'est pas le véritable auteur de l'ouvrage. Il 
ne fit, malgré ses affirmations, que reprendre celui-ci 
et le modifier légèrement. Cela est indiqué d'une façon 
très nette par une note manuscrite de William Lam- 
barde ^ dans le Lambarde MS : « Notez que cet ouvrage 
a été publié en librairie sous le titre de : une brèveé tude 
de la politique anglaise 2, par un certain W. S. en 
l'année 1581 ; alors que cet ouvrage a été écrit depuis 
longtemps par Sir Thomas Smythe (disent certains) ou 
par M. Jhon (sic) Haies (comme le pensent d'autres), 
sous le règne d'Henri VIII ou sous celui d'Edouard VI. 
Et moi-même j'ai possédé longtemps cette copie que 
j'ai fait rédiger en l'année 1565 ^. » 

Il semble étrange qu'un contemporain très averti 
comme William Lambarde n'ait pas su de façon cer- 
taine le nom de l'auteur. Cela prouve que le Dialogue 
n'était que fort peu répandu avant 1581. C'est l'édition 



^) Cette note est reproduite en fac-similé dans Lamond, op. cit., hors- 
texte, fig. 4. ; certains prétendent lire Jhon Yales au lieu de Jhon Haies. 
V. à ce sujet, ibid., p. x. 

*) Ceci est une erreur. V. la reproduction en fac-similé du titre de l'édi- 
tion originale dans notre édition, p. 17. V. également le titre précédant 
la préface. 

^) « Noie îhat Ihis booke was published in prinîe, under the Tille of a 
briefe conceipte of Inglishe policie, by one W. S. in Ihe yeare 1581 ; whereas 
il was long synce penned by S' Thomas Smythe (as some say), or, Mr Jhon 
Haies (as others Ihinke) eyther in the reigne of H. 8 or E. the 6. And I my 
self hâve long had this copie of il which I caused to be writlen oui in the yeare 
1565. » 



INTRODUCTION LXVII 

de cette même année qui le fit connaître, non seulement 
au grand public, mais même aux spécialistes. 

Miss Lamond est à peu près la seule à avoir discuté 
sérieusement la question de la personnalité de Fauteur 
des manuscrits. Selon elle, c'est John Haies qui a les 
plus grandes chances de l'être et d'être en même temps 
le Chevalier du Dialogue. Nous ne retracerons pas ici 
en détail, les arguments qu'elle apporte en faveur de 
ses théories ; qu'il nous suffise de rappeler que John 
Haies avait précisément été membre du Parlement 
pour Preston en cette année 1548, qu'il ne faisait pas 
partie du Conseil du Roi ^, que c'était un des membres 
les plus influents de la Commission des Clôtures et que 
ces vues sur ce problème concordent (jusqu'à un cer- 
tain point) avec celles du Docteur ; il a eu d'autre part 
de nombreuses connections avec Coventry, scène pro- 
bable du Dialogue ^. 

Il y a cependant quelques objections à cette thèse ^ 
et Miss Lamond ne les cache pas : Haies n'était pas 
chevalier, bien qu'ayant une charge élevée ; il n'avait 
aucune expérience militaire et était infirme ; le Che- 



^) Il y a à cet égard, semble-t-il, deux affirmations contraires : dans la 
Préface, l'auteur dit clairement qu'il ne fait pas partie du Conseil du Roi 
et au § 186, le Chevalier dit, en parlant du remède possible aux clôtures : 
« Je l'ai souvent discuté (ce sujet), aussi bien au Parlement qu'au Conseil. » 
Il semble bien que le Chevalier veuille dire par là le Conseil du Roi, le 
conseil par excellence. Il aurait sans doute ajouté une épithète dans le 
cas contraire. Nous reprendrons plus tard ces affirmations. 

2) Sur Haies, v. Tersen, John Haies (thèse Dijon, 1907). « John Haies, 
écrit Ashley {Histoire et Doctrines économiques de VAnglderre, tr. fr. t. il, 
p. 308) le plus énergique des commissaires désignés en 1549 pour rectifier 
les clôtures, déclarait expressément dans un de ses rapports qu'il n'y a pas 
de clôture lorsqu'un homme clôt et ferme par une haie une terre lui appar- 
tenant et sur laquelle il n'y a pas de communaux. » Il va même jusqu'à dire : 
« La République gagne beaucoup à de telles clôtures, car elles amènent une 
grande augmentation de la surface boisée. » (Ashley, op. cit., p. 308, note). 
— Sur John Haies et la Commission des clôtures, v. d'autre part Strype, 
op. cit. y II, ii, 361 et Lamond, op. cit., p. xxxix-lxviii. 

') Sur les rapports de Haies avec Coventry, voir un manuscrit, Brilish 
Muséum, G. 15-954, reproduit dans Lamond, op. cit., xvii-xxi. 



LXVIII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

valier parle d'autre part de ses fils (§ 24 in fine) et Haies 
n'était pas marié ^. 

Voilà quelle est la thèse de Miss Lamond ; c'est 
d'ailleurs la seule sérieuse, voire même la seule vraiment 
existante, car les auteurs qui se sont occupés du Compen- 
dieux ou bref examen,», se sont surtout efforcés de donner 
un nom au mystérieux W. S. de 1581. 

A notre avis, en ce qui concerne l'auteur des manus- 
crits, il y a une phrase à laquelle on n'a pas, jusqu'ici, 
accordé une attention suffisante : c'est à la fin de la 
Préface : « ... aussi, dit l'auteur, vous raconterai-je les 
discussions qu'a soutenues récemment un Chevalier. » 
Ceci est le texte de l'édition de 1581 2, voici maintenant 
celui des manuscrits : « aussi vous raconterai-je les dis- 
cussions que m*a dit avoir soutenu récemment un Cheva- 
lier 3 ». Nous comprenons qu'on ait pu faire erreur sur 
le premier texte, mais le second nous semble très expli- 
cite : Vauteur nest pas le Chevalier du Dialogue^ Vauteur 
n'a fait que rapporter des discussions qui lui ont été 
racontées * et tout le savant échafaudage destiné à prou- 
ver que Haies est bien à la fois le Chevalier du Dialogue 
et l'auteur de celui-ci est détruit. Entendons-nous, il 
est possible que le Chevalier du Dialogue ait été Haies, 
mais, à notre sens, l'auteur véritable est une tierce 
personne. On nous objectera que seule une personne 
présente à la discussion aurait pu la rendre avec tant de 
précision ; mais n'est-il pas possible que le Chevalier, 
Haies peut-être, ait narré à l'auteur véritable le lieu, 
le sujet, le thème de la conversation et que celui-ci, à 
son tour, ait brodé sur ce sujet ? Il a même pu avoir 



1) V. Didionary of National Biography, 

*) Therefore, I will déclare vnlo you whal communicalion a Knighi had 
bdweene him and... 

') Therefore I will déclare vnlo youe whcd communicalion a KnigM lould 
Iheare was belwene him and... of Me. 

*) D'autant plus que le Chevalier du Dialogue laisse entendre à maintes 
reprises qu'il se servira des arguments du Docteur. 



INTRODUCTION LXIX 

en mains des notes du Chevalier et les développer : 
ce serait ces mêmes notes dont le Chevalier parle à la 
fin de l'ouvrage. Il semble même anormal que cette 
discussion qu'il « a rapportée dans son livre privé », 
« qu'il a brièvement notée », ait un tour si achevé, si 
littéraire. Sans doute le Chevalier a-t-il pu lui-même, 
ultérieurement, retoucher ses notes, mais si l'on admet 
qu'il y a eu retouche, adaptation, pourquoi une tierce 
personne n'en serait-elle pas l'auteur, étant donnée 
surtout la Préface ? 

D'autre part, dans cette Préface, l'auteur se présente 
comme une personne cultivée ayant étudié la Philo- 
sophie ; or le Chevalier, tout au cours du Dialogue, 
s'il montre de la compréhension, ne paraît pas cependant 
une personne fort instruite ^. Le Docteur lui fait la 
leçon, comme aux autres personnages. 

La division d'ailleurs en trois parties semble bien 
artificielle : elle sent la chandelle. Sans doute les motifs 
allégués, appétit des personnages, leur fatigue, ne sont-ils 
là que pour rendre plus vraisemblable le récit. 

Ajoutons qu'il nous paraît impossible de soutenir 
en une seule journée une discussion aussi longue que 
celle qui fait l'objet du présent ouvrage. L'auteur, 
quelqu'il soit a pu évidemment broder autour d'un 
thème donné, mais cela ne fait que renforcer notre 
théorie. 

En résumé nous pensons que, contrairement à Vopi- 
nion communément admise, le Chevalier du Dialogue 
n'est pas V auteur de celui-ci; l'auteur véritable a pu 
recevoir les confidences et lire les notes du Chevalier ; 
de ces confidences et de ces notes, il a fait un ouvrage 



^) « Vous me parlez maintenant de nombreuses autres sciences indis- 
pensables à chaque royaume et dont je n'ai jamais rien ouï dire aupa- 
ravant. » (§ 43). Comme ces sciences sont justement les différentes branches 
de la philosophie et que Fauteur se présente dans la Préface, § 5, comme 
un « Member of Philosophy Moral » il y a là une contradiction très nette. 



LXX ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

littéraire qu'il ne destinait pas pour le moment du moins, 
à la publication ^. Les seules indications qui nous per- 
mettent de désigner l'auteur sont les données de la Préface 
où l'auteur parle de lui-même sans rapporter des argu- 
ments qui lui ont été communiqués d'une façon ou 
d'une autre. 

Or que dit cette Préface ? On n'y trouve que les 
indications suivantes : 

a) l'auteur n'est pas un Conseiller du Roi ^ ; 

b) il fait partie de la Chambre « où l'on devrait 
traiter ces questions ^ » ; 

c) il se trouve à présent en vacances ; 

d) il est un Member of Philosophy Moral. 

Appliquons chacune de ces applications aux deux 
auteurs présumés, John Haies et Sir Thomas Smythe : 

a) On ne croit pas que Haies ait fait partie du 
King's Council, Sir Thomas Smythe non plus. 

b) John Haies fit bien partie du Parlement en 1548- 
1549 ; il siégeait pour Preston. Sir Thomas ne fut 
membre d'aucun Parlement sous le règne d'Edouard VI. 
Cependant Sir Thomas était, à Tépoque de la rédaction 
présumée du Dialogue, Secrétaire d'État et Conseiller 
Privé ; ne pouvait-il pas dire qu'il faisait partie de la 
« Chambre où ces questions devraient être traitées ^ » ? 
Il ne nous semble donc pas possible de trouver sur ce 
point, comme le voudrait Miss Lamond, une preuve 
définitive en faveur de Haies ; 

c) nous ne possédons que peu de renseignements 

1) A cause des critiques relativement violentes des manuscrits. D'autre 
part, dans le texte de Lambarde MS (Préface, § 5) nous lisons : « Ceci entre 
nous deux pour être pesé et discuté et non pour être répandu à l'étranger. » 

2) Texte des manuscrits. 

') Remarquons que le texte ne porte pas House of Gommons. Il dit 
seulement : «... f /je House, wheare suche thinges oughl to be treated. » House 
signifie-t-il Chambre des Communes, comme tous les auteurs l'ont cru, ou 
bien seulement quelque chose de plus vague dans le sens de gouvernement, 
de conseil ? Ce serait un sens inhabituel, mais non pas impossible. 



INTRODUCTION LXXI 

sur Haies ou sur Sir Thomas Smythe pour savoir lequel 
des deux pouvait être « en vacances » à cette époque. 

d) tous deux étaient également des personnes 
instruites. 

En résumé « l'auteur appartient visiblement à la 
haute société. Dans l'Introduction, il se déclare membre 
de la Chambre Basse (?) et dit avoir étudié la philoso- 
phie dont la Politique est un des buts. Partout, il y a 
des citations tirées des classiques... » Il ne nous paraît 
guère possible de tirer des éléments de la Préface une 
indication bien précise. Nous pouvons cependant resser- 
rer encore la question : 

i) Miss Lamond prétend que Sir Thomas Smythe 
ne peut être l'auteur du Dialogue parce que, tout en 
étant spécialiste des questions monétaires, ses vues ne 
concordent pas avec celles du Docteur ^. Il convient 
d'observer qu'elle se fonde sur le seul ouvrage existant 
à ce sujet, la Life of Sir Thomas Smythe, de Strype, 
mais la plupart des papiers de Sir Thomas étaient perdus 
à l'époque où écrivait Strype, comme le reconnaît 
Miss Lamond elle-même ^. D'autre part, le manuscrit 
écrit, semble-t-il, en 1549 et intitulé Polices to reduce 
ihis Reaime of England vnto a prosperous Wealth and 
Estate, dont les vues sont opposées à celles du Dialogue, 
a été attribué à Sir Thomas sans aucune preuve vrai- 
ment sérieuse. 

ii) il est possible que le W. S. de 1581 soit William 
Smith, neveu et héritier de Sir Thomas. C'est notam- 
ment l'opinion du P^ Cunningham sur laquelle nous 
reviendrons. Ce fait donnerait une probabilité beau- 
coup plus grande à la thèse donnant comme auteur du 
Dialogue Sir Thomas Smythe. 

iii) Il apparaît, quoique les mouvements de Haies 



^) V. p. 207 de notre édition, note 34. 
^) Lamond, op. cit., p. xxxix. 



LXXII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

à cette époque ne soient pas bien connus, que celui-ci 
fut disgracié et obligé de quitter en hâte l'Angleterre, 
probablement à cause des révoltes dues à la Commission 
des Clôtures et des changements politiques. La chute 
de Lord Hertford, duc de Somerset qui avait constam- 
ment soutenu la Commission des Clôtures et son rem- 
placement par Lord Lisle, comte de Warwick, devaient 
inciter Haies à s'enfuir sur le continent, ce qu'il fit on 
ne sait à quelle date exactement. Il était encore en 
Angleterre le 1®^ septembre 1549 où il signe sa Défense 
à Coventry ; le duc de Somerset était arrêté le 14 octobre 
de la même année, mais était depuis quelque temps 
déjà en disgrâce ; il était sûrement (et probablement 
depuis longtemps déjà) à l'étranger en mai 1550, époque 
à laquelle nous possédons une lettre de son frère Chris- 
topher Haies. Haies avait déjà été blâmé, à l'occasion 
des clôtures, par le comte de Warwick en août 1548. 

A notre avis, le Dialogue a certainement été écrit 
avant le 16 novembre 1549 ; en admettant que Haies 
ait quitté l'Angleterre à peu près au moment de la chute 
du Protecteur (14 octobre), il ne nous semble guère 
possible qu'il ait, au début de son exil et alors qu'il 
cherchait une ville où se fixer, pu se trouver réellement 
« en vacances ». D'autre part, comme il aurait visé dans 
ce cas à faire une apologie des conseillers d'Edouard VI 
jusqu'à la chute du Protecteur, il aurait certainement 
fait quelques allusions directes aux agissements de 
Warwick ; il aurait dépeint plus en détail les révoltes 
dues aux Clôtures. Quant à admettre que Haies ait 
écrit l'ouvrage après le mois de novembre 1549 et n'ait 
pas fait mention des réformes décidées depuis lors, c'est 
une hypothèse que nous nous refusons absolument à 
admettre, d'autant plus que ces réformes auraient donné 
plus de force encore à sa théorie. 

iv) dans les ouvrages connus de Haies (Manuscrit 



INTRODUCTION LXXIII 

intitulé The Causes of Dearih i, publié par Miss Lamond ; 
Discours de Haies à la Gammission des Clôtures) il n'y 
est pas question de la monnaie : la cherté est attribuée 
à des causes différentes. Remarquons d'ailleurs en pas- 
sant que Haies ne semble jamais s'être occupé beau- 
coup de la monnaie et du monnayage, tandis que 
Sir Thomas au contraire fut appelé à donner à plusieurs 
reprises son avis sur des problèmes de ce genre : en 1548 
par exemple, il conseilla le decri des Testons (Diciio- 
nary of National Biography). Il semble étrange que 
Haies, un an après (ces écrits datent en effet de 1548) 
ait subitement découvert l'action de la dépréciation 
de la monnaie sur la hausse des prix. Faut-il admettre 
l'argument de Tersen ^ qui prétend que seule la crainte 
d'une disgrâce empêcha Haies de donner plus tôt son 
opinion ? Cette prudence, quelque peu exagérée, nous 
semble bien peu en rapport avec le caractère fougueux 
de Haies, avec son audace bien connue. Est-il, d'autre 
part, exact que Latimer, comme le prétend Tersen, 
tomba en disgrâce à la suite de ses fameux Sermons ? 
Personnellement, nous ne le croyons pas, et pourtant 
Latimer avait son franc-parler et ne se faisait pas faute 
d'attaquer violemment la politique monétaire du gou- 
vernement. Enfin, ce dont on se sert en 1581, sous le 
gouvernement autocratique d'Elisabeth, comme d'un 
titre à la faveur du souverain, pouvait-il être si mauvais 
à dire quelques années auparavant, sous le règne d'un 
monarque enfant alors que Haies jouissait de toute la 
confiance du Protecteur ? On ne peut prétendre que les 
critiques contenues dans l'ouvrage s'adressaient au gou- 
vernement d'Edouard VI et non à celui d'Elisabeth, 
car, dans l'édition de 1581, il subsiste, malgré les affir- 
mations de la Préface, d'assez nombreux reproches 

1) Lamond, op. cit., p. xi (Manuscrit du Record Office, S. P. D. 
Edward VI, V, 20). 

*) Tersen, op. cit., p. 67 et s. 



LXXIV ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

adressés à la Reine, à ses ministres et à ses courtisans. 

v) Sir Thomas était à la fois chevalier et homme 
d'Église ; par ses intérêts, il tenait à l'une et à l'autre 
classe ; le Chevalier qui rapporte le Dialogue et le 
Docteur qui fait le « Raisonneur » de la pièce pourraient 
être l'effet d'une sorte de dédoublement de la person- 
nalité de Sir Thomas : le gentilhomme de vieille souche 
qui a sa manière particulière d'envisager les événements 
et l'homme instruit qui réfléchit et corrige les impres- 
sions spontanées du gentilhomme. Un autre argument 
réside dans le fait que le W. S. de 1581 changea le carac- 
tère du Docteur et le présenta comme un laïc. 

vi) contre Sir Thomas, on a objecté parfois le fait que 
celui-ci jouissait de nombreux bénéfices, prébendes qui 
semblent incompatibles avec ses violentes attaques 
contre le clergé non résident : il était Prévôt d'Éton et 
Doyen de Carlisle. Mais on ne remarque pas assez le 
fait qu'en 1554, il renonça quasi sponte à ces bénéfices. 

vii) Miss Lamond prétend que Sir Thomas Smyth 
était absent d'Angleterre, comme ambassadeur en Bel- 
gique, à l'époque où la question des clôtures atteignit 
sa phase critique. Présentée d'une manière aussi abso- 
lue, cette affirmation n'est pas exacte : Sir Thomas fut 
bien envoyé en mission dans les Flandres en juin 1548 ; 
le 1®^ juillet il arrivait à Bruxelles, mais il ne semble 
pas avoir obtenu de succès et dès le mois d'août 1548 
il revenait en Angleterre ^. 

1) Voici quelle est brièvement, selon le Diclionary of National Bio- 
graphy, la vie de Sir Thomas Smyth ou Smith : fils aîné de John et de 
Agnes Charnock, il naquit à Saffron Walden (Essex) le 23 décembre 1513. 
Son père, qui fut sherifî d' Essex et d'Hertfordshire, prétendait descendre 
de Roger de Clarendon fils illégitime du Prince Noir. Thomas fut envoyé 
en mai 1525 à Cambridge (St. John's Collège) ; l'année suivante il entre 
à Queen's Collège, où il devient King's Scholar en 1527 ; Fellow de Queen's 
en 1529 ; en été 1533, il obtient le titre de Master of Arts. Professeur en 
1534, il voyage à l'étranger en 1540 (Paris, Orléans, Padoue). De retour à 
Cambridge en 1542, il publie sous le titre de « De Recla et amendata Linguœ 
Grecae Pronunciatione un opuscule qui fut imprimé ensuite à Paris en 
1568. En janvier 1543-1544, il fut nommé Regius Professor de Loi Civile 



INTRODUCTION LXXV 

viii) remarquons que Sir Thomas s'occupa beaucoup 
de la question des universités, car, depuis novembre 1548, 
il était membre de la commission chargée de les visiter. 

ix) le Chevalier parle de son expérience de la guerre : 
or on sait que Sir Thomas prit part notamment à l'expé- 
dition de Somerset contre l'Ecosse (août-septembre 1547) 
bien qu'il n'alla pas jusqu'au bout. 

x) enfin Sir Thomas avait fait, dans sa jeunesse, de 
longs voyages à l'étranger. Il étudia notamment à 
Orléans et à Padoue : il fut même LL.D. Legum Dodor, 
docteur en droit de cette université célèbre à l'époque. 
Or le docteur du Dialogue semble posséder l'expérience 
de l'étranger et être au courant des habitudes des 
peuples du continent. 

En résumé, et sous réserves des discussions ulté- 
rieures quant à la personnalité de W. S., nous penchons 
à considérer Sir Thomas Smyth comme l'auteur du 
Dialogue ; aucune des raisons invoquées contre lui ne 

à Cambridge. Il fut très tôt protestant et à Cambridge il protégea les 
réformés contre l'hostilité de Gardiner ; aussi fut-il en grande faveur 
dès l'avènement d'Edouard VI : il entre au Conseil privé et le 1^' avril 1548 
il fut, avec Sir William Petre, l'un des deux principaux secrétaires d'État. 
En 1549 il a à juger les Aryens et les Anabaptistes ainsi que Borner. II 
resta fidèle jusqu'à la fin au Protecteur : disgracié le 10 octobre 1549, 
il fut mis à la Tour du 14 octobre 1549 au 10 mars 1550. L'année suivante 
il accompagne Northampton dans son ambassade en France. Assez mal 
en cour sous le règne de Marie Tudor, il fut de nouveau en faveur sous 
celui d'Elisabeth. Ambassadeur en France en septembre 1562, il fut 
emprisonné à Melun en 1563. Il revint en Angleterre en 1566. Mort à 
Theydon Mount (Essex) le 12 août 1577. 

Sir Thomas Smyth s'était marié deux fois : la première fois il épousait 
Elizabeth Cakek ou Cakyke (1524-1552) ; la seconde fois Philippa Wil- 
ford, veuve de Sir John Hampden (f 1584). Décédé sans enfant, son 
héritier fut le fils de son frère George : William Smith, dont le fils fut lui- 
même créé baronet en 1661. 

L'œuvre principale de Sir Thomas est la De Republica Anglorum ; 
the Maner of Gouernmenl or Policie of Ihe Realm of England. Ouvrage 
très intéressant. La première édition eut heu à Londres en 1583 (1 vol. 
in-4o). Dès la troisième édition, l'ouvrage est appelé : The Common Welth 
of England. En un peu moins de cent ans, il y eut onze éditions anglaises. 
Avant la fin du xviiie siècle, avaient été publiées également quatre tra- 
ductions latines, une hollandaise et une allemande. 



LXXVI ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

sont convaincantes et il existe de nombreux arguments 
en sa faveur ; Haies peut avoir servi de modèle au 
Chevalier, mais nous ne croyons pas qu'il ait été l'auteur 
du Compendieux ou bref Examen... 

Miss Lamond a également essayé de discerner qui a 
servi de modèle au personnage du Docteur ^. Elle 
conclut en assimilant celui-ci à Latimer, ancien évêque 
de Worcester, martyrisé sous le règne de Marie Tudor. 
Sans doute, les opinions exprimées par le Docteur 
quant aux affaires religieuses de l'Angleterre se rap- 
prochent-elles assez de celles de Latimer telles qu'on 
les trouve dans ses fameux Sermons. Mais, d'autre part, 
les idées que Latimer se faisait sur la cause de la cherté 
sont fort différentes de celles exprimées par le Docteur 2. 
Latimer attribuait surtout les causes de la cherté à 
l'avarice des propriétaires qui haussaient arbitraire- 
ment les rentes ; les vues exprimées par le Docteur sont 
très différentes : il considère la hausse des rentes par les 
propriétaires comme une conséquence et non comme une 
cause de la cherté. C'est l'édition de 1581 seulement qui 
présentera la hausse des rentes comme une raison de la 
continuation de la cherté. D'autre part, Latimer ne 
semble pas avoir été très au courant des questions 
d'ordre monétaire, alors que le Docteur paraît un véri- 
table spécialiste. 

L'histoire du clocher de Tenderten (§ 173) dans 
laquelle Miss Lamond ^ prétend voir une preuve sous 
prétexte que Latimer la raconte tout au long dans un 
de ses Sermons * est-elle bien convaincante ? Nous ne 
le croyons pas ; cette aventure arrivée à Sir Thomas 
More devait être très répandue à cette époque. Il en 



^) Lamond, op. cit., p. xxi-xxiv. 
2) Y. les textes de Latimer cités en note. 
*) Lamond, op. cit., p. xxiii. 

*) Sermons devant le Roi Edouard VI, viii. — V. le passage, note 106, 
p. 212-213. 



INTRODUCTION LXXVII 

est de même du passage où Latimer cite un exemple 
de restitution faite par un officier des monnaies ; les 
noms d'ailleurs ne concordent pas (p. 171, note). 

La manière et les idées du Docteur nous suggèrent 
plutôt celles d'un théoricien, de quelque professeur 
d'Oxford ou de Cambridge ; notamment dans la méthode 
employée, dans la recherche des causes, il y a un effort 
d'exposition et de classification des faits qui ne ressemble 
guère aux sermons de Latimer, plutôt décousus et sans 
ordre bien apparent. 

Si Miss Lamond est à peu près la seule à s'être 
occupée des manuscrits, nombreux sont au contraire 
les auteurs qui ont cherché à élucider l'énigme des deux 
initiales W. S. Rappelons brièvement quelques hypo- 
thèses 

Il n'y a pas lieu d'insister sur la thèse qui attribue 
l'œuvre à Shakespeare ^. Shakespeare était né en 1564 
et n'aurait eu que 17 ans en 1581 ; d'autre part il n'était 
pas né en 1549 ! Rien ne permet de soutenir cette expli- 
cation 2j pas même le motif allégué, la netteté et le 
relief des caractères des personnages du dialogue. Gela 
fut réfuté par Farmer ^ qui fit remarquer qu'Anthony 
à Wood avait désigné comme auteur un dénommé 
William Stafford, à peu près inconnu *. 

Observons en passant les différentes indications que 
nous trouvons dans la dédicace de W. S. : il n'y en a 
guère qu'une seule, à savoir que W. S. fut l'objet, 



1) Édition de Charles Marsch en 1751. 

2) « The work itself is of the Dramatic Kind, and the characters are 
distinguished and sustained throughout by the Sentiments peculiar to the 
Speakers, who as in a mirrour give the présent Age a Retrospect of the 
past. » {Préface de V édition de 1751.) 

*) Essays on ihe Learning of Shakespere, 1821, p. 81-84. 

*) Anthony à Wood, Fasti Oxonienses, édit. Bliss, t. I, col. 378. 



LXXVIII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

avant 1581, de la clémence de la Reine Elisabeth qui 
lui pardonna quelque faute. 

Aussi les auteurs, suivant l'indication d'Anthony 
à Wood se sont-ils efforcés de découvrir quelque William 
Stafford. Le D^ Farmer i, pour expliquer la clémence 
de la Reine, avait fait de W. S. le William Stafford qui 
trempa dans une conspiration contre la Reine à l'insti- 
gation de l'Ambassadeur de France de Bellièvre et de 
quelques papistes anglais. Le malheur est qu'on ne trouve 
mention de ce William Stafford, à l'occasion de cette 
conspiration, dans les Domestic State Papers qu'au 
début de 1587 K 

Plus tard Greenfield ^, admettant en partie la thèse 
du D^ Farmer, présenta ce même William Stafford 
comme le W. S. de 1581 et expliqua la clémence de la 
Reine par le fait que Stafford, devenu un courtisan 
assidu (sa mère, Lady Stafford) était alors Dame de la 
Chambre de la Reine), aurait pris part à quelque intrigue 
de cour. Gomme la thèse de Greenfield a été générale- 
ment la plus suivie, nous donnons ici le tableau généalo- 
gique de la famille Stafford * : 

Sir William 

épouse 

I I 

Mary Boleyn» Dorothy Stafford* 



llia 



Sir Edward» William 

(1552-1605) (1554-1612) 

ép. Anne Gryme» (1593) 

I I 

William Dorothy 

(1693-1684) ép. Thomas Tyndale 

1) Farmer, op. cil., p. 83-84. 

2) V. Furnivall, InlroducUon à Tédition de la New Shakespeare Society, 
où il donne des extraits des Domeslic Slale Papers, p. ix. 

3) Grennfield, Notes and Queries, ix, 375-376.| 

*) V. Dictionary of National Biography, Stafford (William). 

^) Ancienne maîtresse de Henri VIII et veuve en 1528 jde Sir William 
Cary à la mort duquel elle épousa Sir W. Stafford. 

«) Fille de Henry Stafford, 1" Baron Stafford, fils de Edward dernier 
duc de Buckingham. 

') Ambassadeur en France et Chevalier en 1583. 

®) FUle de Thomas Gryme, d'Antigham, Norfolk. 



INTRODUCTION LXXIX 

Rien ne prouve la véracité de cette thèse et les 
affirmations d'Anthony à Wood sont tout à fait sujettes 
à caution. 

Miss Lamond ^ déclare ignorer l'identité de W. S. 

Le D^ Léser ^ identifie l'auteur avec un William 
Stafford qui fut surveyor de l'évêque de Norwich et 
mentionné dan les Domestic State Papers ^. Il semble 
cependant qu'il y ait encore moins de raisons en faveur 
de cette thèse qu'en faveur de l'autre *. 

Une autre théorie consistant à assimiler W. S. avec 
William Stafïord, prieur des Dominicains de Stamford 
qui, avec huit moines, abandonna le monastère au Roi 
en 1538 est également à rejeter selon Furnivall ^. 

Une autre hypothèse, beaucoup plus plausible à 
notre sens, est celle qui identifie W. S. avec William 
Smith ou Smythe, neveu de Sir Thomas Smythe dont 
nous avons déjà longuement parlé. Ce William Smythe 
était tombé en disgrâce en Irlande et avait vainement 
essayé de se faire attribuer les propriétés de son oncle 
aux Ardes. Bien qu'il fut parfois encouragé par la Reine, 
celle-ci ne lui accorda jamais ces propriétés ^. William 
Smith joua un rôle politique assez considérable. Il est 
d'autant plus logique que William Smith soit le W. S. 
de 1581 qu'il aurait pu hériter de son oncle, auteur 
probable du Dialogue, les manuscrits ou un manuscrit 
de cet ouvrage ; étant donné que celui-ci était l'œuvre 
de son oncle et qu'il avait toutes sortes de raisons pour 
le croire absolument ignoré de tout le monde, ce ne fut 
pas un plagiaire si horrible qu'on voudrait bien le 
représenter. Ajoutons que le P' Gunningham, sans se 



^) Lamond, op. cit., p. xxxv et English Historical Review, avril 1891. 
2) Sammlung altérer und neuerer Slaaiswissenschafilicher Schriften, 
vol. V, Leipzig, 1895. 

^) Domestic State Papers, 1578, p. 551. 

*) V. Palgrave's Dictionary, vol. II, art. Staff ord. 

*) Furnivall, op. cit., p. xiii. 

«) Strype, Life of Sir Thomas Smythe, p. 260. 



LXXX ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

prononcer sur la personnalité de l'auteur primitif, est 
partisan de cette thèse qui attribue à William Smith la 
responsabilité de l'édition de 1581 ^. 

Un autre argument en faveur de William Smith 
est qu'il a très bien pu recourir en 1580 à la clémence 
de la Riene. Il existe une lettre de Capitaine William 
Piers, en date du 21 août 1580, adressée à Francis 
Wallsingham, secrétaire de la Reine, accusant William 
Smith d'avoir fomenté des troubles dans la région des 
Ardes et de rupture de mariage avec une des filles du 
capitaine ^. Deux lettres de William Smith, l'une à 
Walsingahm du 28 novembre 1580 3, et l'autre à Lord 
Cecil * tentent d'expliquer sa conduite et demandent 
qu'on lui octroie les propriétés de son oncle Sir Thomas. 
La rupture du mariage avec la fille du capitaine Piers 
et les menées plus ou moins légales de William Smith 
dans les Ardes ne cadrent-elles pas avec les termes de 
la Dédicace ? 

En résumé, nous sommes porté à croire que Sir Tho- 
mas Smythe fut Vauteur original et que Vouvrage fut 
modifié et adapté aux circonstances nouvelles, soit par 
lui-même avant sa mort, soit par son neveu et héritier 
William Smith. Celui-ci, après V avoir ^ ou non corrigé, 
le publia en 1581 comme Vœuvre de W, S. Gentleman, 

* 

Il est assez difficile de réunir et de faire un faisceau 
homogène de toutes les qualités, de toutes les remarques 
originales qui caractérisent cet ouvrage. Celui-ci touche, 
nous l'avons dit, non seulement à des questions moné- 

1) The Economie Journal, 1893, III, p. 669. s. 

2) S. P. Ireland, Elizabelh, 1580, Augusl, vol. Ixxv, N» 65 reproduit dans 
Lamond, op. cil., p. Ixvii. 

8) S. P. Ireland, Elizabelh 1580, November, vol. Ixxviii, N» 66, reproduit 
dans Lamond, op. cil., p. Ixix. 

*) S. P. Ireland, Elizabdh 1580, November, vol. Ixxviii. N» 67. 



INTRODUCTION LXXX 

taires, non seulement à des faits économiques, mais 
encore à des faits d'ordre social qui ne laissent pas 
d'éclairer et de rendre plus compréhensibles les pro- 
blèmes que soulève l'auteur. 

Quel était, en gros, l'état de l'Angleterre en 1549 ? 
On peut dire que cet état était dominé par trois faits : 
un fait propre à tous les pays d'Europe à cette époque : 
hausse notable des prix ; un autre également commun 
à la plupart des États mais ne revêtant pas partout la 
même intensité : les mutations monétaires ; un troi- 
sième enfin et propre lui à l'Angleterre : la question des 
clôtures. « L'altération de la monnaie sous le règne 
d'Henri VIII, écrit Guizot, avait amené une extrême 
élévation dans le prix nominal des denrées, mais le 
travail n'était pas rémunéré en conséquence ; les ouvriers 
étaient au contraire moins occupés et moins payés que 
par le passé. Une grande quantité de terres arables 
avaient été transformées en pâturages, par suite d'un 
considérable accroissement dans les prix des laines. Les 
couvents ne recueillaient plus les paysans intelligents 
pour en faire des moines, les charités monastiques ne 
subvenaient plus à la misère des pauvres, les vastes 
espaces appartenant aux communautés, où les villageois 
avaient coutume de faire paître leurs bestiaux, avaient 
été peu à peu accaparés par les propriétaires environ- 
nants, qui avaient enclos tous les terrains vagues, pri- 
vant ainsi les pauvres, dans un moment de grande 
détresse, d'une ressource à laquelle ils étaient accou- 
tumés ^. » « A la même époque », écrit Lipson, « la disso- 
lution des monastères aggrava les maux inhérents à 
toutes les périodes de transition en renvoyant dans la 
campagne la multitude des mendiants qu'auparavant ils 
avaient secourus ^ ». 

Les mutations monétaires ne furent pas en Angle- 

^) Guizot, Histoire cTAnglderre, I, xviii. 

2) Lipson, Economie Hisiory of England, p. 150. 

LE BRANCHU / 



LXXXII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



. 



[terre très différentes de celles qui ont eu lieu en France ; 
on assista à une série de surhaussements successifs de 
la monnaie depuis 1544 jusqu'en 1561. La première 
mesure fut prise par Henri VIII i, le 13 mai 1544, 
mesure par laquelle l'once d'or fut portée à 48 s. et 
l'once d'argent à 4 s. Le 9 juillet 1551, les basses mon- 
naies d'Henri VIII et d'Edouard VI furent abaissées : 
le shilling court pour 9 d. et la groate pour 3d. Un nou- 
vel abaissement a lieu le 17 août 1551 : le shilling court 
pour 6d. et la groate pour 2d. Enfin un troisième et der- 
nier abaissement a lieu le 28 septembre 1559 : toutes 
les monnaies de cuivre sont décriées et remplacées par 
des monnaies d'argent. On aboutit à Proclamation dor 
the abassing of Cognes 2, en mars 1561, la grande réforme 

i d'Elisabeth qui rétablissait la monnaie anglaise dans 

(son ancienne bonté. 



* 



La question des clôtures est plus particulière et 
plus délicate ; la transformation d'un grand nombre 
de terres arables en pâturages au cours du xvi^ siècle 
n'alla pas sans de multiples inconvénients et sans réduire 
au chômage les fermiers évincés. De nombreux pas- 
sages du Compendieux ou bref examen y font allusion 
d'une façon véhémente (V. en particulier le § 27). Les 
expulsions de fermiers donnaient lieu à une hausse du 
prix des rentes étant donnée la demande croissante. 
Gomme le dit Growley, 

Les réversions sonl achetées 
Longtemps avant V expiration du bail ; 
Les réversions de fermes 
Sont achetées de part et d'autre ^ . 

1) 36. Henry VIII. 

2) Reproduite dans l'édition de la New Shaskespeare Society, p. 100-102. 

3) Select Works of Robert Crowley, Londres, 1872, p. 33 ; cité par Ashley, 
Histoire et Doctrines économiques de V Angleterre, tr. fr., t. II, p. 306-307. 



INTRODUCTION LXXXIII 

Ce ne sont pas seulement les propriétaires fonciers 
qui renvoient leurs fermiers pour transformer leurs 
terres et les exploiter eux-mêmes ^ : les marchands s'en 
mêlent également, ils achètent des terres et en font des 
pâtures pour moutons ou gros bétail. 

Si le marchand voulait ne s^occuper 

Que de ses marchandises, 

Et s'i7 voulait laisser les fermes à ces hommes 

Qui doivent en tirer leur subsistance 2... 

On trouve de même une excellente description de 
la situation dans les Sermons de Lever : « Considérez 
les marchands de Londres et vous verrez qu'après que 
Dieu les a gratifiés d'une grande abondance à la suite 
de leurs honnêtes entreprises, ils ne se sont pas déclarés 
contents ; mais leurs richesses sont allées à la campagne 
enlever les fermes des mains des honorables gentlemen, 
des yeomen et des pauvres laboureurs ^. » 

Ces clôtures étaient un problème très difficile à 
résoudre * et ce n'est pas sans raisons que le Chevalier 
déclare qu'il l'a entendu maintes fois discuter « aussi 
bien au Parlement qu'au Conseil, et bien peu de mesures 
eurent de l'effet » (§ 186). Il est à remarquer que le 
Docteur fait des recommandations qui furent par la 
suite généralement acceptées et longtemps maintenues ^. 
Il conseille de diminuer le profit de l'élevage ou bien 
d'augmenter celui du labourage ^. On pouvait d'autre 

1) Ashley, op. cil., p. 294-296 et 306-307. 

2) Crowley, op. cit., p. 41. Ces épigrammes ont été écrites en 1550. 
Cité par Ashley, op. cit., t. II, p. 307. 

3) Lever, Sermon in the Shroudes in Poules, 1550, réimpression d'Arbes, 
29. — Cité par Ashley, op. cit., t. II, p. 307, note. 

*) V. dans Tersen, op. cit., p. 16 et s. tout un chapitre consacré au 
développement de la question des clôtures et renfermant de nombreuses 
citations d'écrits de l'époque. 

^) Cunningham, op. cit., p. 669 et s. 

®) V. The Defence of John Haies ayensl certeyn sclaundres and false 
reaporîes made of hym, Lansdowne MSS, 238, fol. 292. Reproduit dans 
Lamond, op. cit., p. lii-lxvii. 



LXXXIV ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

part espérer un certain « retour à la terre » des ouvriers 
(cf. § 154) car, à cette époque, la distinction entre cita- 
dins et habitants de la campagne, artisans ou commer- 
çants et cultivateurs ou éleveurs n'était pas aussi nette 
qu'aujourd'hui. Ainsi John Shakspere ou Shakespeare, 
le père du poète, habitant de Strafford, ville voisine de 
Coventry, lieu probable du Dialogue, était gantier de 
sa profession, mais il semble bien qu'il acheta également 
des prairies et s'adonna à l'élevage ; aussi ce « retour 
à la terre » était-il plus facile et moins aléatoire que de 
nos jours. La population des villes anglaises à cette 
époque était d'ailleurs, Londres exceptée, très faible 
relativement à nos jours. 

Toutes les clôtures ne sont d'ailleurs pas néfastes 
pour le Docteur : certaines sont même utiles étant donné 
l'essor qu'elles donnent à l'élevage des moutons et, 
partant, à cette industrie qui était déjà la plus impor- 
tante de l'Angleterre, l'industrie textile. 

* 
* * 

r La hausse des prix dont on se plaint déjà dans les 
manuscrits était certainement beaucoup plus sensible 
encore en 158L Rappelons que la hausse des prix 
commença à se faire sentir tout d'abord en Espagne, 
puis en Italie, puis en France ; elle ne se manifeste en 
Angleterre qu'avec un certain retard sur notre pays. 
Les études de Thorold Rogers ^ nous montrent que 
les prix en Angleterre, après avoir subi une hausse rela- 
tivement légère de 1500 à 1530, baissèrent jusqu'en 
1545 pour remonter ensuite très fortement. D'après 
M. Simiand ^ qui a étudié et utilisé les chiffres de Rogers, 

1) Th. Rogers, A History of Agriculture and Priées in England from Ihe 
year after Ihe Oxford Parliamenl (1259) lo ihe Commencement of ihe Conli- 
nenlal War (1793), vol. III-IV-V. 

2) Fr. Simiand, Recherches anciennes et nouvelles sur le mouvement 
général des prix du XV I^ au XIX^ siècle. 



INTRODUCTION LXXXV 

l'indice des prix après conversion monétaire, si l'on 
prend la base 1500 = 100, serait d'environ 75 en 1545 
et de 180 en 1581 ^. Cela représenterait de 1545 à 1581, 
une hausse de l'ordre de 1 à 2, 4. 

Si l'on établit cet indice sans conversion monétaire, 
il serait, sur la même base 1500 = 100, de 120 en 1535, 
de 150 en 1545 et de presque 300 en 1581 ^. L'augmen- 
tation de 1545 à 1581 serait de l'ordre de 1 à 2,5 (au 
lieu de 1 à 2,4 précédemment ce qui montre que jus- 
qu'à 1545 environ les prix ne montèrent qu'à cause et 
en fonction des surhaussements de la monnaie. Aussi 
l'auteur de 1549 n'a-t-il guère pu s'apercevoir, comme 
dans l'édition de 1581, de l'influence de l'augmentation 
de numéraire). 

Les produits agricoles végétaux, y compris les 
céréales, passaient notamment (1500 = 100) de 90 
en 1545 à 235 en 1581 ^, compte tenu de la conversion 
monétaire, ce qui représente une hausse de 1545 à 1581 
de l'ordre de 1 à 2,6. Pour les chevaux et le bétail, 
toujours sur la même base, l'indice passait de 105 en 
1545 à 280 en 1581 *, soit également une augmentation 
de 1 à 2,6. 

Cette hausse considérable des prix gênait évidem- 
ment beaucoup ceux qui percevaient leurs revenus en 
une somme fixe de monnaie, c'est-à-dire propriétaires, 
soldats, fonctionnaires, domestiques, ouvriers et, par- 
dessus tout, le souverain. C'est le mérite de Sir Thomas 
Smythe (s'il est vraiment, comme nous le croyons, 
l'auteur de l'ouvrage) de s'être aperçu, dès 1549, de 
cette hausse et des conséquences de celle-ci. Le Docteur 
du Dialogue se rend parfaitement compte de l'injustice 



^) Simiand, op. cit., p. 88 et s. et Diagramme II. 
^) Simiand, op. cit., Diagramme II. 
^) Simiand, op. cit.. Diagramme III. 
*) Simiand, op. cit., Diagramme III. 



LE BRANCHU 



LXXXVI ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

qu'il y a à laisser les propriétaires être payés en une 
monnaie de moindre pouvoir d'achat, ce dont Latimer, 
entre parenthèses, n'a pas semblé s'apercevoir. 

* 

Les causes de cette « universelle cherté » ont varié 
beaucoup suivant les auteurs de l'époque : Latimer 
l'attribuait à l'âpreté des propriétaires qui haussaient, 
arbitrairement, selon lui, les fermages de leurs terres. 
D'autres ecclésiastiques, tels que Frank, Zwingle, 
Melanchton, Henckel « y voyaient le fait des monopoles 
des commerçants et des spéculations des usuriers ^ ». 

L'auteur primitif des manuscrits l'attribuait aux 
mutations monétaires. Au Chevalier qui demande si 
l'altération de la monnaie a été vraiment la vraie cause 
de la cherté, le Docteur répond : « Oui, il n'y a pas de 
doute... c'est la cause originelle de tous les maux... 
Avec l'altération de la monnaie débuta cette cherté, et, 
à mesure que la monnaie devenait plus mauvaise, mon- 
tait le prix de toute chose : que ceci est vrai, les quelques 
pièces de l'ancienne monnaie qui subsistèrent en sont 
la preuve, car, avec celles-ci, on pouvait obtenir autant 
de marchandises dans ce royaume et à l'étranger qu'on 
avait coutume d'en avoir. » (§ 180) L'analyse du mouve- 
ment des prix nous a montré que ceci est exact et qu'on 
ne pouvait pas, en 1549, parler d'une hausse des prix 
due à l'afflux d'espèces nouvelles. 

Mais tandis que les manuscrits continuent dans 
cette voie et discutent longuement le rétablissement 
de la monnaie à son ancienne bonté, c'est ici que vient 
prendre place l'importante interpolation de W. S. Le 
Chevalier objecte au Docteur que la monnaie a été 
depuis lors (en 1561) complètement restaurée et que 

^) Cossa, Histoire des Doctrines économiques, trad. franc., p. 189. 



INTRODUCTION LXXXVII 

cette cherté n'en subsiste pas moins. Le Docteur répond 
qu'il existe « deux causes spéciales pour lesquelles 
nonobstant la réforme de notre monnaie, cette cherté 
des choses en comparaison avec le passé subsiste parmi 
nous » (§ 182 in fine). 

La première est qu'étant donnée la hausse des prix 
les propriétaires terriens augmentèrent leurs fermages 
dans la proportion de la hausse de la vie et ces fermages 
sont restés élevés depuis lors. « Si nous voulions rétablir 
chez nous les anciens prix, la restauration de notre bonne i 
monnaie qui est déjà faite... ne servira point... excepté 
si les fermages sont abaissés » (§ 183 in fine). 

La seconde raison est « l'abondance extrême de numé- 
raire qui existe aujourd'hui dans notre pays en beau- 
coup plus grande quantité que nos ancêtres n'en ont 
jamais vu dans le passé » (§ 184). Et l'auteur conclut 
en disant « que ces deux raisons lui semblent contenir 
en elles une probabilité suffisante quant aux causes et 
à la continuation de cette universelle cherté » {§ 184 
in fine). 

Sans doute W. S. n'est pas le premier à avoir fait 
cette constatation ; Bodin, nous l'avons déjà vu, l'avait 
déjà faite en 1568. Nous savons d'autre part par un 
passage de la République ^ que l'évêque de Cantorbery 
avait fait traduire la Besponse aux Paradoxes de M. de 
Malestroit en 1569. Nous trouvons d'ailleurs également 
l'affirmation de ce fait dans la Préface de la seconde 
édition de la Besponse (1578), préface que nous publions 
dans cet ouvrage (tome I, p. 73). W. S. avait-il eu 
connaissance de cette traduction ou avait-il lu en fran- 
çais l'œuvre de Bodin ^ ? La question semble impossible 
à résoudre. 

^) La République, p. 662, cité dans Hauser, op. cit., p. 118. 
*) Miss Lamond {op. cit., p. xxxiii) fait erreur quant à la date de publi- 
cation de l'ouvrage de Bodin qu'elle fixe en 1578. 



LXXXVIII ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



* * 

Le problème monétaire est analysé avec beaucoup 
d'habileté dans le Compendieux ou bref examen,,. 
L'auteur ne se perd pas, comme c'était souvent la 
coutume à cette époque, dans des considérations à 
perte de vue sur les métaux précieux ; ceux-ci sont 
clairement représentés comme des marchandises. Le 
Docteur reconnaît que la valeur de l'or et de l'argent 
ne dépend pas uniquement de la convention : la rareté 
est un des éléments importants de cette valeur. A une 
question du Chevalier qui lui demandait la raison pour 
laquelle ces métaux, c'est-à-dire l'or et l'argent, ont 
une valeur plus grande que les autres, le Docteur répond 
que cela est dû sans doute à « leur supériorité sur les 
autres métaux, à la fois en ce qui concerne l'agrément 
qu'ils procurent, leur usage, et, en partie, leur rareté » 
(§ 129). Ce texte et bien d'autres encore prouvent que 
l'auteur des manuscrits avait déjà, en 1549, la « notion 
quantitative ^ ». 

On trouve affirmé dans les manuscrits ^ aussi bien 
que dans l'édition de 1581 l'existence d'un rapport fixe, 
de 1-12, entre l'or et l'argent et un autre de 1-100 entre 
l'argent et le cuivre. Rappelons que presque tous les 
auteurs de l'époque n'ont pas admis, ou même conçu, 
l'existence de ce rapport : Bien avant le xvi® s., Oresme 
pense que la proportion entre l'or et l'argent est essen- 
tiellement variable^. Pour l'auteur du Compendieux 
ou bref examen... ce rapport fixe de 1-12 est le même 
aujoud'hui qu'il y a deux mille ans. 



1) V. également, § 133. 

2) V. Variante, p. 160. 

8) Bridrey, La Théorie de la monnaie au XIV^ siècle, Nicolas Oresme, 
p. 233. — Landry, Essai économique sur les Mutations des monnaies dans 
Vancienne France de Philippe le Bel à Charles VII, p. 147. — Harsin, 
op. cit., p. 7. 



INTRODUCTION LXXXIX 

La monnaie est, pour ce même auteur, une mar- 
chandise dont l'estimation ne dépend aucunement de 
la volonté du Prince. Il en est de même de la proportion 
entre l'or et l'argent. « Je ne pense pas qu'elle puisse 
être modifiée par l'autorité de quelque Prince, car, si 
cela était possible, un Prince ou une autre personne l'eût 
déjà fait depuis deux mille ans. » (p. 160, note. V. égale- 
ment un passage très catégorique, § 124-126). 

On trouve dans le Dialogue une définition de la 
monnaie d'une concision et d'une précision que l'on 
rechercherait la plupart du temps vainement dans les 
ouvrages de l'époque. « La monnaie est... une réserve 
de toute marchandise désirée » (p. 166, note). C'est 
là, en quelques mots, toute l'histoire de la monnaie 
d'après Aristote et que reprend également l'auteur du 
Dialogue, 

La loi dite de Gresham est clairement décrite dans 
les manuscrits : « lorsque les orfèvres, les marchands et 
les autres personnes expertes en métaux s'aperçoivent 
qu'une groate est meilleure que l'autre et que cependant 
ils obtiennent autant de marchandises pour la mauvaise 
groate que pour la bonne, ne conservent-ils pas toujours 
les bonnes pour les employer à quelqu'autre usage » ? 
Et signalant que les nouvelles pièces d'or, meilleures 
que les pièces d'argent de la même valeur, furent acca- 
parées aussitôt et disparurent de la circulation, l'auteur 
ajoute : « Tout cela parce qu'il n'y a pas d'égale propor- 
tion entre les monnaies, parce que l'une est meilleure 
que l'autre » (p. 156, note). 

L'auteur ne se fait d'ailleurs aucune illusion sur la 
difficulté des réformes monétaires qu'il présente : « Vous 
souhaitez, dit le Chevalier, que nous retournions aux 
vieux chemins que nous avons quittés, mais toute la 
difficulté est de savoir comment y retourner. Cela 
demande sûrement, répond le Docteur, quelqu 'intelli- 
gente et prudente disposition... » (p. 161, note). 



XC ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

L'auteur a été frappé du danger que présentaient 
les rafles de l'étranger à la suite d'un surhaussement 
quelconque de la monnaie. Il en parle longuement et 
s'aperçoit bien que toutes les dispositions que l'on 
pourra prendre pour y obvier seront inutiles, parce que 
non observées ^. 

Gela le conduit à dire très justement que les ques- 
tions monétaires ne concernent pas seulement le pays 
directement intéressé, mais au contraire tous les États. 
Comme le dira plus tard François le Bègue : « Le faict 
des monnoyes n'est (pas) seulement une police de chez 
nous, mais un faict d'Estat qui regarde tous nos voisins 
et les estrangers qui traffiquent avec nous ^. » 

Sir Thomas Smythe et W. S., s'ils partagent jusqu'à 
un certain point le préjugé chrysohédonique ne l'exa- 
gèrent cependant aucunement. Sans doute est-il bon 
de posséder une réserve d'or et d'argent, mais unique- 
ment parce que l'or et l'argent peuvent se convertir 
partout et facilement en d'autres marchandises. Si le 
cuivre était aussi facile à transporter que les métaux 
précieux, il vaudrait même mieux posséder une valeur 
égale de cuivre, de plomb ou de quelqu'autre métal 
usuel, parce que les métaux, à la différence des denrées 
agricoles, se conservent sans perte. Que cette réserve 
se trouve entre les mains du souverain ou de ses sujets 
peu importe, à condition que le souverain puisse, en 
temps de besoin, avoir suffisamment d'espèces métal- 
liques. « L'argent qui est dans la poche de mes sujets 
m'est aussi utile que celui de mon épargne », disait la 
Reine Elisabeth. C'est seulement dans l'éventualité d'une 
crise, d'une guerre que l'on désire ces réserves. 

^) Comparer l'opinion de Garrault, dans Harsin, op. cil., p. 50. 

*) Raisons et Motifs de VÉdit de 1614, cité par Harsin, op. cil.^ p. 53. 



INTRODUCTION XCI 



* * 



Mais ce qui fait en grande partie l'intérêt de l'ouvrage, 
ce ne sont pas tant les affirmations de caractère moné- 
taire que la position prise par le Docteur au point de 
vue du commerce extérieur. Gomme le fait remarquer 
le Prof. Cunningham, les observations du Docteur repro- 
duisent les principes que défendront les économistes 
deux siècles plus tard. L'auteur s'est complètement 
dégagé des doctrines médiévales sur l'esprit de lucre, 
le taux de l'intérêt. Il se rattache déjà aux idées mer- 
cantilistes ; cela se remarque entr'autre très nettement 
par la classification faite par le Docteur des différents 
métiers et commerces (§ 160 et s.). Il faut prendre garde 
à ce que le chiffre des importations ne dépasse pas celui 
des exportations et une grande partie des discours du 
Docteur vise à prouver les inconvénients de l'importation 
de l'étranger des objets de luxe ou inutiles ^. Lambarde 
a fort bien résumé les observations du Docteur dans 
une note en marge de son manuscrit : « Si nous expor- 
tons des marchandises valant plus que celles que nous 
importons, le surplus vient en argent ; mais si nous 
importons davantage le surplus doit être également payé 
en argent et c'est là le moyen d'augmenter ou de dimi- 
nuer la masse monétaire, excepté cette petite quantité 
de monnaie qui existe toujours dans le Royaume. » 

Le Docteur envisage certaines réformes propres à 
enrichir le pays et augmenter la quantité d'espèces 
métalliques en circulation. Parmi celles-ci, il considère 
d'une façon favorable le système dit de la balance des 
contrats ^, système qui sera critiqué plus tard par quel- 
ques auteurs français, notamment par Lafîemas ^, 



^) V. en particulier parmi de nombreux autres passages le § 112. 
2) V. Tersen, op. cit., p. 108 et s. 
') Cf. Harsin, op. cil., p. 75. 



XCII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

/On retrouve dans le Compendieux ou bref examen.., 
/toutes les idées qui seront exposées plus tard par les 
' auteurs mercantilistes anglais ; on y trouve d'autre 
part une notion de protectionnisme agraire, chose exces- 
sivement peu répandue à l'époque. Comme l'a remarqué 
en effet von Below ^, l'État au Moyen-Age ne s'intéres- 
sait nullement à l'agriculture ; celle-ci était alors en 
plein développement et on pensait que la nature suf- 
fisait à assurer ce développement. L'idée de protection 
agraire n'est véritablement née qu'au xviije siècle avec 
les Physiocrates. Or, dès 1549, le Docteur du Dialogue, 
s'il réclamait comme les autres mercantilistes le dévelop- 
pement de l'industrie, ne demandait pas moins qu'on 
protégeât la culture, celle du blé en particulier, pour 
lutter contre les clôtures et ce par des mesures de pur 
protectionnisme. C'est, à notre connaissance, le premier 
auteur qui ait non seulement mentionné, mais encore 
exposé de semblables idées et qui ait démontré la néces- 
sité d'une intervention. 

Ajoutons que le principe de J.-B. Say, « les produits 
s'échangent contre les produits » est clairement énoncé 
par le Docteur : « Nous devons considérer que, bien que 
l'or et l'argent soient des métaux communément employés 
pour frapper la monnaie, ils ne sont que des signes pour 
l'échange des choses entre les hommes : ce sont réelle- 
ment des marchandises nécessaires à l'usage de l'homme 
qui sont échangées sous le couvert de la monnaie et 
c'est l'abondance ou la rareté de ces marchandises qui 
fait que leur prix est élevé ou bas » (§ 126 in fine). 

Si nous ajoutons l'idée commune à cette époque ^ : 
que l'Angleterre se trouvait dans une position très favo- 
rable au point de vue commercial en ce sens que tous 
les peuples étrangers ont besoin des marchandises 



1) Jahr bûcher fur Naiionalôkonomîe und Sîaiistik, juin 1918. 

■) On la trouve exprimée notamment par Bodin concernant la France. 



INTRODUCTION XCIII 

anglaises et que l'Angleterre par contre peut se passer 
des marchandises étrangères, nous aurons à peu près 
épuisé toutes les particularités de cet ouvrage qu'il 
n'est pas exagéré de qualifier comme l'a fait Oncken i, 
ainsi que nous l'avons déjà dit, d'œuvre dont il n'y a 
que peu d'équivalent. 

* 
* * 

Il est certain que le Dialogue eut une certaine 
influence sur la politique anglaise. La grande réforme 
monétaire de 1561 fut faite d'après les principes du 
Docteur, mais il serait exagéré de l'attribuer à l'influence 
de l'ouvrage étant donnée le peu de diffusion qu'eût 
celui-ci avant 1581. Mais, après cette date, il ne fut 
pas sans déteindre sur la législation britannique. Sir 
F. M. Eden le présente, après l'avoir cité maintes fois, 
comme ayant influencé la législation concernant la 
restriction des exportations de laine ^. 

Peut-être est-il permis de considérer d'autre part 
les différentes lois somptuaires qui, vers 1582, régle- 
mentèrent le port des vêtements de soie et des dentelles 
précieuses fabriquées à l'étranger comme une preuve de 
l'influence du Compendieux ou bref Examen... 

En tous cas, celui-ci nous donne une idée exacte de 
la situation de l'Angleterre à cette époque où l'on 
délaissait les sciences ne présentant pas un intérêt 
pratique immédiat (§ 44), où chacun se ressentait de 
la hausse des prix et, comme disait Malestroit, « tant 
grand que petit le sentait à sa bourse », « Bien que je 
puisse dépenser maintenant plus qu'il y a seize ans, 
disait le Chevalier, je ne suis cependant plus à même de 
tenir maison comme je le faisais alors » (p. 158, note). 
Et, pour reprendre une appréciation de Oncken, « voilà, 

*) Oncken, op. cit., p. 213. 

•) Sir F. M. Eden, Siate of the Poor, 1797, notamment vol. I, p. 89, note. 



XCIV ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

en gros traits, le contenu de ce livre merveilleux qui 
déjà au début de l'époque des Landes fursientum a mon- 
tré, dans toute leur clarté, les maximes fondamentales 
de la politique mercantiliste anglaise en y ajoutant 
le soin de l'agriculture ^ ^ ». 



VIII 



La personnalité de Davanzati diffère profondément 
de celle de l'auteur du Compendieux ou bref examen,,, 
et on trouve une différence analogue entre les deux 
ouvrages dans la façon d'écrire, dans le but recherché. 
Il faut se garder d'oublier, en lisant la Lezione délie 
Monete, quel a été l'auteur et quelles furent les cir- 
constances qui l'ont poussé à écrire son discours. 

Bernardo Davanzati, né à Florence le 30 août 1529, 
faisait partie d'une vieille famille patricienne de la 
ville qui prétendait descendre de la puissante famille 
guelfe des Bostichi dont parle Dante dans La Divine 
Comédie ^, d'où l'habitude parfois prise d'accoler ces 
deux noms. 

Il faut lire les pages qu'a écrites sur lui un de ses 
biographes, Ettore Bindi *, pour se faire une idée un 
peu nette de l'homme que fut Davanzati : Bindi nous 
le montre comme s' occupant à la fois de commerce et 
de littérature, se tenant à l'écart des cabales et des 
coteries, modeste, effacé malgré son grand mérite reconnu 
par tous ses concitoyens, n'adoptant que peu d'amis, 
mais tous gens fort distingués ; son effacement volon- 



^) Oncken, op. cit., p. 215. 

*) Sur le plus ou moins grand parti-pris qu'a pu avoir l'auteur en ce 
qui concerne les pertes subies par les gens de sa classe, V. infra, p. ci-cii. 

') La Divine Comédie, xvi, 59, cité par G. Arias, Les Précurseurs de 
VÊconomie politique en Italie {Revue d'Économie politique, 1922, p. 736). 

*) E. Bindi, Délia Vita e délie Opère di Bernardo Davanzati, Firenze, 1853. 



» 



INTRODUCTION XCV 

taire faisait qu'on ne parlait de lui que fort peu, mais 
toujours dans les termes les plus élogieux. Ses qualités 
avaient fait une telle impression sur ses contemporains 
qu'il n'avait que dix-huit ans (en 1547) lorsque l'Aca- 
démie Florentine l'admit comme membre. Si l'on se 
souvient de la brillante civilisation de Florence et de 
la Toscane à cette époque, si l'on se rappelle que l'Aca- 
démie, surnommée alors la Grande, la Sacrée, ne compre- 
nait que les écrivains, les savants, les artistes les plus 
distingués de la ville, on se rendra compte du degré de 
culture qu'il fallait posséder pour être admis parmi ses 
membres. 

En 1588, comme il l'explique lui-même dans sa dédi- 
cace au Chevalier Usimbardi, le Chevalier Valori pria 
Davanzati de faire un discours, une « leçon » devant 
l'Académie Florentine et ce fut là l'occasion de la 
Lezione délie Monete. 

Bien que Davanzati ait écrit un autre ouvrage sur 
les faits économiques, la Notizia sui Cambi, c'est sur- 
tout en tant que traducteur que s'est faite sa renom- 
mée littéraire. Son œuvre principale consiste en effet 
dans la traduction des livres de Tacite ; « accueillie 
par des louanges, mais discutée aussi du temps de 
l'auteur, oubliée et même censurée par la suite, cette 
œuvre fut hautement honorée au siècle dernier et mérita 
les fervents éloges des plus grands lettrés italiens de 
ce siècle ^ ». Davanzati avait réussi à rendre en un ita- 
lien à la fois souple et nerveux la langue de Tacite, 
« Davanzati rivalise avec Tacite pour la puissance de 
l'expression ; ce qui atteste clairement une force d'âme 
et une intelligence équivalentes ^ ». 

La Notizia sui Cambi est une œuvre claire et bien 
raisonnée, mais qui n'apporte guère de lumière nouvelle 



1) G. Arias, op. cit., p. 736. 

2) Tommaseo, cité par G. Arias, ibid. 



XCVI ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

sur la question ^. Au point de vue économique, son 
ouvrage important, le seul intéressant même, reste la 
Lezione délie Monete. La meilleure preuve de l'intérêt 
qu*elle présente est que cette courte conférence d'une 
vingtaine de pages a suffi à elle seule pour établir et 
consolider la réputation de Davanzati comme éco- 
nomiste. 

La lecture de cette œuvre est, à notre sens, un peu 
déconcertante au début : les problèmes les plus compli- 
qués, les questions les plus abstraites sont traités d'un 
point de vue spécial, avec une philosophie souriante, 
dans un langage d'une élégance un peu précieuse. Les 
circonstances expliquent facilement ce caractère : ce 
n'est pas devant l'Académie Florentine, devant tous 
ces gens cultivés que l'on pouvait faire un exposé sec 
et abstrait. Ce siècle raffiné avait d'autres exigences et 
Ton réclamait non seulement des idées originales, mais 
aussi une forme élégante pour les y draper. Gomme le 
dit l'auteur lui-même : « J'ai choisi (ce sujet) pour vous 
parler, très nobles académiciens florentins et je vous 
discourerai brièvement, à la manière florentine, de l'or, 
de l'argent et des monnaies ^. » 

L'invention de la monnaie résulte du caractère social 
de l'existence : « l'homme ne travaille pas pour lui tout 
seul, mais aussi pour les autres et les autres pour lui ^ ». 
Le commerce une fois perfectionné fut impossible à 
conduire au moyen du troc ; c'est alors que l'on inventa 
la monnaie et, après avoir longuement discouru sur 
l'origine du mot, Davanzati la définit ainsi : « La mon- 
naie, c'est l'or, l'argent ou le cuivre monnayés par le 
pouvoir public et à son gré et rendus par les peuples 



^) Sur cet ouvrage, v. Travers Twiss, View of the Progress of Poliiical 
Economy, 1847, lecture I et G. G. Noaro, La ieoria dei Cambi Esleri di 
Bernardo Davanzati (Rome, 1920). 

«) Cf. infra, t. II, p. 224. 

8) Ibid., p. 225. 



INTRODUCTION XCVII 

prix et mesure des choses afin de les négocier aisément ^ ». 

On peut noter, dans la manière d'exposer les argu- 
ments et de les appuyer sur des exemples historiques, 
une ressemblance entre la méthode de Davanzati et 
celle de Bodin. Davanzati avait, sans aucun doute, lu 
la Response (il cite même Bodin), mais cette analogie 
n'est pas due, croyons-nous, à un simple esprit d'imi- 
tation ; c'est plutôt l'influence d'une culture identique, 
car, à cette époque, il n'y avait que peu de différence 
entre un humaniste français et un étranger 2. 

Au début de son Discours, Davanzati commence 
par en fixer le plan : « Nous devons montrer la racine 
de ce mal (la dépréciation de la monnaie), le dommage, 
le scandale qui en résultent, le remède possible et nous 
terminerons ainsi ^. » 

D'où vient-il que les affaiblissements monétaires 
soient si fréquents ? « La racine de ce mal, comme de 
tous les autres, réside dans la cupidité qui trouve de 
nombreuses occasions et excuses pour faire empirer 
la monnaie *. » 

Les difficultés qui sont causées par les mutations 
sont nombreuses ; Davanzati en particulier, reprenant 
un point déjà traité par tous les auteurs dont nous 
publions ici les œuvres, s'étend longuement sur les 
conséquences relatives aux contrats : « pour les paie- 
ments donc, les legs, les emphythéoses, les rentes et 
pour toute dette née au temps où la monnaie était 
bonne, naissent des difficultés et des litiges ^. » 

Il est sans doute malaisé de forcer le Prince à conser- 
ver une bonne monnaie, étant donnée la tentation pro- 
voquée par le bénéfice aisé et rapide que donne un 

1) Ibid., p. 228. 

2) On retrouve également, mais en partie seulement, le même caractère 
dans le Compendieux ou bref examen... 

3} Cf. infra, t. II, p. 234. 

*) Ibid., p. 234. — V. également la suite du passage. 

6) Cf. infra, t. II, p. 236. 



XCVIII ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

surhaussement monétaire, mais cependant, pour dif- 
ficile qu'elle soit, la chose n'est pas impossible : « Qu'on 
abandonne donc la pensée d'affaiblir les monnaies, que 
l'on arrache la racine de ce mal, que l'on fasse de façon 
que celui qui batte monnaie n'en profite d'aucune 
manière... Pour supprimer toute tentation, pour sup- 
primer tous les signes, et pour rendre la chose complète- 
ment honorable, il faudrait que le prix de la monnaie 
soit égal à sa valeur réelle, c'est-à-dire au pouvoir 
d'achat de l'or et de l'argent qui sont en elle ; il faudrait 
que le métal en lingot vaille autant que celui qui est 
monnayé si l'alliage est le même et l'on devrait pouvoir 
à son gré, sans aucune dépense, transformer comme un 
animal amphibie le métal en monnaie et la monnaie 
en métal. Enfin, le monnayeur devrait rendre en mon- 
naie la même quantité de monnaie qu'il a reçue pour 
cet usage ^. » 

La loi dite de Gresham n'est pas moins bien obser- 
vée : « On engendre ainsi (en affaiblissant une monnaie, 
la confusion entre les mêmes monnaies, parce que 
lorsqu'on diminue la qualité de celle d'argent, il convient 
d'élever le prix de celle d'or, comme nous avons dit de 
notre florin qu'on haussa de sept à dix livres, sinon la 
commune proportion entre l'argent et l'or, qui est 
aujourd'hui de un à douze ou treize, ne serait plus 
respectée et tout l'or serait acheté et transporté là où 
il vaut davantage d'argent ^. » 

L'auteur fait allusion, à propos des conditions néces- 
saires pour avoir une bonne monnaie et des remèdes 
aux mutations incessantes, à la manière de frapper 
cette monnaie ^ et il est loisible de retrouver dans son 
raisonnement et dans ses arguments une influence 
étrangère qui est peut-être celle de Bodin. 

1) Ibid., p. 238-239. 

2) Ibid., p. 236. 

3) V. ibid., p. 240. 



INTRODUCTION XCIX 

Les idées de Davanzati sur la valeur ^ sont exposées 
dans la Lezione délie Monele avec une clarté toute par- 
ticulière ; deux éléments de la valeur sont essentiels à 
ses yeux, l'utilité tout d'abord, la rareté des choses 
ensuite. « Davanzati, Montanari et Galiani, faisant l'un 
après l'autre un chemin toujours plus long sur la voie 
de la vérité, arrivent à établir la juste conception de la 
valeur économique ^. » 

Davanzati a complètement abandonné certaines 
idées chères au Moyen Age qui a longtemps considéré 
l'or comme un métal pourvu de propriétés particulières, 
qui le déifiait presque comme certaines civilisations 
américaines ^ Il les a si bien abandonnées qu'il envisage 
froidement comme possible, voire même probable, le 
moment où l'or sera venu d'Amérique en Europe en 
quantités si considérables que sa valeur sera réduite 
à néant et que les peuples seront amenés à rechercher 
un nouvel étalon des valeurs. 

Les difficultés provoquées par l'emploi de la monnaie 
et l'usage abusif qu'on en fait sont telles qu'il serait 
peut-être avantageux de ne plus les employer déclare en 
terminant Davanzati : « Enfin presque comme corol- 
laire, j'ajouterai que le commerce humain a tant de 
difficultés et d'ennuis à cause de ces maudites monnaies, 
qu'il vaudrait peut-être mieux s'en passer et dépenser 
l'or et l'argent au poids et en détail, comme dans les 
temps anciens et comme encore aujourd'hui ont cou- 
tume de faire les Chinois, lesquels portent sur eux 
comme outils les ciseaux et le biquet et n'ont à combattre 
qu'avec l'alliage qui, avec de la pratique et la pierre 



^) Pour de plus amples développements sur cette question, v. en parti- 
culier les ouvrages suivants : Graziani, Sloria crilica délia teoria del valore 
in Italia (Milano, 1889) et Ulisse Gobbi, VEconomia poliiica negli scrillori 
iîaliani del secolo XVI-XVII (Milano, 1889). 

2^ G. Arias, op. cil., p. 742. 

^) On retrouve encore des traces de cette croyance dans le Compendieux 
ou bref examen... V. infra, t. II, p. 114-115, § 129-132. 



C ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

de touche, peut être facilement reconnu ^. » Que vaut 
cette opinion ? Davanzati a-t-il été sérieux en rémet- 
tant ? Oui, pense Galiani, qui, à ce sujet, le prend vio- 
lemment à partie et se moque de son œuvre 2. Non, 
prétend au contraire Pecchio qui estime que Davanzati 
ne s'est exprimé ainsi que pour se moquer et par ironie ^ 
A notre sens, l'opinion de Pecchio est celle qui s'accorde 
le mieux avec le genre du discours, avec la manière 
dont Davanzati a parlé de ces questions. Quoiqu'il en 
soit, cette œuvre est remarquable par la clarté avec 
laquelle l'auteur traite de problèmes difficiles. Elle offre, 
d'autre part, un charme littéraire tout particulier; 
c'est, en quelque sorte, la suite logique des textes que 
nous avons présentés : on y retrouve la plupart des 
idées que les auteurs précédents avaient déjà entrevues, 
mais ces idées sont présentées avec plus de simplicité, 
avec plus d'aisance et de correction dans la forme *. 



IX 



Ces écrits, qui représentent la pensée économique à 
des stades assez différents de son évolution, n'en pos- 
sèdent pas moins certains caractères communs. Ils 
dépeignent les conditions sociales et économiques de 
pays parfois très éloignés les uns des autres, de pays 
possédant des cultures ne se ressemblant que fort peu, 
et, pourtant, il semble à les lire avec soin que l'on com- 
mence à assister à un certain nivellement, à une cer- 
taine égalisation des conditions de vie. L'empire romain 
avait en quelque sorte unifié le monde civilisé, puis, 

1) Cf. infra, t. II, p. 240-241. 

2) Galiani, Délia Monela, livre II, chap. V. 

^) Pecchio, Histoire des Doctrines économiques, tr. fr. p. 68. 

*) Nous tenons à exprimer ici nos plus vifs remerciements à M. le 
Professeur Luigi Einaudi pour les renseignements qu'il nous a fournis rela- 
tivement à Davanzati et à son œuvre. 



INTRODUCTION CI 

les invasions barbares d'abord, le régime féodal ensuite, 
Pavaient divisé de nouveau en créant une multitude de 
cellules indépendantes vivant de leur vie propre. A 
partir de la fin du xv® siècle, ce régime craque de toutes 
parts et les grands mouvements économiques vont se 
rétablir de plus en plus, vont tendre de nouveau à unifier 
le monde. Ce mouvement, encore timide au début du 
xvi© siècle, mais que Ton devine de plus en plus fort, 
n'est d'ailleurs que la première étape d'une évolution 
qui se poursuit encore aujourd'hui. Le xvi® siècle, il 
ne faut pas l'oublier, est une période de renaissance où 
les échanges intellectuels entre les différents pays, entre 
les différents humanistes furent particulièrement intenses. 

Sur le point de vue spécial des monnaies, ces auteurs 
ont tous la méfiance des mutations et des affaiblis- 
sements ; ils soulignent à l'envie le fait que ces opé- 
rations ne donnent au Prince qu'un bénéfice passager, 
illusoire presque. « Je diz donsques », écrivait déjà Oresme 
deux siècles plus tôt, « par manière de recueil, que la 
chose par laquelle le royaume se dispose à perdition 
(c'est-à-dire les mutations monétaires) est laide et pré- 
judiciable au roy Se à tous ses hoirs et successeurs ^. » 
Ils ont tous montré la nécessité pour la prospérité 
générale d'avoir et de conserver une monnaie bonne et 
stable. 

On peut se demander si cette unanimité ne provient^ 
pas également en partie du fait que ces auteurs auraient 
eu à cœur de défendre les intérêts de leur classe : qui 
souffrait en effet de ces mutations incessantes ? C'était 
la classe des propriétaires fonciers (au moins tempo- 
rairement), des fonctionnaires, de tous ceux qui jouis- 
saient d'un traitement ou d'un revenu fixe, c'est-à-dire 
la classe à laquelle appartenaient les auteurs dont nous 
publions ici les œuvres (sauf peut-être Gresham, mais 

^) Édition Wolowski, p. lxxxv. 



cil ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Gresham n'a pas étudié cette question). Gela nous 
paraît surtout net dans le Compendieux ou bref examen... : 
lorsque l'auteur fait parler le Marchand, il se garde 
bien de lui faire dire qu'il a bénéficié des affaiblissements 
monétaires ; pour le bien-fondé de la thèse, il faut que 
tout le monde ait souffert de ces mutations, aussi le 
Marchand déclare-t-il que ces changements de valeur 
de l'unité monétaire ne l'ont pas fait gagner davantage, 
qu'ils l'ont au contraire presque fait perdre, ce qui est 
peut-être un peu exagéré. Inconsciemment ou consciem- 
ment, ces auteurs étaient portés à défendre des intérêts 
communs à eux et à tout une large classe de la popu- 
lation, intérêts qu'ils confondaient plus ou moins avec 
ceux du pays tout entier. 

Il existait à l'époque, c'est exact, un certain état 
d'esprit favorable aux affaiblissements monétaires, état 
d'esprit dont nous avons parlé, mais il n'en est pas 
moins vrai également que des dispositions légales ten- 
dant à rétablir la bonne monnaie furent accueillies avec 
une faveur marquée. Ainsi, lors de la fameuse réforme 
d'Elisabeth en Angleterre, ce fut, dans tout le pays, un 
concert de louanges, remarquables souvent par la 
naïveté de leurs expressions. « Magnum et mémorandum, 
quod neque Edwardus potuit, neque Maria ausa » 
déclare Camden ^. Il ne faut donc pas exagérer la force 
du mouvement qui poussait les Princes aux affaiblis- 
sements monétaires et représenter les auteurs qui 
s'élèvent contre ces affaiblissements comme contraires 
à l'opinion de tous. Le sentiment qu'ils exprimaient était 
peut-être moins fort que l'opinion contraire, mais il 
n'en existait pas moins. 

On trouve également dans ces écrits un certain 
scepticisme relatif aux défenses édictées par les gouver- 



^) Cité par Lord Liverpool, A Trealise on the Coin of the Realm, 2« édit., 
p. 101. 



INTRODUCTION CIII 

nements, ainsi par exemple l'interdiction d'exporter de 
l'or et de l'argent, interdiction à peu près universelle. 
Nous avons vu que Gresham s'employait avec succès 
à la tourner et voici comment s'exprime Bodin à son 
égard : « Les ordonnances de chacun Prince, ont bien 
pourveu que l'or, & l'argent ne fust transporte aux 
estrangers soubz grandes peines : mais il est impossible 
de les exécuter, qu'il n'en soit exporté beaucoup, & par 
mer, & par terre. » Cette interdiction devient d'ailleurs 
de plus en plus illogique au xvi^ siècle ; c'était un legs 
du passé, de l'époque où il y avait disette d'or et d'ar- 
gent ; il devenait inutile (et impossible) de continuer à 
appliquer cette défense à une époque où les métaux 
précieux affluaient d'Amérique ^, L'influence de ces 
importations sur les prix n'a d'ailleurs pas frappé les 
contemporains : les mutations étaient considérées comme 
les grandes responsables de la hausse des prix. Même 1 
chez Adam Smith, on trouve cette affirmation que 
l'influence de l'afflux des métaux précieux n'a joué 
qu'à partir de 1570 et qu'elle cessa de se faire sentir 
en 1636 ^. Pendant longtemps on n'a pas accordé à ces 
importations massives d'or et d'argent une importance 
équivalente à celle que nous leur donnons, peut-être à 
tort, aujourd'hui. 

Le propre de ces écrits est, avant tout, d'avoir 
contribué à faire préciser quelle était la méthode donnant 
les meilleurs résultats en matière économique. Comme 
toutes les sciences qui participent à l'élément social, 
la science économique ne se développe que peu à peu, 
que lentement, et ce n'est qu'au moyen de tâtonnements 
successifs qu'on arrive à la meilleure solution. Les condi- 
tions de vie nouvelle au xvi^ siècle, ont, dans une large 
mesure, aidé au progrès de la méthode et ces différents 
auteurs, de Copernic à Davanzati, marquent une série 

1) V. Simiand, op. cit., Diagramme XIV en particulier. 
2] Édition Gannan, vol. I, p. 191-192. 



GIV ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

d'étapes successives de la pensée économique. On ne 
saurait, en tous cas, leur reprocher de n'avoir pas su 
reconnaître l'importance de la monnaie ; comme le dit 
en particulier Davanzati, « d'importants et solennels 
auteurs prétendent que l'argent est le nerf de la guerre 
et de la république, mais il me semble qu'il devrait 
être plus proprement appelé le deuxième sang... Aussi 
est il très facile de comprendre que chaque État a besoin 
d'une certaine quantité de monnaie en circulation, de 
même que chaque corps demande une certaine quantité 
de sang pour l'irriguer ^. » 

J.-Y. L. B. 

1) Cf. infra, t. II, p. 233. 




COPERNIC 
Portrait d'après une gravure du Cabinet des Estampes. 



Monnaie. PI. I 



l.-P. 1 



NICOLAS COPERNIC 



ÉCRITS SUR LA MONNAIE 



LE BRANCHU 



A 

DISCOURS SUR LA FRAPPE DES MONNAIES 

NOTICE 

On trouvera dans l'introduction différentes précisions et 
discussions relatives aux manuscrits du De Monete Cutende 
Eatio. Voici quelles en furent les différentes éditions : 

1) Edition de Bentkowski : texte latin et traduction polo- 
naise, dans Pamieinik Warszawski, journal dont il était le 
rédacteur en chef ; il en fit faire en même temps un tirage à 
part (Varsovie 1816). 

2) Edition complète des œuvres de Copernic, Varsovie 1854. 
Cette édition est la réimpression du texte de Bentkowski. 

3) Edition Wolowski, texte latin et traduction française. 
Le Moneie Cutende Ratio fait suite au Traidie de la première 
invention des monnoies d'Oresme. Le texte de Wolowski est 
le même que celui des deux éditions précédentes. (Paris, Guil- 
laumin, 1864.) 

4) Edition Hipler dans Spicilegium Copernicanum (1873). 
Texte du manuscrit de Reich. Hipler pense que le manuscrit 
est l'œuvre de Valentin Steinpik. Les phrases rayées sont citées 
en note. 

5) Edition Prowe dans Monumenta Copernicana (1873), 
d'après le manuscrit de Reich. Les phrases rayées sont égale- 
ment citées en note. 

6) Deuxième édition Prowe dans Nicolaus Copernicus 
(1883, Berlin). Réimpression de la précédente. 

7) Edition Dmochowski sous le titre Mikolaja Kopernika 
Bozprawy o Monecie i inné pisma ekonomiczne (Les discours de 
Nicolas Copernic sur la monnaie ainsi que ses autres textes 
économiques) Varsovie, Naklad Gebethnera i Wolffa, 1923. 
Le texte de cette édition est sans aucun doute le meilleur de 
tous. Il donne les variantes des trois manuscrits connus : 
manuscrit de Reich, de Fischer et de Czartoryski (que nous 
désignerons ci-près respectivement par les abréviations R., 
F. et C). C'est d'après cette édition que nous pubhons notre 
traduction. 



4 ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Il existe en outre des éditions fragmentaires. 
L'édition française antérieure (Wolowski) reproduit un 
texte légèrement différent du nôtre. 

Nous nous permettons d'adresser ici nos plus vifs remercie- 
ments à M. Wiktor Zoltowski pour son aide précieuse, tant en 
ce qui concerne la traduction que le commentaire des diffé- 
rentes œuvres de Copernic que nous publions ici. Sans son 
assistance, il nous aurait été certainement impossible de mener 
à bien cette publication. 

L. B. 



DISCOURS SUR LA FRAPPE DES MONNAIES 

PAR Nicolas... 



Quelque innombrables que soient les fléaux qui cau- 
sent d'ordinaire la décadence des royaumes, des princi- 
pautés et des républiques «, les quatre suivants sont 
néanmoins, à mon sens les plus redoutables : la discorde, 
la mortalité, la stérilité de la terre et la dépréciation de 
la monnaie. Les trois premiers de ces fléaux sont si 
évidents que personne ne les ignore, mais le quatrième, 
concernant la monnaie, n'est admis que par peu de gens, 
par les esprits les plus ouverts, car il ne ruine pas les 
états d'une façon violente et d'un seul coup, mais peu à 
peu et d'une manière presque insensible. 

La monnaie consiste en or ou en argent marqués 
d'une empreinte *, avec lesquels on paie le prix de vente 
ou d'achat des choses selon la coutume propre à tout 
État ou à tout souverain. La monnaie est donc, en quel- 
que sorte, la commune mesure des évaluations. Il importe 
cependant que ce qui doit constituer une mesure conserve 
toujours une grandeur sûre et immuable, sinon l'ordre 
public serait fréquemment troublé et l'acheteur, comme 
le vendeur, se trouverait lésé ; il en serait de même si 
l'aune, le boisseau ou le poids ne conservaient pas une 
quotité bien déterminée. Par cette mesure, j'entends 

* Définition de la monnaie. 



^) F. : des principautés et des régions; les quatre 
suivants... 



6 ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

restimation de la monnaie elle-même : sans doute cette 
estimation dépend-t-elle de la bonté de la matière, mais 
il importe cependant de distinguer la valeur de la mon- 
naie de son estimation, car on peut estimer davan- 
tage la monnaie que la matière dont elle est faite et 
réciproquement. 

L'établissement de la monnaie a, en effet, la néces- 
sité pour cause * : les échanges auraient pu se faire à 
l'aide du seul poids de l'or et de l'argent, ces métaux 
étant, du consentement général, partout appréciés ; 
mais, étant donné les nombreux inconvénients qu'il y 
aurait à toujours apporter des poids, étant donné que 
la pureté de l'or et de l'argent ne pourrait être vérifiée 
de prime abord par tout le monde, on s'est mis à marquer 
la monnaie avec un sceau public pour certifier l'exis- 
tence d'une juste quantité d'or ou d'argent et pour en 
garantir la bonne foi publique. 

D'habitude on ajoute à la monnaie **, surtout à celle 
d'argent, du cuivre, et cela à mon avis pour deux raisons, 
savoir : qu'elle soit moins exposée au retrait et à la 
refonte, ce qui arriverait si elle était d'argent pur, et 
ensuite que la masse d'argent divisée en petites parties 
et formant la monnaie de billon garde, avec l'alliage de 
cuivre, une grandeur convenable. On peut encore y 
ajouter une troisième raison, savoir que la monnaie usée 
par la circulation continuelle ne se détruise pas trop vite, 
mais que, soutenue par le cuivre, elle se conserve plus 
longtemps. 

L'estimation de la monnaie est juste et équitable 
quand celle-ci contient un peu moins d'or et d'argent 
qu'il serait possible d'en acheter avec elle, notamment 
ce qu'il faut en déduire pour les frais de monnayage, 
car l'empreinte doit ajouter quelque valeur à la matière 
elle-même. 

* La monnaie repose sur la bonté de ia matière. 
** De l'alliage de la monnaie d'argent avec le cuivTe, 



COPERNIC 



La monnaie se déprécie le plus souvent à cause de 
sa quantité excessive *, savoir quand une si grande 
quantité d'argent a été transformée en monnaie que 
l'argent métal devient plus désirable que la monnaie 
elle-même ; de cette façon donc la monnaie perd de son 
estime [dignitas]^ puisqu'on ne peut acheter avec cette 
monnaie autant d'argent qu'elle en contient et que l'on 
juge plus profitable ^ de fondre l'argent en détruisant 
la monnaie. On peut y remédier de la façon suivante : ne 
plus frapper de monnaie tant que celle-ci ne s'est pas 
rétablie et n'est pas devenue plus chère que l'argent. 

La monnaie se déprécie pour de multiples raisons ** : 
soit à cause du défaut de la matière seule, lorsque pour 
le même poids de monnaie on mélange avec l'argent plus 
de cuivre qu'il ne faut ; soit par suite de l'insuffisance du 
poids, le mélange de l'argent avec le cuivre étant équi- 
table ; soit enfin, ce qui est le plus mauvais, pour les 
deux causes à la fois. En outre ^, la valeur diminue éga- 
lement par l'usure due au long usage de la monnaie et 
cette raison suffit pour que celle-ci soit reprise et renou- 
velée. Cela se manifeste notamment quand la monnaie 
contient une quantité d'argent sensiblement plus petite 
que celle que l'on pourrait acquérir en échange de la 
monnaie : c'est en cela que l'on voit, à juste titre, la 
dépréciation de la monnaie. 



Après avoir exposé les remarques générales sur la 
monnaie, passons maintenant à la monnaie prussienne 
en particulier et montrons tout d'abord de quelle 
façon elle en est arrivée à se déprécier d'une façon si 
considérable. 



* Gomment se déprécie la monnaie. 
** La valeur de la monnaie diminue. 



«^ C. : l'on juge profitable. 

^) G. : en effet la valeur diminue.. 



8 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Elle circule sous le nom de marc, de scote ^ etc. ; 
ces mêmes noms s'appliquent également à des poids : 
le marc-poids par exemple est une demi-livre, le marc- 
monnaie se compose de soixante sous, ce qui est univer- 
sellement connu. Pour éviter des obscurités par suite 
de la même appellation de la monnaie et du poids, par- 
tout où, par la suite, nous parlerons de marc, il faudra 
entendre par là le marc-monnaie, tandis que par le mot 
livre, nous désignerons deux marcs-poids, et par une 
demi-livre, un marc-poids. 

Ainsi nous trouvons dans les anciennes délibérations 
et dans les documents des archives que sous le gouver- 
nement de Conrad de Jungingen^, peu avant la bataille 
de Tannenberg, on achetait une demi-livre, c'est-à-dire 
un marc-poids d'argent pur, pour deux marc prussiens 
et 8 scotes, alors qu'en même temps à trois parties d'ar- 
gent on ajoutait une partie de cuivre et qu'ensuite, dans 
une demi-livre de cet alliage, on taillait 112 sous; si 
on y ajoute un tiers, c'est-à-dire 37 sous et un tiers, on 
obtient la somme totale de 149 sous et deux deniers ^ 
pesant deux tiers de livre, c'est-à-dire 32 scotes-poids 
d'argent qui contiennent sans aucun doute trois parties, 
une demi-livre, d'argent pur. Mais, comme cela a été 
dit, le prix d'une demi-livre d'argent fin valait 140 sous. 
La différence qui s'élève%la somme de 9 sous et un tiers 
répond à l'estimation de la monnaie. De cette façon, 
l'estimation de celle-ci n'était pas très éloignée de sa 
valeur [intrinsèque]. 

Telles étaient les pièces de monnaie au temps de 
Vinric ^, Ulric et Conrad, et on les trouve quelquefois 
encore dans les trésors. Plus tard, après la défaite de la 
Prusse et la guerre mentionnée ci-dessus ; le déclin de 
l'État commença à se manifester chaque jour davantage 
dans sa monnaie, car les sous du temps de Henri *, bien 



«j C. : 149 sous et un tiers. 



COPERNIC 9 

que semblables d'aspects aux sous dont nous avons 
parlé, ne contenaient plus que trois cinquièmes d'argent *. 
Cette faute augmenta jusqu'au moment où on intervertit 
l'ordre et où l'on commença à mélanger trois parties de 
cuivre et une quatrième partie d'argent, de sorte qu'il 
fut plus correct de parler d'une monnaie de cuivre que 
d'une monnaie d'argent ; 112 sous cependant conser- 
vaient toujours le poids d'une demi-livre. Mais, s'il ne 
convient guère d'introduire une nouvelle et bonne mon- 
naie tout en conservant la mauvaise monnaie ancienne, 
une plus grande faute consiste à introduire à côté d'une 
ancienne bonne monnaie <^, une nouvelle monnaie mau- 
vaise, car, non seulement celle-ci déprécie l'ancienne, 
mais, pour ainsi dire, elle la chasse. Quand on a voulu 
remédier à cette erreur, sous les gouvernements de 
Michel et de Rusdorfï ^ et ramener la monnaie à son 
ancienne bonté, on a frappé de nouveaux sous que nous 
nommons aujourd'hui gros **, mais, lorsqu'on vit qu'on 
ne pouvait faire disparaître sans perte les anciens sous 
mauvais, par une erreur grossière, on les a laissé subsis- 
ter *** à côté des nouveaux. Deux anciens sous s'échan- 
geaient contre un nouveau et il arriva qu'on imposât 
au peuple deux sortes de marcs : celui des sous nouveaux 
et celui des sous anciens. Le bon marc, aussi bien que le 
marc ancien et faible, contenait soixante sous. Les oboles 
gardaient leur valeur, de sorte qu'on changeait un sou 
ancien contre six oboles et un sou nouveau contre 12. Il 
est facile, en effet, de deviner que, dès le début, douze 
oboles équivaudraient à un sou, car, de même qu'aujour- 
d'hui nous appelons vulgairement le nombre quinze un 
« mandel », de même, dans la plupart des provinces ger- 

* La monnaie de cuivre. 

** Du commencement de la frappe des nouveaux sous ou gros. 

*** La bonne origine du nouveau marc. 



^) F : k côté d'une ancienne bonne monnaie est omis. 



10 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

maniques, le terme de schilling s'applique au nombre 
douze «. La dénomination des nouveaux sous a persisté 
jusqu'à nos jours : la façon dont ils se sont transformés 
en gros, je la décrirai ci-dessous. 

Les 8 marcs des nouveaux sous *, à raison de 
soixante sous par marc, contenaient une livre d'argent 
pur, ce qui résulte assez clairement de leur composition : 
ils se composent en effet moitié de cuivre et moitié 
d'argent et 8 marcs de cette sorte à soixante sous chacun 
pèsent presque deux livres. Les anciens marcs, comme il 
a été dit, du même poids que les nouveaux avaient la 
moitié de leur valeur et, comme ils ne contenaient qu'une 
quatrième partie d'argent pur, il fallait à la livre d'ar- 
gent pur 16 marcs pesant quatre fois autant. Quand 
ensuite, avec le changement de la situation du pays, on 
eût accordé aux villes le pouvoir de battre monnaie et 
qu'elles usèrent de ce nouveau privilège, le nombre des 
monnaies s'accrut, mais non pas leur bonté ^. C'est alors 
que l'on commença à mélanger quatre parties de cuivre 
aveq^une cinquième partie d'argent dans les anciens sous, 
jusqu'au point d'échanger vingt marcs contre une livre 
d'argent. C'est ainsi que ces nouveaux sous, plus de 
deux fois meilleurs que les sous récemment frappés, 
devinrent des scotes, dont on comptait 24 par marc 
faible et, par conséquent, on perdit dans chaque marc la 
cinquième partie de la valeur de la monnaie. Plus tard, 
quand les nouveaux sous appelés déjà scotes disparais- 
saient, et cela parce qu'ils étaient reçus dans la Marche 
toute entière, on décida de leur attribuer, la valeur des 
gros, c'est-à-dire de trois sous, par suite d'une grande 

* Les nouveaux sous. 



^) G. : on trouve ici, ajouté de la main même de Coper- 
nie : il semble que la raison en est au privilège de la 
cité de Culm. 



COPERNIC 11 

erreur, tout à fait indigne d'une telle assemblée des 
citoyens les plus notables, tout comme si la Prusse ne 
pouvait exister sans gros, et quoiqu'ils ne valussent pas 
plus de quinze deniers de la monnaie courante de ce 
temps-là, monnaie qui, par suite de sa grande quantité, 
voyait déjà baisser son estime. Les gros différaient par 
conséquent des sous car ils valaient réellement un cin- 
quième ou un sixième en moins et, par l'estimation 
fausse et inique qu'on en faisait, on dépréciait la valeur 
des sous. Peut-être convenait-il ainsi de venger le pré- 
judice que les sous avaient jadis causé aux gros en les 
forçant de se changer en scotes. Mais malheur à toi ', qui 
à mon chagrin, me punis de la ruine d'un pays mal 
administré ! Bien que l'estimation, comme la valeur 
réelle de la monnaie, diminuassent progressivement, on 
n'a pas cessé cependant d'en frapper, mais, comme on 
ne faisait pas les dépenses nécessaires pour que la mon- 
naie nouvelle soit équivalente à la précédente, on intro- 
duisait sans cesse à côté de l'ancienne monnaie, une 
autre monnaie de plus en plus mauvaise qui dépréciait 
et ruinait la bonté de celle-là, et cela jusqu'au moment 
où l'estimation des sous se trouva égalée à la valeur rela- 
tive des gros et où l'on céda 24 marcs faibles pouf une 
livre d'argent. 

Il a dû pourtant subsister quekjues traces, si minimes 
fussent-elles, de la dignité de la monnaie, du moment 
qu'on n'a pas pensé à son relèvement. L'habitude néant- 
moins ou, pour mieux dire, la rage d'altérer, de dépouiller 
et de corrompre la monnaie s'est enracinée à tel point 
qu'elle n'a pu cesser et qu'elle dure encore de nos jours *. 
On a honte et douleur à dire ce que deviendra la monnaie 
dans l'avenir et en quel état elle se trouve actuellement ! ^. 
* La dépréciation actuelle de la monnaie. 



^) et dans quel état elle se trouve actuellement 
manque dans F, 



12 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Aujourd'hui en eïïet, elle s'est avilie de telle sorte que 
30 marcs contiennent à peine une livre d'argent °. Que se 
passera-t-il si l'on n'y remédie point, sinon que la Prusse, 
sevrée d'or et d'argent, n'aura plus que de la monnaie 
de cuivre ? Par suite, toute importation de marchandises 
étrangères et tout commerce cesseront bientôt. Quel est 
en effet le commerçant étranger qui voudra échanger 
sa marchandise contre de la monnaie de cuivre ? Quel 
est enfin notre commerçant qui pourrait, avec une 
pareille monnaie, acheter à l'étranger des marchandises 
étrangères ? Ceux que devrait intéresser ce grand désas- 
tre de l'Etat prussien dédaignent de l'envisager et lais- 
sent, par une négligence extrême, cette chère patrie à 
qui, après l'amour de Dieu ils doivent non seulement 
l'amour le plus grand mais encore leur propre vie, ils la 
laissent dépérir et tomber chaque jour davantage dans 
la misère. 

Pendant que la monnaie prussienne et, à cause d'elle, 
la patrie toute entière, souffrent de tels maux, seuls les 
orfèvres et ceux qui se connaissent en métaux profitent 
de sa misère ; ils trient dans la monnaie les pièces 
anciennes dont ils vendent l'argent affiné, recevant du 
peuple ignorant toujours plus d'argent en monnaie 
courante ; et quand les anciens sous auront complète- 
ment disparu, ils choisiront successivement les meilleures 
pièces ne laissant que la masse des monnaies les plus 
mauvaises *. De là viennent ces plaintes générales et 
perpétuelles que l'or, l'argent, les denrées, les gages des 
domestiques, le travail des artisans et tout ce qui sert à 
l'usage des gens dépassent leur prix habituel, mais, 
négligents que nous sommes, nous n'apercevons pas que 

* Pourquoi tout devient plus cher. 



^) de telle sorte que 30 marcs contiennent à peine 
une livre d'argent a été rajouté plus tard dans R. 



COPERNIC 13 

la cherté des choses provient de la dépréciation de la 
monnaie. Car les prix haussent ou baissent selon la 
qualité de la monnaie, surtout comme l'or et l'argent, 
que nous n'apprécions pas comme nous le faisons pour 
l'airain ou pour le cuivre, mais d'après l'or et l'argent 
eux-mêmes «, car nous considérons ces métaux comme la 
base de la monnaie, sur laquelle se fonde leur estimation. 
Quelqu'un pourrait objecter que la monnaie faible 
convient mieux aux usages de la vie parcequ'elle vient 
en aide à la population pauvre en rendant moins chères 
les denrées, en rendant plus faciles à satisfaire les autres 
besoins ; la bonne monnaie, par contre, rend tout plus 
cher, car elle surcharge les fermiers et tous ceux qui 
paient des impots annuels. Cette opinion sera louée 
ardemment ^ par ceux qui n'auront plus l'espoir de 
réaliser des gains, par ceux qui, jusqu'à présent, avaient 
le pouvoir de battre monnaie ; les artisans et les mar- 
chands l'approuveront peut-être également, car ils n'y 
perdent rien : ils vendent les marchandises et leurs pro- 
duits d'après la valeur de l'or et plus la monnaie est 
faible, plus grande est la quantité de celle-ci qu'ils 
reçoivent en échange ^. Mais à considérer l'utilité publi- 
que, ils ne sauraient nier que la bonne monnaie est salu- 
taire non seulement pour l'Etat, mais également pour 
eux-mêmes et pour les hommes de toutes conditions, 
tandis que la mauvaise monnaie est pernicieuse : non 
seulement plusieurs raisons le rendent évident, mais 
l'expérience même, cette maîtresse des choses, le confirme. 
Nous voyons en effet que ces pays-là sont les plus flo- 



^) Cette phrase Surtout comme... l'or et l'argent est 
soulignée dans le manuscrit de Fischer. 

^) C. : cette opinion sera louée peut-être par ceux... 

^) La phrase Ils vendent leurs marchandises... en 
échange est soulignée dans le manuscrit de Fischer. 



14 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

rissants qui possèdent une bonne monnaie et que par 
contre déclinent et périssent ceux qui se servent d'une 
mauvaise monnaie. La Prusse elle aussi était florissante 
à l'époque où un marc prussien valait deux florins hon- 
grois et où, comme il a été dit, deux marcs pruthéniens 
et 8 scotes « s'échangeaient contre une demi-livre, c'est-à- 
dire contre un marc, d'argent pur. Mais comme à l'heure 
présente la monnaie se déprécie de plus en plus, notre 
pays s'affaiblit également et tombe, par suite de ce fléau 
et d'autres calamités, dans une ruine presque complète. 

Il est en outre certain que les pays où l'on se sert 
d'une bonne monnaie se signalent par leurs œuvres 
d'art, leurs artisans remarquables et leur richesse en 
toutes choses ; dans ceux-là par contre où l'on use d'une 
mauvaise monnaie, l'inaction, l'indolence et la paresse 
font négliger les arts et la culture de l'esprit et éloignent 
également l'abondance. On se souvient encore du temps 
où l'on achetait en Prusse des grains et des victuailles 
pour peu d'or ou d'argent, quand la bonne monnaie 
était encore en circulation ; maintenant, par suite de 
son avilissement, nous voyons hausser les prix de tout 
ce qui sert à la vie et à l'entretien des hommes. Par là, 
on peut voir clairement que la mauvaise monnaie suscite 
mieux la paresse qu'elle ne soulage la misère humaine. 
Son amélioration ne peut grever trop lourdement ceux 
qui paient un cens annuel : s'il leur semble qu'ils paient 
plus que d'habitude à leur maître, ils vendront aussi 
plus cher les fruits de la terre, le bétail et les autres 
produits, car le fait que l'on donne et reçoit tour à tour 
compense proportionnellement la valeur de la monnaie. 

Si, par conséquent *, on se décide à remédier enfin 

* Ce qu'il faut éviter lors de la frappe d'une nouvelle monnaie. 



"j C. : le mol a scotes élé omis el a élé rajoulé par 
Copernic. 



COPERNIC ' 15 

aux malheurs de la Prusse, en redressant sa monnaie, il 
faudra surtout éviter la confusion provenant de la diver- 
sité des différents ateliers où l'on frappe celle-ci, car la 
multiplicité empêche l'uniformité et il est plus difficile 
de maintenir dans le chemin du devoir plusieurs ateliers 
qu'un seul. C'est pourquoi « il faudrait que, dans la 
Prusse toute entière, il n'y ait qu'un seul atelier et que 
dans celui-ci la monnaie de tous genres soit marquée 
d'un côté par les armes de la terre de Prusse (et de telle 
sorte que se trouve dans le haut une couronne pour 
montrer par là la suprématie du royaume) et, de l'autre 
côté, par les armes du Prince de Prusse ^, la couronne 
royale y étant également superposée. Si, par suite de 
l'opposition du Prince, cela ne peut se faire, si celui-ci 
prétendait avoir sa propre monnaie, il faudrait désigner 
tout au plus deux endroits, l'un sur le territoire de Sa 
Majesté le Roi, l'autre sur les terres du Prince. Dans le 
premier atelier, on frapperait une monnaie portant d'un 
côté les insignes royaux, et, de l'autre, ceux de la terre 
de Prusse ; dans le second, on marquerait la monnaie 
d'un côté des insignes royaux et, de l'autre, du sceau 
du Prince, de sorte que les deux monnaies soient sou- 
mises à l'autorité royale et que, par l'ordre de Sa Majesté, 
elles soient mises en circulation et acceptées dans le 



") Dans le manuscrit de Fischer comme dans celui 
de Reich le passage c'est pourquoi il faudrait... si celui-ci 
prétendait avoir sa propre monnaie a été rayé à Vencre. 
Il existe par contre en entier dans le manuscrit de Czar^ 
tory ski. 

Cette période est omise chez Bentowski comme dans 
Védition de Varsovie des œuvres de Copernic. Elle est 
mentionnée en note dans Hipler^ Spicilegium Coperni- 
canum, p. 191 et dans Prowe, Nicolaus Copernicus^ 
t. II, p. 40. 



16 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

royaume tout entier. Cela contribuera dans une large 
mesure à concilier les esprits et à faciliter les transactions 
réciproques. 

Il sera cependant très utile que ces deux monnaies 
soient au même degré de fin *, qu'elles aient la même 
valeur réelle, qu'on les estime également et que, sous le 
contrôle vigilant des dirigeants de la République, on 
persiste à conserver les principes qu'il s'agit maintenant 
d'adopter. Il importe également que les deux souverains 
ne cherchent dans la frappe de la monnaie aucun béné- 
fice, qu'on ajoute du cuivre et que l'estimation excède 
juste assez la valeur réelle pour que l'on puisse couvrir 
ainsi les frais de monnayage et supprimer tout intérêt 
A fondre la monnaie ^. 

De plus, pour éviter de tomber dans une confusion 
pareille à ce'lle d'aujourd'hui, confusion engendrée par 
la circulation simultanée, de la monnaie ancienne et de la 
nouvelle, il faut qu'avec l'émission de la nouvelle mon- 
naie l'ancienne soit abolie et disparaisse complètement, 
il faut qu'elle soit échangée dans les ateliers de mon- 
nayage contre la monnaie nouvelle et ce proportionne- 
ment à sa valeur. Autrement tout effort pour rétablir 
la bonté de la monnaie serait vain et la confusion qui 
s'en suivrait pourrait être pire que l'état actuel, car, de 
nouveau, la monnaie ancienne déprécierait la monnaie 
nouvelle : en effet, la coexistence de deux monnaies 
ferait que les sommes manqueront du juste poids, seront 
trop compliquées et il en résultera l'inconvénient signalé 
ci-dessus. Sans doute pensera-t-on y remédier en esti- 
mant d'autant moins, par rapport à la nouvelle monnaie, 
l'ancienne monnaie restant en circulation, selon l'infé- 
riorité de sa valeur, mais cela ne pourrait se faire sans 
une large part d'erreur. Car, actuellement, la diversité 
des gros, des sous et des deniers est tellement grande 

* D'une monnaie en Prusse de même titre et de même valeur. 



COPERNIC 17 

qu*il est presque impossible d'apprécier les différentes 
pièces selon leur véritable valeur et de les distinguer les 
unes des autres. D'où il ressort qu'une nouvelle diversité 
de la monnaie causerait un chaos inextricable et impo- 
serait du travail, de l'embarras et des ennuis aux mar- 
chands et aux contractants. C'est pourquoi il sera tou- 
jours mieux de décrier tout-à-fait la monnaie ancienne 
quand on introduira une monnaie nouvelle et il vaudra 
mieux subir aans regrets une toute petite perte, si tou- 
tefois on peut appeler perte la circonstance d'où résul- 
teront des profits plus considérables, une utilité plus 
stable et un enrichissement pour la République ". 

Il est, sans doute, très difficile de relever la monnaie 
prussienne à sa valeur [digniias] première, cela est même 
peut-être impossible après une telle chute ; mais bien 
que chaque relèvement de la monnaie implique de 
grandes difficultés, il semble toutefois que, dans les 
conditions actuelles, la réforme puisse être aisément 
réalisée, de telle sorte qu'une livre d'argent revienne 
à 20 marcs, et ceci selon le mode suivant : pour les sous, 
il faut prendre trois livres de cuivre et une livre d'argent 
pur, moins une demi-once ou autant qu'il y a lieu de 
retrancher pour les frais de monnayage ; de cet alliage, 
il faut obtenir 20 marcs qui sur le marché auront la 
valeur d'une livre, c'est-à-dire de deux marcs d'argent. 
Sur la même base, on peut frapper à volonté les scotes, 
ou bien les gros et les oboles. 

De la Comparaison entre l'Argent et VOr 

Nous avons dit plus haut que l'or et l'argent étaient 
la base sur laquelle reposait la bonté de la monnaie et 
ce qui a été avancé à propos de la monnaie d'argent peut 



^) Dans F. le passage II vaudra mieux... pour la 
République est souligné,., 

LE BRANCHU 2 



18 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

s'appliquer également en grande partie à la monnaie 
d'or. Il nous reste à exposer le principe de l'échange 
réciproque entre l'or et l'argent, par conséquent il y a 
lieu d'étudier tout d'abord en quoi consiste le rapport 
d'appréciation entre l'or et pur l'argent pur pour pou- 
voir passer ensuite du genre à l'espèce et du simple au 
composé. On sait que le rapport entre l'or et l'argent en 
lingots est le même que celui entre l'or et l'argent mon- 
nayé à un titre identique, et, d'un autre côté, le rapport 
entre l'or monnayé et l'or en lingot est le même que 
celui entre l'argent monnayé et l'argent en lingot, pourvu 
qu'ils aient le même titre et le même poids. L'or mon- 
nayé le plus pur que l'on trouve chez nous est représenté 
par les florins hongrois, car il y entre le moins d'alliage, 
autant seulement qu'il en a fallu pour couvrir les frais 
de frappe. Aussi les échange-t-on à juste titre contre 
l'or fin de même poids, la valeur [dignitas] de l'empreinte 
compensant le manque de métal. Il en résulte par consé- 
quent que le rapport entre l'or pur en lingot et l'argent 
pur en lingot est le même que celui existant entre cet 
argent et les florins hongrois de même poids. Cent dix 
florins hongrois, du poids légal de 72 grains chaque, font 
une livre (par une livre j'entends toujours le poids de 
deux marcs). Nous trouvons ainsi que généralement 
chez tous les peuples, une livre d'or pur vaut 12 livres 
d'argent pur. Nous constatons cependant que jadis une 
livre d'or valait 11 livres d'argent, c'est pourquoi, 
semble-t-il, il a été décidé autrefois que dix florins hon- 
grois pèseraient le onzième d'une livre : si, avec ce poids, 
la même valeur existait encore aujourd'hui, nous aurions 
une conformité parfaite entre les monnaies polonaise et 
pruthénienne selon les principes exposés, car, en frap- 
pant avec une livre d'argent 20 marcs environ, nous 
aurions exactement deux marcs par florins, au lieu 
de 40 gros polonais. Mais quand il a été admis que 
12 parties d'argent équivaudraient à une partie d'or^ 



COPERNIC 19 

le poids différait du prix, de sorte que 10 florins hongrois 
correspondaient à une livre et un onzième d'argent «. Si 
donc on fait d'une livre et un onzième d'argent 20 marcs, 
les monnaies polonaise et prusienne seront absolument 
conformes, gros pour gros et les deux marcs pruthéniens 
vaudront un florin hongrois. Le prix de l'argent sera, 
pour chaque demi-livre, 8 marcs et 10 sous ou à peu près. 

Même si l'on approuvait l'avilissement de la monnaie 
et la destruction de la patrie, même si un si petit relè- 
vement, si une égalisation si infime de la monnaie sem- 
blaient trop difficiles et si l'on décidait que 15 gros polo- 
nais continueront à valoir un marc et 2 marcs 16 scotes 
un florin hongrois, cette réforme pourrait cependant 
se faire d'après les moyens déjà indiqués et sans grande 
peine, si seulement d'une livre d'argent on frappait 
24 marcs. Il y en a déjà été ainsi il n'y a pas longtemps 
lorsque 12 marcs valaient une demi-livre d'argent et 
que, contre la même somme de monnaie, on échangeait 
un florin hongrois. Ceci a été dit à titre d'exemple et 
d'indication car, en effet, les modes de constitution de 
la monnaie sont infinis et l'on ne saurait les décrire tous ; 
mais, d'un commun accord et après mure réflexion, on 
pourra choisir celui qui semblera le plus avantageux 
pour la République. 

Quand la monnaie aura été exactement réglée sur le 
florin hongrois et si aucune faute n'a été commise, il 
sera facile d'évaluer également, d'après leur contenu 
d'or ou d'argent, les autres florins. 

Puisse cet exposé sur le relèvement de la monnaie 
être suffisant pour faire au moins comprendre de quelle 
façon a disparu la valeur [digniias] de la monnaie et 
comment elle peut être rétablie, ce qui est je crois clair 
après tout ce qui a été dit précédemment. 



^) Dans F le passage de sorte que 10 florins hongrois... 
onzième d'argent esî souligné. 



20 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



Conclusion sur la réforme monétaire 

En ce qui concerne le relèvement et la conservation 
de la monnaie, il y a lieu d'appliquer les principes 
suivants : 

Premièrement, éviter d'introduire une nouvelle mon- 
naie sans mûre délibération des notables et leur décision 
unanime. 

Deuxièmement, ne désigner si possible qu'un seul 
lieu pour la fabrication des monnaies, où la frappe aurait 
lieu non pas au nom d'une seule ville, mais au nom du 
pays tout entier et avec ses insignes ; l'efficacité de ce 
principe est démontré par la monnaie polonaise qui, 
grâce à cela seulement, conserve sa valeur sur un ter- 
ritoire aussi étendu. • 

Troisièmement, lors de l'introduction de la monnaie 
nouvelle décrier l'ancienne. 

Quatrièmement, observer d'une façon inviolable, 
immuable et pour toujours l'usage de tailler 20 marcs 
seulement et non davantage dans une livre d'argent 
pur, déduction faite de ce qu'il y a lieu de réserver pour 
les frais de monnayage. De cette façon, la monnaie prus- 
sienne sera égalée à la monnaie polonaise, c'est-à-dire 
que 20 gros prussiens ou 20 gros polonais constitueront 
un marc prussien. 

Cinquièmement, éviter que soit excessive la quantité 
de monnaie. 

Sixièmement, émettre toutes les espèces de monnaie 
en même temps, c'est-à-dire frapper les scotes, les sous, 
les gros et les oboles simultanément. 

En ce qui concerne la question de savoir quel doit 
être le titre de la monnaie, celle de savoir si l'on frappera 
des gros, des sous ou bien des deniers d'argent qui vau- 
dront un ferton ^^ ou un demi-marc ou même un marc 
entier, la décision doit être prise par ceux à qui cela appar- 



COPERNIC 21 

tient, pourvu qu'on s'y attache, et que la décision prise 
vaille de façon immuable pour l'avenir. 

Il faut prendre également en considération les oboles, 
car, actuellement, leur valeur est si faible qu'un marc 
entier contient à peine pour un peu plus d'un gros 
d'argent. 

La dernière difficulté résulte des contrats et des obli- 
gations passés avant ou après l'introduction de la nou- 
velle monnaie. Pour cela il y a lieu d'envisager les moyens 
qui n'affectent pas trop les parties contractantes ; ce 
qui a été fait autrefois en ce sens ressort de la description 
qui se trouve ci-jointe ^^. 



B 



LETTRE DE N. COPERNIC A FÉLIX REICH 
SUR LA MONNAIE 

NOTICE 

L'original latin de la « Lettre de Copernic à Reich » a été 
publié pour la première fois, avec d'insignifiantes omissions, 
en 1854 dans la collection des œuvres complètes de Copernic, 
(pp. 590-591). 

Il a été publié une seconde fois par Hipler, Spicilegium 
Copernicanum en 1873. 

Une troisième et quatrième fois par Prowe dans ses 
ouvrages : Monumenta Copernicana (1873) et Nicolaus Coper- 
nicus (1883, 2^ vol.). 

Il a été réédité par M. Dmochowski [op. cit., p. 45-49) ; 
c'est d'après ce texte que nous publions notre traduction. 

L'original est constitué par un manuscrit conservé aux 
Archives secrètes de Kônisberg (Armoire 5, rayon 22, No. 28) 
et corrigé par Copernic lui-même. 

Cette lettre donne des éclaircissements sur les calculs rela- 
tés dans le mémoire de Copernic, Monete Cutende Ratio, dont 
la traduction précède celle-ci. 



LETTRE DE N. COPERNIC A FÉLIX REICH 
SUR LA MONNAIE 



Vénérable Seigneur et cher ami ! 

Il est bien difficile de faire la lumière sur des pro- 
blèmes qui, de leur propre nature, sont plongés dans de 
profondes ténèbres, car il peut se faire que, tout en 
concevant bien une chose, on ne parvienne pas à l'expri- 
mer nettement « et je crains que pareille difficulté ne me 
soit aussi parfois advenue. Il en est ainsi du raisonne- 
ment concernant la monnaie prussienne par suite de son 
extrême complexité, pour ne pas dire de sa confusion, 
et je ne m'étonne guère si ce que j'ai écrit à ce sujet n'est 
pas immédiatement compris par tout le monde. Je 
tâcherai par conséquent de rendre plus clair ce que Votre 
Seigneurie se plaint de ne pas entendre. Nous savons, 
dis-je, qu'on achetait pour 2 marcs et 8 scotes une demi- 
livre d'argent, alors que l'on mélangeait trois parties 
d'argent pur avec une quatrième partie de cuivre et 
que d'une demi-livre de cet alliage on frappait 112 sous. 
Le fait que cette monnaie remplissait les conditions 
exigées d'un bon numéraire, en ce qui concerne sa valeur 
et son estimation, s'explique ainsi par l'examen qui 
suit : quand nous disons que 112 sous pesant une demi- 
livre contiennent trois quarts, soit un dodran d'argent 
pur, d'après la proportion d'alliage prévue, il s'ensuit 
que le tiers de cette somme (soit 37 sous un tiers ou 



^) tout en concevant... exprimer nettement manque 
dans r édition de 1854. 



26 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

37 SOUS 2 deniers) en contiendra le quart, soit le quart 
d'une demi livre ". Par conséquent, si Ton ajoute 37 sous 
et un tiers à la somme de 112 sous, on obtiendra le total 
de 149 sous et un tiers ^ pesant un bes de livre (car un 
bes signifie deux tiers d'une unité quelconque, de même 
qu'un dodran signifie trois quarts) c'est-à-dire pesant une 
demi livre et un sixième, ce qui équivaut à deux tiers de 
livre. Ici j'entends par un bes 32 scotes, car notre livre 
entière contient 48 scotes et je ne pouvais pas dire 
8 onces, étant donné qu'il existe aussi une autre livre, 
en usage surtout chez les pharmaciens, qui se divise en 
onces et pèse un quart de moins que la précédente. Par 
conséquent la dite somme de 149 sous et un tiers contient 
une demi livre d'argent pur : car cette somme pèse deux 
tiers de livre et si nous en enlevons le quart (ce qu'exige 
le calcul de l'alliage de cuivre et qui équivaut à la 
sixième partie d'une livre), il reste une demi-livre. Nous 
avons donc comme valeur de cette monnaie une demi 
livre d'argent pur dans les 149 sous ; son prix est cepen- 
dant de 140 sous, savoir, comme il a été dit, 2 marcs 
et 8 scotes ^; par conséquent la dignité ou l'estimation 
de la monnaie absorbe environ neuf sous, et, en général, 
à peu près la quinzième partie de la valeur ; je crois 
qu'ainsi le raisonnement est clair. Si quelqu'autre dif- 
ficulté apparaissait, je reste à votre service dans la 
mesure du possible, pourvu qu'il en résulte quelqu'uti- 



^) Dans le manuscrit on a rayé les mots soit la hui- 
tième partie d'une livre. 

^) Dans le manuscrit le mol un tiers a été corrigé 
plus tard par ter (trois fois) et on a ajouté sur le côté 
decimam partem (dixième partie). 

'^J Dans Védition de Varsovie, nous trouvons mr. I 
sol. VIII ; c'est évidemment mr. II scot. VIII qu'il faut 
lire. 



COPERNIC 27 

lité. Je crains cependant, si l'on ne prend pas d'autres 
dispositions, que les choses ne tournent mal, car on ne 
cessera de frapper la monnaie comme on le fait à présent. 
Pourquoi en effet le cesseraient-ils, ceux qui en attendent 
toujours du profit et jamais de dommage ? J'ai appris 
par le rapport de Maître Agathius ^^ que l'on discutait 
de l'impôt et, de là, je conclus que, pour le moment, on 
ne fera rien pour la monnaie, car il ne convient même pas 
que les sujets soient chargés d'un double fardeau. De 
cette façon, nous paierons les impôts et la monnaie sub- 
sistera-t-elle, ou plutôt, elle ne subsistera pas, car nous 
la rendrons encore plus mauvaise et nous donnerons au 
Roi notre Maitre, beaucoup de monnaie, c'est-à-dire 
beaucoup de paille, mais où sera le grain ? Je ne sais 
s'il n'aurait pas été plus beau, plus magnifique, plus 
royal, je dirai même beaucoup plus utile, de laisser de 
côté l'impôt et de relever dès à présent la monnaie, et, au 
cas où cette mesure n'aurait pas été suffisante, de procé- 
der ensuite à la levée de l'impôt. Cette mesure, en effet, 
si je ne me trompe, en augmentant le cens public, aurait 
apporté des profits et des fruits plus grands, car perpé- 
tuels, tandis que l'impôt ne donne qu'un profit annuel. 
Mais, quoiqu'il en soit, j'avoue que, comme un autre 
homme qui n'a qu'une façon de penser et qui ne connaît 
ni n'envisage les jugements les plus utiles des autres, je 
puis faire erreur. Je souhaite que Votre Seigneurie se 
porte le mieux possible, soit heureuse et je la prie de me 
recommander et de recommander mes services à notre 
très Révéré Seigneur et Maitre. 

De Warmia, le Dimanche de la Quasimodo. 

N. G(oppernic) 
(felicj reich) 
De Moneta. 



NOTES 



^) Le scote, en polonais skojciec ou skojec, était un poids pesant le tiers 
d'une once, c'est-à-dire la vingt-quatrième partie d'un marc. En Pologne, 
le type du marc étant le marc de Cologne d'un poids de 233 grammes 
environ, le scote ne pesait pas tout à fait 10 grammes. 

Le lésion français, que l'on commença à frapper sous Louis XII, en 1513, 
possédait à peu près la même valeur que le scote. 

2) Conrad Jungingen fut le 22^ grand-maitre de l'Ordre Teutonique, 
jusqu'en 1407 ; son parent, Ulric Jungingen lui succéda à cette date et fut 
grand-maître jusqu'à sa mort survenue le 15 juillet 1410, à la bataille de 
Grûnwald. 

3) Vinric Kniperode, 19^ grand-maitre de l'Ordre Teutonique, de 1351 
à 1382. Il construisit le château deMalborgou Marienbourg et lutta contre 
la Lithuanie. 

*) Au cours du xv® siècle, deux grand-maitres ont porté ce prénom : 
Heinrich Reuss, 24^ grand-maitre, de 1410 à 1413, qui rendit hommage 
à Casimir Jagiellonczyk, Roi de Pologne et Heinrich Reffe von Richtenberg, 
30e grand-maitre, de 1470 à 1473. 

^) Dans les manuscrits existants de Copernic (Reich et Fischer) on lit 
Michel de Rusdorfï. Ceci, bien qu'une erreur manifeste, a toujours passé 
inaperçu : il n'existe pas en effet de grand maitre de ce nom ; nous trouvons 
le 25e grand-maitre, Michel von Sternberg (1413-1422) et le 26^ grand- 
maitre, Paul Belhtzer von Russdorf (1422-1440). Ce n'est probablement 
qu'une simple erreur de copiste. 

*) Casimir Jagiellonczyk, lors de la seconde guerre avec l'Ordre Teuto- 
nique, accorda le privilège de la frappe de la monnaie, pour la durée des 
hostilités, aux villes Torun, Dantzig, Elbling et Kônisberg. En 1457, le 
privilège fut supprimé pour Kônisberg, mais fut rendu perpétuel pour les 
autres villes. 

') Le texte du manuscrit est ici abimé, et on a ajouté plus tard les mots : 
Prussia que luo, c'est-à-dire, Prusse qui par ton... ce qui change absolument 
le sens de la phrase. Les écrivains allemands, comme Hipler (Spicilegium 
Copernicanum ) insèrent le texte ainsi modifié sans parler de la correction 
et fondait sur ce texte l'origine allemande de Copernic. M. Dmochowski 
s'est adressé au directeur des Archives de Kônisberg, le D^ Joachim, en le 
priant de reconnaître que ces mots ont été ajoutés ultérieurement, ce que 
certifia le D' Joachim. Ces mots furent cependant ajoutés avant 1816, car 
Faber, envoyant à Bentowski une copie du manuscrit de Reich, faisait 
déjà mention de Prussia que luo... 

8) C'est à la paix de Cracovie (1525) que le margrave Albert avait 
obtenu le titre de prince de Prusse. 

8) Les idées exposées ici par Copernic sont celles qui servirent de base 
au règlement monétaire de Sigismond I^r en 1528 (V. Supra, Introduction, 
t. I, p. 000). 



COPERNIC 



29 



10) Le feiion est la quatrième partie du marc. 

") Dans le manuscrit de Czartoryski on trouve le texte de la loi de 
Malborg ou Marienbourg ; ce texte manque dans les manuscrits de Reich 
et de Fischer. Les éditeurs qui ne connaissaient pas le manuscrit de Czarto- 
ryski étaient arrivés à la conclusion que c'était bien cette loi qu'invoquait 
Copernic. On en trouve la traduction polonaise dans l'édition de Varso- 
vie (1854). 

On possède huit exemplaires du texte de cette loi à Dantzig, Kônisberg 
et Marienbourg. Elle constitue un des remèdes appliqués par l'Ordre 
Teutonique après la défaite de Tannenberg-Grûnwald (1410) subie au cours 
de la guerre avec le roi de Pologne Jagiello. Ce problème (le règlement des 
dettes en monnaies anciennes et nouvelles) fut examiné à plusieurs reprises 
par la Diète des États de l'Ordre Teutonique à partir du 24 avril 1416. 

La loi débute par ces mots : 1418 Novbr. 6. Dese vorramunge des genczen 
landes ist usgegangen am Sonlage noch Omnium sanclorum von Marienburg 
im 1418 den. 

On en trouve le texte en allemand (original) dans l'édition Dmochowski, 
p. 96 et s., texte reproduit d'après Tôpen, Aclen der Stàndetage Preussens 
unler der Herrschafi des Deulschen Orlen. 

^2) D'après Hipler {op. cit., p. 196) il s'agit ici d'Agathius von der 
Trenck délégué de l'évêque et du chapitre de Warmie en 1528-1530 après 
avoir été probablement membre du chapitre en 1525. Il mourut le 
13 mars 1551. 

L. B. 



I 



II 



OPINIONS COMMUNES SUR LA MONNAIE : 

SAVOIR 

S'IL SERAIT PLUS HONNÊTE 

ET PLUS AVANTAGEUX 

POUR LA MAISON 

ET LA PRINCIPAUTÉ DE SAXE 

DE CONSERVER 

LA BONNE MONNAIE ANCIENNE 

OU 

D'EN ADOPTER UNE DE MOINDRE VALEUR 



NOTICE 



La première édition de cet ouvrage anonyme eut lieu à 
Leipzig en 1530, sous le titre suivant : Gemeine slimmen von 
der Miintzf vnd oh es dem hause vnd Furstentumb zu Sachssen 
Erhlicher vnd zutreglicher sey j die aile gale Mûntz zuhehallen 
odder ger ingère anzunemen. 

En 1548 eut lieu une réimpression dont le titre diffère 
quelque peu : Gemeine Slymmen von der Miïnlze : So Im 
MDXXX. Jar j Bey zeil Herlzog Georgen zu Sachssen u. nach 
gehablen Rahl der Lansslende Im Hause vnd Furslenthumb zu 
Sachssen u. aussgangen / vnd beschlossen / Das es ehrlicher vnd 
zulreglicher sey j die allen gule Miinlz zubehallen j dann ger in- 
ger anzunemen. 

Le présent texte est une traduction de la publication de 
cet ouvrage par le Dr. Walter Lotz, Professeur à l'Université 
de Munich, avec la collaboration et sous la direction du 
Dr. K. F. Jôtze. L'ouvrage de Lotz portait le titre suivant : 
Die drei Flugschriflen iiber den Miinzslreil der sàchsischen 
Alberliner und Ernesliner (Les trois pamphlets sur les droits 
monétaires des ducs de Saxe des branches Albertine et Ernes- 
tine, Leipzig, 1893). Le volume faisait partie de la collection : 
Sammlungen àllerer und neuerer slaalswissenschafllicher Schrif- 
len, No. 2. 

L. B. 



LE BRANCHU 



OPINIONS COMMUNES SUR LA MONNAIE : 

SAVOIR S'IL SERAIT PLUS HONNÊTE 

ET PLUS AVANTAGEUX POUR LA MAISON 

ET LA PRINCIPAUTÉ DE SAXE 

DE CONSERVER L'ANCIENNE BONNE MONNAIE 

OU D'EN ADOPTER UNE DE MOINDRE VALEUR « 



Dieu le Tout-Puissant créa les hommes libres, sans 
être sujets à personne ou engagés à quoi que ce soit, si 
ce n'est obéir à Dieu. Mais sitôt que l'homme eut désobéi 
à Dieu, le Tout-Puissant lui imposa l'autorité : quand 
Eve eut séduit Adam, péché par lequel nous sommes tous 
souillés, Dieu parla et ordonna à Eve d'être soumise à 
son mari. 

Il s'ensuit qu'à cause de la méchanceté de l'homme, 
Dieu créa l'autorité et le pouvoir qui déroulent, comme 
chacun sait, de Lui seul. Mais le Tout-Puissant a aussi 
ordonné que, si les sujets doivent être soumis aux auto- 
rités constituées pour tout ce qui est honnête et conve- 



") Titre de V édition de 1548 : Opinions communes sur 
la monnaie : comme quoi en 1530, au temps du duc 
George de Saxe, après un conseil tenu avec les États 
Généraux de la maison et de la principauté de Saxe, 
il fut décidé qu'il serait plus honnête et plus avantageux 
de conserver la bonne monnaie ancienne plutôt que 
d'en adopter une de moindre valeur. 



36 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

nable et ne se trouve pas en contradiction avec la loi 
divine, le devoir des autorités est aussi de s'efforcer à 
accroître le bien-être de leurs sujets. Dieu a donc institué 
les autorités à cause des méchants non raisonnables, 
mais les hommes n'ont pas été créés à cause d'elles. Il 
en résulte que les autorités doivent, avant tout, s'ef- 
forcer de maintenir les sujets dans un état stable, hon- 
nête et vertueux, que ceux-ci doivent obéir à leurs sou- 
verains et soutenir l'autorité, afin qu'ils soient régentés 
par elle en tout honneur, paix et vertu. Là où règne un tel 
esprit, c'est un bon gouvernement et les princes et les 
sujets, le pays et le peuple prospèrent, la gloire et le ser- 
vice de Dieu sont bien observés, ce dont on a tout de suite 
la récompense ici-bas et, plus tard, dans l'éternité. Ainsi 
l'honorable état de Saxe, le territoire du Landgrave de 
Thuringe et la Marche électorale de Meissen ont long- 
temps joui de la bénédiction de Dieu. Quelle piété s'adres- 
sait à Dieu le Tout-Puissant, comme on a construit de 
belles églises, des chapelles et des hôpitaux, comme les 
bâtiments que les princes souverains ont fait bâtir sont 
plus riches que ceux du passé, et aussi ceux qu'ont 
construits à leur exemple les autres notables : comtes, 
seigneurs et nobles ! La prospérité des sujets augmenta 
dans la même proportion, comme le prouvent les édifices 
élevés en maints endroits et le revenu des terres. Dieu en 
soit loué ! s'est pareillement accru. 

Tout cela résulte du fait que Dieu nous a octroyé un 
gouvernement qui, a, jusqu'à présent, préféré notre inté- 
rêt au sien propre : notre prince n'a pas ménagé sa vie 
ni sa fortune pour maintenir l'état de paix ; il nous a 
aussi donné une bonne et juste monnaie. Avec celle-ci 
nous pouvions nous procurer dans les autres pays tout 
ce que nous désirions, tout ce dont nous avions besoin, 
et, de plus, comme on était sûr d'être payé chez nous 
en bonne monnaie, comme le commerce marchait bien 



( 



OPINIONS SUR LA MONNAIE (SAXE) 37 

dans notre pays, on nous a apporté toutes sortes de 
choses qu'autrement il nous aurait fallu quérir ailleurs. 
Pour cette raison, des gens aisés sont venus s'établir 
dans notre pays ; remarquant que Dieu, par sa grâce, 
avait surtout donné au pays des mines ^, ils se sont tour- 
nés vers celles-ci et y ont investi leur argent ; avec 
celui-ci les mines, qu'il est impossible de faire fonction- 
ner sans emprunter des capitaux considérables, ont été 
équipées. Ce fait a sensiblement augmenté la population 
de notre pays, la valeur des propriétés et les revenus 
de la noblesse se sont visiblement accrus. Car là où il y a 
une forte population, les marchandises se vendent aisé- 
ment, la noblesse peut gagner par l'élevage et la vente 
des poissons de ses lacs, elle peut écouler à des prix 
satisfaisants le froment, le seigle, l'orge et l'avoine ; son 
bois, sa paille et son foin sont appréciés à leur juste valeur ; 
le bourgeois peut débiter sa bière, échanger son drap, 
ses robes et ses chausses, ses fers à chevaux, ses ser- 
rures, rubans, éperons, épées, couteaux, ceintures, sacs, 
bourses, caisses, boites, tonneaux et tonnelets contre de 
la bonne monnaie ; les boulangers, les bouchers et tous 
les autres artisans travaillent avec plus de profit et le 
paysan utilise son champ avec un plus grand succès. 

Toutes ces bénédictions, nous les devons au grand 
nombre d'hommes qui viennent en notre pays, prenant 
en considération le commerce et l'exploitation des mines, 
la paix et le bon état monétaire. Mais comme, pendant 
ces temps diffîciles, le bon ordre et les vieilles traditions 
sont malmenés, il advient parfois qu'on dispute et que 
l'on débat la question de savoir s'il ne serait pas bon de 
diminuer le contenu métallique de la pièce de monnaie 
du pays^. Il en est qui pensent que Dieu le Tout-Puissant 
a comblé de dons ce pays en lui donnant les mines, mais 
que celles-ci ne sont pas exploitées comme il faut, ne 
donnent pas un assez grand profit. Si, par la suite, la 



38 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

misère vient, les princes seront forcés d'imposer les 
contribuables et de charger leurs pauvres sujets. 

On veut négliger ce fait, on prétend que le même 
revenu pourrait être facilement obtenu sans charger 
les pauvres : comme Ton dit, l'argent devrait être frappé 
en dix gulden au lieu de huit gulden un quart. Les sei- 
gneurs y gagneraient chaque année une grosse somme, 
somme qui correspondrait à la quantité d'argent mon- 
nayé et qui serait plus considérable que le rendement 
éventuel d'un impôt. De plus, cette mesure rapporterait 
aussi longtemps que les mines seraient exploitées. Une 
semblable monnaie ne serait pas exportée du pays, mais 
elle y resterait et on ne ressentirait plus ainsi pareille 
disette de numéraire. Les pays possédant une monnaie 
de valeur moindre ne seraient pas inondés de marchan- 
dises inutiles et le pays ne subirait aucune perte, sous 
aucun rapport : le pauvre pourrait acheter son pain et 
sa bière moins cher qu'auparavant. L'argent se fixerait 
à un prix plus élevé que son cours actuel : les autres 
contrées qui ne produisent qu'une marchandise unique 
nous montrent comme ils s'efforcent d'en obtenir le 
plus haut prix possible. Le surhaussement de la monnaie 
a été recommandé à peu près pour ces raisons. Mais on 
peut conserver pas mal de doutes : savoir d'abord s'il 
vaudrait mieux monnayer et distribuer l'argent à une 
plus haute valeur nominale que d'imposer des contri- 
butions. 

On se demandera : n'y a-t-il jamais eu un impôt si 
onéreux ou qui pourrait devenir si pénible que la frappe 
et la distribution d'une monnaie de mauvais aloi ? On 
n'a jamais imposé une contribution qui ait occasionné 
tants de malheurs ou pourrait en occasionner. Dans nos 
pays, le cinquantième Pfennig est de beaucoup l'impôt 
le plus fort et le plus élevé ; le dixième Pfenning néant- 



OPINIONS SUR LA MONNAIE (SAXE) 39 

moins est levé également comme impôt, mais sous une 
forme telle que les sujets ne sont pas les seuls à le payer : 
l'impôt est mis sur les boissons et ainsi il frappe égale- 
ment l'étranger. Les impôts n'ont jamais eu une longue 
durée ; la monnaie de bas aloi au contraire va grever à 
tout jamais celui qui la touche d'un prélèvement égal 
au dixième de son bien et de toute sa fortune, avec 
encore, de temps à autre, quelque surcharge en plus. 
Aussi longtemps que durera cette situation, aussi sou- 
vent que l'on surhaussera la monnaie, un dommage 
incessant causé au pauvre en sera le désastreux résultat. 

Il faut prendre garde pour que la valeur métallique 
de la monnaie, comme celle de toutes les autres mar- 
chandises, mais plus encore que pour les autres car la 
monnaie est la mesure commune des valeurs, soit exac- 
tement conforme à l'argent et au métal contenus dans la 
pièce de monnaie elle-même. Après toutes les fluctua- 
tions, la monnaie doit atteindre cette valeur et y rester ; 
car, pour fonder l'estimation de la valeur, la masse de 
monnaie en circulation à un moment donné n'est pas 
suffisante : elle est aussi muable que ce qui repose sur la 
volonté peu raisonnable ou sur l'habitude des hommes, 
en contradiction avec la nature œuvre de Dieu. Un 
Gràn ^ ou un Lot * d'argent reste toujours ce qu'il est, 
éternel comme la nature ; mais s'il doit valoir maintenant 
plus ou moins qu'avant, tout cela sera bientôt fini : cela 
ne durera pas plus longtemps que l'estimation faite par 
l'homme. 

Le surhaussement de la monnaie, comme il est indi- 
qué ci-dessus, aurait, dit-on, pour résultat que la mon- 
naie ne serait pas exportée hors du pays ; voici la 
réponse : c'est là le signe que la monnaie est mauvaise 
et qu'on n'aime pas, à l'étranger, avoir à trafiquer 
avec elle, ce dont il résulte grand dommage. Ceux qui 



40 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

commercent en dehors de nos frontières remarqueront 
aisément combien ce fait leur porte préjudice, si l'on 
n'aime point leur monnaie, si l'on ne veut pas l'accepter. 

Même s'il était bien de détruire le commerce de la 
province, on ne pourrait se débarasser du luxe dans son 
propre pays : il y a des gens qui, avant d'abandonner 
ce luxe, préféreraient envoyer quérir autre part, même 
à Venise, même s'ils devaient payer en surplus les frais 
de transport et courir les risques du voyage, les objets 
qui, jusqu'à présent, leur ont été apportés gratuitement 
jusqu'à chez eux. Il est clair qu'on peut actuellement 
se procurer chez nous beaucoup de choses pour un prix 
qui n'est pas beaucoup plus élevé que celui des pays 
d'origine où on les achète. 

Le pain, la bière et toutes les autres marchandises 
ne sont vendus que dans la mesure de la monnaie qu'on 
possède : le marchand ne se laisse pas tromper. De même, 
la monnaie de bas aloi ne rend pas la marchandise meil- 
leur marché : si le marchand touche de la bonne monnaie, 
il donne ses produits à bon marché et pour de la mauvaise 
monnaie, il vend cher, afin d'arriver à couvrir ses frais : 
car il s'arrange toujours suivant la valeur naturelle de la 
monnaie, suivant celle qu'elle possède à cause de l'argent 
qu'elle contient et non pas suivant sa taxation fixée au 
hasard. 

Le surhaussement de la monnaie, par conséquent, 
ne peut pas être justifié par la hausse de l'argent, par 
l'argent rendu plus cher pour toujours, car la marchan- 
dise est évaluée et vendue suivant la valeur de la mon- 
naie : quand le titre de celle-ci baisse, le prix des mar- 
chandises augmentera et le commerce diminuera. Le 
marchand qui peut pour ses denrées recevoir beaucoup 
plus d'argent dans les écus d'un pays que dans ceux 



OPINIONS SUR LA MONNAIE (sAXE) 41 

d'un autre, ne donnera évidemment pas sa marchandise 
moins chère là où la monnaie ne contient pas tant d'ar- 
gent, pas plus qu'il n'acceptera l'argent pour une valeur 
qu'il n'a pas. Comme il sait pouvoir obtenir autre part 
une plus grande quantité d'argent pour sa marchandise, 
il arrangera son prix de façon à toucher autant d'argent 
dans le pays où la monnaie est de bas aloi que dans l'au- 
tre : il tâchera donc d'obtenir d'autant plus de pièces 
de monnaie que cej:te monnaie contient moins d'argent. 
Il faut en conclure que la valeur de l'argent monnayé 
ne peut être augmentée si on ne le fait en même temps 
dans tous les pays. Les endroits les plus éloignés seraient 
alors interdits aux marchands, car ils ne pourraient 
nulle part se procurer, en échange de leurs marchandises, 
une plus grande quantité d'argent que celle dont la 
valeur est fixée. C'est aussi impossible que de voir tous 
les peuples accepter une seule langue, une seule façon 
de vivre et se comprendre en tout : on n'a pas encore, 
jusqu'à présent, entendu parler de cela et on ne peut 
l'espérer de ce monde. Même pour les choses divines, 
Jesus-Ghrist, notre Sauveur, n'a pas dit que tout le 
monde croirait en Lui : pourtant il a dit que Son nom 
et Son Évangile seraient proclamés et enseignés partout. 
Ainsi fut-il ! Il est aussi malaisé que tout le monde 
devienne et demeure chrétien, que pour l'argent dans 
le monde entier d'être estimé partout à la même valeur. 
A quoi bon alors augmenter artificiellement dans ce 
pays le cours de l'argent monnayé ? Le résultat en serait 
que le négoce serait banni. On ne peut prendre à charge 
devant Dieu que l'argent, dans ces pays si richement 
dotés de mines, soit tellement prisé, sous prétexte qu'on 
agit ainsi dans les pays moins riches en mines. On ne 
trouve pas souvent de l'argent et on ne l'estime pas à la 
même valeur que les autres produits dont les peuples 
sont le plus souvent comblés. Il ne serait pas étonnant 
qu'un pays qui laisse exploiter des mines (qui sont un 



42 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

don de la grâce de Dieu) par les seigneurs, ne soit puni 
sévèrement et ne perde ce don. Il en va de même pour 
tous les dons de Dieu si l'on ne s'en sert pas en vue du 
bien commun, comme il serait équitable, mais si l'on en 
abuse pour son propre intérêt. Et surtout les mines ne 
sauraient être exploitées longtemps si le salaire payé 
aux Gewerke ^ en même nombre de pièces de monnaie 
qu'à présent et si pourtant on voulait monnayer l'argent 
et le faire circuler à une valeur nominale beaucoup plus 
élevée ® : cela serait en contradiction avec tout droit 
divin et naturel, car les Gewerke ont souvent investi dans 
les mines une grande part de leurs biens. Si la valeur 
nominale de l'argent est augmentée seulement en faveur 
des seigneurs et non pas en la leur, si en plus ils touchent 
de la monnaie dépréciée et pas plus qu'auparavant, ils 
abandonneront bientôt l'exploitation des mines et il n'y 
aura ainsi plus d'argent. 

Les défenseurs d'un surhaussement de la monnaie 
ont bien donné maints motifs à leur proposition : quel- 
ques uns, mal informés, se sont prononcés pour cette 
mesure par ingénuité et par ignorance ; un trop grand 
amour pour leurs seigneurs détermine d'autres ; il y en a 
d'autres qui sont poussés par l'égoïsme et la jalousie 
envers ceux qui se sont enrichis par le commerce dans 
ce pays ; la méchanceté seule inspire enfin quelques 
uns qui viennent d'être déchus et qui, pauvres, envient 
l'aisance des seigneurs et du pays. 

Quant à la première classe, il faut la prendre en 
pitié : ces gens donneraient de meilleurs conseils s'ils 
comprenaient mieux la situation. Bien informés par 
d'autres, ils laissent tomber leur intention et suivent la 
bonne cause. C'est donc le meilleur des cinq groupes. 

La deuxième classe de gens qui sont du même avis 



OPINIONS SUR LA MONNAIE (sAXE) 43 

par amour trop grand pour leurs seigneurs a, comme dit 
Saint-Paul, du zèle mais pas d'esprit. Ils aiment d'une 
manière imprudente en voulant procurer à leurs sei- 
gneurs ce qui ne leur sert point, pas plus qu'à leur pays. 
Leur bonne foi ne les laissent pas distinguer le bon du 
mauvais, comme celui qui, aimant un enfant, lui tend 
pour son amusement quelque chose qui lui nuira plus 
tard. Ces gens-là ne voient que le présent et n'envisagent 
point l'avenir, ils sont plus criminels que les premiers ; 
ils empêchent avant tout les princes de devenir riches, 
ils ne se soucient pas du dommage éventuel causé au pays, 
ils oublient complètement, comme il a déjà été indiqué 
ci-dessus, que l'autorité a été instituée dans l'intérêt des 
hommes et non pas les hommes dans celui de l'autorité, 
ils rendent donc riches les pères et pauvres les enfants. 
Le pays n'en prospère pas, car il est clair que l'enrichis- 
sement procuré par l'argent monnayé à plus haut prix 
remplit la bourse des seigneurs et ruine le pays. Sitôt 
que la monnaie de mauvais aloi a été frappée et est mise 
en circulation, le commerce décroît. Les recettes des 
douanes et d'escorte, l'exploitation des mines diminuent 
en même temps que le commerce : les princes reconnai- 
tront leur faute si enfin la production des mines baisse. 
Quand la population du pays diminue, la vente des mar- 
chandises est rendue plus difficile et on vend moins, le 
pays déchoit visiblement, comme les pays voisins le 
laissent voir, eux qui riches intrinsèquement sont ruinés 
par la mauvaise monnaie de bas aloi. Qu'on aille voir 
Prague, Ratisbonne et d'autres villes où le commerce 
florissait jadis ; comme elles sont devenues pauvres ! 
La carcasse des vieilles maisons y dépasse maintenant la 
valeur des maisons elles-mêmes. 

La Saxe doit importer d'autres pays du plomb dont 
le prix est déjà assez considérable : si la valeur de la 
monnaie est diminuée, le plomb coûtera encore plus 



44 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

cher et ainsi toutes les moindres mines ne pourront plus 
être exploitées, ce qui diminuera le rendement des impots 
sur les mines. Une chose est avant tout à considérer : des 
centaines de milliers de florins ont été prêtés et doivent 
être remboursés, selon titre écrit, en bonne monnaie ; si 
la monnaie de mauvais aloi était établie, il en résulterait 
beaucoup de graves litiges, il en découlerait du désordre 
et du tumulte. Il est équitable en soi, et il est aussi sti- 
pulé dans toutes les obligations, même si celles-ci ne 
parlent que du paiement en monnaie usuelle du pays, 
que chacun rende la monnaie selon sa juste valeur natu- 
relle, valeur qu'elle possède en elle-même ou à cause de 
l'argent contenu, comme l'emprunteur ou ses ancêtres 
l'ont touchée et non pas comme on la taxe, quand bien 
même un surhaussement de la monnaie a eu lieu dans le 
pays. Mais si le paiement avait dû en réalité se faire sur 
ces bases, le commerce aurait été détruit par la mauvaise 
monnaie, les droits de douane et d'escorte auraient été 
diminués, l'exploitation des mines rendue plus difficile 
et la discorde en serait le résultat : il s'ensuit la perte 
éternelle du corps et de l'âme. Nous n'avons aucun doute 
que tous ceux dévoués à leurs seigneurs, une fois ceci 
pris en considération, ne leur feront plus de telles pro- 
positions. 

La troisième classe est composée de marchands qui 
cherchent leur propre profit. Ils veulent de l'argent cher, 
ils veulent le revendre cher par ce qu'ils l'ont acheté cher. 
Par le surhaussement de la monnaie, l'encaisse de ceux 
qui savent tenir leur commerce en écus et qui ont tou- 
jours des provisions d'argent comptant à bon titre s'ac- 
croit. Ce fut le cas du Schneeberger Groschen d'autrefois : 
on en a pris 20 ou 21 pour un florin et la monnaie était 
frappée de telle sorte que 16 équivalaient à un florin. 
Ces gens ne pensent pas à ce qu'eux-mêmes et les autres 
vont perdre sur les dettes et obligations qu'ils ont contrac- 



OPINIONS SUR LA MONNAIE (sAXE) 45 

tées : car si ces créances ne sont pas payées avec une 
monnaie aussi bonne que celle du jour du contrat, tout 
le monde touchera proportionnellement moins. Le cours 
de ces milliers de florins d'argent comptant, au bon titre 
ancien, va augmenter par suite du surhaussement de la 
monnaie, autant qu'on perdra, étant créancier de capi- 
taux de milliers de florins, par rapport à leur juste valeur. 
Il faut se demander s'il est possible qu'il y ait dans un 
pays autant d'argent comptant que de dettes contractées 
en cet argent comptant : le mal provenant de la perte 
des capitaux doit être beaucoup plus grand que le profit 
et l'avantage résultant du changement de monnaie '. 
On peut juger par là que tous ceux qui conseillent de 
diminuer la monnaie, qui veulent augmenter le prix de 
l'argent monnayé prêtent seulement attention à leur 
propre profit et pas du tout au mal général qui se mon- 
trera particulièrement sensible pour les colons héré- 
ditaires ^. 

La quatrième classe consiste de ceux qui, jaloux de 
la richesse des gens de négoce, veulent les chasser du 
pays. Sont à nommer aussi ceux qui, gens malhonnêtes, 
voudraient voir le pays sans juifs pour s'enrichir seuls 
par l'usure. 

La dernière classe groupe ceux qui veulent voir périr 
les autres en même temps qu'eux-mêmes, ayant mangé 
leur bien dans la débauche, l'ayant dilapidé, ayant pro- 
digué leur fortune ou l'ayant mise en gage ; ne possédant 
plus de quoi vivre selon leur état, ils désirent que les 
autorités soufîrent aussi de l'indigence et ne paient per- 
sonne, pour enfin pouvoir s'adonner plus franchement 
à leurs vices. Il est à espérer que de telles gens ne se 
trouvent pas dans ce pays ; si pourtant il y en avait, ils 
ne devraient pas y être tolérés, car ils sont pires que les 
loups ; tandis que les loups font dommage aux autres 



46 ÉCRITS NOTABLES SLR LA MONNAIE 

en mangeant, ces gens-là nuisent à la fois aux autres 
et à eux-mêmes. C'est pourquoi on ne devrait suivre 
aucun de leurs conseils, mais plutôt implorer Dieu le 
Tout-Puissant, le Seigneur de toutes les grâces de détour- 
ner de nous, par son omnipotence, le mal et de laisser 
participer le gouvernement à sa grâce, pour qu'il ne 
suive pas ces méchantes insinuations, mais qu'il nous 
régente, comme faisaient ses prédécesseurs, sagement, 
avec bonheur et bon résultat, tandis que croissent les 
vertus, l'honneur et le bien, pour qu'il nous munisse 
d'une bonne monnaie, pour qu'il nous donne une paix 
éternelle, la prospérité des mines et du commerce et 
qu'il devienne avec nous riche et heureux. 

Pour qu'ainsi se fasse, disons : Amen ! 



NOTES 



*) La découverte de ces mines était, ;\ l'époque, en partie relativement 
récente. Ainsi les mines situées près du Schneeberg furent mises en exploi- 
tation en 1482, immédiatement après leur découverte. 

*) L'unité monétaire pour la Saxe était le marc d'Erfurt ou marc de 
Cologne, d'argent pur, pesant 233,8 gr. On taillait 8 1/4 Gulden au marc, 
ce qui donnait à chaque Gulden un poids de 28,34 d'argent fln. 

3) Le Gràn était la 18« partie du Loi, soit, pour le marc de Cologne, 
0,812 gr. 

*) Le Lot était la 16^ partie du marc, soit, pour le marc de Cologne, 
14,613 gr. environ. 

^) Gewerke, ou Gewerk signifie, en allemand moderne, corps de métier, 
corporation. Mais ce mot avait au xvi« siècle, en Saxe, comme partout 
ailleurs, un sens très différent : il veut dire ici les ouvriers possédant une 
plus ou moins grande part indivise de la mine qu'ils exploitaient. V. en 
particulier, Lotz, op. cit., p. 16-17, noie et Schmoller, Die geschichtliche 
Entwicklung der Unternehmung {Jahrbuch fur Geselzgebung, Veruml- 
lung, de, 1891, p. 685). 

•) Comparer un des autres textes publié par Lotz, Apologia (Lotz, 
op. cit., p. 86 et s., 94 et s.). 

') Comparer Adam Smith, La Richesse des Nations, Livre ii. Chapitre ii. 

®) Colons héréditaires ; en allemand Erbzinsen. Le mot n'a pas d'équi- 
valent exact en français. Ce sont des fermiers, des tenanciers qui jouis- 
saient héréditairement de leurs fermes, moyennant le paiement d'une 
redevance. 

L. B. 



III 



LES PARADOXES 

DU SEIGNEUR DE 

MALESTROIGT, GONSEIL- 

LER DU ROI ET MAISTRE ORDINAIRE DE 

SES GOMPTES, SUR LE FAIGT DES MONNOYES 

PRÉSENTEZ A SA MAIESTÉ, AU MOIS DE 

MARS, MDLXVI 



A PARIS 

DE l'imprimerie DE M. DE VOSCOSAN 

RUE S. lAQUES, A l'eNSEIGNE DE LA 

FONTAINE 

1566 

AVEC PRIVILÈGE DU ROY 

LE BRANCHU 



NOTICE 



Le texte que nous reproduisons ici est celui de l'édition 
originale de 1566, publiée chez de Voscosan. Le lecteur trou- 
vera, d'autre part, un fac-similé du titre de l'édition originale. 

Nous avons conservé intégralement le texte de l'orthogra- 
phe de cette édition. Nous nous sommes contenté de supprimer 
les « n » suscrits et de les remplacer par la lettre elle-même 
dans le corps du mot : nous écrivons ainsi monnoyes au lieu 
de monoyes, opinion au lieu d'opiniô. 

Une autre modification peu importante a consisté à chan- 
ger, le cas échéant, en « v » les « u » du texte de Malestroit : 
ainsi peuvent au heu de peuuent. 

Tout ceci n'a eu d'autre but que de faciliter la lecture du 
texte. 

Nous avons indiqué, dans le texte lui-même, les références 
à la pagination de l'édition originale (A ij. Ro, etc.). Celle-ci 
forme un volume in-8 petit conservée à la Bibliothèque Natio- 
nale sous la cote : 8». LF". 20. 

L. B. 



Feuille Mer calée entre FoL aA.V^ et Fol.bAM^ (Para- 
doxes de M. de Malestroit {de V édition annotée de la 
Response de Bodin. L'écriture semble révéler un lecteur 
du début du XVII^ siècle [Exemplaire de la Biblio- 
thèque Nationale, Rés. LF.".20.B). 

i8 onces "j 

64 gros / ce sont parties 

192 deniers \ équivalantes 

4.608 grains ] 

Environ lan 1227 St. Loiiis fit fabriquer |des dou- 
zains d'argent fin appelés gros tournois ; par ce que ce 
feut dans la ville de Tours & qu'ils pesoient chacun un 
gros, le marc d'œuvre produisant 64 pièces. 

Du règne de Henry second, on fabriqua des douzains 
d'aloy à 3 den. & 1 /2 dont le marc d'œuvre produisoit 
93 pièces & demy ; sur ce fondement calculant par le 
nombre de ladite qualité de fin 

1 marc à 3 den. & 1 /2 de fin produisoit d'œuvre 93 pièces 

& 1/2 
1 marc à 3 den. & 1 /2 de fin en produisoit 93 pièces & 1 /2 
1 marc à 3 den. & 1 /2 de fin en produisoit 93 pièces & 1 /2 
et 3 on. 2 den. pour 1 den. & 1 /2 de fin en produisoit 

39 pièces & 1 /2 ou environ 
3 marcs 3 onces 2 den. d'œuvre produisoient la quantité 

de 320 douzains contenant cinq 
fois le susdit nombre 64 

320 

Pour un gros & demy d'argent fin produit un Marc 



ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



de billon en 93 pièces & 1 /2. Combien de marcs & de j 

pièces de billon produira un marc d'argent fin employé j 

pour le mesme titre de billon ? j 

R. nous trouvons que le dit marc d'argent fin employé \ 

au dit billon produira 72 marcs & 2 /3 en billon & cette j 

quantité de billon produira 3.986 pièces & 2/3 de pièce. \ 



[Fol.Aij.Ro] 

PARADOXES Dtr SEIGNEUR DE MALESTROIGT 
SUR LE FAITG DES MONNOYES 

Au Roi 

Sire, ayant travaillé trois ans, tant par commande- 
ment de vostre Maiesté, que par ordonnance de vostre 
Chambre des Comptes, au faict des monnoyes, à elle ren- 
voyé pour vous en donner advis : & d'autant que la chose 
qui plus nous doibt inciter d'y regarder de plus, c'est 
l'estrange [Fol.Aij.V^] encherissement que nous voyons 
pour le iourd'huy de toutes choses : Lequel combien que 
chascun, tant grand que petit, le sente à sa bourse : si 
est-ce que peu de gens peuvent gouster la source & ori- 
gine de ce mal, lequel fault nécessairement tirer du fons 
& abysme desdictes monnoyes, & icelle demonstrer par 
raisons grandement paradoxes, c'est à dire, fort esloin- 
gnees de l'opinion du vulgaire. Il m'a semblé. Sire, que 
pour traicter la matière selon son naturel, & attendant 
faire paroistre à vostre Maiesté un plus grand fruict de 
mon labeur, ie ne pouvois mieux faire, pour acheminer 
l'œuvre, que de mettre en avant les deux Paradoxes 
que i'ai osé présenter à vostre Maiesté, à fin qu'ilz en soient 
mieux receus & veux par tout : & qu'estans [Fol.Aiij.R^] 
bien entendus, chascun congnoisse le tort qu'il se faict 
d'enchérir, mettre & allouer lesdictes monnoyes par 
dessus le prix de voz Ordonnances. Lesquelles par ce 



56 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

moyen seront mieux gardées, qu'elles n'ont accous- 
tumé : dont adviendra à vous premièrement, Sire, puis 
à voz subiectz, un grand & incroyable profict. 

Vostre treshumble & tresobeissant 

subiect & serviteur, 

de-malestroict 






"FXradoxes 

D V SE IGNEVR DE 

MALESTROTCT5CONSE11.- 

icrdu Roy5& M.iiftre ordinaire de 
fescompreSjfurlefaiddesMônoycs, 
prefentez à fa JVlaicft.é , au mois de 
de Mars, *m, d. l x v i. 






A PARIS, 

c rimprimeric de M de Vafcofan, 
rue S. laques , à Tenfcigne 
de la Fontaine. 

Avec privilège dv roy. 



M^y^ 



MALESTROIT 



Fac-similé de la page de Titre de l'édition originale. Paris 1566. 
(Bibliothèque Nationale). 



Monnaie. PI. Il 



l.-P. 56 



[Fol.A.iij.Vo] 

PREMIER PARADOXE 

Que Ion se plainct à tort en France, de renchérisse- 
ment de toutes choses, attendu que rien n'y est enchery 
puis trois cens ans. 

DEUXIÈME PARADOXE 

Qu'il y a beaucoup à perdre sur un escu, ou autre 
monnoye d'or & d'argent, encores qu'on la mette pour 
mesme pris qu'on la reçoit. 

[Fol.A.iiij.Ro] 

PARADOXE PREMIER 

Que Ion se plainct à tort en France, de renchérissement de 
toutes choses, attendu que rien n'y est enchery puis trois 
cens ans. 

Depuis que l'ancienne permutation a esté commuée 
en emption & vendition, & que la première richesse des 
hommes qui consistoit en bestail, a esté transférée à 
l'or & à l'argent, par lesquelz toutes choses ont esté 
depuis estimées, vendues, & appréciées, & par consé- 
quent sont iceux métaux les vraiz & iustes iuges du bon 
marché, ou de la cherté de toutes choses. 

Lon ne peult dire, qu'une chose soit maintenant plus 
chère qu'elle n'estoit il y a trois cens ans, sinon que pour 
l'achapter il faille maintenant bailler plus [Fol.A.iiij.V^] 
d'or ou d'argent que lon n'en bailloit alors. 

Or est il que pour l'achapt de toutes choses, lon ne 
baille point maintenant plus d'or ny d'argent que lon 
en bailloit alors. 



58 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Doncques, puis ledict temps rien n'est enchery ne 
France. 

Les maximes sont claires. 

La mineure se preuve en ceste manière : 

Du temps du Roy Philippes de Valoys, qui commença 
à régner en l'an mil trois cens vingt huict, l'escu d'or 
aux fleurs de lis sans nombre ^ aussi bon, voire meilleur 
en pois & aloy que les escuz soleil ^ de maintenant, ne 
valoit que vingt solz tournois. Et combien que lors 
l'aulne de bon velours ne valoit que quatre livres, pour 
paier ces quatre livres falloit bailler quatre escuz, ou 
monnoye d'argent à l'equipolent. Ladicte aulne ^ de 
velours, encores qu'elle couste maintenant dix [Fol.B.i.Ro] 
livres, qui font six livres d'avantage : Neantmoins pour 
paier ces dix livres ne faut que ladicte somme de quatre 
escuz, à raison de cinquante solz pièce, comme ils font 
par l'ordonnance, ou monnoye d'argent à la valeur* 
Doncques ladicte aulne de velours n'est point mainte- 
nant plus chère, qu'elle n'estoit alors. 

Il y a pareille raison pour toutes autres marchandises 
de garde, que les marchands appellent Latines. 

Si nous regardons aux autres marchandises, qui sont 
plus périssables, comme bledz, vins, & autres semblables, 
nous y trouverons pareille raison. Mais pour en faire le 
compte il n'est pas raisonnable de nous fonder sur ceste 
année, qui est la plus estrange & irreguliere qui ait 
paravanture iamais esté veuë en France, que les bledz 
& vins ont esté quasi tous perdus, voire le boys des 
vignes & les noyers gelez. Nous prendrons doncques 
une année commune, comme Ion a accoustumé faire en 
l'estimation des choses [Fol.B.i.V^] casueles & incer- 
taines, & mettons le muy de vin moiennement bon, à 
douze livres tournois. 

Et viendrons au Roy lehan successeur dudict Phi- 
lippes, qui commença à régner en l'an mil trois cens cin- 
quante, & fist forger les premiers francz à pied ^ & à 



MALESTROICT 59 

cheval * d'or fin, lesquelz ne valoient lors que vingt solz 
tournois, & maintenant se mettent pour soixante solz, 
qui est le triple. Si en ce temps là le muy de vin moien- 
nement bon valoit quatre livres, pour paier ces quatre 
livres falloit bailler quatre desdicts francz d'or, ou mon- 
noye d'argent à l'advenant. Si maintenant nous achap- 
tons ledict muy de vin douze livres, qui est le pris que 
nous avons supposé pour une année commune : pour 
paier lesdictes douze livres, ne fault que pareil nombre 
de quatre francz d'or à ladicte raison de soixante solz 
tournois pièce, ou monnoye d'argent à la valeur. Par- 
quoy ne se peult dire, que puis ledict temps y ait sur 
ledict vin aucun encherissement. Le semblable est des 
grains, & [Fol.B.ij.Ro] autres telles marchandises. 

Nous avons compté par l'or : comptons maintenant 
par l'argent, & le prenons de plus loing, comme du temps 
du Roy sainct Loys, qui commença à régner en l'an mil 
deux cens vingt sept, & fist forger les premiers solz, 
valans douze deniers tournois pièce, pour lors appelez 
gros tournois ^. Ces gros tournois ou douzains estoient tous 
d'argent fin, &n'y en avoit que soixante quatre au marc. 

Des douzains de maintenant ^, mesmement des 
derniers forgez par le Roy Henry deuxiesme, d'aloy à 
trois deniers & demy fin, de quatre vingt treize pièces 
& demie au marc d'œuvre, y en a en un marc d'argent 
fin, trois cens vingt, qui est le quintuple de ce qu'il y en 
avoit du temps dudict sainct Loys. 

Partant de l'un desdicts solz Ion en a faict cinq, 
& par conséquent les vingt solz de maintenant n'en 
valent que quatre de ce temps là : les vingt cinq livres, 
[Fol.B.ij.Vo] cinq livres : les cens, vingt. Et ainsi de 
plus grande ou plus petite somme. 

Doncques si pour le iourd'huy nous achaptons l'aulne 
de velours dix livres, qui ne se vendoit du temps dudict 
sainct Loys que quarante solz, nous n'en baillons point 
plus d'argent qu'il s'en bailloit alors. 



60 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

L'aulne de drap, qui se vend maintenant cent solz, 
ne revient qu'à vingt solz du temps passé. 

Le muy de vin n'est point maintenant plus cher à 
douze livres dix solz, qu'il estoit alors à cinquante solz. 

Si le chappon couste maintenant dix solz, ce ne sont 
que deux solz du temps passé. 

La pinte de vin, qui couste maintenant à la taverne 
trois blancz, n'est point plus chère que quand elle estoit 
lors à un liard. 

[Fol.B.iij.Ro] La paire de souliers n'est point mainte- 
nant plus chère à quinze solz, que lors à trois solz. 

Si la iournée d'un homme & d'un cheval couste à 
l'hostellerie en année commune vingt cinq solz, ce n'est 
point plus cher que cinq solz qu'elle pouvoit couster 
alors. 

La iournée d'un manœuvre ou gaigne denier, qui 
couste maintenant cinq solz, n'est point plus chère qu'elle 
estoit lors à douze deniers. 

Le Gentilhomme qui a maintenant cinq cens livres 
de rente, n'est point plus riche que celuy qui lors n'en 
avoit que cent. 

Une terre ou maison qui se vend maintenant vingt 
cinq mil francs, n'est point plus chère qu'elle estoit lors 
à cinq mil livres. 

Le tout pour la raison dessusdicte, qui [Fol.B.iij.V®] 
est, que les vingt cinq mil livres de maintenant ne contien- 
nent point plus grande quantité d'argent fin, que les 
cinq mil livres du temps dudict sainct Loys. 

Et ainsi renchérissement que Ion cuide estre mainte- 
nant sur toutes choses, ce n'est qu'une opinion vaine, 
ou image de compte sans effet ni substance quelconque. 
Car tousiours fault revenir à nostre premier point, qui 
est, de sçavoir & entendre pour vray, que nous ne bail- 
lons point maintenant plus grande quantité d'or ou 
d'argent fin, qu'il s'en bailloit le temps passé pour l'achapt 
de toutes choses. Ce qui se voit & vérifie tout de mesme, 



MALESTROICT 61 

de temps en temps, & de règne en règne, depuis ledict 
sainct Loys, iusques à présent. 

Parquoy ne se peult dire ny soustenir, qu'aucune 
chose soit encherie puis ledict temps. 

[Fol.B.iiij.Roj 

PARADOXE DEUXIÈME 

Qu'il y a beaucoup à perdre sur un escu, ou autre monnoye 
d'or & d'argent, encores qu'on la mette pour mesme pris 
qu'on la reçoit... 

L'une des choses qui plus a trompé & rendu pauvre 
le François & la France, & qui plus a faict contemner 
& enfreindre, depuis cent ans, les Ordonnances faictes 
par les Roys sur le cours & mise des monnoyes, les pre- 
nant & alouant à plus hault pris que le Prince ne les 
a évaluées. En quoy l'opinion du vulgaire a tousiours 
esté maistresse car quelque résistance que les Roys aient 
sceu faire, ilz ont finalement esté vaincus & contrainctz 
de suivre en cela la volonté desordonnée du peuple, & de 
hausser l'escu de iour en iour. Tellement que de vingt 
solz qu'il valoit [Fol.B.iiij.Vo] du temps dudict Roy 
Philippes de Valois, a monté de règne en règne, & de 
degré en degré, à XXV. XXX. XXXV. XL. XLV. 
& iusques à cinquante solz, ou il est maintenant par 
l'ordonnance ^. Ce qui a apporté une perte inestimable 
& dommage irréparable, tant aux Roys qu'à leurs 
subiectz. C'est un erreur commun de long temps invétéré 
& enraciné aux cerveaux de la plus part des hommes, 
qui pensent n'estre possible qu'ilz puissent riens perdre 
sur un escu ou autre monnoye, soit domestique ou estran- 
gere, pourveu qu'ilz la mettent pour le mesme pris 
qu'elle leur aura esté baillée. Ces pauvres gens sont bien 
loing de leur compte, ainsi qu'il sera clairement demons- 
tré par les mesmes termes du Paradoxe précèdent. 



62 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Quand du temps dudict Philippes de Valoys les 
escuz, comme dict a esté, ne valoient que vingt solz 
pièce, qui maintenant se mettent à cinquante solz pour 
le moins : le Gentilhomme qui avoit cinquante solz de 
menuz cens ou rentes, pour ces cinquante solz recevoit 
deux [Fol.C.l.Ro] escuz & demy, ou monnoye d'argent 
à la valeur : pour lesquelz deux escuz & demy il avoit 
demie aulne demy quart de velours, à raison de quatre 
livres l'aulne, qui est le prix qu'il valoit alors, revenant 
aux quatre escuz qu'il vault de présent. Maintenant 
pour payement desdictz cinquante solz de rente, ce 
Gentilhomme ne reçoit qu'un escu, ou monnoye d'argent 
à l'equipolent. Pour cet escu, il n'aura au iourd'huy 
qu'un quartier de velours, à raison de dix livres que vaut 
maintenant l'aulne : au lieu qu'il en avoit le temps passé 
demie aulne demy quart. Il pert doncques un quartier 
& demy de velours sur son escu, combien qu'il l'ayt 
mis pour cinquante solz, qui est le mesme pris qu'il 
l'a receu. Et s'il prent ou met l'escu pour cinquante 
un, ou cinquante deux solz, sa perte sera plus grande à 
l'equipolent. 

L'officier qui avoit lors vingt livres de gaiges, pour 
payement de sesdictz gaiges recevoit vingt escuz, ou 
monnoye d'argent à l'advenant. Pour lesquelz vingt 
escuz il pouvoit avoir cinq aulnes de velours, à ladicte 
raison de quatre livres [Fol.G.l.Vo] l'aulne, qui estoient 
les quatre escuz, qu'il vault de ceste heure. Maintenant 
pour payement d'iceux vingt livres de gaiges, cest offi- 
cier ne reçoit que huict escuz à cinquante solz pièce ou 
monnoye d'argent à la valeur : pour lesquelz huict escuz 
il n'aura que deux aulnes de velours, à ladicte raison de 
dix livres l'aulne qu'il vault maintenant, au lieu qu'il 
avoit accoustumé d'en avoir cinq. Parquoy est mani- 
feste qu'il pert sur ses huict escuz trois aulnes de velours, 
nonobstant qu'il ayt mis sesdictz escuz pour cinquante 
solz pièce, comme il les a receus. 



MALESTROICT 63 

Le Bourgeois qui du temps du Roy lehan avoit 
trente six livres de rente foncière ou constituée, pour 
payement de sadicte rente, avoit trente six francs d'or 
à pied ou à cheval, à raison de vingt solz pièce qu'ilz 
valoient lors, ou monnoye d'argent à l'equipolent. Pour 
lesquelz trente six francz d'or, il pouvoit avoir neuf muys 
de vin, à raison de quatre livres dudict temps, quiestoient 
quatre francz d'or valans douze livres de présent 
[Fol.G.ij.Ro], qui est le pris, ou pour une année commune 
nous avons apprécié ledict muy de vin. Si ce bourgeois 
est maintenant payé de sadicte rente de trente six livres 
en ladicte monnoye de franz d'or, il n'en recevra que 
douze, valans, à raison de soixante solz pièce, comme 
ilz se mettent à présent, ladicte somme de trente six 
livres : pour lesquelz douze francz d'or, il n'aura pour le 
iourd'huy que trois muys de vin, à ladicte raison de 
douze livres qu'il vault à présent, au lieu que lors il en 
avait neuf muys. Il pert doncques six muys de vin sur 
ces douze francz d'or, encores qu'il les ayt mis pour 
mesme pris de soixante solz qu'il les a receus. 

Il y a pareille perte sur toutes autres espèces d'or, 
& en achapt de toutes sortes de vivres & marchandises, 
dont i'obmettray le discours, pour obvier à prolixité. 

Comptons maintenant par la monnoye d'argent. 

[Fol.G.ij.Vo] Le Gentilhomme, ou autre de quelque 
estât qu'il soit, qui du temps dudict sainct Loys avoit 
seize livres de cens ou rente, pour luy payer ceste rente, 
on luy bailloit cinq marcz d'argent fm, ou monnoye 
d'or à l'equipolent. Gar comme dict a esté au premier 
Paradoxe, au marc d'argent fm n'y avoit lors que la 
quantité de soixante quatre pièces, appeliez solz ou 
grostour. Maintenant pour luy payer ceste rente, on ne 
lui baille qu'un marc d'argent fm, par ce que les seize 
livres, qui font trois cens vingt pièces des nouveaulx 
solz, ou douzains, ne contiennent au plus qu'un marc 
dudict argent fin, qui n'est que la cinquiesme partie de 



64 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

l'argent contenu aux premiers seize livres. En ce temps 
là, Ion avoit pour seize livres, seize aulnes de drap, à 
raison de vingt solz l'aulne, aussi bon ou meilleur que 
celuy qui à présent couste cent solz tournois. Maintenant 
pour seize livres Ion n'a que trois aulnes un cinquiesme 
dudict drap, à cent solz l'aulne, au lieu que Ion en avoit 
seize le temps passé : qui est perte de douze aulnes quatre 
cinquiesme de drap sur seize livres, combien que Ion 
ayt mis chacune [Fol.G.iij.R^] livre pour pareil pris de 
vingt solz qu'elle a esté receue. 

Si nous le prenons au soit ou douzain, nous trouverons 
le semblable. Car pour dix solz que le Gentilhomme 
recevoit anciennement de ses rentes ou censives, conte- 
nant autant d'argent fin que les cinquante de mainte- 
nant, il pouvoit avoir cinq chappons, à raison de deux 
solz pièce. Maintenant pour dix solz il n'a qu'un chappon, 
qui est perte sur dix solz de quatre chappons, combien 
qu'il ayt mis lesdictz solz pour douze deniers chacun, 
qui est le mesme pris qu'il les a receus. 

Si celuy qui tient l'opinion contraire à ce paradoxe 
vouloit replicquer, & dire qu'il ne se soucie point combien 
vault l'escu, la livre, ou le soit, & qu'ayant cent livres 
de rente ou de gaiges, ce luy est tout un en quelles 
espèces d'or ou d'argent on le paye, ne pour quel pris 
on les luy baille, pourveu qu'il ayt tousiours sa somme 
de cent livres, & qu'il mette ses dictes espèces pour le 
mesme pris qu'il les reçoit : faultdroit par mesme 
[Fol.G.iij.Vo] moyen qu'il se vantast d'avoir pour le 
iourd'huy autant de marchandise pour deux solz ou 
douzains nouveaulx, qui sont quasi tous de cuyvre, que 
Ion en avoit le temps passé pour deux desdictz vielz solz 
ou gros tournois, qui estoient tous d'argent fm : & autant 
à présent pour un escu, que Ion en avoit lors pour deux 
& demy. En quoy faisant il introduiroit & mettroit en 
avant un troisième Paradoxe, bien plus estrange & plus 
difficile à croire que le premier. Gar ce seroit à dire, que 



MALESTROICT 65 

toutes choses seroient maintenant à meilleur marché 
qu'elles n'estoient d'ancienneté, d'autant que pour 
l'achapt d'icelles Ion bailleroit maintenant moins d'or 
& d'argent, que Ion n'en bailloit alors. Ce qui ne se peult 
demonstrer, car il n'est pas vray : & nous suffira bien de 
croire le premier Paradoxe, qui monstre que rien n'est 
enchery, sans tant nous abuser, que de cuider les choses 
estre maintenant à meilleur marché, qu'elles n'estoient 
le temps passé. 

L'énergie & intention de ces deux Paradoxes est, 
pour monstrer (par le premier) [Fol.G.iiij.Ro] que le Roy 
& les subiectz achappent maintenant toutes choses aussi 
cher que Ion faisoit le temps passé, par ce qu'il fault bail- 
ler aussi grande quantité d'or & d'argent, que Ion faisoit 
alors. Mais au moyen du surhaulsement de pris des 
monnoyes d'or, dont provient par nécessité l'empirement 
& afïoiblissement de celles d'argent, le Roy ne reçoit 
en payement de ses droitz domaniaulx & autres, aussi 
grande quantité d'or & d'argent fin que ses prédéces- 
seurs. Pareillement les Seigneurs & autres subiectz de 
sa Maiesté qui ont cens, rentes, gaiges, estatz & appoin- 
tements, n'en reçoivent aussi grande quantité d'or & 
d'argent fin qu'ils recevoient le temps passé, mais sont 
(comme le Roy) payez en cuyvre, au lieu d'or & d'argent. 
Pour lequel cuyvre (suivant le deuxiesme Paradoxe) Ion 
ne peult recouvrer autant de marchandise que Ion avoit 
pour semblable quantité d'or & d'argent fin : aussi la 
perte que Ion cuide avoir par renchérissement de toutes 
choses, ne vient pas de plus bailler, mais de moins 
recevoir en quantité d'or & d'argent fin, que Ion avoit 
accoustumé. 

[Fol.G.iiij.Vo] En quoy nous voyons clairement, que 
tant plus nous haulsons le pris des monnoyes, tant plus 
nous y perdons : car de là vient le grand encherissement, 
qui est maintenant de toutes choses, qui amène une 
pauvreté générale à tout ce Royaume. 

LE BRANCHU 5 



66 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Les mouvements, occasions, & progrets de ce mal, 
seront cy après amplement deduicts & demonstrez, avec 
le moyen certain, & infalible pour y remédier, au grand 
bien & honneur de sa Maiesté, soulagement & commodité 
de tous ses subiectz. 



FIN 



NOTES 



1) ECU d'or aux fleurs de lis sans nombre ou écu à la chaise : frappé 
pour la première fois sous Philippe de Valois en 1337 (Ordonnance de jan- 
vier 1337). Le roi est assis et tient à la main un écu semé de fleurs de lis. 
Pièce de 54 au marc, 12 de pied, titrant 24 carats, valant, d'après la dite 
ordonnance 20 sous tournois (Cf. Blanchet et Dieudonné, Manuel de 
Numismatique, t. II, p. 247 et 249). 

2) Écu soleil ou écu sol : frappé pour la première fois par Louis XI 
comme suite à l'Ordonnance du 20 novembre 1475. C'était alors une pièce 
de 70 au marc, titrant 23 1 /8 carats et courant pour 33 s. t. Par les Ordon- 
nances des 13 août 1497, 25 avril 1498 et 23 janvier 1515, Charles VIII, 
Louis XII et François I^r frappèrent respectivement le même écu, mais 
celui-ci courait alors pour 36 s. 3 d. — Par l'Ordonnance du 21 juillet 1515 
(François I^r) on changea légèrement la taille à 71 1 /6 au marc, on remonta 
le titre à 23 carats et on fixa le cours à 40 s. t. — Par l'Ordonnance du 
18 mai 1519, sous François 1^^ on en tailla 71 1 /2 au marc et le titre 
fut abaissé à 22 3/4 carats. 

^) L'aulne mesurait 1,188 m. 

*) Ceci est une erreur : les premiers francs à pied semblent bien avoir 
été frappés sous Charles V, d'après l'Ordonnance du 22 avril 1365 (Cf. 
Dieudonné, op. cit., t. II, p. 268). — Le nom officiel était : denier aux 
fleurs de lis d'or. On l'appela franc à cause de la confusion qui commençait 
h s'établir entre les termes de franc et de livre. — Pièce de 64 au marc, à 
24 carats, au pied de 10,5, courant pour 20 s. t. 

^) Les francs à cheval furent frappés pour la première fois sous Jean II 
le Bon pour sa rançon. Pied de 10,5, pièce de 63 au marc, titrant 24 carats, 
courant pour 20 s. t. — Charles V (Ordonnance du 27 juillet ou du 3 sep- 
tembre 1364) fit frapper la même monnaie, un peu meilleure par consé- 
quent que le franc à pied dont on taillait 64 au marc. — Sous Charles VII 
(Ordonnance de novembre 1423), on en taillait 80 au marc et la pièce 
courait pour 20 s. t. 

®) D'après Dieudonné {op. cit., t. II, 227-228), le gros tournois de 
Saint-Louis (Ordonnance du 15 août 1266) était une pièce de 58 au marc, 
titrant 12 d. et courant pour 12 d. — On en tailla de plus en plus au marc : 
sous Charles V (Ordonnance du 22 avril 1365), 96 au marc. — Mais le titre 
ne fut que deux fois abaissé au-dessous de 12 d. (argent pur) : sous Phi- 
lippe le Bel de 1303 à 1305 (9 d.) et sous Jean le Bon (Ordonnance du 
Languedoc) à 11 d. 12 gr. 

') Le douzain de Henri II était une pièce de 94 au marc, titrant 3 d. 16 gr 
et courant pour 1 s. t. (Ordonnance du 31 janvier 1549). — Les monnaies 
de François II furent identiques à celles de Henri IL — Quant à Charles IX 
il abaissa le poids du douzain en en faisant tailler 102 au marc, mais seu- 



68 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



lement le 13 janvier 1572, c'est-à-dire longtemps après la rédaction des 
Paradoxes et de la Response. 

*) L*écu d'or de Cliarles IX, pièce de 72 1 /2 au marc, de 11,8 de pied, 
titrant 23 carats courait pour 50 s. t. (Ordonnance du 30 août 1561). — 
L*Opdonnance du 9 juin 1573 le porta même ultérieurement à 54 s. t. 

L. B. 



b^ 



IV 



LA RESPONSE 
DE MAISTRE lEAN 
BODIN ADVOCAT EN LA COVR 
AU PARADOXE DE MONSIEUR DE MALESTROIT, 
TOUCHANT L'ENCHERISSEMENT DE TOUTES CHO- 
SES, & LE MOYEN D'Y REMÉDIER. 



A PARIS 

CHtEZ MARTIN LE lEUNE, RUE S. lEAN DE 

SEIG^ 

1568 



^ 



NOTICE 



Le texte de l'édition de la Response que nous donnons ici 
est la reproduction intégrale de l'édition originale de 1568, 
dont il existe à notre connaissance deux exemplaires conservés 
à la Bibliothèque Nationale sous les cotes XE 535 et Rés. 
LF" 20.B. Ce dernier exemplaire a été annoté par un lecteur 
presque contemporain de Jean Bodin. Les seules modifications 
que nous nous soyons permis d'effectuer concernent, comme 
pour le texte de Malestroit, le changement des « v » en « u » 
et la suppression des « n » suscrits. Nous nous sommes stricte- 
ment interdit tout autre modification. 

Les variantes complètes de l'édition de 1578, dont nous 
reproduisons également la préface, figurent en note. Elles 
ont été prises sur un exemplaire de la seconde édition (1578) 
de Bodin conservé à la Bibliothèque Nationale sous la cote 
LF" 20.C. 

Les indications de folios se rapportent à l'édition originale, 
sauf celles intercalées dans le texte des variantes qui se rap- 
portent à l'édition de 1578. 

L. B. 



<" 







Jean BODIN 
Périrait d'après une gravure du Cabinet des Estampes. 



Monnaie. PI. III 



-r 



[F01.C.4.V0] 

PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 1578 
POUR LE LIVRE DES MONNOYES 

lAQUES DU PUYS, LIBRAIRE lURÉ : AU LECTEUR SALUT 

Messieurs il y a douze ans que ce livre fui imprimé, 
Se bien tosi après tourné en Anglois par commandement 
de VArchevesque de Canturbie Chancelier d* Angleterre, 
éc iugé fort utile à la Republique. Et d'autant que Vau- 
theur ayant preveu éc prédit les inconveniens que pouvait 
amener V incertitude des monnayes il avait conseillé de 
chasser éc décrier le billon, Se monstre les moyens d'asseurer 
le cours Se pris des monnayes invariable, en les réduisant 
à trois métaux simples, or, argent Se cuivre pur, comme 
de faict on à (sic) commencé pour le regard de la mon- 
naye de cuivre : Se si on eust continué aussi bien pour les 
autres métaux, la Republique ne fust pas tombée es diffi- 
culiez ou elle se void réduite. Se qui pourront causer de 
grans troubles, si bien tost on n*y remédie : C'est pourquoy 
ie me suis advisé estant requis de plusieurs, de remettre le 
mesme livre soubz la presse : reveu, augmenté, Se corrigé 
de beaucoup, ce pendant vous prandrez en gré le bon vou- 
loir que Vay en cela de servir au public. 



[Fol.a.2.Ro] 

A Monsieur Prévost, seigneur de Morsan ^, président 
pour le Roy en sa cour de Parlement. 

Vous sçavez, Monsieur, les plaintes ordinaires qu^on 
faid de renchérissement de toutes choses : les assemblées 
qu'on a f aides par tous les quartiers de ceste ville pour y 
donner ordre : la peine qu'on a prise à sçavoir d'où pro- 
cédait telle charte : à laquelle messieurs du Menil ^ Se du 
Faur ^ advocats du Roy, que nature semble avoir consacrez 
au bien public, se sont efforcez de remédier. Enfin Mon- 
sieur de Malestroit, homme qui méritait bien que un plus 
grand que moy luy fist response, employé en cesV affaire 
par commandement du Roy, a publié un petit livret de 
paradoxes, où il soustient contre l'opinion de tout le monde, 
que rien n'est enchéri depuis trois cens ans. Ce qu'il a faid 
croyre à plusieurs. Se par ce moyen appaisé les plaintes 
de beaucoup d'hommes. Mais ces iours passez ayant leu 
son discours, [Fol.a.2.V^'\ ie me suis advisé de luy res- 
pondre pour eclarcir Se faire entendre ce point qui est de 
grande conséquence à tous en gênerai. Se à chacun en par- 
ticulier : à la charge, s'il vous plaist, que vous serez arbitre 
d'honneur, m'asseurant que Monsieur de Malestroit en 
sera d'accord. Car pour bien iuger un paradoxe, ou bien 
une opinion contraire à la commune, il fault un iuge tel 
que vous à qui nature a donné l'esprit si clair Se le iuge- 
menl si entier, qu'il est malaisé entre cent mil d'en trouver 
un pareil. Ce que ie ne mets point en vos louanges pour 
estre un don de nature, mais bien d'estre acompli d'un 
sçavoir gentil Se libéral : d'avoir une si grande expérience 
des af aires d' estât qui vous sont en telle recommendation, 
que un chacun sçait que vous avez long temps oublié les 



JEAN BODIN 75 

vostres : combien que c'est mal parlé à moy : car celuy ne 
peut oublier le particulier qui gouverne si sagement le 
public, comme vous avez monstre aux plus grandes charges 
de la Republique, & sus tout au gouvernement de Provence, 
qui rend un perpétuel iesmoignage, que la prudence Se 
dextérité incroyable dont vous avez usé pour manier ce 
peuple farouche, en un temps si périlleux avec une sévérité 
entremeslee de douceur, mérite de gouverner non pas une 
province, mais un royaume : ce qui m^asseure au cas qui 
s'offre, non seulement que vous donnerez [Fol.a.S.R^] cer- 
tain iugement de ceste question, ains aussi que vous sçaurez 
bien trouver les moyens de remédier à la charte, que nous 
voyons, en ce qu'il sera possible à V esprit humain de pouvoir 
prudemment adviser, meurement entreprendre^ <& heureu- 
sement exécuter. 



[Fol.a.3.Vo] 

La Response de Maistre lean Bodin, advocat en la 
Cour, au Paradoxe de Monsieur de Malestroit, touchant 
l'encherissement de toutes choses & le moyen d'y 
remédier. 

Devant que passer outre «, ie mettray brièvement 
les raisons de Monsieur de Malestroit ^. On ne peult, 
dit il, se plaindre que une chose soit maintenant plus 
chère qu'elle n'estoit il y a trois cens ans : sinon que pour 
l'achepter il faille maintenant bailler plus d'or ou d'ar- 
gent que Ion ne bailloit lors. Or est il que pour l'achapt 
de toutes choses Ion ne baille point maintenant plus d'or 
ny d'argent qu'on en bailloit alors. Donques puis ledict 
temps rien n'est enchéri en France. Voyla sa conclusion, 
qui est nécessaire, si on luy donne la mineure, & pour la 
preuve d'icelle, l'aulne de velours, dit il, au temps du 
Roy Philippe de Valois ne coustoit que quatre escuz aussi 
bons, voire meilleurs [Fol.a.4.Ro] en poix & en valeur 
que noz escuz soleil *, & chaque escu ne valoit que vingt 
souz monnoye d'argent : maintenant que l'escu vaut 
cinquante souz, il faut dix livres pour aulne, qui ne 
valent non plus que les quatre escuz. Donques ladicte 
aulne de velours n'est point maintenant plus chère 
qu'elle estoit alors. Il passe plus outre à toutes marchan- 
dises Latines ^, voire iusques à noz vins & bleds, mais 



«^ devant que passer outre, manque dans Védition 
de 1578. 

^) les raisons de Malestroit. 



JEAN BODIN 77 

toutesfois il n'a point de guarend ^. le luy accorde 
l'exemple du velours : mais ce n'est pas la raison de tirer 
en conséquence de toutes choses le pris du velours, qui 



^) ...toutesfois il n'a pas de garend. Quand aux 
velours, le seigneur de Malestroit s'abuse de dire que 
l'aulne ne coustoit que quatre escuz du temps de Phi- 
lippe le Bel : car il faudroit premièrement vérifier qu'il 
y eust du velours en France de ce temps la : car ceux 
qui l'ont voulu monstrer par lustinian, ou il parle de 
Holoberis & Holoburis n'ont pas esté reçeuz, & qu'ainsi 
soit l'ordonnance de Philippe le Bel, publiée l'an 1294 
& enregistrée en la Chambre des Comptes, & non impri- 
mée, que le seigneur de Malestroit, maistre des comptes, 
la pouvoit voir au livre intitulé, ordinaliones sandi 
Ludovici pro iranquillo statu regni, fol. 44, porte diserte- 
ment & en plus de cinquante articles la forme d'accous- 
tremens que chacun doit porter depuis la personne des 
Princes iusques aux moindres valets, & toutesfois il 
n'est question ny près ny poing de soye ny de satin, 
ny de velours, ny de damas, ny de demy soye, ny de 
satin, ny d'aucune estofïe qui en approche, combien 
que l'ordonnance permet de porter l'or en chesnes & cein- 
tures à certaines, sans aucune défense de porter soye, 
soit aux hommes ou femmes. Princes ou marchans, 
maistres ou valets, ce qu'elle n'eust pas oublié, veu que 
le premier article commence par défense qui est tel : 
Nulle bourgeoise n'aura chesne, le second, Item nul 
bourgeois ou bourgeoise ne portera or ny pierres pré- 
cieuses, ny ceinture d'or ny couronne d'or, ny d'argent, 
ny fourrures de verd, de gris, ny d'hermines, ce quy 
n'est pas défendu aux nobles. 

C'est donc un abus d'apporter l'exemple du velours, 
quy n'estoit lors en France ny peut-estre en lieu du 
monde : car on aportoit bien des espices de l'Indie d'où 
la soye est venue, de l'Arabie heureuse quy est bien plus 



78 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

estoit lors la plus chère marchandise du Levant, veu 
qu'il n'y avoit presque autres villes que Damasque en 
Surie, & Bourse, ^ en Natolie, que les anciens appelloyent 
Prusia, ou Ion fîst les velours & damas. Peu à peu la 
Grèce & l'Italie en ont eu l'usage : & il n'y a pas cent 
ans que les moulins à soye, que nous avons prins des 
Genevois, estoyent incognuz en France. Maintenant que 
Tours, Lion, Avignon, Toulouze, & autres villes de ce 
Royaume sont pleines de telles marchandises, iaçoit que 
tout le monde en porte, ce qu'on ne faisoit lors, toutesfois 
en si grande quantité, l'aulne du meilleur velours ne 
devroit pas couster [Fol. a. 4. V®] plus d'un escu à la raison 
qu'il faisoit lors, comme ie monstreray tantost. Mais il 
suffît pour ceste heure avoir montré qu'il ne faut pas 
mettre le velours pour l'exemple des autres marchan- 
dises Latines, & beaucoup moins de toutes choses. Quand 
aux vins & bleds, il est tout certain qu'ils coustent plus 
cher au triple « qu'ilz ne faisoyent il y a cent ans, ce que 
ie puis dire avoir veu aux Cadastres de Toulouze, ou le 
sestier ' de bled, qui fait à peu près la moitié du nostre, 
ne valoit que cinq souz, maintenant ils couste soixante 
souz au pris le plus commun : qui est quatre fois plus 
cher ^ qu'il ne faisoit lors. Et sans cercher plus loing 
qu'en ceste ville, nous trouvons aux registres du Ghas- 
telet, que le muy du meilleur blé de rente mesure de 
Paris, ne coustoit que six vintz livres l'an cinq cens 
vint & quatre, iaçoit que deux ans au paravant les bleds 
avoyent gelé : sur laquelle estimation estoyent fondez les 
iugemens du chastelet. L'an cinq cens trente le pris 
haussa iusques à cent quarante & quatre livres : & par 



loing que Bourse, ou le velours a esté trouvé. Et quand 
je luy accorderois l'exemple du velours... 

*^) plus cher vingt fois qu'ils ne faisoyent. 

^) vingt fois plus cher. 



JEAN BODIN 79 

arrest de la cour fut cassé fait à moindre pris. Maintenant 
que le pris ordinaire est haussé plus d'un tiers, les 
contracts faits au pris des arrests de [Fol.b.l.Ro] pan 
cinq cens trente & un, seroyent déclarez usuraires, si 
le debteur n'avoit le chois de payer argent pour grain 
au pris du denier douze. le ne parle point de l'an cinq 
cens soixante & cinq, que le muy de blé commun cous- 
toit au mois de May deux cens soixante livres en pur 
achapt : mais ie parle des années communes depuis 
quarante ans seulement, nous voyons que le blé de rente 
qui coustoit cinquante escuz soleil, afin que nous ne 
parlions point de livres, maintenant couste deux fois 
plus, tellement que le meilleur blé en pur achapt couste 
de pris ordinaire six vingtz livres, qui est autant qu'il 
coustoit de rente il y a quarante ans. Par ainsi. Mon- 
sieur de Malestroit " ne debvoit pas tirer en exemple les 
fruitz. Mais pour mieux vérifier ce que ie di, laissons les 
fruitz & venons au pris des terres qui ne peuvent croistre 
ny diminuer, ny estre altérées de leur bonté naturelle, 
pourveu qu'on ne les moque point, comme Ion dict, mais 
qu'on les cultive comme on a fait depuis que Ceres dame 
de Sicile en monstra l'usage. Car il n'est pas vraysem- 
blable que la terre pour vieillir perde sa vigueur, comme 
plusieurs pensent ^. Et qu'ainsi soit, depuis que Dieu 
posa la France entre [Fol.b.l.Vo] l'Espagne, l'Italie, 
l'Angleterre & l'Alemagne, il pourveut aussi qu'elle fust 
la mère nourice portant au sein le cornet d'abondance, 
qui ne fut oncques & ne sera iamais vuide, ce que les 
peuples d'Asie & d'Afrique ont bien cognu & confessé, 
comme on peut voir par touts leurs escrits, & mesme- 



^) par ainsi Malestroit. 

^) plusieurs pensent (bien que Dieu par sa iuste 
vengeance a envoyé la stérilité depuis quelques années). 
Et qu'ainsi soit... 



80 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

ment en la harangue du Roy Agrippa, voulant renger les 
luifs rebelles & mutins soubs l'obéissance des Romains, 
Voyez, dit il, la Gaule, qui a trois cens quinze peuples 
environnez des Alpes, du Rhin, l'Océan & des Pyrénées, 
qui arrouse presque toute la terre de sourses inépuisa- 
bles de tous biens : neantmoins ces peuples belliqueux 
ont plié soubs la puissance de cest Empire après avoir 
vaillamment combatu quatre vint ans, plus estonnez 
de l'heur & grandeur des Romains, qu'afîoibliz de lan- 
gueur, veu qu'ils n'ont que douze cens soldats pour toute 
garnison, qui n'est pas à peu près tant d'hommes que de 
bonnes villes. Par la nous voyons que la France n'estoit 
pas lors plus stérile qu'elle est maintenant. Monstrons 
aussi qu'elle n'est pas auiourd'huy moins fertile. Giceron 
parlant de la fertilité de Sicile, que les Romains appel- 
loyent leur grenier, dit que la meilleure terre n'aportoit 
[Fol.b.2.Ro] que douze pour un, encore, dit il, qu'elle 
fust favorisée des dieux. Nous avons auiourd'huy en 
nostre vallée de Loire, en Brie, en Xaintonge, en l'Ali- 
magne d'Auvergne, en Languedoc, & mesmes en l'isle 
de France de meilleures terres au iugement de tous les 
paysans. Et neantmoins nous voyons que depuis cin- 
quante ans, le prix de la terre, a creu, non pas au double, 
ains au triple, tellement que l'arpent ^ de la meilleure 
terre labourable au plat pays, qui ne coustoit ancienne- 
ment que dix ou douze escuz, la vigne trente, auiourd'huy 
se vend le double, voire le triple d'escuz pesans un 
diziesme moins qu'ils pesoyent il y a trois cens ans, ce 
que Monsieur de Malestroit " m'accordera s'il veut pren- 
dre la peine de feuilleter tant soit peu noz registres. Et 
sans recercher les contraz particuliers, qu'on peut voir 
partout, ie vous appelle à tesmoing. Monsieur, qui avez 
souvent manié tous les aveuz de la chambre, & tous les 



«j ce que Malestroit. 



J. o 



LA RESPONSE 

DE MAISTRE lEAN 

BODIN ADVOCAT EN LA COVR 

au paradoxe de monfieur de Maleftroit, 
touchant lenchei iflement de toutes cho- 
fes^ & le moyen d y remédier. 

^monfieur PreuoJJ, Seigneur de Morfan, 

Prejîdent pour le Roy en [a 

cour de parlement. 



/'^^h 







A P A R I S> 

Chez Martin le leune, rue S. Fcan de 
Latran à rcnfeigoc du Serpent. 

I $ (T 8. 



Jean BODIN 
-fac-similé de la page de Titre de l'édition original* 
(Bibliothèque Nationale). 
Monnaie. PI. IV 



I.-80 



JEAN BODIN 81 

contratz du trésor de France, si les Baronnies, Contez, 
Duchez qui ont esté aliénées ou reunies à la Couronne, ne 
valent pas autant de revenu qu'elles ont esté pour une fois 
vendues. Chacun sçait que " le Conté d'Avignon vaut 
deux fois autant de revenu qu'il a esté engagé. l'ay 
apprins [Fol.b.2.Vo] de Monsieur Fauchet conseiller, que 
ie tiens pour un fidèle registre de belles antiquitez, que 
Herpin vendit le duché de Berri au Roy Philippe pre- 
mier l'an mil cent pour accompagner Godfroy de Bouil- 
lon, & ce pour la somme de cent mil souz d'or ^. Il y a 
ainsi en noz annales, comme il faut entendre aux loix des 
Lombars, Saxons, Francons, Ripuaires, ou Ion voit 
toutes les amendes taxées par souz, comme quand il est 
dit, qui aura tué un homme libre payra cent souz : qui 
l'aura lié payra dix souz, ce que ie dy en passant, par ce 
que i'ay vu un procès des anciens statuts de la ville 
d'Amiens, sus ce que les parties sans propos prennoyent 
les souz pour noz douzains. Aussi est il certain que les 
premiers souz d'argent ne furent forgez que deux cens 
après par sainct Louys. Prenons le cas que tels souz d'or 
fussent du poix & valeur des souz d'or de lustinian, car 
les loix de tous ses peuples furent faires quasi en mesme 
temps : ce ne seroyent ^ au plus fort que cent mil ange- 
lotz^, ou cent reaies d'or comme ie diray tantost, car le 
sol mesmes d'argent ne pesoit pas tant de beaucoup, & 



^) que le Conté de Venize & d'Avignon vaut deux 
fois autant de revenu qu'il a esté engagé. Charles le 
sage achepta le conté d'Auxerre du Comte, payant 
trente & ung mil francs d'or : qui sont autant d'escuz 
ou environ. I'ay apprins de Monsieur Fauchet... 

^) soixante mil souz d'or. 

^j ce ne seroyent au plus fort que soixante mil 
angelotz, ou soixante mil reaies d'or, comme ie diray 
tantost... 



LE BRANCHU 



82 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

est vraysemblable que le sol d'or fut forgé de mesmes 
pois : toutesfois ie veux bien qu'il pesé [Fol.b.S.Ro] le 
sol de lustinian. le trouve aussi aux antiquitez d'Italie, 
que l'empereur Henri de Lutzenbourg «, vendit Luque 
aux habitans douze mil escus, & Florence six mil. 
Auiourd'huy, il y a cent maisons en Florence qui valent 
trois fois autant que la ville fut vendue. Et si Mon- 
sieur de Malestroit ne se contente de telles antiquitez, 
prennons les anciens aveux de la Chambre : prenons 
les coustumes de France, & mesmes celles de mon pays 
d'Aniou : nous trouverons l'article cccc xc ix. qui porte 
ces mots : Charge de mestail xxv s. tourn. charge de 
seigle xxii s. six den. charge d'orge xv s. le chevereau 
trois s. & quatre den. chapon xii den. poulie viii den. 
mouton gras sept s. six den. Corvées de bœufs à iournee 
d'yver dix den. L'an mil cinq cens huit la coustume du 
arrêtée & homologuée. le trouve que celle d'Auvergne 
en fait meilleur conte, car le mouton gras avec la laine 
n'est prisé que cinq s. le chevereau xviii den. la poulie 
six den. le conin dix den. l'oyson six den. le veau v. s. le 
cochon dix den. le pan deux s. le faison xx den. le pigeon 
un d. la charettee de foin à cinq quintaux xv souz. 
manœuvre de bras en esté six den. en hiver quatre den. 
charroy à bœufs en hiver xii den. [Fol.b.S.V®] En Bour- 



«j l'empereur Roi vendit Luque aux habitans douze 
mil escuz, & Florence six mil : comme escrit Blonde 
au lib. huictiesme de la seconde décade, auiourd'huy, 
il y a cent maisons en Florence qui valent trois fois 
autant que la ville fut vendue. Nous trouvons aussi 
aux ordonnances de Philippe le Long, du droict de 
bourgeoisie en dacte de 1318, qu'il est porté que celuy 
qui voudra avoir droit de bourgeoisie en autre lieu du 
royaume, qu'il sera tenu acheter une maison du prix 
de Lx solz parisis. Et si Malestroit... 



JEAN BODIN 83 

bonnois, la charrettee de foin à douze quinteaux n'est 
prisée par la coustume que dix souz en l'article ccccc Iv 
& en pré cinq s.. aux coustumes de la marche accordées 
l'an mil cinq cens vingt & un, la chair du mouton entier 
sans laine n'est prisée que deux s. six d. la chartee de 
foin pesant quinze quintaux douze s. la charretée de bois 
douze d. le veau xviii den. l'oye douze den. Par la cous- 
tume de Troye en Ghampaigne le sestier du meilleur 
froment mesure de Troye n'est estimé que xx s. tourn. 
le seigle dix s. l'orge sept s. l'avoine cinq s. la iournée 
d'un homme douze den. d'une femme six den. Icy Mon- 
sieur de Malestroit « ne peut dire que depuis soixante 
ans tout n'aye enchéri dix fois autant pour le moins, ie 
dis en quelque monnoye qu'il prenne, comme ie mons- 
trerai tantost. car si une terre ne peult estre vendue que 
au denier vingt & cinq ou trente pour le plus en sei- 
gneurie & iustice, par conséquent le pris des terres est 
dix fois plus haut qu'il n'estoit il y a soixante ans. Qui 
recerchera plus haut les aveux & registres, il trouvera 
que c'estoit bien cher eu égard au prix ancien. le laisse 
une infinité de pareils exemples, sans toucher au doigt 
ce que un chacun voit à l'œil, [Fol.b.4.Ro] & me sufist 
pour ceste heure d'avoir monstre la charte aux duchez, 
villes et contez, & aux terres qui ne peuvent empirer 
par vieillesse. Ce qu'on entendra beaucoup plus aisément, 
si on sçait l'origine & cause de la charte. 

le trouve que la charte que nous voyons vient pour 
trois causes *. La principale & presque seule (que per- 
sonne iusques icy n'a touchée) est l'abondance d'or 
& d'argent qui est auiourd'huy en ce royaume plus 
grande qu'elle n'a esté il y a quatre cens ans. le ne passe 



^) Icy Malestroit ne peut dire... 

^) vient quasy pour quatre ou cinq causes. 



84 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

point plus oultre, aussi l'extraict des registres de la Cour 
& de la Chambre que i'ay, ne passe point quatre cens 
ans. le surplus, il le faut cueillir de vieilles histoires avec 
peu d'asseurance. La seconde occasion de charte vient 
en partie des monopoles. La troisième est la disette, qui 
est causée tant par la traitte que par le degast «. La 
dernière est le plaisir des roys & grans seigneurs, qui 
hausse le pris des choses qu'ils aiment. le toucheray 
brièvement tous ces poincts. La principale cause qui 
encherist toutes choses en quelque lieu que ce soit, est 
l'abondance de ce qui donne estimation & pris aux 
i choses. Plutarque & Pline tesmoignent, qu'après la 
I conqueste du royaume de Macédoine sus le roy Perses, 
(le capitaine [Fol.b.4.Vo] Paul jEmyl aporta tant d'or 
& d'argent en Romme, que le peuple fut afranchi de 
payer tailles, & le pris des terres en la Romaigne haussa 
des deux tiers en un moment ^. Ce n'estoit donc pas la 
disette des terres qui ne peuvent croistre ny diminuer, 
ny le monopole, qui ne peut avoir lieu en tel cas : mais 
c'estoit l'abondance d'or & d'argent qui cause le mespris 
d'iceluy, & la charte des choses prisées, comme il advint 
à la venue de la royne de Candace, que l'escripture 
sainte appelle royne de Saba, en la ville de Jérusalem, 
où elle aporta tant de pierres précieuses qu'on les fouloit 
f aux pieds. Et quand l'Espagnol se fist seigneur des 

I terres neufves, les coignees & cousteaux estoyent plus 

I 

^) le degast. La quatriesme est le plaisir des roys & 
grans seigneurs qui hausse le pris des choses qu'ils 
aiment. La cinquiesme est pour le pris des monnoyes, 
ravalé de son ancienne estimation. le toucheray... 

^) en un moment. Et Suétone dict que l'Empereur 
Auguste apporta tant de richesses d'Egypte que l'usure 
diminua, & le pris des terres fut plus cher de beaucoup 
qu'il n'estoit au paravant. Ce n'est donc pas la disette... 



JEAN BODIN 85 

cher vendus que les perles & pierres précieuses, car il 
n'y avoit cousteaux que de bois & de pierre, & force 
perles. C'est donc l'abondance qui cause le mespris. 
En quoy l'Empereur Tibère s'abusoit bien fort, faisant 
trencher la teste à celuy qui avoit rendu le verre mol 
& maleable, de peur, comme dit Pline, que si la chose 
estoit evantee, l'or ne perdit son crédit. Car l'abondance 
de verre, qui se fait quasi de toutes pierres, & de plu- 
sieurs herbes, eust tousiours causé le mespris ^^. Ainsi 
advient- [Fol.c.l.Ro] il de toutes choses. 

Il faut donc monstrer qu'il n'y avoit pas tant d'or 
& d'argent en ce royaume il y a trois cens ans " qu'il y a 
maintenant, ce que l'on cognoist à veiie d'œil. Car s'il 
y a de l'argent par pays, il ne peut estre si bien caché, 
que les Princes ne le trouvent en leur nécessité. Or est il 
que le roy lean ne peut oncques trouver soixante mil! 
francs à crédit (prenons que ce soyent escuz) en son- 
extrême nécessité, & depuis la iournée de Poictiers qu'il 
fut prisonnier huit ans des Anglois, ny ses enfans, ny! 
ses amis, ny son peuple, ny luy mesme qui vint en per- \ 
sonne, ne peut trouver sa rançon, & fut contraint de \ 
s'en retourner en Angleterre attendant qu'on luy feroit \ 
argent *. Sainct Louys fut en mesme peine estant pri- j 
sonnier en Aegypte. Il n'est pas vraysemblable que le J 
peuple François, lequel naturellement ayme son roy, 



^) trois cens ans, au temps duquel parle Malestroit, 
qu'il y a maintenant... 

^) qu'on luy feroit argent. Et la rançon du Roy 
d'Escosse quy fut prisonnier 12 ans après, n'estoit que 
de cent mil nobles d'or que le roy d'Escosse ne peut 
trouver, de sorte que Charles V Roy luy promit payer 
sa rançon, en traittant alliance avec Robert Roy d'Es- 
cosse, 1371, comme il appert par le traitté. Sainct Louys.. 



86 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

& lors plus que iamais, & mesmes un tel roy, qui n'eust 
oncques, & peut estre encores moins aura cy après son 
pareil, eust voulu souffrir de le voir esclave des Mahome- 
tistes, qu'il avoyent lors en extrême horreur, toutesfois 
Saladin « fust contraint pour en tirer quelque chose, 
laisser le roy pour faire sa rançon, prenant pour gage 
[Fol.c.l.Vo] l'hostie qu'il portoit avec luy, & sans la 
dévotion qu'avoit le bon roy, elle fut demouree pour les 
gages ^. Aussi lisons nous en nos vieilles histoires, qu'à 
faute d'argent on fist monnoye de cuyr avec un clou 
d'argent ^^. le m'en rapporte à ce qui est. Or si nous 
venons à nostre aage, nous trouverons qu'en six mois 
le roy a trouvé en Paris, sans aller plus loing, plus de 
trois millions quatre cens mil livres hors les deniers des 
offices, qui furent aussy trouvez en Paris ^, & les deniers 
des aydes & du dommaine, qui montent beaucoup plus. 
Vray est que la nécessité forçoit notre Prince pour nous 
rendre la lumière de la Paix. Prenons l'aage de Charles 
septiesme, qui mist le premier la solde sus le peuple, & souf- 
frit beaucoup de mutineries de ses subiects, combien qu'il 
eust donné la chasse aux Anglois, & acquis autant en dix 
ans que ses pères avoyent perdu en deux cens : neantmoins 
il ne peut trouver qu'un million & sept cens mil francz 
pour toutes charges, comme escript Philippe de Gomines ** 



^) fut contraint le laisser pour faire sa rançon, pre- 
nant pour gage... 

^) pour les gages. l'en trouve qui disent, qu'il n'es- 
toit question que de deux cens mil bezans d'or, que le 
seigneur de loinville estime cinq cens mil livres, & dict 
que la Royne avoit la rançon en ses coffres, ie m'en 
rapporte à ce quy est. Aussi lisons nous... 

<^j en Paris, outre les deniers des aides & du domaine.. 

^) de Gommines. Et Gharles VI son père ne levoit 
que GGGG mil livres, de quoy les estatz tenuz à Paris 



JEAN BODIN 87 

Son fils Louys unziesme ayant réuni les duchez de Bour- 
gogne, d'Aniou & le conté de Provence à la couronne, 
print trois millions de plus que son père, de quoy le 



1444 se plaignoyent fort. & neantmoins Charles IX 
levoit quatorze millions l'an MDLXXII. Louys unziesme 
ayant réuni les duchez de Bourgogne, d'Aniou, & le 
conté de Provence à la couronne, & plusieurs grandes 
confiscations, print trois millions de plus que son père, 
de quoy le peuple se sentoit si foulé que à la venue de 
Charle huictiesme son fils, il fut ordonné à la requeste 
& instance des estatz, que la moitié des charges seroyent 
tranchées. Depuis l'abondance d'or & d'argent a faict 
que pour la charte des choses, & vilité d'argent, les 
charges ont esté plus grandes, & le mariage de la fille 
aisnee du Roy Henry a eu quatre cens mil escuz en 
mariage, les autres n'en ont pas eu moins, qui estoit 
hausser quatre fois autant que Renée de France, fille 
de François ^^, avoit eu en mariage, c'est à sçavoir cens 
mil escuz. Et si on demande, ou estoit l'or & l'argent, 
il se trouve que l'Italie pour la grandeur de la trafique 
& asseurance de la paix entre les Princes, avoir attiré 
tout l'or de l'Europe : & de faict on trouve que au 
mesme temps de l'ordonnance de Charles V, que les 
filles de France n'avoyent que Ix mil livres en mariage 
une fois payée, Galeace 2. Viconte de Milan donna 
deux cens mil escuz pour le mariage de sa fille avec 
Lyonet filz du Roy d'Angleterre, & son frère Barnabo, 
quy avoit la moitié du viconté de Milan, donna deux 
millions d'or pour le mariage de neuf filles légitimes, 
& deux bastardes, encores qu'il eust cinq enfants masles 
légitimes, & deux bastards, comme nous lisons en l'his- 
toire de Milan, & son neveu Galeace, premier Duc de 
Milan, maria sa sœur Valentine à Louys de France duc 
d'Orléans, luy donna en mariage quatre mil florins d'or, 



88 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

peuple se sentoit si foulé que [Fol.c.2.R<>] à la venue de 
Charles huictiesme son fils, il fut ordonné à la requeste 
& instance des Estatz, que la moitié des charges seroyent 
retrenchees. Que Monsieur de Malestroit feuilte les 
registres de la chambre, il sera d'accord avec moy, qu'on 
a trouvé plus d'or & d'argent en France pour la nécessité 
du roy & de la repub. depuis l'an cinq cens quinze 
iusques à l'an soixante huit, qu'on avoit peu trouver au 
paravant en deux cens ans. Et si on veut dire qu'il n'y 
a pas plus d'or & d'argent qu'il y avoit, mais que depuis 
peu de temps les Italiens nous ont preste ceste charité, 
on peut iuger le contraire : car il est certain que de tout 
temps, il y a eu des bannis de ce pays la, qui outre les 
ordures qu'ils ont aporté en ce royaume, ont tousiours 
fait la guerre à Dieu & au pauvre peuple, s'efforceant 
par tous moyens d'arracher la bonté naturelle du cueur 
de noz rois, en haine de quoy ils furent chassez de France, 
& leur bien confisqué du temps de Philippe le Long, & 
depuis ce temps la tousiours noz pères ont taxé au double 
les lettres qu'on appelle Lombardes à la chancellerie. 
Aussi trouvons-nous que Philippe le Bel « imposa le 
premier la gabelle sus le sel, qui a haussé de quatre 
deniers [Fol.c.2.V<>] pour livre à quarante-cinq livres 
sur muy ou environ * : & cela fut fait à la suasion d'un 



six cens soixante sept marcs d'argent en douaire, sans 
ses ioyaux, & le Comté d'Ast, & promesse que le Duché 
de Milan iroit à Valentine & à ses héritiers défaillant 
les masles. Louys Sforce surnomme le Noir, gouverneur 
de Milan, maria sa niepce Blanche Sforce avec l'Empe- 
reur Maximilian, luy bailla quatre cens mil escuz & 
soixante mil ducatz en mariage, 1494, oultre quatre 
cens mil escuz qu'il paya depuis l'investiture de Milan, 
que monsieur de Malestroit feuillette... 

^) Phihppe de Valois. 

^) sur muy & plus. Ils eussent donc bien trouvé... 



JEAN BODIN 89 

messere Mincion ^^. Ils eussent donc bien trouvé l'argent 
s'il y en eust eu autant qu'à présent, car Philippe le Long 
ne fist point de conscience de demander au peuple la 
cinquiesme partie des biens d'un chacun «. 

Mais, dira quelqu'un, d'où est venu tant d'or & d'ar- 
gent depuis ce temps la ? le trouve que le marchand 
& l'artisan, qui font venir l'or & l'argent cessoyent 
alors. Car le François ayant un pays des plus fertiles 
du monde, s'adonnoit à labourer la terre & nourrir le 
bestail ^, qui est la plus mesnagerie de France, tellement 
que la trafique du levant n'avoit point de cours, pour la 
crainte des Barbares qui tiennent la costé d'Afrique, 
& des Alarbes, que noz pères appelloyent Sarasins, qui 
commandoyent en toute la mer Méditerranée traitant 
les Chrétiens qu'ils prenoyent, comme esclaves à la 
cadene ^*. Et quand à la trafique du Ponant, elle estoit 
du tout incognue devant que l'Espaignol eust fait voile 
en la mer des Indes. loint aussi que l'Anglois, qui tenoit 
les pors de Guyenne & de Normandie, nous avoit clos 
les avenues d'Espaigne & des isles. D'autre part, les 
querelles [Fol.c.3.Ro] de la maison d'Aniou & d'Aragon, 
nous coupoyent les pors d'Italie. Mais depuis six vingt 
ans <^, nous avons donné la chasse aux Anglois, & le Por- 
tugalois cinglant en haute mer avec la boussole, s'est 
fait maistre du Golfe de Perse, & en partie de la mer 
rouge, & par ce moyen a rempli ses vaisseaux de la 
richesse des Indes & de l'Arabie plantureuse, frustrant 
les Venetiens & Genevois qui prenoyent la marchandise 
de l'Egypte & de la Surie, ou elle estoit aportee par la 
caravanne des Alarbes & Persans, pour nous la vendre en 



«J la cinquiesme partie du revenu d'un chacun. 
^) & nourrir son bestail. 
*^) cent cinquante ans... 



90 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

détail & au pois de l'or. En ce mesme temps, le Castilian 
ayant mis soubs sa puissance les terres nefves pleines 
d'or & d'argent en a rempli TEspaigne, & a monstre 
la route à noz Pilotes, pour faire le tour de l'Afrique 
avec un merveilleux profit «. Or est il que l'Espaignol, 
qui ne tient vie que de France, estant contraint par 
force inévitable de prendre icy les bleds, les toiles, les 
draps, le pastel, le rodon ^^, le papier, les livres, voire la 
menuiserie & tous ouvrages de main, nous va cercher 
au bout du monde l'or & l'argent & les épiceries. D'aus- 
tre costé l'Anglois, l'Ecossois, & tout le peuple de 
Norvège, Suéde, Danemarch, & de la coste Baltique 



«J avec un merveilleux profit. Il est incroyable, & 
toutesfois véritable, qu'il est venu du Peru, depuis 
l'an 1533, qui fut conquis par les Pyurres plus de cent 
millions d'or, & deux fois autant d'argent, la rançon 
du roy Atubalira revenoit à 1.326.000 bezans d'or, lors 
au Peru les chausses de drap coustoient trois cens ducats ; 
la cape mil ducats : le bon cheval, quatre ou cinq mil : 
le bocal de vin deux cens ducats : comme tesmoigne 
l'histoire des indes. Et neantmoins Augustin de Zarate, 
maistre des comtes du roy Gathohque, a trouvé que les 
officiers du roy Catholique au Peru, sont demeurez en 
débet aux comtes arrestez de dix huict cens mil bezans 
d'or, & de six cens mil liv. d'argent, sans la trafique & 
profïit incroyable que le roy de Portugal faict aux 
moluques, ou croissent les doux de girofles, canelles 
& autres drogues précieuses, les ayant eues de l'Empe- 
reur Charles V par engagement pour 350.000 ducats, 
lors qu'il passa à Boulongne la Grasse, pour se faire 
couronner Empereur, que les Italiens ont voulu déga- 
ger & payer la somme content : mais l'Empereur n'a 
pas voulu pour l'alliance des deux maisons. Or est il 
que l'Espaignol... 



JEAN BODIN 91 

[F0I.C.3.V0] qui ont une infinité de minières, vont fouyr 
les mestaux au centre de la terre, pour achepter noz vins, 
noz safrans, noz pruneaux, nostre pastel, & surtout 
nostre sel, qui est une manne que Dieu nous donne d'une 
grâce spéciale avec peu de labeur, car la chaleur défail- 
lant au peuple de Septentrion outre le quarante sep- 
tiesme degré, le sel ne s'y peut faire, & au desoubs du 
quarante & deuxiesme, la chaleur trop ardente rend le 
sel corrosif «, qui gaste les personnes & les saleures, tel- 
lement que les salines de la Franche conté & la pierre de 
sel en Espaigne & en Hongrie, n'approche en rien qui 
soit de la bonté du nostre. Cela fait que l'Anglois, le 
Flameng, & l'Escossois, qui font grande trafique de 
poissons salez, chargent bien souvent de sable leurs 
vaisseaux à faute de marchandise, pour venir achepter 
nostre sel à beaux deniers contans. L'autre occasion 
de tant de biens qui nous sont venuz depuis six ou sept 
vint ans, c'est le peuple infini qui est multiplié en ce 
royaume, depuis que les guerres civiles de la maison 
d'Orléans & de Bourgogne furent assopies : ce qui nous 
a fait sentir la douceur de la paix, & jouir du fruit d'icelle 
un long temps, & iusques aux troubles de la [Fol.c.4.R<^] 
religion, car la guerre de l'estranger que nous avons eu 
depuis ce temps la, n'estoit qu'une purgation de mau- 
vaises humeurs nécessaire à tout le corps de la repub. 
Au paravant le plat pays & presque les villes estoyent 
désertes pour les ravages des guerres civiles, pendant 
lesquelles les Anglois avoyent sacagé les villes, bruslé 
les villages, meurtri, pillé, tué une bonne partie du 
peuple François, & rongé le surplus iusques aux os : qui 
estoit cause de faire cesser l'agriculture, la trafique, & 



^) plus corrosif, & encores plus le sel des minières 
d'Hespaigne, Naples & de Poulongne : qui gaste bien 
souvent... 



92 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

tous ars mécaniques. Mais depuis cent ans on a défriché 
un pays infini de forests & de landes, basti plusieurs vil- 
lages, peuplé les villes, tellement que le plus grand bien 
d'Espaigne, qui d'ailleurs est déserte, vient des colonies 
Françoises, qui vont à la file en Espaigne, & principa- 
lement d'Auvergne & du Limousin ; si bien qu'en Navarre 
& Aragon presque tous les vignerons, laboureurs, char- 
pentiers, maçons, menuisiers, tailleurs de pierres, tour- 
neurs, charons, voituriers, chartiers, cordiers, carriers, 
selliers, boureliers, sont François, car l'Espagnol est 
paresseux à merveilles, hors le fait des armes & de la 
trafique, & pour ceste cause il aime le François actif 
& serviable, comme il fist cognoistre à l'entreprinse 
[F0I.C.4.V0] du prieur de Capnoe " à Valence, ou il se 
trouva dix mil François, serviteurs & artisans, qu'on 
vouloit molester comme ayant eu part à la coniuration 
contre Maximilian, qui lors estoit lieutenant gênerai en 
Espaigne : mais il advint que les maistres & habitans de 
Valence les cautionnèrent tous. Il y en a aussi grand 
nombre en Italie. 

Encores y a-t-il une autre occasion des richesses de 
France, c'est la trafique du Levant, qui nous a esté 
ouverte par l'amitié de la maison de France avec la mai- 
son des Othomans du temps du Roy François premier. 
Tellement que les marchans françois depuis ce temps la 
ont tenu boutique en Alexandrie, au Gayre, à Barut, à 
Tripoli, aussi bien que les Venetiens & Genevois, & 
n'avons pas moins de crédit à Faix & à Maroch, que l'Es- 
paignol. Ge qui nous a esté découvert depuis que les 
luifs chassez d'Espaigne par Ferdinand se retirèrent au 
bas pays de Languedoc & nous accoustumerent ^ à 
trafiquer en Barbarie. 



^) prieur de Gapoue. 

^) accoustumerent les François à trafiquer... 



r 



JEAN BODIN 93 

La dernière cause de l'abondance d'or & d'argent a 
esté la banque de Lyon, qui fut ouverte, à dire la vérité, 
par le Roy Henry des lors qu'il n'estoit que dauphin, 
prenant à dix, puis à seize «, & iusques à vint pour cent 
en [Fol.d.LRo] sa nécessité. Soudain les Florentins, 
Luquois, Genevois, Suisses, Alemans afriandez de la 
grandeur du profit aporterent une infinité d'or & d'ar- 
gent en France, & plusieurs s'y habituèrent, tant pour 
la douceur de l'air, que pour la bonté naturelle du peuple, 
& la fertilité du pays. Par mesme moyen les rentes cons- 
tituées sus la Ville de Paris, qui montent de quatorze 
à quinze cent mil livres tous les ans ^, ont aleché Testran- 
ger qui aporte icy ses deniers pour y faire profit, & enfin 
s'y habitue ; ce qui a fort enrichi ceste ville. Vray est 
que les ars mécaniques & la marchandise auroit bien 
plus grand cours à mon advis, sans estre diminué par la 
trafique d'argent qu'on fait : & la Ville seroit beaucoup 
plus riche, si on faisoit comme à Gènes, ou la maison 
Saint-Georges prend l'argent de tous ceux qui ne veulent 
aporter au denier cinq ^, & le baille aux marchands pour 
trafiquer au denier douze ou quinze, qui est un moyen 
qui a causé la grandeur & richesse de ceste ville la, & qui 
me semble fort expédient pour le public & pour le par- 
ticulier. Combien que i'estime encore plus la prudence 
& bonté de deux grands Empereurs, Antonins le Piteux 
& Alexandre Severe, qui bailloyent [Fol. d.LV^] l'argent 
de l'Espargne aux particuliers a quatre pour cent, qui 



^) L'autre cause de l'abondance a esté la banque 
de Lyon, qui fut ouverte, à dire la vérité, par le Roy 
François premier, quy commença à prendre l'argent 
à huit, & son successeur à dix, puis à seize... 

^) quy montent à trois cens cinquante mil livres 
tous les ans. 

^) en aporter au denier vingt... 



94 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

ii*est qu'au denier vint & cinq « : & par ce moyen ostans 
l'occasion aux financiers de piller le public, les pauvres 
subiects trafiquoyent & gaingnoyent beaucoup, & le 
Prince n'estoit point contraint de emprunter, ny vendre 
son domaine, ny escorcher son peuple, ains au contraire 
le bon Alexandre ménageant de ceste sorte, ravalla les 
daces ^^ & impost de trente pars : tellement que celuy 
qui payoit trente & un escu de taille & subside soubs 
Heliogabale (monstre de nature) n'en paya qu'un soubs 
Alexandre. 

Voila, Monsieur, les moyens qui nous ont aporté l'or 
& l'argent en abondance depuis deux cens ans. Il y en 
a beaucoup plus en Espaigne & en Italie qu'en France, 
parce que la noblesse mesmes en Italie trafique, & le 
peuple d'Espaigne n'a autre occupation, aussi tout est 
plus cher en Espaigne & en Italie qu'en France, & plus 
en Espaigne qu'en Italie, & mesmes le service & les 
oeuvres de main, ce qui attire noz Auvergnatz & Limou- 
sins en Espagne, comme i'ay sceu d'eux mesmes, par ce 
qu'ils gaignent au triple de ce qu'ils font en France : car 
l'Espagnol riche, hautain & paresseux, vend sa peine 
bien cher, [Fol.d.2.R**] tesmoing Glenard, qui met en ses 
epistres au chapitre de despence, en un seul article, pour 
faire sa barbe en Portugal quinze ducatz pour an. C'est 
doncques abondance d'or & d'argent qui cause en partie 
la charte des choses. 

le passeray l'autre occasion de charte par ce qu'elle 
n'est pas si considérable au cas qui s'offre, c'est à sçavoir 
les monopoles des marchans, artisans & gaignedeniers : 



^) vingt & cinq : & qui plus est Auguste en bailloit 
sans intérêt à ceux qui bailloient caution de payer le 
double à faute de rendre l'argent au temps prefix, 
comme dit Suétone, & par ce moyen... 



JEAN BODIN 95 

lors qui s'assemblent pour assoir le pris des marchandises 
ou pour enchérir leurs iournees & ouvrages. & par ce que 
telles assemblées se couvrent ordinairement du voile 
de religion, le Chancelier Poyet ^^ avoit sagement advisé 
qu'on debvoit oster & retrencher les confrairies, ce qui a 
esté depuis confirmé à la requeste des estatz à Orléans, 
tellement qu'il n'y a point de faute de bonnes loix. 

La troisième cause de renchérissement est la disette, 
qui advient par deux moyens. L'un est pour la traitte 
trop grande qui se fait hors le royaume, ou pour l'em- 
peschement d'y aporter les choses nécessaires : l'autre 
pour le degast qu'on en fait. Quand à la traitte, il est 
certain que nous avons les vins & bleds à meilleur conte 
pendant la guerre [Fol.d.2.Vo] avec l'Espagnol & le 
Flameng, qu'après la guerre, lorsque la traitte est per- 
mise, car les fermiers en partie sont contraints de faire 
argent : le marchant n'ose charger ses vaisseaux : les 
seigneurs ne peuvent longuement garder ce qui est péris- 
sable, & par conséquent il faut que le peuple vive à bon 
marché : car nos pères nous ont aprins un ancien pro- 
verbe, que la France ne fut iamais afamee, c'est à dire 
qu'elle a richement de quoy nourir son peuple quelque 
mauvaise année qui survienne, pourveu que l'estranger 
ne vuide noz granges. Or est il certain que le blé n'est 
pas si tost en grain, que l'Espagnol ne l'emporte, d'autant 
que l'Espagne, hormis l'Arragon & la Grenade, est fort 
stérile, iont la paresse qui est naturelle au peuple, comme 
i'ay dit : tellement qu'en Portugal les marchans blatiers 
ont tous les privilèges qu'il est possible, & entre autres 
il est défendu de prendre prisonnier quiconque porte du 
blé à vendre, autrement le peuple acableroit le sergeant, 
pourveu que celuy qui porte le blé dise tout haut, 
Traho dridigo, c'est à dire, ie porte du blé «. Cela fait 



^) ie porte du blé. Et combien qu'il soit défendu 
de tirer l'or & l'argent d'Espaigne sus grandes peines, 



96 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

que TEspagnol emporte grande quantité de blé. D'autre 
part le pays de Languedoc & de Provence en fournit 
presque [Fol.d.S.Ro] la Toscane & la Barbarie, cela 
cause l'abondance d'argent & la charte du blé : car nous 
ne tirons quasi autres marchandises d'Espagne que les 
huiles & les épiceries, encores les meilleures drogues nous 
viennent de Barbarie & du Levant. De l'Italie nous avons 
tous les aluns, & quelques sarges & soyes : combien 
que le bas pays de Languedoc & de la Provence a plus 
d'huiles qu'il n'en faut pour noz provisions. Et quand 
aux sarges & soyes, il s'en fait bien d'aussi bonnes en 
ce royaume qu'en Florence & à Gènes, au iugement des 
maistres, & les marchans en sçavent bien faire leur pro- 
fit, les batizant à leur plaisir. Quand aux aluns, si nous 
voulions couper les veines du mont Pyrenee, il est cer- 
tain que nous y trouverions des sources non seulement 
d'alun, ains aussi d'or & d'argent, veu que plusieurs 
Alemans en ont fait bon raport, & maistre Dominique 
Bertin ^^, m'a monstre sus les lieux, & en a fait la 
preuve au Roy Henry de tous métaux avec une infinité 
de couperose, d'aluns & de marcasite. Entre autres 
choses il c'est trouvé, que il y a plus d'alun qu'il n'en 
faut pour toute la France, iaçoit qu'il en vient d'Ita- 
lie pour plus d'un million tous les ans, comme il a 
[Fol. d.3.Vo] vérifie. C'est à luy à qui nous debvons les 
beaux marbres noirs, blancs, madrez, iaspes, serpentines, 
qu'il nous envoyé des monts Pyrénées iusques à Paris : 
& m'asseure que s'il avoit le crédit, nous n'aurions plus 
que faire des aluns d'Italie. En quoy faisant l'Italien 
n'auroit plus que les afiquetz, des fausses pierres, & des 
parfums pour tirer l'argent de ce royaume, c'est le 
moyen qu'ils ont trouvé, n'ayant plus que troquer avec 



si est-il permis pour le blé seulement. Ce la fait que 
l'Espagnol... 



JEAN BODIN 97 

nos marchandises, de nous vendre des fumées, qui sont 
si chères, qu'il y a tel parfumeur Italien qui a vendu à 
un seigneur de ce royaume, comme vous sçavez, pour 
quatre cens escuz de gans, & n'en avoit que pour sa 
provision. Si mes souhaitz avoient lieu, ie desirerois que 
les princes en fissent aussi peu d'estime que Vespasian 
l'Empereur, ie m'asseure que les parfums de Gascogne 
osteroyent la charte à ceux d'Italie. 

Quant à la quatriesme cause de renchérissement, 
elle provient du plaisir des princes, qui donnent le pris 
aux choses, car c'est une reigle générale en matière 
d'estat & de republiques, que Platon a le premier aper- 
ceue, que non seulement les rois donnent loy aux 
subiects, ains aussi changent les mœurs & façons 
[Fol.d.4.Ro] de vivre à leur plaisir, soit en vice, soit en 
vertu, soit es choses indifférentes. le n'useray d'autre 
exemple que du roy François premier, qui se fist tondre 
pour guérir d'une blessure qu'il avoit en la teste : 
soudain le courtisan, & puis tout le peuple fut tondu, 
tellement qu'on se moque auiourd'huy des longs cheveux 
qui estoit l'ancienne marque de beauté, & de liberté 
(aussi la perruque blonde est iugee des anciens la beauté 
du peuple du Septentrion) tellement que noz premiers 
roys défendirent aux subiects, hors mis aux Françons 
naturels, de porter longs cheveux, en signe de servitude : 
coustume qui dura iusques à ce que Pierre Lombard 
Evesque de Paris ^^ fist lever les défenses par autorité 
qu'avoyent lors les Evesques sus les roys. Qui suffit en 
passant, pour monstrer que le peuple se conforme tou- 
siours à la volonté du prince, & par conséquent prise 
& encherist tout ce que les grans seigneurs ayment, 
encores que les choses en fussent indignes «. 



^) fussent indignes. Gomme l'Empereur Garucala 
donna la charge inestimable à l'ambre iaune, comme dit 



LE BRANCHU 



^ ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Nous avons veu trois grands princes d'un mesme 
temps, à l'envy l'un de l'autre qui auroit de plus belles 
pierres, de plus sçavants hommes, & de plus gentilz 
artisans, à sçavoir le grand roy François, le Pape Paul 
troisiesme [Fol.d.4.Vo] & le roy Henry d'Angleterre : 
si bien que le roy François ne voulust iamais que le roy 
d'Angleterre eust monsieur Budé, quelque requeste 
qu'il en fist : & si aima mieux payer soixante mil escuz 
d'un diamant «, que le roy d'Angleterre l'emportast sur 
luy. soudain la noblesse & le peuple commença d'estu- 
dier en toutes sciences, & d'achepter pierres pretieuses, 
quoy qu'elles coustassent : tellement que les Italiens 
ayant senti le vent de noz appetitz, en ont plus falsifié 
en vingt ans, que l'Indie n'en produisit onques de natu- 
relles : ce qu'eux mesmes n'ont peu celer, appellant le 
François lourdaut, comme escrit Cardan ^^, de se laisser 
ainsi escorner. Depuis que le roy Henry mesprisa les 
pierreries, on n'en veid iamais si grand marché, c'estoit 
donc le plaisir des grands seigneurs qui haussoit le pris 
des pierres pretieuses, & non pas la disette, veu que 
telles pierres ne peuvent diminuer ny périr, hors mis 
l'Emeraude, qui est un peu fragile, & la perle qui noir- 
cist & se pourist à la longue. Mais quand les grands 
seigneurs, voyent leurs suiects avoir à foison les choses 
qu'ils ayment, ils commencent à les mépriser. loint aussi 
que l'abondance de soy cause le mespris, comme nous 
voyons de la perle, [Fol.e.l.R^] qui est à si grand marché 
pour l'abondance qui en est venue des terres neufves ^, 



l'hystoire, pour ce qu'il estoit de la couleur des cheveux 
de sa mie. Nous avons veu... 

^) soixante douze mil escuz sol tresbuschans d'un 
diament... 

^) des terres neufves, car il se trouve es histoires 
des Indes que le quint aporté à l'Empereur revenoit 



JEAN BODIN 99 

& neantmoins c'estoit anciennement le plus précieux 
des ioyau de nature, comme dit Pline, encores disons 
nous en commun proverbe d'un homme illustre, ou d'une 
chose belle par excellence, c'est une perle. & le grand 
Negus, que nous appelions Preste lean, seigneur de 
cinquante provinces, met en son titre d'honneur, lochan 
Belul, qui est à dire, perle pretieuse. La perle estoit 
donc la chose la plus chère qui fut au monde ancienne- 
ment, tant pour la rarité, qui estoit telle qu'on les 
appelloit uniones, que pour l'estimation qu'en faisoyent 
les Princes, qui estoit estrange & presque incroyable. 
Quoy qu'il en soit, nous trouvons que la royne Cleopatre 
en avoit deux du pois d'une once, estimées cinq cens 
mil escuz. Elle en avalla une par gageure après l'avoir 
liquéfiée : l'autre fut emportée par Auguste pour la 
plus belle dépouille de sa victoire, qu'il fist tailler en 
deux, pour attacher aux aureilles de Venus. Nous en 
avons veu depuis huit ans une à la blanque ^^, qui pezoit 
peu moins de demye once, enrichie de cinq grosses 
pierres pretieuses : & neantmoins tout le bénéfice ne 
fut estimé que treize cens escuz, qui estoit [Fol.e.l.V**] 
beaucoup au iugement des lapidaires : pour monstrer 
que l'abondance des perles a causé le mespris, & du 
mespris est venu le bon marché. Autant pouvons nous 
dire de la peinture, que les princes du Levant, & mes- 
mement Alexandre le Grand, avoyent mis en si grand 
crédit, que le tableau de Venus sortant des eaus, que 
Apelles avoit peint, fut achepté soixante mil escuz : 
Alexandre luy donna du sien deux cens talens, qui 
valent six vins mil escuz. Les tableaux des autres 
peintres n'estoyent pas tant prisez, mais les moindres 
coustoyent bien cher. Apelles ne fist point de difficulté 



à 160 livres de poix pour une fois seulement : & neant- 
moins c'estoit anciennement... 



100 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

d'achepter un tableau de Protogene cinquante mil escuz. 
Nous en avons de Michel l'Ange, Rhaphael Durbin, de 
Durel, & sans aller plus loing, un de Monsieur de Gla- 
gny ^^ en la galerie de Fonteine Beleau, qui est un chef 
d'œuvre admirable, que plusieurs ont paragonné aux 
tableaux d'Apelles : il y en a plusieurs autres d'un mer- 
veilleux artifice, mais ils n'approchent en rien qui soit 
au pris des anciens : parce que les princes en font peu 
d'estime, & que tous les peuples du Levant & de Bar- 
barie iusques en Perse, ont en extrême abomination 
tous pourtraitz des choses que nature produist, craignant 
f ailler au commandement [Fol.e.2.Ro] qui dit, Tailler 
ne te feras image : tellement que les peintres, mouleurs, 
fondeurs, imagers, enlumineurs, n'ont place ny crédit 
en ces pays la non plus que leurs ouvrages. C'est donc en 
partie le plaisir des grands seigneurs qui fait les choses 
enchérir. 

La dernière cause de renchérissement est le degast 
qu'on fait des choses qu'on deveroit ménager. La soye 
deveroit estre à grand marché, veu qu'on en fait tant 
en ce royaume, outre celle qui vient d'Italie. La charte 
vient du degast : car on ne s'en contente pas d'en acous- 
trer les belistres & laquais ^3, ains aussi on la découpe 
de telle sorte, qu'elle ne peut durer ni servir qu'à un 
maistre : ce que les Turcs, comme i'ay entendu, nous 
reprochent à bon droit, nous appellans enragez & for- 
cenez de gaster, comme en despit de Dieu, les biens 
qu'il nous donne. Ils en ont sans comparaison plus que 
nous, mais sus la vie qu'on osast en découper. Autant 
nous en prend il pour la draperie, & principalement 
pour les chausses, ou Ion employé le triple de ce qu'il 
en faut, avec tant de balafres & dechiquetures, que les 
pauvres gens ne s'en peuvent servir, après que monsieur 
en est degousté. Il y a bien plus, c'est qu'on en use 
trois paires pour [Fol.e.2.Vo] une, & pour donner grâce 



JEAN BODIN 101 

aux chausses, il faut une aulne d'estofe plus qu'aupa- 
ravant à faire un casaquin. On a fait de beaux editz, 
mais ils ne servent de rien : car puis qu'on porte à la 
cour ce qui est défendu, on en portera par tout, telle- 
ment que les sergeans sont intimidez par les uns, & 
corrompus par les autres. loint aussi qu'en matière 
d'habits, on estimera tousiours sot & lourdaut celuy 
qui ne s'accoustre à la mode qui court : laquelle mode 
nous est venue d'Espagne, tout ainsi que la vertugade, 
que nous avons empruntée des Mauresques : avec tel 
advantage, que les portes sont trop estroictes pour y 
passer, qui est bien loin de l'ancienne modestie de noz 
pères, qui portoyent les accoustremens, comme dit 
Gesar, uniz & pressez sus le corps, raportant la propor- 
tion & beauté des membres : les Alemans au contraire 
les portoyent larges ^4 ; ^e qui aporte un degast 
incroyable : du degast vient la disette : de la disette vient 
en partie la charte d'acoustremens. outre la façon qui 
passe bien souvent le pris des estofes : pour les enrichir 
de broderies, pourfileures, passemens, franges, tortils, 
canetilles, recamures, chenettes, hors, piqueûres, arrière- 
points, & autres pratiques qu'on invente de [Fol.e.S.Ro] 
jour à autre «. Et de telles braveries on vient aux meubles 
de la maison, aux lictz de draps d'or, ou broderies 
exquises, au bufetz d'or & d'argent, & afm que tout 
s 'entresuive, il faut bastir ou se loger magnifiquement, 
& que les meubles soyent sortables à la maison, & la 
manière de vivre convenable aux vestemens : tellement 
qu'il faut garnir la table de plusieurs metz. car le Fran- 
çois pour la nature de sa région, qui est plus froide que 



^) de iour à l'autre, car après la défense des drap» 
d'or & d'argent, il se trouva des dames qui portoyent 
des robes faites à Milan du pris de cinq cens escuz la 
façon sans or ny pierreries. Et de telles braveries... 



10^ ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



fï- 



l'Espagne & l'Italie, ne peut vivre de curedens comme 
^^ l'Italien. De la vient la super fluité excessive en toutes 
sortes de viandes, & la friandise incogneue à noz pères, 
qui a tellement vaincu ce royaume, qu'il n'y a pas les 
valetz de boutique, qui ne veuillent disner à la table 
du More à un escu, les maistres à deux escuz pour 
teste «. Toutesfois ce ne sont pas encore les plus grands 
excès, veu qu'il se trouva en revoyant le procès des 
financiers, que l'un d'entre eux envoyoit de Paris 
iusques en Flandres douze botes de chemises blanchir 
à un teston ^s pour pièce : & jamais ne donnoit moins d'un 
teston pour les espingles ^. Ce fut l'une des raisons qui 
meut du Prat chancelier, de se faire ennemy juré de tels 
laronneaus, qui gastent la simplicité du peuple, & 
enchérissent toutes [Fol.e.S.Vo] choses de propos déli- 
bère : & le pis que i'y voy, c'est au despens du prince 
& du peuple. le dy donques que de tels degatz & super- 
fluitez vient en partie la charte de vivres que nous 
voyons. le laisse à dire que c'est la source de tous vices 
& calamitez d'une repub., car il faut ioiier, emprunter, 
vendre & se déborder en toutes voluptez : en fin payer 
se'i créanciers en belles cessions, ou en faillites. Mais 
si les anciennes loix des Romains, Grégeois, Hebrieux, 
Aegyptiens, avoyent aussi bien lieu en France comme 
en toute l'Ethiopie, c'est à sçavoir qu'on adjugeast le 
debteur à faute de payement au créancier, pour le vendre 
ou s'en servir, on ne verroit pas tant de voleurs, de 
cessionnaires & de banqueroutiers, ny la charte que 
nous voyons causée des excès, ne seroit pas si grande 
de beaucoup. 



"j à deux escuz par tête, qui est l'une des pestes de 
Paris la plus pernicieuse. Toutesfois... 

^) pour les espingles : aussi Dieu s'en vengea, car 
le bourreau après l'avoir estranglè, luy despouilla 
usques à sa chemise, ce fut l'une des raisons... 



JEAN BODIN 103 

Icy, me dira quelqu'un : Si les choses alloyent en 
enchérissant en partie pour le degast, en partie aussi pour 
l'abondance d'or & d'argent, nous serions en fin tous 
d'or « & personne ne pouroit vivre pour la charte. Il 
est vray : mais les guerres & calamitez qui adviennent 
aux republiques, arrestent bien le cours de la fortune : 
comme nous voyons les [Fol.e.4.Ro] Romains avoir 
vescu fort echarcement, & si faut dire, en merveilleuse 
pauvreté quasi cinq cens ans, lors qu'ils n'avoyent que 
grosse monnoye d'erain, du pois d'une livre, & sans 
marque iusques au roy Servius. aussi ne forgerent-ils 
monnoye d'argent que l'an quatre cens quatre vins 
& cinq, après la fondation de Homme, comme on peut 
voir aux fastes, soixante & deux ans après, on usa de 
monnoye d'or. Voyons donc le pris des choses de ce 
temps-la, nous trouverons que le mouton n'estoit estimé 
que dix asses d'erain, que le docte Budé prend pour trois 
sous & demy de son temps, & au plus fort quatre des 
nostres : le bœuf cent asses, qu'il estime un escu cou- 
ronne. & fut le pris estimé par la loy Ateria Trapeia, 
deux cens quatre vins ans après la fondation de Homme : 
au quel temps la solde du piéton, dit Polybe, n'estoit 
que deux oboles, au centenier quatre, à l'homme de 
cheval un denier, qui valoit trois souz & demy ^. Quand 
au pris des autres vivres, on le peut iuger par la loy Fan- 
nia, qui retrenchea la despence l'an cinq cens quatre vins 
& douze après la fondation, avec défense espresse de 
despendre plus de cent asses, qui est un escu couronne, 



^) nous serions en fm tous d'or manque dans V édi- 
tion de 1578. 

^) trois sous & demy de la monnoye forgée à quatre 
deniers douze grains. Nous lisons en Plutarque que le 
pris du mouton au temps de Solon n'estoit que d'une 
drachme : qui estoit une septiesme partie moins que à 
Homme deux cens ans après. — Quant au pris... 



104 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

aux banquetz qui se faysoyent les [Fol.e.4.Vo] iours des 
grands ieux : aux autres iours dix asses, à la charge qu'il 
n'y auroit point de volaille, excepté la poule de pailler ^^ : 
& fut cest edict publié par toute l'Italie à la requeste 
de Didius tribun du peuple. Soixante & quatre ans après, 
Crassus le riche " voyant que les vivres peu a peu enche- 
rissoyent, permist de despendre cent asses les iours de 
foire, des calendes, nones & ides ; & aux nopces deux 
cens asses, qui font deux escuz : trois livres de chair sèche 
une livre de chair salée, des fruits tant qu'on voudroit. 
aux autres iours, trente asses, qui font le teston. Vingt 
& sept ans ensuyvant, lors que la ville fut enrichie de la 
dépouille de Grèce & d'Asie, on ne pouvoit tenir la 
bride au peuple, ioint aussi que pour l'abondance d'or 
& d'argent tout estoit fort enchéri, Sulla Dictateur 
voyant les anciennes ordonnances s'en aller en fumée, 
retranchea la despence tant qu'il peut, & toutesfois 
permist qu'elle fust plus grande des deux tiers que Cras- 
sus n'avoit fait : iaçoit qu'il diminuast la taxe des vivres. 
Trente & six ans après, César, le plus sobre seigneur qui 
fut onques, voyant tout le peuple débordé en banquetz 
excessifs, fist quelque edict, par lequel il défendit de 
passer vint & cinq escuz [Fol.f.l.R®] aux nopces : & 
quand aux autres iours de festes & foires, sept escuz & 
demy, qui estoit dix fois plus que Sulla n'avoit permis. 
Et neantmoins on faisoit si peu de conte de ses edicts, 
qu'il fust contraint pour les exécuter, d'aller secrètement 
au marche. Aussi depuis ne se trouva personne qui en 
fist aucune ordonance. Et mesmes Caligula voulut mons- 
trer exemple à ses subiects de toute prodigalité, dépen- 
dant en moins d'un an vint & deux millions d'or, que 
Tibère avoit espargnez. 

Or voyons combien l'abondance d'or & d'argent, & 



^) Crassus le riche censeur. 



JEAN BODIN 105 

le degast fist enchérir les choses depuis Sulla iusques a 
Caligula, qui ne sont pas cent ans. nous trouverons que 
les poissons delicatz, comme le mulet, le turbot, la dorade 
le denté, l'esturgeon, la murène s'acheptoyent au pois 
d'argent pur & sec com dit Galen. Il y eut bien un 
f riant, qui ne mérite pas d'estre nommé, qui paya deux 
cens escuz d'un mulet de mer ne pezant que deux livres, 
qui estoit l'achepter au pois de l'or. Nous en peschons 
en nostre mer Oceane, & quelquefois en Loire, ou ils se 
dégorgent, de trois & quatre livres pour quinze ou vint 
sous, parce que les grands seigneurs & [Fol.f.l.V^] le 
peuple ayme mieux la chair. 

De ces exemples nous pouvons iuger la charte de 
toutes autres choses, car le pan des le temps de Varron 
coustoit cinquante deniers d'argent, qui font cinq escuz. 
depuis lequel temps le pris de toutes choses haussa dix 
fois autant, comme nous avons monstre, ce seroit au pris 
de quarante ou cinquante escuz le pan. Pline passe plus 
outre, car il dit qu'un nomme Hirrius presta six mil 
murènes, qui n'ont rien semblable à nos lamproyes que la 
longueur, au pois & au nombre, à la charge de luy en 
rendre autant, & n'en voulut vendre pour or ny pour 
argent, de quoy on faisoit peu de conte pour l'abondance 
qui estoit en Romme. car ce n'estoit pas la disette des 
choses, veu que de toutes pars du monde on aportoit la 
comme au marché. Vray est que les excez aidoyent bien 
à enchérir les vivres : car il se trouvoit que les riches ne 
sçavoyent quelque fois comment despencer leur bien : ce 
qui advint à Aesope ioueur de tragédies, lequel pour entrer 
en appétit, se faisoit servir un plat estime quinze mil 
escuz, plein de rossignols chantans, estourneaux, merles 
& autres oyseaux qui avoyent aprins a parler. Encores 
que tels oyseaux soyent faides & malplaisans [Fol.f.2.Ro] 



106 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

toutesfois le coust " leur donnoit bon goust. Le fils crai- 
gnant faire deshonneur au père, humoit des perles liqué- 
fiées d'un pris inestimable. Et ne faut point s'esbahir 
qu'un ioueur de tragédies eust tant d'escuz : car les bou- 
fons et ioueurs de farces estoyent en si grand crédit, que 
Roscius avoit trente & six mil escuz de l'espargne cha- 
cun an, pour faire le badin une douzaine de fois devant 
le peuple, outre le profit qu'il tiroit de ses ieux parti- 
culiers. 

Mais pour monstrer à l'œil l'abondance d'or & d'ar- 
gent, il n'y a point de meilleur exemple que d'Apicius 
maistre queux, auquel après avoir mangé quinze cens 
mil escuz restoyent encores deux cens cinquante mil, 
toutesfois craignant mourir de faim, il s'empoisonna, 
comme tesmoignent plusieurs historiens. Ce qui me fait 
croire estre véritable ce qu'on dit de Giceron, qu'il eut 
une maison estimée cinquante mil escuz pour plaider 
une cause ; car puis que les plaisans avoyent si grand 
crédit envers le peuple, ce n'estoit pas de merveille si un 
tel advocat estoit si bien payé. 

Or est il que tout l'or & l'argent leur vint en six 
vingts ans, par la dépouille de tout [Fol.f.2.Vo] le monde, 
qu'aporterent en Romme les Scipions, Paul AEmyl, 
Marins, Sulla, Luculle, Pompée, César & mesmement 
ces deux derniers : car Pompée conquist tant de pays, 



^) le coust lui donnoit bon goust. Et mesme Athe- 
naeus raconte de luy qu'estant arrive en Sclavonie 
pour y manger des escreviches qu'on estimoit fort en 
ce pays la : devant que descendre du navire on luy dit 
qu'il y en avoit sans comparaison de plus belles & meil- 
leures en la coste d'Afrique : ce que ayant entendu il 
fist voile vers l'Afrique pour en manger. Le fils craignant. . . 



JEAN BODIN 107 

qu'il fist monter le revenu de l'Empire à huit millions 
cinq cens mil escuz, qui estoit le double & trois cin- 
quiesmes plus qu'au paravant. César aporta quarante 
millions d'escuz a l'espagne, outre les prodigalitez qu'il 
faisoit : car pour une fois il donna à Paul Consul neuf 
cens mil escuz pour ne sonner mot : & à Curion Tribun 
quinze cens mil escuz pour estre de sa ligue. Marc Antoine 
passa bien plus outre, s'il est vray ce que Plutarque & 
Apian en escrivent : car il donna a son armée pour les 
agréables services deux cens mil talens : cela revient à 
six vins millions d'escuz. ce qui est aucunement croyable, 
veu que l'Empereur Adrian, qui estoit sage ménager, 
pour avoir la bonne grâce des légions, qui estoyent au 
nombre de quarante, donna dix millions d'escuz. 

Il ne faut donc pas s'esbahir si les choses estoyent 
chères, veu l'abondance d'or & d'argent qui estoit en 
Romme. Mais ses ecxes & braveries ne durèrent pas 
touiours : car en moins de trois cens ans, les Parthes, 
les [Fol.f.S.Ro] Goths, Herules, Hongres & autres cruelles 
nations fouragerent tout l'Empire & mesmes l'italie, 
foulèrent aux pieds les Romains, bruslerent leur ville, 
butinèrent leur dépouilles. Ainsi advient il a toutes 
républiques, de naistre & croistre peu à peu, & puis 
florir en richesses & puissance, en après s'enviellir & 
aller en décadence, iusques a ce qu'elles soyent du tout 
ruinées, comme i'ay monstre au discours sus Testât 
des republiques en la Méthode des histoires. 

Nous avons discouru les raisons de renchérissement 
des choses : Reste à monstrer, que Monsieur de Males- 
troit « s'est aussi mespris au titre des monnoyes forgées 
en ce royaume depuis trois cens ans. Car il dit que saint 



°j Malestroit... 



108 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Louys fist forger les premiers souz valans douze deniers, 
& qu'il n'y en avoit que soixante & quatre au Marc. Il 
dit aussi que du temps de Philippe de Valois, Tescu 
d'or aux fleurs de lis sans nombre, de meilleur pois & 
aloy que le nostre, ne valoit que vint souz. Puis après 
que le roy lean fist forger les francs à pied ^^ et à cheval ^^ 
d'or fm, qui ne valoyent que vint souz. D'avantage que 
le sou d'argent de ce temps-la en valoit cinq des nostres. 
Il ne dit point de quel titre, de quel [Fol.f.S.Vo] pois et 
aloy estoient les monnoyes. 

Quand a ce dernier point, il se contredit luy mesmes : 
car il est d'acord que l'escu vieil ^^, qui peze trois deniers 
trebuchans, ne vaut que soixante souz des nostres ^ : 
tellement que le sol ancien de fm argent n'en vaudroit 
que trois des nostres : & toutesfois les francs à pied & à 
cheval pezent moins que les escuz vieux de quatre 
grains ^^, et ne sont pas de meilleur aloy : veu qu'aux 
uns & aux autres, il y a un quart de carat de rèmede. 
aussi par l'ordonnance de l'an cinq cens soixante & un, 
le vieil escu est à soixante souz, & le franc à pied ou à 
cheval à cinquante cinq souz. Par ainsi il se mesprend 
quasi de la moitié, quant à la proportion des souz anciens 
& des nostres. car s'il estoit ainsi comme il dit, que le sol 
ancien de fin argent valust cinq fois autant comme les 
nostres, l'escu vieil vaudroit cent souz, le franc à pied 
ou à cheval quatre livres dix souz. 

En second lieu monsieur de Malestroit ^ se mesprend, 
laissant entre saint Louys & Philippe de Valois cent 
xxiii ans, pendant lequel temps Philippe le Bel, arrière 



^) des nôtres forgez par l'ordonnance du Roy Fran- 
çois premier tellement que le sol... 
^) Malestroit. 



JEAN BODIN 109 

fils de saint Louys, l'an mil trois cens, afoiblit tellement 
la monnoye d'argent, qu'un sol de l'ancienne [Fol.f.4. Ro] 
monnoye en valoit trois de nouveaux, comme nous trou- 
vons en noz registres & mesmes en nos Annales, & en 
l'histoire d'Antonin, de laquelle m'a adverti Monsieur de 
Livres ^^, homme accompli en bon sçavoir. Et combien 
que pour apaiser la mutinerie du peuple la monnoye fut 
réduite a l'ancienne valeur, si est ce que dix ans après 
elle fut si fort afoiblie, que le sol n'avoit que trois deniers 
& demi d'argent : tellement que les trois pars « estoyent 
de cuivre : qui est la plus foible monnoye qu'on aye veu 
de nostre temps, car l'an cinq cens cinquante & un, les 
souz forgez par l'ordonance du roy Henry tienent trois 
deniers & demy d'argent. On n'a iamais veu de nostre 
mémoire plus d'aliage en billon. Il faut donc conclure, 
puis que le sol estoit de mesme titre, de mesme pied, de 
mesme aloy, & qu'il y avoit autant d'aliage il y a trois 
cens ans, comme a présent, que la démonstration de 
monsieur de Malestroit, ^ & ses exemples ne peuvent avoir 
lieu, car iaçoit que Charles le Bel restitua l'ancien titre 
des souz a douze deniers le roy l'an mil trois cens vingt 
& deux, toutesfois six mois après il l'afoiblit de toute la 
moitié. 

Nous trouvons vien d'avantage par noz [Fol.f.4.Vo] 
registres, que l'an mil quatre cens vingt & deux, le 
titre des souz estoit si foible, que le marc d'argent valoit 
quatre vingt livres tournois, qui sont seize cens pièces 
pour marc d'euvre : tellement qu'un de noz sous ^ vaut 
à ce conte cinq souz de ceux la, qui est bien tout le 



^) deux parts & demy estoyent de cuivre : qui est 
la plus foible... 
^) Malestroit. 
^) qu'un des solz du roy Henry II. 



110 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

contraire de ce que monsieur de Malestroit " a mis en 
avant, qu'un sol ancien en valoit cinq des nostres : veu 
qu'il y a cent cinquante ans, que cinq souz n'en valoyent 
qu'un des nostres. Il faut donc qu'il raporte ce mot 
ancien à certaines années seulement, & non pas à toutes, 
comme il fait depuis trois cens ans. 

Bref, qui voudra feuilleter au livre noir, qui est en 
la chambre du Procureur du roy au chastelet de Paris, 
il trouvera que l'an mil quatre cens & vingt, lors que les 
Anglois tenoyent Paris, l'escu fut mis a soixante souz, 
le mouton ^^ a quarante, les nobles ^^ a sept livres, qui 
est le pris & valeur du iourd'huy ^. Vray est que Gharle 
septiesme, l'an quatre cens vingt & deux au mois de 
Novembre, fit forger nouvelle monnoye a douze deniers : 
tellement que le marc d'argent de quatre vins livres 
fut remis a huit livres quatre souz tournois, mais l'an 
mil quatre cens cinquante [Fol.g.l.R^] & trois, on 
forgea des souz a cinq deniers d'aloy ^, qui est rabatu 
de la forte monnoye beaucoup plus de la moitié. 

C'est donc un paralogisme en matière d'argumens, 
de prendre une année que la monnoye a esté la plus forte 
pour estimer les choses, & laisser les années qu'elle a 
esté la plus foible, qui sont plus fréquentes sans compa- 
raison que les bonnes années : comme en cas pareil qui 
voudroit tirer en conséquence des autres choses, le bon 
marche d'alumettes ^* qui est en Paris. 

l'ay monstre cy devant que le pris des choses taxé 
par les coustumes de ce royaume, accordées & homo- 



«J Malestroit. 

^) du temps du règne du roy Henry II. 

^J cinq deniers de loy. 






JEAN BODIN 111 

loguees depuis cinquante, les autres depuis soixante ans, 
estoit dix fois moindre qu'il n'est a présent. & toutes fois 
il est certain que les estats & les députez pour accorder 
les coustumes, n'ont pas suyvi le moindre, ny le plus haut 
pris : mais la plus commune estimation qui estoit lors, 
comme noz loix nous enseignent. & neantmoins le cha- 
pon n'est qu'à douze deniers tournois par toutes les 
coustumes d'Aniou, Poitou, la Marche, Ghampaigne, 
Bourbonnois, & autres : la poule a six den., la perdris 
a quinze den., le mouton gras avec la laine sept [Fol.g.l. 
Vo] souz, le cochon dix den., le mouton commun & le 
veau a cinq souz, le chevreau trois souz, la charge de 
froment a xxx s. la chartée de foin pezant quinze quin- 
taux, dix s. qui font dix boteaux pour un sol, le boteau 
pesant quinze livres, c'est la coustume d'Auvergne. En 
Bourbonnois les douze quintaux estoyent estimez dix 
souz, le tonneau de vin trente s., le tonneau de miel 
XXV s. arpent de bois revenant deux s. six den. arpent 
de vigne xxx s. de rente, livre de beurre quatre den. 
d'huile de noix autant : de suif autant. G'estoit du temps 
de Louys douziesme, comme i'ay dit cy dessus : lors que 
les souz, qui sont a trois deniers xii grains, estoyent à 
quatre deniers xii grains. Par ainsi le sol du temps de 
Louys douziesme ne sçauroit au plus valoir qu'un liard 
d'avantage que le nostre °, en quelque sorte que ce soit : 
& les quatre souz ne vaudroyent pas cinq des nostres, 
dont il s'ensuit bien que le veau & le mouton avec la 
laine, ne devroit estre estimé que six souz & trois deniers 
de nostre billon pour le plus, puisqu'il y a soixante ans 
que par toute la France, il n'estoit prisé que cinq souz. 
Autant peut on dire des autres choses. Or nous voyons 
que par estimation commune, [Fol.g.2.Ro] l'un & l'autre 
vaut quatre livres, ou cent souz, voire six livres en 



«j que celuy du règne de Henry II. 



112 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Paris, qui est vingt fois plus cher « qu'il ne coustoit lors. 
Si donc les fruitz de la terre, le bestail, la volaille cous- 
toyent dix ou douze fois moins ^ qu'ils ne font, le revenu 
des terres & seigneuries estoit d'autant moins estimé, 
& les baux à ferme à meilleur conte : & par mesme rai- 
son les terres dix fois moins prisées, car la meilleure terre 
roturière n'est estimée qu'au denier xx ou xxv, le fief 
au denier xxx, la maison ^ au denier cinquante, telle- 
ment que la terre qui valoit mil escuz de ferme il y a 
soixante ans n'estoit vendue que xxv ou au plus cher 
xxx mil escuz. Si donc la ferme a creu à cinq ou six mil 
escuz, la terre se vendra cent cinquante mil escuz, qui 
lors ne valoit que trente mil. Quand aux corvées & iour- 
nees de maneuvres, nous voyons de toute ancienneté, 
qu'elles estoyent quasi taxées à un denier d'argent, qui 
valoit peu plus que le real d'Espagne : & la solde 
ancienne de l'homme de cheval, n'estoit qu'un denier, 
comme dit Polybe : en fin l'homme de pied eut un denier 
par iour, ce qui fut garde mesmes du temps d'Auguste, 
comme escript Tacite. Vray est que les dons faits aux 
armées pour les agréables services, [Fol.g.2.Vo], valoyent 
vingt fois autant que la solde. De la est venu, comme ie 
croy, nostre mot Gagne-denier, qui se prend seulement 
pour ceux qui louent leur iournee : & mesmes en l'Evan- 
gile, le maistre dit a quelques vignerons envieux de sa 
libéralité envers les autres. N'avez vous pas le denier que 
ie vous ay promis pour la iournee ? ^ Toutesfois par noz 
coustumes arrestees, comme i'ay dit, & corrigées depuis 
soixante ans, la iournee de l'homme en esté, n'est prisée 



^) vingt ou trente fois plus cher. 
^) dix ou douze ou vingt fois moins. 
^) la maison de bonne estofe. 

'^) pour la iournee ? Qui estoit la drachme en Grèce 
pour la iournee du vigneron & du soldat. Toutesfois... 



JEAN BODIN 113 

que six den., en hyver quatre den. & avec sa charette 
à boeufs douze den. La monnoye noire ^^ n'est point 
diminuée ny haussée de pied depuis ny au paravant 
soixante ans : & toutesfois on voit que pour six deniers 
le vigneron, le brassier, le maneuvre, le soldat, ne se 
contente pas de cinq souz : mesmes en ce pays ils en 
veulent huit ou dix, remonstrans qu'ils ne peuvent autre- 
ment vivre. Quant à la corvée des boeufs, elle est esti- 
mée vingt s. au meilleur marché, c'est donc vingt fois 
autant qu'elle estoit prisée il y a soixante ans, en quelque 
monnoye qu'on le prenne, qui est cause que les iuges, 
qui ont bien puissance de plier, non pas de rompre les 
coustumes, quand il est question d'assiettes, rentes, 
estimation de fruitz ou d'autres [Fol.g.S.Ro] choses 
semblables, ils ne se servent plus des coustumes : ains 
se rapportent à l'ordonance touchant l'estimation des 
fruitz, ioint la commune valeur «. 

Nous avons parlé de la monnoye blanche, disons 
aussi de la monnoye d'or, afin qu'on puisse iuger à 
veûe d'œil que ce n'est pas pour avoir altéré les mon- 
noyes que tout est enchéri. le trouve que la plus fine 
monnoye d'or forgée depuis trois cens ans en quelque 
pays que ce soit, n'est point plus forte de vingt & trois 
avec trois quars de carat : comme sont le noble, les 
vieux ducatz de Venise, Florence, Sienne, Portugal, le 
Seraph de Turquie, les Medins ^^ de Barbarie, les medalles 
anciennes des Romains, les doubles ducatz vieux de 
Castille, les moutons à la grand laine, les escuz vieux, 
les salutz, les francs à pied & à cheval, les vieux ange- 
lotz : les escuz couronne ne sont pas si forts de beau- 



^) ioint la commune valeur : ou bien ils ordonnent 
que les parties conviendront de prizeurs pour estimer 
les choses. — Nous avons parle de la monnoye blanche... 



LE BRANCHU 



114 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

coup : les Milrais valent mieux & les escuz soleil : puis 
après les Henriz & doubles Henriz, les reaies d'or, pis- 
tolets, & doubles ducatz de Portugal sont plus foi- 
blés, quant aux autres monnoyes, ou il y a moins de 
XXII caratz, c'est a dire, s'il y a plus de la douziesme 
partie d'aliage, soit cuivre ou argent, [Fol.g.S.Vo] & 
moins des dix pars d'or, ce n'est pas or, sinon en 
ouvrage, tout ainsi que l'argent qui est plus bas que de 
dix deniers, ou pour mieux dire qui a plus d'un sixiesme 
d'aliage d'estain «, ou de cuivre : & moins des cinq pars 
d'argent, ce n'est point argent en matière de monnoye,. 
mais billon. & pour ceste cause les anciens appelloyent 
Electre l'or ou la cinquiesme partie est d'argent. Posons 
donc le cas que l'escu viel, & le franc à pied & à cheval, 
qui sont les monnoyes desquelles se sert monsieur de 
Malestroit, soyent a xxxiii (sic) caratz, avec un carat 
de remède : les escuz au soleil à xxiii & un huictiesme 
de remède, suyvant l'ordonnance de l'an cinq cens 
quarante : ou a xxiii caratz & un quart de carat de 
remède, comme sont les escuz forgez par l'ordonnance 
du roy Henry, il n'y aura qu'un carat de différence aux 
vieux. & quant au pois, les escuz sol de l'an cinq cens 
quarante, pezent deux deniers seize grains trebuschans, 
à soixante & douze au marc, autant que Justinian 
l'Empereur en met à la livre, ce qui a donne occasion 
à monsieur du Moulin ^, l'honneur des Jurisconsultes,, 
d'égaler l'escu de lustinian & le nostre a mesme pied.. 
Mais il y a autant à dire que de deux a trois, car tout 
ainsi [Fol.g.4.Ro] que le marc à huit onces, & la livre 
de lustinian douze : aussi l'escu d'or forge par son 
ordonnance, qu'il nomme Solidus, est d'un tiers plus 
pezant que le nostre, quasi comme l'angelot. Depuis, 



«J d'estain manque dans Védilion de 1578. 
^) monsieur Charles Moulin. 



JEAN BODIN 115 

par ordonnance du roy Henry " on en a forge à deux 
deniers quinze, & puis quatorze grains trebuschans. 
Or est-il que le franc d'or peze moins de quatre grains 
que Tescu vieux, & plus que Tescu sol forge l'an mil 
cinq cens quarante, de quatre grains. Si donc nous 
raportons le pied de l'un à l'autre, nous trouverons que 
l'escu veiel ne vaut qu'une huictiesme plus que l'escu 
sol : & le franc d'or près d'une neufviesme plus que le 
mesme escu sol : car il y a huit escuz vieux en l'once, 
neuf au soleil, dix couronne ^ : de francs d'or il y en a 
moins de neuf, & plus d'huit, aussi l'escu veiel par 
l'ordonnance <^ est à soixante, le franc à cinquante cinq^ 
l'escu sol à cinquante deux, l'escu couronne à cinquante 
billon ^. 

Il faut donc conclure, que si la maison qui s'est 
vendue deux cens vieux escuz il y a six vings ans, auiour- 
d'huy se vend huit cens escuz sol, qui valent deux mil 
livres tournois de nostre billon, ostant un huitiesme que 
l'escu veiel vaut plus que l'escu sol, restent six cens 
soixante & treize escuz sol, qui valent * [Fol.g.4.Vo] 
mil sept cens cinquante livres, ou trente & cinq mil souz 
de nostre monnoye, & si nous posons le cas que fussent 
francs d'or, il n'en faudroit tirer qu'une neufviesme, 
resteroyent sept cens quatre vings escuz sol, que se vend 
la maison, qui est trois fois plus qu'elle ne coustoit de 
ce temps-la. ce que i'ay bien voulu conter par le menu, 
d'autant que monsieur de Malestroit^ n'a point dit quelle 



^) du roy Henry deuxiesme. 

^) dix couronne : & un denier XX. grains davan- 
taige : de francs d'or... 

^) par l'ordonnance du roy Henry second. 
^) à cinquante solz. 

^) qui valent du temps du roy Henry second. 
f) Malestroit. 



116 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

porportion il y avoit entre les escuz pour les accommoder 
à noz contracts. 

Voila quant a renchérissement en gênerai, sans tou- 
cher aux changemens particuliers, qui font enchérir les 
choses de leur pris ordinaire : comme les vivres en temps 
de famine ; les armes en temps de guerre : le bois en 
hyver : l'eau aux déserts de Lybie, ou il se trouve un 
tombeau en la plaine d'Azoa, qui porte tesmoignage en 
lettres gravées, qu'un marchand achepta d'un voiturier 
une coupe d'eau dix mille ducatz, & neantmoins l'achep- 
teur & le vendeur moururent de soif, comme escript 
Léon d'Afrique : ou bien les ouvrages de main, & la 
quinquallerie aux lieux ou il ne s'en fait point, qui sont 
ordinairement à meilleur marche aux villes pleines 
d'artizans, comme à Limoges, Milan, Nuremberg, 
[Fol.h.LRo], Gènes, Paris, Damasque, Venise : ou bien 
pour l'abondance du peuple & d'argent qui est en un 
lieu plus qu'en autre : comme à Stambol, Romme, 
Paris, Lyon, Venise, Florence, Anvers, Seville, Londres : 
ou la cour des rois, ou grands seigneurs : ou marchans, 
attire le peuple & l'argent, les vivres y sont plus chers « : 
ou que le changement vient pour un edict nouveau, 
comme il advint à Romme, ou les maisons furent sou- 



«^ les vivres y sont plus chers : comme il advenoit 
ordinairement en Rome, ou l'abondance d'or & d'ar- 
gent, & de peuples qui y accouroient de tous costez du 
monde, la famine estoit souvent, de sorte qu'Auguste 
fut contrainct de chasser de la ville les haraz d'esclaves 
<& de gladiateurs, & tous les estrangers, excepte les mais- 
tres de la ieunesse & et les médecins, outre vingt & 
huict colonies, qu'il tira de Rome pour les repartir en 
toute l'Italie. Quelquefois aussi le changement vient 
pour un edict nouveau, comme il advint à Rome... 



JEAN BODIN 117 

dain encheries de moitié, par l'edict de Trajan, qui 
ordonna que tous ceux qui voudroyent avoir estatz & 
offices honorables, employassent la tierce partie de leurs 
biens en achapt d'héritages en Romme ou aux environs. 
Toutes ces choses particulières ne sont pas considérables 
au cas qui s'offre, qui est gênerai. 

Or puis que nous sçavons que les choses sont enche- 
ries, & les causes de renchérissement, qui sont les deux 
pointz principaux que nous avions à prouver à Mon- 
sieur de Malestroit ^ : reste maintenant d'y remédier au \ y 
moins mal qu'il sera possible : ce que monsieur de Maies- ' 
troit ^ n'a touche aucunement, tenant pour tout certain 
que rien n'encherist. 

Premièrement l'abondance d'or & d'argent, qui est ^ 
la richesse d'un pays, doibt en [Fol.h.l.Vo] partie excuser 
la charte : car s'il y avoit en telle disette que le temps 
passé, il est bien certain que toutes choses seroyent 
d'autant moins prisées & acheptees que l'or & l'argent 
seroit plus estime. 

Quant aux monopoles & degatz qui se font, i'en ay 
touche cy dessus ce qu'il m'en sembloit. Mais pour 
néant on fait de belles ordonances touchant les mono- 
poles, les excès des vivres & vestemens, si on ne les veut 
exécuter : & toutefois, elles ne seront iamais exécutées, 
si le Roy par sa bonté ne les fait garder aux courtizans : 
car le surplus du peuple se gouverne à l'exemple du 
courtizan en matière de pompes & d'excès : & ne fut 
iamais republique en laquelle la santé ou la maladie ne 
descoulast du chef à tous les membres. 



«J Malestroit. 
^J Malestroit. 



118 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Quant à la traite des marchandises qui sortent de ce 
royaume, il y a plusieurs grands personages qui s'effor- 
cent, & se sont efforcez par ditz & par escripts de la 
retrencher du tout, s'il leur estoit possible : croyans que 
nous pouvons vivre heureusement & à grand marché 
sans rien bailler, ny recevoir de l'estranger. mais ils 
s'abusent à mon advis : car nous avons affaire des estran- 
gers, & ne sçaurions [Fol.h.2.Ro] nous en passer. le 
confesse que nous leur envoyons blé, vin, sel, safran, 
pastel, pruneaux, papier, drap & grosses toiles ; aussi 
avons-nous d'eux en contrechange, premièrement tous 
les métaux, hormis le fer : nous avons d'eux, or, argent, 
éstain, cuivre, plomb, acier, vif argent, alun, souphre, 
vitriol, couperoze, cynabre, huiles, cire, miel, poix, bresil, 
ebene, fustel, gaiac, yvoire, maroquins, toiles fines, 
couleurs de conchenil, escarlate, cramoysi, drogues de 
toutes sortes, épiceries, sucres, chevaux, saleueres de 
saumons, sardines, maquereaux, molues, bref une infi- 
nité de bons livres & excellens ouvrages de main. 

Et quand nous pourions passer de telles marchan- 
dises, ce qui n'est possible du tout : mais quand ainsi 
seroit que nous en aurions à revendre, encores devenons 
nous tousiours trafiquer, vendre, achepter, eschanger, 
prester, voire plustost donner une partie de noz biens 
aux estrangers, & mesmes à noz voisins, quand ce ne 
seroit que pour communiquer & entretenir une bonne 
amitié entre eux & nous. 

le di plus, quand nous serions accompliz des dons, 
Dieu de tout ce qui peut estre donne aux hommes, en 
armes & en loix, sans crainte [Fol.h.2.Vo] ny espérance 
d'autruy, si est ce que nous leur debvons ceste charité, 
par obligation naturelle, de leur communiquer les grâces 
que Dieu nous auroit faites, les apprendre & façonner 
en tout honneur & vertu. En quoy les Romains se ren- 



JEAN BODIN 119 

dirent indignes de commander, lors que la grandeur de 
leur puissance touchoit iusques au ciel, & qu'ils avoyent 
estendu leur Empire depuis le soleil couchant iusques 
au soleil levant, il se trouva quelques peuples qui leur 
envoyèrent ambassade pour se renger soubs leur puis- 
sance, & leur obeyr volontairement. Les Romains voyans 
qu'il n'y avoit rien à gagner, refusèrent telles offres, 
comme escript Appian, qui est un tour le plus lasche, & 
une injure faite à Dieu la plus vilaine qui fut onques : 
comme si la maieste de commander & faire iustice, & 
mesmes aux pauvres peuples mal apprins, n'estoit pas 
le plus grand don de Dieu, & le plus grand honneur que 
peut recevoir l'homme en ce monde, c'estoit bien loin 
de leur communiquer leurs biens & richesses, comme ils 
debvoyent faire. 

Mais, dira quelqu'un, Platon & Lycurgue ont défendu 
la trafique avec l'estranger, craignant que leurs subiects 
fussent gastez [Fol.h.S.Ro] & corrompuz. Il est vray, 
mais l'un a songé ce qu'il ne peut iamais exécuté, quoy 
qu'il essayast : l'autre a exécuté ce que iamais homme 
n'osa espérer. & toutesfois l'un & l'autre eust mieux 
fait, si ie ne suis fort trompé, de permettre la trafique, 
comme sagement a fait Moyse, qui a bien monstre qu'il 
estoit plus grand maistre que ces deux la : car la lumière 
de vertu est si claire, que non seulement elle chasse les 
ténèbres des vicieux, ains aussi liust d'autant plus qu'elle 
est communiquée. Toutesfois nous ne pouvons pas nous 
prévaloir tellement en noz vertuz, que l'estranger n'ayt 
de quoy nous rendre la pareille. 

Encores, dit on, il ne faut pas donner noz biens pour 
néant aux estrangers, & mesmes à noz ennemis, aussi 
nous y donnons bon ordre : & toutesfois quand nous le 
ferions en ayant à suffisance, nous gagnerions plus leur 
amitié qu'a leur faire la guerre : puisque Dieu, auquel 



120 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

nous avons iuré & faisons la guerre sans trefves, nous 
monstre exemple avec une prodigalité démesurée. Mais 
parce que cecy ne peut entrer au cerveau de ceux qui ne 
font estât que du gaing, quoy qu'il soit sordide & deshon- 
neste, Dieu par sa prudence admirable y a donné bon 
ordre : car il a tellement [Fol.H.3.Vo] départi ses grâces, 
qu'il n'y a pays au monde si plantureux, qui n'aye faute 
de beaucoup de choses. Ce que Dieu semble avoir fait, 
pour entretenir tous les subiects de sa republique en 
amitié, ou pour le moins empescher qu'ils ne se facent 
longtemps la guerre, ayans toujours afaire les uns des 
autres 2'. 

le serois bien d'advis, si mes advis avoyent lieu, qu'il 
fut défendu de trafiquer avec l'Italien pour des atours, 
des perfums, du plomb, du parchemin, des fausses 
pierres, des poizons : & mesme clore le passage à tous les 
banqueroutiers & bannis de leur pays : si ce n'estoit 
qu'ilz fussent bannis pour estre trop vertueux, comme on 
faisoit en Athènes & en Ephese : & qu'à ceste fin l'es- 
tranger fist apparoir d'attestation du prince ou de la 
seigneurie. Gela donneroit exemple aux autres peuples de 
faire le pareil, & feroit trembler les meschans qui n'au- 
royent seur accès en lieu du monde. Mais, à ce que ie 
voy, les paysans & infidèles nous feront la leçon : car il se 
trouve que Mehemet nommé le Grand, Empereur des 
Turcs, en a monstre bel exemple en la personne d'un 
meurtrier, lequel après avoir assassiné Iulian de Médicis 
en pleine eglize, s'estoit retire à Stambol siège de l'Em- 
pire [F0I.H.4.R0]. Ge grand seigneur le renvoya pieds 
& poings liez à Florence pour en faire iustice. Mais tandis 
que nous oumrons la fenêtre aux bannis, le mauvais air 
& la peste y entrera tousiours, & n'aurons jamais faute 
de daciers, qui hument le sang, rongent les os & sucent 
la mouelle du prince & du peuple : voire qui font louange 
& vertu par livres imprimez des vices les plus exécrables 



JEAN BODIN 121 

du monde, que iamais noz pères n'ont pensé : & toutes- 
fois il n'y a que telles gens bien venuz & cheriz partout. 

Quant aux autres estrangers, ie désire que non seule- 
ment on les traite en douceur & amitié, ains aussi qu'on 
venge Tiniure à eux faite a toute rigueur, comme la loy 
de Dieu commande : voire mesme qu'on leur quite le 
droit d'aubeine, qui n'a lieu qu'en ce royaume & en 
Angleterre «, à la charge que l'héritier soit habitant du 
pays, aussi bien voyons-nous qu'il n'en revient que le 
deshonneur à la France, & le profit aux sansues de la 
cour : ioint que cela empesche le cours de la trafique, qui 
doibt estre franche, & libre, pour la richesse & grandeur 
d*un royaume. 

Il ne reste qu'un argument auquel il faut respondre 
en un mot. Quand la traite à (sic) lieu [F0I.H.40V.], 
disent-ils, toutes choses enchérissent au pays. le leur nye 
ce point la, car ce qui entre au lieu de ce qui sort, cause 
le bon marché de ce qui defailloit. D'avantage, il semble 
à les ouir, que le marchant donne son bien pour néant : 
ou que les richesses des Indes & de l'Arabie heureuse 
croissent en noz landes. le n'excepteray que le blé, 
duquel la traite se doibt gouverner plus sagement qu'on 
ne fait, car nous voyons des chartez & famines intolé- 
rables a faute d'y prouvoir : tellement que la France, qui 
doibt estre le grenier, de tout le Ponant, reçoit les navires 
pleines de meschant blé noir, qu'on ameine le plus sou- 
vent de la coste Baltique : qui est une grande honte à 
nous. Le moyen d'y donner ordre, c'est d'avoir en cha- 
cune ville un grenier public, comme on avoit ancienne- 
ment es villes bien réglées ^, & que tous les ans on renou- 



^) qui n'a lieu qu'en ce royaume & en Angleterre 
manque dans Védiîion de 1578. 

^) villes bien réglées & en ce royaume, devant les 



122 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

velast le viel blé. En quoy faisant, on ne verroit jamais 
la charte si grande qu'on voit : car outre ce qu'on auroit 
provision pour les mauvaises années, on retrencheroit 
aussi les monopotes des marchans qui serrent tout le 
ble, & souvent l'acheptent en herbe, pour y asseoir le 
pris à leur plaisir. 

Voila un moyen par lequel loseph grand [Fol.i.l.V®] 
maistre d'Egypte, sauva sept années de famine quasi 
en tout le monde, & Traian par mesme moyen sauva 
TEgypte de famine une année, combien que l'Egypte 
soit la mère nourrice du Levant. 

Quant à l'advis de quelques-uns, qui veulent qu'on 
arrache les vignes pour mettre tout en blé, ou pour le 
moins qu'il soit défendu de planter vignes pour l'ad- 
venir « : les paysans s'en moquent a bon droit : aussi 
Dieu par sa grâce a bien donné ordre que tout ne fut pas 
en vigne ny en ble. car la meilleure terre pour la vigne 
ne vaut rien pour le blé, d'autant que l'un ayme la 
plaine forte & grasse, l'autre demande les coustaux pier- 
reux. D'avantage, la vigne ne peut croistre outre le 
quarante neufviesme degré pour la froidure, tellement 
que tous les peuples de Septentrion n'ont autres vins que 



querelles de la maison d'Orléans & de Bourgogne, & que 
tous les ans... 

^) pour l'advenir. le trouve bien que Domitian 
l'Empereur en fist un edit par le quel il fit défense de 
plus planter & commanda qu'en tous les gouvernements 
de l'Empire hors d'Itahe on arrachapt la moitié des 
vignes : mais il ne fut oncques exécuté, aussi Marc 
Varron tient que c'est le plus précieux héritage de 
tous, & les paysans s'en moquent à bon droit de telles 
ordonnances. Et Dieu par sa grâce... 



JEAN BODIN 123 

de France & du Rhin : & toutesfois ils en sont si frians, 
qu'ils crèvent de force d'en boire. Par ainsi arrachant les 
vignes, on arracheroit l'une des plus grandes richesses 
de France. 

Mais il y a bien un moyen lequel mis en avant par les 
maistres docteurs en matière d'impost, soulageroit mer- 
veilleusement le peuple, & enrichiroit le royaume, c'est 
qu'on [Fol.i.l.Vo] mist une partie des charges ordinaires 
sus la traite foraine du blé, vin, sel, pastel, toiles, & 
draps : & principalement sur le vin, sel & blé, qui sont 
trois élémens desquels dépend, après Dieu, la vie de 
l'estranger, & qui jamais ne peuvent faillir. Les minières 
de Septentrion & des Indes s'epuizent en peu de temps, 
& l'or une fois épuise en peut renaistre qu'en mille ans, 
comme disent les soufleurs ^^ : mais noz sources vives 
de blé, vin et sel, sont inépuisables. Si donques une partie 
des charges ordinaires estoit mise sus la traite foraine, 
nous en aurions beaucoup meilleur conte dedans le 
royaume : car l'estranger en prendroit plus echarsement, 
& l'achepteroit au pois d'argent : ce qui enrichiroit ce 
royaume, veu qu'il ne s'en peut passer. & quelques 
défenses qu'on aye fait en Flandres de ne prendre du sel 
de France, si est ce que les estatz du pays ont touiours 
remonstre que leurs saleures se gastoyent au sel d'Espa- 
gne, & de la Franche conté. Et quand il advient que les 
marez salans & brouages de France ont faute de sel pour 
les pluyes ou froidures, l'estranger ne laisse pas de 
l'achepter au triple pour en avoir, quoy qu'il couste. Or 
est-il que le sel est à meilleur marche en Angleterre, en 
[Fol.i.2.Ro] Escosse & en Flandres, qu'il n'est en France, 
hormis en la Guyenne : qui est une lourde incongruité 
en matière d'estat & de ménagerie. Autant en advient-il 
pour les vins ^^ et pastels, sus lesquels les princes estran- 
gers mettent l'impost le plus excessif qu'il est possible, 
qui tourneroit au profit du roy & du royaume, si on 



124 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

mettoit une partie des charges ordinaires sus la traite 
foraine ". Ce moyen la m'a semble notable pour remédier 
a renchérissement des choses nécessaires en ce royaume, 
& sans lesquelles l'estranger ne peut vivre. 

le mettray encores ce point icy pour obvier a la 
charte des vivres, qui pourra sembler fort nouveau a 
plusieurs : mais ie m'asseure que monsieur de Maies- 
troit *, qui est amoureux de paradoxes, ne le trouvera 



^) sur la traitte foraine. Si on dit que les estrangers 
auroient iuste occasion de s'en plaindre, obstant les 
traictez de commerce, il y a bonne response, c'est que 
nonobstant les traittez ils ne cessent d'imposer sur leurs 
marchandises, &, qui plus est, les ordonnances d'Angle- 
terre & de Polongne, dépendent de transporter hors 
leurs pays aucune peaux, de sorte que les minières 
d'Angleterre estants epuizees, il ne leur reste plus rien 
que des laines, draps & saleures. Encores ont ils def- 
f endu estroittement & soubs grandes peines que la toison 
des ouailles ne soit transportée, comme il a esté faict 
en ce royaume, à la fin que les pauvres suietz ayant le 
moyen de gaigner leur vie à la drapperie, & que le 
proffît de la main demeure au royaume : mais il n'y a 
edictz qui tiennent, car pour une somme d'argent on 
obtient un passeport, comme il se fait en ce royaume, 
duquel les Italiens tirent infinie quantité de laines par 
le moyen des octroys qu'ilz obtiennent, ce qui apporte 
un dommage incroyable à tout le royaume, car les 
marchandises défendues d'être transportées s'enché- 
rissent en pays estranger, & demeurent aux posses- 
seurs & marchands du royaume sus les bras, s'ils ne les 
baillent pour néant à ceux qui ont la puissance d'en 
enlever : & les artizans & le pauvre peuple meurt de 
faim. Ce moyen la m'a semble notable... 

^) Malestroit. 



JEAN BODIN 125 

pas estrange. C'est que l'usage du poisson fut remis en 
tel crédit qu'il a esté anciennement : car il est tout cer- 
tain que le pauvre peuple auroit bien meilleur conte du 
bœuf, du porc, du mouton & des saleures, & les vol- 
lailles seroyent à pris plus raisonnable. Or il nous seroit 
fort aysé, car la France est posée entre la mer Océane 
& Méditerranée, qui est un advantage que peuple sur la 
terre, hors mis [Fol.i.2.Vo] l'Espagnol, ne peut avoir. 
Mais outre l'Espagne, qui a fort peu d'eaues, & qui 
tarissent bien souvent, nous avons cent millions de 
fonteines, de ruisseaux, de rivières, de lacs, d'estangs, 
de viviers pleins de poisson : & toutesfois on n'en mange 
qu'à regret, & lorsque l'usage de chair est défendu : tel- 
lement qu'il y en a plusieurs qui aimeroyent mieux 
manger du lard iaune le iour de Pasques, que d'un estur- 
geon, qui est cause que le poisson demeure, & la chair 
encherist : car les chassemarees n'emploieront pas leur 
peine & argent, voyant qu'on ne fait conte du poisson, 
qui s'entremange par faute de le manger, & croy qu'il 
nous chasseroit des villes s'il pouvoit vivre en terre : 
comme il advint aux habitans des isles de Maiorque & 
Minorque, qui furent tellement assiégez par les connins *°, 
qu'ils desdaignoyent, que force leur fut, comme escript 
Strabon, d'envoyer ambassades vers Auguste pour avoir 
secours d'une légion contre tels ennemis qui fourageoyent 
tout le plat pays, & ruinoyent les villes de fond en comble. 

Toutesfois il y a de petits médecins que le gentil Aris- 
tophane appelle Scatophages, qui font boire leur faute 
au pauvre poisson [Fol.i.S.R^], & le décrient estroitte- 
ment : ou bien pour mettre leur mestier en crédit, se 
voyant peu prisez, tyrannisent les appetitz des hommes. 
le n'entend rien en leur science, & ne puis pas iuger si le 
poisson est si mal sain qu'ils disent : toutesfois ie m'en 
raporte à leur grand père Sylvius, qui les blasmoit fort 
aigrement, levant les défenses qu'ils font de manger 



126 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

poisson, après avoir montre leur abus à veue d'œil. Vray 
est qu'il defendoit la variété des mets, & les poissons 
salez, & vouloit qu'on assaisonnast le poisson sans eau 
s'il estoit possible. Maistre Galen dit bien d'avantage 
en deux lieux de ses œuvres, qu'il n'y a nourriture au 
monde meilleure ny plus aisée que des poissons de roche, 
qui sont infiniz, & en fait beaucoup plus d'estime que 
des pans, ny des faizans. Ce qui a grande apparence, 
outre l'expérience qu'un chacun en peut faire : veu que 
le poisson est si sain de son naturel, qu'il n'est subiect à 
maladie quelconque. Il n'est iamais ladre, comme le porc 
& le lièvre : ny teigneux, comme le mouton, ny punais, 
comme le bouc : aussi n'est-il point subiect aux hydro- 
pisies, comme les brebis : ny aux apostemes, comme les 
bœufs : ny au mal caduc, comme les cailles & cocs d'Inde : 
ny aux [Fol.i.3.Vo] inflammations, comme les poules & 
chapons : ny aux poux & passereaux, comme les pigeons. 
Aussi voit-on qu'en la loy de Dieu les porceaux & lièvres, 
qui sont presque tous ladres au pays de Midy, & tous 
oyseaux de proye, & les bestes au pied rond, ou bien au 
pied fourchu qui ne remaschent point, sont défendues 
comme infettes & malsaines ; mais tout le poisson est 
permis, hormis certain poisson mol & visqueux. Et n'est 
pas vraysemblable que Dieu eust crée quatre cens sortes 
de poisson, qui ne couste rien à nourrir & quasi tout 
propre à l'usage humain, s'il estoit malsain : veu mesmes 
qu'il n'y a pas quarante sortes de bestes terrestres & de 
volaille qui puissent servir de nourriture. le confesse 
bien qu'il n'y a rien pire pour l'estomac que manger chair 
& poisson ensemble, pour la variété, mais on peut bien 
en user séparément. 

Quoy qu'il en soit, Apicieus le Grand maistre queux, 
friand s'il y en eut onques en tout le monde, & Athenee 
au banquet des sages, nous tesmoignent, que les Grégeois 
& Latins ne faisoyent estât, en matière de friandize. 



JEAN BODIN 127 

que de poisson, que nous mangeons par pénitence : 
tellement que les grands seigneurs s'appeloyent par 
honneur Daurade, Murène, [Fol.i.4.Ro], Brochet : & 
ne faysoyent friands banquets que de poisson, tesmoing 
celuy de l'Empereur Galigula, qui dura six mois : & 
pour le faire on pescha toute la mer Méditerranée. 
Quelquefois pour la variété on y mesloit le Pan, le 
Faisan, la Grive, le Becfigue, le Levrauld, ou le grand 
porc sanglier farcy de toutes sortes de volailles : toutes- 
fois les poissons emportoyent tousiours l'honneur, & 
se vendoyent quelque fois au pois d'argent, comme i'ay 
dit cy dessus, voire se portoyent en grand triumphe 
sus la table ". 

Or est il que le poisson de nostre mer Oceane est sans 
comparaison plus grand, plus gras & de meilleur goust 
que celuy de la mer Méditerranée, de quoy Rondelet 
nous a bien adverti en son livre des poissons & ceux-là 
en peuvent bien iuger, qui à mesme table ont gousté 
du poisson de l'une & de l'autre mer, comme on fait 
à Toulouze, ou la marée vient des deux mers, à sçavoir 
d'Agde & de Bayonne. & qui plus est, il n'y a coste 
de mer, qui n'aye variété de poisson. La coste de Picar- 
die, ou la mer est sabloneuse, porte le poisson plat : 
la coste de Normandie & de Guyenne, qui est pierreuse, 
porte le poisson de roche : la coste de Bretaigne, qui est 
limoneuse *^ [Fol.i.4.Vo], porte les poissons ronds, comme 
Lamproyes, Congres, Merluz. Et quasi chacune sayson 
ameine ses poissons : tantost les harens frais, tantost 
les maquereaux, tantost les lamproyes & autres sem- 
blables : tellement que les hommes ne sçurent iamais. 



^) sus la table. Et Gaton mesme de son temps se 
plaignoit desia (sic) qu'un poisson estoit plus cher vendu 
qu'un bœuf, comme dict Plutarque. — Or est il... 



128 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

d'où viennent tout à coup ces peuples de harens à miliars 
vers la coste de France & d'Angleterre : de sardines en 
Galice, de Thons au destroit de Stambol, d'Anchois à 
la coste de Provence ", de Murènes en la mer de Sicile : 
& toutesfois il faut confesser que ce grand proviseur 
du monde ne les a créés que pour nos nécessitez. le laisse 
à parler du poisson d'eau douce, qui se trouve partout. 

Si donques le poisson avoit le crédit qu'il a eu le 
temps passe, il y auroit une infinité de chassemarées, 
<fe, peupleroit on les estangs & viviers plus soigneusement 
qu'on ne fait : on mangeroit la marée depuis Septembre 
iusques en Mars, lorsqu'elle est la meilleure, sans attendre 
la quaresme, que le poisson commence à frayer & perdre 
son meilleur goust. Cela feroit que le menu peuple, les 
paysans & les artisans auroyent bon marche de la chair, 
& par conséquence la volaille seroit aussi à meilleur 
conte. 

[Fol.k.l.Ro]. Il me souvient de la raison du doc- 
teur Picard ^ bonne & politique, en ce qu'il remonstra 
au feu roy Henry, s'il permettoit l'usage des œufs en 
caresme, qu'on ne trouveroit ny poules ny poulets après 
Pasques. Car mesme en Angleterre, qui est pleine de 
troupeaux & de volailles, encores que la discrétion de 
viande soit ostee, si est ce neantmoins qu'ils sont 
contraints d'entretenir les défenses de manger chair à 
certains iours de la sepmaine, voyant la chair enchérir, 
toutefois parce que la royne & les grands seigneurs 
contreviennent à leurs défenses, le peuple n'en fait pas 
tel conte qu'il debvroit. 

Mais il me semble qu'il y a bien un moyen plus expé- 



«/ de Provence, de baleines aux orcades, d'alozes 
en Barbarie^ de molues aux terres neufves, de Murènes... 



JEAN BODIN 129 

dient, sans aucunes défenses : car il n'y a rien plus doux 
ny plus agréable à l'homme que ce qu'il luy est défendu, 
quand celuy qui donne la loy contrevient à la défense. 
Gela fait que la plus part du peuple trouve la chair si 
bonne & le poisson de si mauvais goust, parce que ceux 
qui défendent la chair, ne vivent d'autre chose : tes- 
moing le bon Evesque Espagnol, qui mua le chapon en 
poisson au iour maigre, après avoir dit quelques mots : 
demeurant toutesfois la forme accidentale & le goust 
du chapon, comme recite Poge [Fol.k.l.Vo] Florentin. 
Au contraire, si le prince vient une fois à lever les 
défenses, & neantmoins qu'il se face servir du poisson, 
tous les grands seigneurs & courtisans le suyveront, 
& puis tout le peuple. Voila le seul moyen de mettre 
le poisson en crédit. le n'useray d'autre exemple plus 
ancien pour vérifier mon dire, que de celuy d'Adrian *^ 
Flameng de nation, qui de pauvre escholier nourri de 
merluz, fut créé Pape, par le moyen de son disciple 
Charles cinquiesme Empereur. Et parce qu'il aymoit 
fort, & loûoit sans propos le merluz salé, cela fist que 
ses courtizans & béguins consistoriaux en mangeoyent 
contre leur conscience, pour gratifier sa sainteté : sou- 
dain tout le peuple y courut à l'envy, comme escript 
Paul love au livre des poissons : si bien qu'il n'y avoit 
rien plus cher à Romme que le merluz salé, car les fins 
courtizans contrefont tousiours les princes, & mesmes 
es choses les plus ridicules : comme il advint à Ferrand 
roy de Naples, qui avoit naturellement le col tors : ses 
courtizans pour luy complaire, tournoyent le col comme 
luy. Le surplus du peuple, & mesmes les fols et ignorans, 
se paissent d'opinions & suyvent les grands. Voilà le 
paradoxe qui me semble [Fol.k.2.Ro] considérable en 
matière de vivres, pour remédier à la charte. 

Quant au dernier point, qui peut aucunement tenir 
les marchandizes à pris égal, c'est l'équalite des mon- 

LE BRANCHU 9 



130 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

noyés «. Aussi est il certain, qu'on ne verra iamais cesser 
les abus qui se font, qu'on n'ait réduit toutes les mon- 
noyes à trois sortes, & au plus haut titre qu'il sera 
possible, après avoir décrie tout le billon. C'est le seul 
moyen d'exterminer les faux monnoyeurs : descorner 
les flateurs, qui font hausser & rabaisser le pied des 
monnoyes : d'arrester à peu près l'estimation & pris 
des choses : bref, de moyenner l'aisance de la trafique. 

le di donc, que si toute la monnoye d'or estoit à 
vingt & trois caratz sans remède : toute la monnoye 
blanche a onze deniers douze grains argent le roy : le 
surplus de la monnoye de rosette pure, & que la 
monnoye d'or & d'argent fut marquée au moulin pour 
obvier aux roigneurs, on cognoistroit fort aisément la 
bonté des monnoyes à l'œil, au son, au pli, au pois, à la 
touche, sans feu ny burin : & ne se pouroyent falsifier 
qu'on ne l'aperceust. Et pour empescher que le milieu 
de la monnoye ne fut altère, il faudroit que [Fol.k.2.Vo] 
la plus pezante pièce d'or & d'argent ne fut que de quatre 
deniers de pois, comme l'Angelot & le demy teston. 
Car il n'est pas malaise de falsifier les monnoyes espesses : 
comme la Portugaloise, le lochindaller **, que nous 
appelons locondalle : comme anciennement aussi la 
monnoye d'or que fist forger Heliogabale du pois de 
trois marcs & demy : & celles qui furent forgées d'un 
marc d'or au coing de Constantinople, dont l'empereur 
Tibère second fist présent à nostre roy Childeric de 
cinquante. 

Que telles monnoyes sont aysees à falsifier, on l'a 



"^ Depuis ces mots légalisation des monnaies jus- 
qu'aux mots C'est donc une injustice barbaresque, p. 144. 
Voir longue variante placée après la fin du texte, ci-après, 
p. 146. 



JEAN BODIN 131 

veu par expérience aux Dalers d'Almagne, dont la plus 
part est presque à onze deniers par le bord, & au milieu 
à six ou sept deniers seulement. Nous voyons aussi le 
teston faux à six ou sept deniers, sans que le pauvre 
homme l'apercoyve, ny au pois, ny au son, ny à l'œil, 
& si le faux monnoyeur fait le teston à neuf deniers 
d'argent, les plus avisez y sont trompez. Et ne faut point 
dire que le ieu ne vaudroit pas la chandelle, car en douze 
marcs d'œuvre il y a trois marcs d'empirance : les frais 
ne seroyent pas si grans, qu'il n'y ait du gaing beaucoup. 

Quant au billon qui porte moins de trois deniers 
[Fol.k.3.Ro] douze grains d'aloy, comme noz douzains 
& caroluz : ou de quatre deniers, comme les pièces de 
trois & de six blancs, on y perd la cognoissance, telle- 
ment que le faussaire, en fait ce qu'il veut. Ou si la 
monnoye blanche estoit d'argent à unze deniers douze 
grains d'aloy, & pour pièce ne pezoit que quatre deniers 
pour le plus, la moindre un obole, il seroit très malaisé 
qu'on la peust falsifier, que soudain l'œil & le son ne 
découvrist la fausseté. Et pour obvier aux roigneures, 
il ne faut que le moulin ; car nous voyons que l'ancienne 
monnoye d'or & d'argent qui vient d'Espagne, ne se 
peut falsifier qu'on ne le voye facilement, mais la plus 
part est roignee : ce qu'on ne peut faire de la monnoye 
forgée au moulin. Pour le faire court, le faussaire n'a 
moyen de forger monnoye réprouvée, que par le billon : 
qui estoit la cause de tant de faux monnoyeurs qui 
estoyent anciennement en Grèce, et maintenant en 
France : car Demosthene escript au plaidoye contre 
Timocrate, que la coustume de plusieurs villes estoit de 
mesler le plomb ou l'estain doux avec le cuivre & l'argent, 
aussi se plaint il fort des faux monnoyeurs de son temps. 

On me dira que l'eau fort peut emporter [Fol.k.S.V^] 
ce qu'on veut de l'argent, sans effacer la figure ny la 



132 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

rondeur. Il est vray : mais l'eau fort couste plus que 
ne vaut le profit de l'argent qu'on en tire : ioint aussi 
qu'il y a tousiours de la perte d'argent, & que l'érosion 
& le pois découvre la fausseté. 

Quant à la monnoye d'or, il suffira bien qu'elle soit 
a vingt & trois caratz sans remède ^^ : en quoy on espar- 
gneroit les grands fraiz qu'il faut faire pour afTmer l'or 
au feu & au cyment royal, & la monnoye seroit plus 
solide, sans qu'il peust rien dépérir à la longue, mais 
nous afïinons si bien l'or, que outre les fraiz qu'il faut 
faire, il s'use à la longue & est fragile, & ne peut longue- 
ment porter sa marque. 

D'avantage, laissant les fraiz qu'on fait pour affiner 
l'or, laissant aussi la fragilité & l'usance, ce qui a mesme 
raison en l'argent pur à douze deniers : il y a une autre 
perte que noz orfèvres & monnoyeurs ne pensent pas : 
car ils tiennent pour certain que l'or, non plus que 
l'argent pur, ne peut diminuer au feu. & toutesfois, 
la vérité est, qu'en tirant l'aliage l'or & l'argent s'en 
vont & se consument peu a peu : comme en tirant les 
mauvaises humeurs il y va du bon sang. Et qu'ainsi soit 
[Fol.k.4.Ro], l'eau de départ, que le Cointe nous a trou- 
vée depuis soixante ans, en fait la preuve, : car ayant 
réduit l'argent en eau liquide, l'or demeure pur à vingt 
& quatre caratz : & neantmoins le laissant en la four- 
naize il diminue de pois. Il faut donc conclure que l'or 
se pert & consume au feu : ce que nos orfèvres ne peuvent 
croire, pour n'avoir pas la patience d'en faire longuement 
la preuve, ou craignans quelque perte. Mais qui voudra 
abréger le temps, qu'on prenne un vieil escu, & après 
l'avoir réduit au vingt & quatriesme carat par l'eau 
forte afinee de salpestre, de couperose & de sel Ammo- 
niac ; qu'on le peze, & puis qu'on le mette avec le sel 
Ammoniac & l'arsenic quelque temps : puis le sel osté, 



JEAN BODIN 133 

qu'on jette le tout en la fournaize avec du soufre vif, 
il n'y sera pas long temps après le soufre consumé, 
qu'on n'aperçoive le pois estre diminue. Qu'on le 
remette derechef avec l'arsenic, le sel Ammoniac & le 
soufre vif, on verra la diminution de pois à chacune 
fois, iusques a ce qu'il soit tout consume, combien qu'il 
suffît pour la démonstration qu'il soit diminué tant soit 
peu, après avoir passe par l'eau fort : veu que la dimi- 
nution ne peut estre que d'or fm. Il y a bien plus, 
l'arsenic [Fol.k.4.Vo] seul, qui est la poizon des ani- 
maux, des plantes & des métaux, le consume à la longue 
sans feu : ce que l'Empereur Caligula voulut esprouver 
à sa grande perte, comme escript Pline. Autrement ce 
seroit errer aux principes de nature, de poser un corps 
naturel, & mesmement corps compose, & si terrestre 
comme est l'or, qui ne peust perdre sa forme, car de soy 
il ne la sçauroit perdre n'estant subiet à corrosion ny 
rouilleure : ioint aussi que le feu réduit tout en cendre, 
ou en verre, ou en flamme, ou en fumée. l'ay esté en 
l'erreur du vulgaire iusques a ce que l'expérience m'en 
a asseuré, & la raison naturelle m'a contraint d'en 
voir la preuve. Ils disent le semblable d'argent pur en 
coipelle à xii den. mais si on voit l'or pur se consumer, 
a plus forte raison l'argent fin *^. 

Par ainsi pour éviter à la perte de l'or qui se fait en 
l'afmant au cyment royal, & au feu, & à l'usance, & 
au déchet, & à la fragilité, il suffît que l'or soit à vingt 
& trois caratz sans remède, par ce moyen il aura assez 
de corps & d'aliage pour durer & porter sa marque, & 
sera meilleur que l'or d'escu sol d'un huitiesme de carat 
& plus. Et ne faut pas craindre que le faussaire tire l'or 
des escuz avec l'eau [Fol.l.l.Ro] royal affinée de sel 
Ammoniac (ce qu'ils on trouvé depuis quelque temps) 
car soudain le pois descouvre la faute, & ne sçauroyent 
donner charge qui dure, ou qui ne se voye. Ioint aussi 



134 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

que les fraiz de Teau fort sont trop grans pour le peu de 
profit, & que l'érosion se congnoist quand on y regarde 
de près. Et pour éviter que Testranger ne donne cours 
à sa monnoye, au preiudice de la nostre, il faut la décrier, 
si elle n'est de mesme aloy que la nostre, car la monnoye 
d'Italie & d'Espagne, est bien loing de l'ancien titre. 

Quant à la monnoye d'erain pur, le faux monnoyeur 
n'y peut rien gagner, en sorte que ce soit, car mesme la 
façon & la difficulté de la forge couste bien cher ; mais 
estans les doubles & deniers aloyez d'argent, on y peut 
beaucoup gagner, tirant l'argent & forgeant grande 
quantité, comme fist Pinatel, qui déroba pour un coup 
quatre cens mil francs en ceste sorte. C'est la raison 
pour laquelle on doibt faire telle monnoye d'erain pur 
sans argent, ny estain, ny poudre, i'entends de rosette *', 
comme à Venize & en Espagne : car le denier d'argent, 
ou dix huit grains qu'on met aux doubles & deniers, ne 
se peut iamais cognoistre qu'à la fonte. D'avantage, 
l'aysance [Fol.l.l.Vo] de telle monnoye pour estre de 
rosette pure, se forgera plus large & plus espesse, & ne 
coustera pas tant a la façon, & n'y aura pas tant de 
déchet : aussi le peuple y poura estre grandement sou- 
lage, si on veut faire quatre degrez de telle monnoye 
sans argent, à sçavoir le denier, le double, le liard & le 
quatrin, ou qu'on l'appelle comme on voudra, autre- 
ment la moindre monnoye d'argent à onze deniers 
douze grains le roy, seroit trop petite, & cousteroit 
trop à mettre en œuvre. 

En quoy la royne d'Angleterre a fait une grande 
faute, décriant tout le billon, & la monnoye d'erain en 
son pays, & faisant batre monnoye presque d'argent 
pur ^^ : qui est un grand dommage au pauvre peuple, 
car la moindre monnoye, qui est un Pené bien fort petit, 
vaut huit deniers obole : tellement que le pauvre peuple 
est contraint d'user de mailles de plomb, & ne peut 



JEAN BODIN 135 

achepter en menues danrees sans perte *^ : & quant à 
l'indigent, il ne peut trouver aisément qui luy face une 
charité : qui est couper la gorge aux pauvres. Au 
contraire en Espagne ils forgent trente & six petitz 
Cornadiz : & à Venise & presque en toute l'Italie trente 
& six Bagatins, qui ne valent qu'un douzain des nostres. 
[F0I.I.2.R0] Ils font encores pis au Liège & en Loraine, 
ou les quarante & huit souz d'erain ne valent qu'un 
douzain des nostres, : qui est une perte au public pour 
la façon de la monnoye, & n'aporte aucun profit au 
particulier, ny au pauvre indigent, mesmement en 
Espagne & Italie, ou les vivres sont beaucoup plus chers 
qu'en France. 

Quant au moulin, on dit qu'il y a trop de cizaille 
& trop de déchet, car en cent marcs, il ne s'en peut 
trouver que soixante & dix marcs d'œuvre, ou il n'en 
faut pas un ou deux marcs au marteau. l'accorde que 
les frais sont plus grands : mais outre ce que la mon- 
noye du moulin est plus belle & plus aysee à faire de 
beaucoup, le roigneur n'en peut rien emporter qu'on 
ne l'apercoyve : & quant à la monnoye du marteau, le 
faux monnoyeur en fait ce qu'il veut. Toutefois il s'est 
trouvé homme qui a monstre un autre expédient que le 
moulin, en la présence du roy : mais on a trop d'affaires 
pour y penser. 

Voila donc pour l'aysance & façon des trois mon- 
Tioyes, d'or, d'argent & de rosette : laquelle estant forgée 
€omme i'ay dit, fera cognoistre son titre iusques aux 
petits enfans, ayant le son, le pli, le pois, la couleur, la 
IFol.l.2.V<^] touche, la marque si asseuree, que le faus- 
saire ne la pourra iamais altérer. Qui est un point de 
telle conséquence, qu'un chacun sçait, Se qui nous 
debvroit mouvoir à l'exécuter, quand bien il n'y auroit 
^utre profit, veu qu'il n'y a peste en la republique plus 
domageable : & toutesfois on ne voit autre chose que 



136 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

faux monnoyeurs & soufleurs, lesquels après avoir 
multiplié tout en rien, pour recouvrer leur perte, forgent 
la fausse monnoye, qui n'auroit jamais cours, si ce que 
i'ay dit avait lieu. 

Mais il y a bien un autre point outre cela : c'est que la 
flaterie des courtizans, qui font changer le pied des 
monnoyes, sera par ce moyen rabatue. Car le billon estant 
une fois décrié, encores qu'après on le vueille remettre 
sus, il n'y aura celuy qui ne le regette : comme il advint 
l'an mil trois cens & six, que Philippe le Bel altéra le 
premier la monnoye d'argent pur, lequel pour ceste 
cause Dante appelle Falsificatore di moneia : il y eut 
une merveilleuse peine à luy donner cours, tellement 
que le peuple de Paris se mutina, pilla & saccagea les 
maisons d'Etienne Barbette, & alla mesmes assiéger 
le roy au temple, iettant son disner qu'on luy portoit, 
en [F0I.I.3.R0] la fange, avec plusieurs insolences. Et 
combien que le roy en fist quelque punition, toutesfois 
craignant plus grande esmeute, il restitua la monnoye 
d'argent pour ce coup la au premier pied. Vray est que 
dix ans après elle fut derechef afoiblie de la moitié. 

On me dira, qu'afoiblir la loy, & hausser le pris des 
monnoyes, c'est un moyen prompt en nécessité, pour 
fournir argent au roy sans fouler le peuple. Il y a double 
response : premièrement, c'est une imposture & une 
pure tromperie des courtizans, de dire que le roy & le 
peuple y gagne, veu que l'un & l'autre y perd à veiie 
d'œil : tout ainsi que prendre sus une vigne sans la 
couper ny façonner. & par ce moyen la faire mourir 
en trois ou quatre ans : autant en advient-il quand on 
afoiblit les monnoyes & qu'on hausse le pris. En second 
lieu nécessité n'a point de loy, si la nécessité y estoit : 
& neantmoins ie n'ay iamais leu qu'on l'ayt fait en ce 
royaume par nécessité : ains au contraire Charles sep- 
tiesme en son extrême nécessité, lors qu'on l'appelloit 



JEAN BODIN 137 

roy de Bourges, dix iours après la mort de son père, l'an 
mil quatre cens vingt & deux, au mois de novembre, 
fist forger la plus forte monnoye d'argent qui fut onques, 
car elle [Fol.l.S.Vo] tenoit douze deniers sans aucune 
empirance. & lors qu'il eut donné la chasse aux Anglois, 
& recouvert son royaume en pleine et haute paix, il 
afoiblit la monnoye d'argent beaucoup plus que de la 
moitié : car l'an mil quatre cens cinquante & trois, il 
fist forger les souz à cinq deniers d'aloy. Autant en fist 
Philippe le Bel, qui afoiblit la monnoye presque de deux 
tiers sans aucun besoin, sinon à l'appétit des flateurs. 

Fay bien leu que les Romains l'ont pratiqué en la 
première guerre Punique, lors que l'asse, monnoye d'erain 
qui pezoit douze onces, fut réduit tout à coup à deux 
onces, demeurant sa valeur première. & en la guerre 
contre Annibal il fut mis à une once pour mesme pris : 
& depuis par la loy Papiria réduit à demy once pour 
mesme valeur, ce qui estoit nécessaire pour trois raisons : 
premièrement pour les grandes pertes qu'ils receurent 
alors des ennemis & la nécessité extrême ou ils tombèrent. 
En second lieu pour la pezanteur de la monnoye qui 
estoit d'une livre. En troisiesme lieu, que la monnoye 
d'erain estoit trop forte de sept pars, huit faisant le 
tout : car la livre d'argent à ce conte, valoit huit cens 
quarante livres d'erain : qui [Fol.l.4.Ro] n'est estimé 
par la loy d'Alexandre Severe, que cent livres pour une, 
pose que ce ne fust leton ny cuyvre. Mais la première 
faute vint de Druse ^^ Tribun du peuple, qui mesla au 
denier d'argent fm l'huitiesme partie d'erain. Marc 
Antoine fist encore pis, brouillant l'argent, le fer & 
l'erain ensemble. 

Le troisiesme profit qu'on recevra de la monnoye 
forgée comme i'ay dit, c'est que l'estranger aportera 
force marchandise, & en fera meilleur conte, comme on 
voit en Espagne, ou les ducats, doubles ducats & reaies 



138 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

anciennes attirent Testranger, qui laisse sa marchandise 
à vil pris pour avoir de telle monnoye, quoi qu'il soit 
défendu de l'emporter du pays (ce qu'il faudroit aussi 
défendre en ce royaume) & y gagner en son pays, la 
forgeant au coing de son prince. Ainsi faisons-nous des 
veielles reaies, qui sont à douze deniers trois grains 
d'argent, les monnoyeurs de France y gagnent sept souz 
pour le moins sus le marc. Et le Flameng nous laisse la 
marchandise à meilleur pris, pour emporter noz testons 
au bas pays, & forger les pièces de quarante & trois 
souz, beaucoup plus foibles que noz testons : tellement 
qu'ils gagnent xxv souz sus le marc. 

[F0I.I.4.V0] Au contraire si la monnoye est trop foible 
pour son pris, il faut troquer avec l'estranger à perte de 
finance : car il ne veut point de telle monnoye, qu'au 
pris qu'il la peut mettre en son pays. Et si on n'a de 
quoy bailler en contreschange de la marchandise, le pays 
demeure pauvre : comme anciennement le pays de 
Lacedemone, ou Lycurgue après avoir décrié l'or, l'ar- 
gent & l'erain, fist forger une lourde & pezante monnoye 
de fer en forme de baston, à la trempe de vinaigre, qui 
le rendoit si esclatant qu'il ne pouvoit mesmes servir à 
faire des doux. Qui estoit cause que le pays estoit fort 
pauvre : car l'estranger n'y trafîquoit aucunement. 
Vray est qu'en recompense il ny avoit prince qui leur 
fist la guerre pour leurs richesses, aussi n'y avoit il point 
d'orfèvres, ny de ioyauliers, ny de faux monnoyeurs, ny 
de coupebourses : mais ce bon prince-la fist ce que 
iamais homme n'osa atenter : & mesmes les Lacedemo- 
niens vainqueurs des estrangers, ayans oublie la leçon 
de leur maistre, & receu l'usage d'or et d'argent, ne l'ont 
jamais peu chasser, quelque force que leurs roys y 
employassent, qui furent estranglez & tuez à la pour- 
suite. Par ainsi puis que nous sommes contraints d'user 
(Fol.m.l.R<>] des métaux, pour donner loy & pris à 



JEAN BODIN 139 

toutes choses, il faut s'efforcer de la faire forte & bonne 
& de trois métaux seulement, à sçavoir d'or, d'argent & 
d'erain, en la sorte & pour les raisons que i'ay dit. 

Et ne puis aprouver la coustume de Mauritanie & 
de la Guynee, qui use d'or pulverizé au lieu de monnoye 
marquée, comme i'ay sceu de noz marchans qui trafi- 
quent en ce pays-la car il n'est possible qu'on n'y face 
de la tromperie, veu qu'il n'y a moyen de cognoistre l'or 
qu'au pois, & qu'il faut mettre la poudre en coipelle. 

On fait bien en Aethiopie, & presque en toute le reste 
d'Afrique, monnoye d'or marquée, mais pour le peu 
d'argent qu'il y a & d'erain, ils usent de monnoye de 
sel en forme quaree, comme escript Alvarez : ce qui 
empesche l'aysance de la trafique, pour la pezanteur, 
vilité & fragilité du sel. 

En plusieurs autres lieux on fait la petite monnoye 
de leton, ou de cuyvre, ce qui apporte grande incommo- 
dité pour la vilité de telles matières. Mais la rosette 
estant le plus précieux métal après l'or & l'argent, ne 
doibt point estre aliee d'autre meslange pour la convertir 
en leton ou en cuyvre. Et par ce [Fol.m.l.Vo] moyen on 
pourra faire la monnoye de rosette large, & faciliter la 
forge, qui ne coustera pas tant de beaucoup, tellement 
que la monnoye d'argent qui pezera xii grains, vaudra 
xxiii pièces de la moindre monnoye d'erain de deux 
deniers de pois, qui est la proportion d'un marc d'argent 
à cent de rosette, anciennement gardée par la loy d'Ar- 
cadius Empereur qui est aujourd'hui «usitée en ce 
royaume à peu près ^^. Vray est qu'en Almagne d'où 
elle vient, on en a meilleur marché : combien que long- 
temps auparavant par la loy Papiria, que l'asse fut 
réduit à demy once, la livre d'argent n'en valoit que 
trente & cinq d'erain, ou peu auparavant elle en valoit 
soixante & dix : & devant la première guerre Punique, 



140 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

la livre d'argent valoit huit cent quarante livres d'erain, 
comme j'ay dit cy dessus. Mais pour faire le calcul, il 
est besoing d'entendre que le denier Romain estoit la 
septiesme partie de l'once, & non pas l'huitiesme, comme 
a pense le docte Budé. en quoy toutesfois il a suivi les 
anciens Grecs & Latins, qui luy ont failli de guarend : 
car pour faire le conte rond, ils ont esgalé la dragme, qui 
est l'huitiesme partie de l'once, au denier qui est la 
septiesme : ce [Fol. m. 2. R^] qui fait un erreur fort notable 
aux grandes sommes. Et pour ceste cause, Apian, Pline, 
& Celse, ont prins garde de plus près, & dechifré sub- 
tilement la différence, monstrant que le denier vaut une 
dragme & trois septiesmes de dragme. de quoy George 
Agricole nous a adverti. Il y a pareille faute en ce que 
Budé a prins la mine pour la livre : comme qui diroit 
escuz de nostre monnoye. ce qui advient souvent en 
noz histoires : on peut entendre escuz sol, ou escuz vieux, 
ou escuz couronne : & toutesfois il y a autant à dire, que 
entre huit neuf, & dix, car pour faire l'once, il ne faut 
que huit escuz vieux, neuf soleil & dix couronne. Noz 
historiens font une mesme faute, quand ils font esgaux les 
marcs de Paris ^^, Boulogne ^^, Venize, Gènes, Provence, 
Touraine, qui sont tous difîerens en onces. Ce que i'ay 
bien voulu toucher pour entendre le calcul que i'ay fait 
cy dessus, & la proportion des métaux, & que plusieurs 
suyvent l'opinion de monsieur Budé sans y prendre garde. 

Mais il y a une obiection à ce que i'ay dit touchant 
le decri du billon : c'est que le pauvre peuple seroit 
ruiné, veu que la richesse du pauvre ne gist qu'au billon. 
le ne suis pas [Fol.m.2.Vo] d'avis qu'on le décrie tout à 
coup : mais qu'on n'en forge point pour l'advenir, & 
peu à peu on s'en défera avec moins de perte. Et quand 
bien on l'auroit décrié tout en un moment, pourveu que 
le roy portast la moitié de la perte, le peuple l'autre, 
encore y auroit-il beaucoup plus d'avantage pour le 



JEAN BODIN 141 

peuple, que forger de foible monnoye, & après luy avoir 
donné cours, la décrier. le ne sache homme de bon iuge- 
ment, qui ne soit d'avis qu'il vaut beaucoup mieux 
soufrir une telle saignée, pour tirer les mauvaises humeurs, 
que de languir d'une fièvre perpétuelle, qui redouble si 
souvent ses accès, car nous voyons que depuis l'an mil 
cinq cens trente & huit sans aller plus loing, qu'on ruina 
dix mil personnes en décriant les vaches de Bretagne ^*, 
& dix ans après que tout le billon roigné fut décrié, il 
s'est forgé des souz du temps du roy Henry à trois 
deniers douze grains d'aloy, qui ne valent pas le billon 
ancien roigné, ny la vache décriée. Et neantmoins on 
hausse tantost le pris du billon sans hausser l'aloy, pour 
resiouir le peuple, comme un malade quand on le fait 
boire froid : car cela est bien cher vendu au decri. D'avan- 
tage les faux monnoyeurs ont mil moyens d'altérer le 
billon [Fol.m.S.Ro] de divers aloy, comme est l'aloy du 
denier, au double, & de cestuy cy au liard au souz, & 
des soux aux pièces de trois & de six blancs, qui tenoyent 
quatre deniers argent le roy : mais on n'en voit plus 
d'autant que les maistres des monnoyes y ont senti 
du profit à les convertir en autre billon. 

Or le pis que i'y voy, c'est qu'en telles tromperies la 
republique & le pauvre peuple est ruiné : & n'y a que 
les trésoriers, monnoyeurs, faussaires & usuriers qui 
gagnent, car les uns prestent à grand interest le billon, 
& puis trouvent moyen de le faire décrier, pour estre 
payez en forte monnoye : les autres acheptent à vil pris 
le billon décrie, car le peuple est contraint de le vendre 
au plaisir des changeurs & maistres des monnoyes, si 
on ne le vend au marc. Les autres empruntent de tous 
costez, ayant senti le vent qu'on veut hausser la valeur 
des monnoyes : ou bien eux mesmes sollicitent les princes 
à ceste fin : comme i'ay aprins que fist un grand seigneur 
en ce royaume, que vous sçavez, monsieur, qui avoit 



142 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

cent mil escuz en ses coffres il mania si bien cest afaire, 
qu'il fist soudain hausser le pris de l'escu soleil de qua- 
rante à quarante cinq souz pour y gagner tout à coup 
vingt & cinq mil [Fol.m.S.V^] francs. Et combien que le 
roy y gagne pour un temps, toutesfois il advient après 
que la pauvreté du peuple redonde sus luy, comme 
disoit Adrian l'empereur du fisque qui ressembloit à la 
rate, laquelle ne peut enfler que tous les membres ne 
seichent, aussi le prince ne peut gagner en ceste sorte, 
que le peuple n'en soufre beaucoup, & luy encores plus. 
ce qui n'adviendroit pas s'il n'y avoit du tout point de 
billon : car haussant le pris de l'or, il faudroit par 
contrainte abaisser le pris de l'argent : ce qui n'est pas 
en la puissance des princes, si ce n'estoit du consente- 
ment commun de tout les monarques & seigneurs sou- 
verains ^^ : & si un prince le fait en son pays, il oste la 
trafique, ou bien il s'apauvrist, & ses subiects, qui sont 
par ce moyen contraints de troquer à perte avec l'es- 
tranger, comme i'ay dit. Aussi il ne se trouve point de 
prince qui change la proportion de l'or à l'argent, qui 
est quasi comme d'un à douze, gardée en toute l'Eu- 
rope ^^ : tellement que le marc d'or à xxiiii caratz, vaut 
douze marcs d'argent à douze deniers sans remède, qui 
est le pris à peu près d'Espagne & d'Italie, ou la livre 
d'or vaut onze livres & deux tiers d'argent : en Ale- 
magne elle vaut un peu plus de douze : [Fol.m.4.Ro] car 
ou il y a plus d'argent, il est moins prise. L'ancienne 
valeur & proportion de l'or à l'argent, qui se gardoit en 
Grèce & en Asie, il y a plus de deux mil ans, comme tes- 
moigne Hérodote, estoit de treize livres d'argent à une 
d'or. Six cens après au traité d'Aetolie, il fut arresté que 
les Aetoliens pairoyent aux Romains pour la livre d'or 
dix livres d'argent, s'il n'y a faute au nombre de Tite 
Live, comme il est vraysembable : veu qu'il se trouve 
trois cens ans après ou environ que la livre d'or valoit 
quinze livres d'argent qui seroit un changement trop 



JEAN BODIN 143 

grand en si peu de temps : si ce n'estoit que Tor fut de 
beaucoup plus fin que l'argent, & en l'autre exemple 
au contraire, car i'ay veu des medales d'or de Vespasian, 
à qui Pline dédie son œuvre, qui sont à vingt & quatre 
caratz, & n'y a pas un trente & deuxiesme de carat 
d'empirance, au rapport des maistres généraux des mon- 
noyes qui en ont fait l'essay. le ne trouve point que 
l'or ayt iamais esté à plus haut pris, & depuis est tou- 
siours rabaissé, car par l'ordonnance d'Alexandre Severe, 
la livre d'or fut estimée quatorze livres & demye d'ar- 
gent, & depuis ce temps-la le pris est rabaissé iusques 
à douze, qui est à peu près la juste [Fol.m.4.Vo] propor- 
tion du vray pris. Car si nous prenons le moindre pris, 
a sçavoir dix pour un, qui fut au temps du traite d'Aetolie 
& le plus haut qui fut oncques, à sçavoir un pour quinze 
du temps de Pline, nous trouverons que le moyen esgal 
entre deux est une livre d'or pour douze & demye d'ar- 
gent. Nous suivons iustement le pris d'un pour douze, 
qui est quasi commun en toute l'Europe, l'Asie l'Afri- 
que : hormis que vers le pays de Septentrion, ou les 
minières d'argent abondent, & bien peu d'or, le pris de 
l'or est un peu plus haut : & au contraire vers le pays 
Méridional & des Indes, ou il y a plus d'or, le pris d'ar- 
gent est plus haut qu'au pays froid. Mais la proportion 
ne passe point ordinairement une vingt & quatriesme 
partie plus ou moins, qui est une iustice nécessaire & 
convenable à tous les peuples quasi comme une ordo- 
nance & loy commune publiée à la requeste des repu- 
bliques en gênerai, pour entretenir l'aliance, trafique & 
amitié envers les uns & les autres. Qui fut la raison 
pour quoy le Roy des Indes, ayant veu la mesme pro- 
portion de l'or à l'argent qui estoit en son pays, estre 
gardée par les Romains, au rapport qu'en faisoit l'am- 
bassadeur, loua leur iustice. car la [Fol.n.l.R®] monnoye 
est une loy à bien parler : aussi les Grégeois appellent 
la monnoye & la loy d'un mesme nom, comme nous 



144 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

disons loy & aloy. Et tout ainsi que la loy est une chose 
sainte, & qui ne doibt estre violée : aussi la monnoye 
est une chose sainte qui ne doibt estre altérée, depuis 
qu'on luy a donné son vray titre & iuste valeur. 

Ce seroit donc une iniustice Barbaresque <^, & une perte 
inévitable au pays, si un prince alteroit pour son plaisir 
le pris de l'or & de l'argent, haussant ou rabaissant le 
pied des monnoyes forgées de ces deux métaux en mesme 
degré de bonté ^. Car il y a autant à dire de l'or à vingt 
& trois caratz, au pris de l'or fin, qu'il y a de l'argent a 
onze deniers douze grains, au pris de l'argent fm à douze 
deniers. Et quand bien il se trouvera prince si mal 
conseillé, il ruinera son peuple, son pays, & soy mesmes. 
Mais tenant le cours & titre des monnoyes que i'ay dit, 
on fera cesser un million de pertes qu'on voit pour le 
payement des debvoirs en forte ou en foible monnoye, 
en or ou en argent, en escuz vieux ou nouveaux. Et par 
mesme moyen les revenuz & rentes seront asseurees : 
l'estimation des choses mieux réglée : le changement 
[Fol.n.l.V®] incertain des monnoyes osté : la trafique 
plus aisée : la France enrichie : les courtizans escornez : 
les faux monnoyeurs bannis : & le pauvre peuple soulagé. 



^) Fin de la variante placée ci-après, p, 416. 

^) en mesme degré de bonté, & ne trouveroit prince 
ny peuple voisin qui voulust traiter commerce avec luy, 
sinon en espèces. Et pour monstrer que les trois métaux 
ainsi forgez que i'ay dit tiendront la proportion natu- 
relle & convenable, il appert en ce qu'il y a autant à 
dire de l'or à vingt & trois carats, au prix de l'or fin, 
qu'il y a d'argent à onze deniers douze grains, au prix 
de l'argent fin à douze deniers. 

Et par ainsi tenant le cours & titre des monnoyes que 
i'ay dit, on fera cesser un million de procez qu'on voit pour 
le payement des debvoirs en forte ou enfoible monnoye... 



JEAN BODIN 145 

Voila, monsieur, les raisons qui sont, a mon advis, 
nécessaires, ou pour le moins apparentes, touchant la 
charte des choses & Tordre qu'on y peut donner. Mais 
pour cognoistre au vray si elles sont mettables, il ne faut 
que les rapporter à la touche vifve de vostre meilleur 
iugement, qui en fera Tessay beaucoup mieux que la 
pierre Lydienne, ny que le feu ne sçauroit faire de l'or, 
ce qui m'a donné plus d'asseurance de mettre le tout en 
lumière au veu d'un chacun, car qui seroit celuy qui 
voudroit reprouver ce que vous aurez une fois aprouvé ? 
Ce n'est pas toutefois que ie pense en estre creu, qui 
seroit chose par trop ridicule : & moins encore pour 
contredire personne : ains pour semondre ceux qui sont 
mieux entenduz aux affaires d'estat, d'y prendre garde 
un peu plus soigneusement qu'on ne fait. Et mesmes 
pourinciter monsieur de Malestroit^à continuer, comme 
il a commence, en un si beau subiet. en quoy faisant les 
princes souverains, qui ont puissance de donner la loy, 
avec ceux qui leur donnent [Fol.n.2.Ro] conseil, seront, 
comme ie croy, plus résolus en ce qu'il faut ordonner pour 
l'honneur & accroissement de la republique, après avoir 
entendu de plusieurs les iustes plaintes & doléances du 
pauvre peuple, qui sent bien la douleur, mais la plus 
part ne peut pas bien iuger d'où elle procède, & ceux 
qui en ont quelque iugement plus certain, ne peuvent 
avoir audience, ny autre moyen que par escripts, pour 
faire entendre la maladie à ceux qui peuvent aisément y 
remédier. 



«j Malestroit. 



FIN 



LE BRANCHU 10 



(BODIN) 
Variante de la p. 130 « à la p. 144 « 

«J l'egalite des monnoyes. Car si la monnoye, qui 
doit régler le prix de toutes choses, est muable & incer- 
taine : il n'y a personne qui puisse faire estât au yray 
de ce qu'il a : les contracts seront incertains ; les charges, 
taxes, gages, pensions & vacations incertaines : les 
peines pécuniaires [Fol.p.4.Ro] & amendes limitées 
par les coustumes & ordonnances seront aussi muables, 
& incertaines : brief tout Testât des finances, & de plu- 
sieurs affaires publiques & particulières seront en sus- 
pens, chose qui est encores plus à craindre si les mon- 
noyes sont falsifiées par les Princes qui sont garends 
& debteurs de iustice à leurs subiects : Car le Prince ne 
peut altérer le pied des monnoyes au preiudice des 
subiects, & encore moins des estrangers qui traitent 
avec luy, & trafiquent avec les siens, attendu qu'il est 
subiect au droit des gens : sans encourir l'infamie de 
faux monnoyeur : comme le Roy Philippe le Bel fut 
appelle du poète Dante, falsificaîore di moneia, pour 
avoir le premier afoibli la monnoye d'argent en ce 
Royaume de la moitié de loy : qui donna occasion de 
grans troubles à ses subiects, & de très pernicieux 
exemple aux Princes estrangers : dont il se repentit 
bien tard, enioignant à son fils Louys Hutin par son tes- 
tament, qu'il se gardast bien d'afïoiblir les monnoyes. 
Et pour ceste mesme cause, Pierre III, Roy d'Arragon 
confisqua l'Etat du Roy de Malorque & Minorque, qu'il 
pretendoit estre son vassal pour avoir [Fol.p.4.Vo] 
afïoibli les monnoyes. Combien que les Roys mesmes 



JEAN BODIN 147 

d'Arragon en abusèrent aussi, de sorte que le Pape 
Innocent III leurs fist défense, comme à ses vassaux, 
d'en user plus ainsi * : suivant lesquelles défenses, les 
Roysd'Arragonvenans à la couronne, protestoyent de ne 
changer le cours, ny le pied des monnoyes approuvées. 
Mais il ne suffit pas de faire telles protestations, si la loy 
& le poids des monnoyes n'est règle comme il faut : afin 
que les Princes ny les subiects ne les puissent falsifier 
quand ilz voudront ce qu'ilz feront tousiours ayans l'oc- 
casion, quoy qu'on les deust roustir & bouillir. Or le fon- 
dement de tous les faux monnoyeurs, laveurs, roigneurs, 
billonneurs, & des escharcetez, & foiblages des monnoyes 
ne vient que de la meslange qu'on fait des métaux : car 
on ne sçauroit supposer un metail pur & simple pour un 
autre, obstant la couleur, le poids, le corps, le son & la 
nature de chacun différente des autres comme ie remons- 
tray, quand ie fus député par les estats, villes & prevos- 
tez du pays de Vermandois, pour aller [Fol.q.l.R^] aux 
estats de France. Il faut donc pour obvier aux inconve- 
niens que i'ay déduits, ordonner en toute republique, 
que les monnoyes soyent de métaux simples & publier 
l'edit de Tacite Empereur de Rome ** portant défense sus 
peine de confiscation de corps, & de biens, de mesler l'or 
avec l'argent, ny l'argent avec le cuivre, ny le cuivre avec 
l'estain, ou plomb. Vray est qu'on peut excepter de l'or- 
donnance la mistion du cuivre avec l'estain, qui fait le 
bronze & metail sonnant, qui lors n'estoit pas en tel usage 
qu'il est : & la mistion de l'estain doux avec le cuivre pour 
la fonte des artilleries. Car il n'est pas nécessaire, de mes- 
ler la vingtiesme partie de plomb avec l'estain fin pour le 
rendre plus malléable, puis qu'on peut le jetter & mettre 
en œuvre sans telle mistion, qui gaste la bonté de l'estain 
& qui ne se peut iamais deslier du plomb. Et au surplus, 



* /. cap. quanlo de iure iurando. 2. Pelr. Belug. in specul. princ. anno 
1245 & 1336. 

** 3, Vopiscus in Taciîo. 



148 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

que la défense tienne, tant pour le regard des monnoycs, 
que pour les ouvrages des orfèvres & tireurs d'or : ou 
les fausetez sont encore plus ordinaires que es monnoyes : 
d'autant que la preuve [Fol.q.l.Vo] n'en est pas si facile, 
& que bien souvent l'artifice est presque aussi cher 
que la matière : en quoy Archimede s'abusa, voulant 
descouvrir combien l'orfèvre avoit desrobé sus la grand 
couronne d'or du Roy Hieron : qui ne vouloit pas perdre 
la façon (lors ils ne sçavoyent pas l'usage de la pierre 
de touche). Il print deux masses l'une d'or & l'autre 
d'argent, pour sçavoir combien l'un et l'autre jetteroit 
d'eau hors d'un vaisseau, plus ou moins que la couronne : 
& par la proportion d'eau il iugea le volume des deux 
métaux & que l'orfèvre avoit desrobé la cinquiesme 
partie, mais son iugement estoit incertain : car il sup- 
posoit que l'aliage n'estoit que d'argent, iaçoit que les 
orfèvres pour donner à l'ouvrage d'or plus de beauté, 
& de fermeté, & à moindres frais, font l'aliage de cuivre 
pur, quand ils peuvent : qui est beaucoup plus léger 
que l'argent, qui rend l'or blafe, & pale de couleur : 
& le cuivre retient la couleur plus vive, & par conséquent 
le cuivre a plus de corps & de volume que l'argent en 
poids égal, autant qu'il y [FoLq.2.Ro] a de treize à 
onze, & est de cuivre & d'argent, il estoit impossible 
de faire le vray iugement si on ne sçavoit combien il y a 
de l'un, & de l'autre, & encores qu'il soit cogneu, si est 
ce que l'erreur insensible qui se fait à mesurer les goûtes 
d'eau, est grand pour la différence du volume des 
métaux, & il n'y a si subtil afTineur, ny orfèvre au monde, 
qui puisse iuger à la pierre de touche combien il y a 
d'argent & de cuivre en l'or, si l'aliage est de l'un & 
de l'autre, et d'autant que les orfèvres & ioyauliers ont 
tousiours fait plainte qu'ils ne pouvoient besoigner sans 
perte en or à vingt deux carats, sans remède, ou d'or 
fin à un quart de remède suivant l'ordonnance du Roy 
François l'an M.D.XL. & que nonobstant toutes les 



JEAN BODIN 149 

ordonnances ils font ouvrage à vingt, & bien souvent 
à XIX carats, de sorte qu'en vingt quatre marcs il y a 
cinq marcs de cuivre ou d'argent, lequel par trait de 
temps est forgé en monnoye faible par les faussaires 
qui veulent y profiter, il est plus que nécessaire de faire 
défense qu'il ne se face aucun ouvrage [Fol.q.2.Vo] d'or 
qui ne soit suivant l'ordonnance, sus la mesme peine 
de confiscation de corps & de biens, afîin aussi que par 
ce moyen l'usage de l'or en meubles & doreures soit 
pur. Et d'autant qu'il est impossible comme disent les 
affîneurs, d'affiner l'or au vingt & quatriesme carat 
qu'il n'y ait quelque peu d'autre metail, ny l'argent au 
douziesme denier, qu'il n'y reste aucun aliage, & mesmes 
que raffinement précis suivant l'ordonnance, de vingt 
trois & trois quarts de carats à un huictiesme de remède, 
& de l'argent à douze deniers deux grains & trois quarts, 
tel qu'il est es Reaux d'Espaigne : ou bien onze deniers 
dix-huict grains comme il est au poinçon de Paris, qu'il 
n'y ait du déchet, qu'il ne couste beaucoup, outre la 
difficulté, & longueur du temps, on peut faire que l'or 
en ouvrage & en monnoye soit à vingt trois carats & 
l'argent à onze deniers douze grains de fm, l'un & 
l'autre sans remède : & en ce faisant la proportion sera 
esgale de l'or à l'argent : car en l'autre l'empirance est 
esgale, c'est à dire qu'en vingt quatre livres d'argent 
[Fol.q.S.Ro] à onze deniers douze grains & en vingt trois 
carats il y a une livre d'autre metail qui n'est point or, 
& une livre de metail en l'argent, qui n'est point argent, 
soit cuivre ou autre metail, & tel argent s'appelle en ce 
Royaume argent le Roy : auquel la vingt & quatriesme 
partie est de cuivre. Et par mesme moyen la monnoye 
d'or & d'argent sera plus forte & plus durable. En quoy 
faisant on gaigne aussi beaucoup à l'ouvrage, au feu, 
au ciment, & on évite le déchet, l'usance & la fragilité. 
Et afin que la iuste proportion de l'or à l'argent, qui est 
en toute l'Europe & aus régions voisines à douze pour 



150 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

un à peu près, soit aussi gardée aux poids des mon- 
noyes, il est besoin de forger les monnoyes d'or & d'ar- 
gent à mesme poids, de seize & trente-deux, & soixante 
& quatre pièces au marc : sans qu'on puisse forger la 
monnoye plus forte de poids, ny plus foible aussi : pour 
éviter d'une part la difficulté de la forge, & la fragilité 
de la monnoye, d'or & d'argent fin, qui seroit plus léger 
d'un denier de poids : & d'autre part la facilité de fal- 
sifier [Fol.q.S.Vo] l'une & l'autre monnoye, pour l'espes- 
seur d'icelle, comme il se fait es portugueses d'or & 
dallers d'argent, qui ont une once de poids & plus, 
comme estoit aussi la monnoye d'or pesant trois marcs 
& demy, qui fîst forger l'empereur Heliogabal, & celle 
qui fut forgée au coing de Constantinople d'un marc 
de poids, dont l'empereur Tibère fit présent à nostre 
Roy Ghilderic de cinquante. En quoy faisant, ny les 
changeurs, ny les marchans, ny les orfèvres ne pourront 
aucunement décevoir le menu peuple, ny ceux qui ne 
cognoissent ny la loy ny le poids : car tousiours on sera 
contrainct de bailler douze pièces d'argent pour une d'or, 
& chacune des pièces d'argent poisera autant que la 
pièce d'or de mesme marque, comme on voit es simples 
reaux d'Espaigne, qui poizent autant que les escuz sol, 
qui sont au poids de l'ordonnance de mil cinq cens 
quarante, à sçavoir deux deniers seize grains : & que 
les douze reaux simples valent iustement [Fol.q.4.Ro] un 
escu, & afin qu'on ne se puisse abuser au changement 
des dictes pièces, tant d'or que d'argent ny prendre les 
simples pour doubles comme il se fait souvent es reaux 
d'Espaigne, il est besoin que les marques soient diffé- 
rentes, & non pas comme celles d'Espaigne qui sont 
semblables. Et toutesfois quant à l'argent, afin qu'on 
tienne les tiltres certains de solz, petits deniers & livres, 
comme il est porté par l'edit du Roy Henry II. fait 
Tan MDLI. & à cause du payement des cens, amendes, 
& droits seigneuriaux portez es coustumes & ordon- 



JEAN BODIN 151 

nances, le sol sera de trois deniers de poids argent le 
Roy, comme dit est, & de lxiiii au marc, & les 4 vau- 
dront la livre qui court, qui est le plus iuste prix qu'on 
peut donner, & chacune pièce se pourra diviser en trois, 
de sorte que chacune poizer a un denier & sera de quatre 
petits deniers de cours : & s'appellera denier commun : 
afin que le sol vaille tousiours douze deniers, & que 
les plaintes que font les seigneurs, pour le payement 
de leurs droits seigneuriaux, qui estoient anciennement 
[Fol.q.4.V'^] payez en forte monnoye blanche cessent, 
estans remis sus la forge des sols tels qu'ils estoient au 
temps de sainct Louys, c'est à dire de lxiiii au marc 
argent le Roy. Et quant aux autres rentes foncières 
& hypothécaires constituées en argent, qu'elles soyent 
payez eu esgard à la valeur que tenoit le sol au temps 
qu'elles furent constituées, laquelle valeur n'a esté que 
de quatre deniers de loy pour le plus depuis cent ans : 
qui n'est que la tierce partie du sold ancien, tel qu'il est 
nécessaire de remettre en usage. Telle estoit la dragme 
d'argent usitée en toute la Grèce, à sçavoir la huictiesme 
partie de l'once, que nous appelions gros, & de mesme 
poids que les solz que fist forger sainct Louys, qui 
s'appelloyent gros tournois, & solz tournois ; sur les- 
quels solz tournois sont réglez tous les anciens contracta 
& adveuz, & plusieurs traitez non seulement du 
Royaume, ains aussi les estrangers comme au traicté 
fait entre les Bernois & les trois petits cantons, il est dit 
que les gages des soldats sera un sol tournois qui estoit 
pareille en ce Royaume, & s'appelle [Fol.r.l.R<^] solde 
pour ceste cause, qui estoit la mesme solde des Romains 
comme dict Tacite, & des Grecs, comme nous lisons en 
Pollux : car la dragme est de mesme poids que le sol 
tournois. Les Vénitiens ont suivi les anciens, & font 
l'once de huict gros ou dragmes, & la dragme de 
xxiiii deniers, & le denier de deux oboles ou xxiiii grains, 
,€omme nous faisons en France, & se faict en Espaigne, 



152 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

& en Afrique, de laquelle reigle il ne se faut départir, 
comme estant treancienne en toute la Grèce & régions 
Orientales. 

Vray est que les anciens Romains ayans l'once égale 
aux Grecs, c'est à sçavoir de cinq cens septante & six 
grains, la divisoient en sept deniers de leur monnoye, & 
leur denier valoit une dragme attique, & trois septiesmes 
davantage. En quoy Budé s'est abusé disant qu'il y 
avoit huict deniers en l'once, & que le denier Romain 
estoit égal à la dragme Attique : combien qu'il est cer- 
tain que la livre Romaine n'avoit que xii onces, & la 
mine Grecque seize onces, comme [Fol.r.l.V^] la livre 
des marchands en ce royaume : ce que Georges Agricola 
a très bien monstre par le calcul de Pline, Appian, 
Suétone & Celse, si donc on veut forger les pièces d'or 
& d'argent de mesme poids, & de mesme nom, & de 
mesme loy : c'est à dire qu'il y ayt non plus d'alliage en 
l'or qu'en l'argent : elles ne peuvent iamais hausser nii 
baisser de prix : comme il se fait plus souvent que tous 
les mois, à l'appétit de ceux qui ont puissance auprès 
des Princes, lesquels amassent & empruntent les mon- 
noyés fortes, & puis les font hausser : de sorte qu'il s'en 
est trouvé un lequel ayant emprunté iusques à cent mil 
escuz, fîst hausser le prix de cinq sols tout à coup sus 
l'escu, & gaigna vingt cinq mil francs. Un autre fist 
ravaller le cours des monnoyes au mois de Mars, & le 
haussa au mois d'Avril, après avoir receu le quartier. 
On tranchera aussi toutes les falsifications des mon- 
noyes, & les plus grossiers & ignorans cognoistront la 
bonté de l'une, & de l'autre monnoye à l'œil, au son, au 
poids, sans feu, sans burin, sans touche. Car puisque 
tous [Fol.r.2.Ro] les peuples depuis deux mil ans, & 
plus, ont presque tousiours gardé, & gardent encores 
la raison esgale de l'or à l'argent, il sera impossible^ 
Se au peuple, & au Prince de hausser, ny baisser, ny. 



JEAN BODIN 153 

altérer le prix des monnoyes d'or & d'argent estans le 
billon banni de la Republique : & l'or au vingt & 
troisiesme carat. Et neantmoins pour soulager le menu 
peuple il est aussi besoin, ou de forger la troisiesme 
espèce de monnoye de cuivre pur, sans calamine, ny 
autre mistion de metail ainsi qu'on a commencé, & 
comme il se fait en Espaigne, & en Italie, ou bien divi- 
ser le marc d'argent en quinze cens trente six pièces, 
chacune pièce de neuf grains. Car la Royne d'Angleterre 
ayant du tout décrié le billon, & réduit toutes les mon- 
noyes à deux espèces seulement, la moindre monnoye 
d'argent, qui est le pené, vaut huict deniers ou environ, 
qui faict qu'on ne peut achapter à moindre prix les 
menues danrees, & qui pis est, on ne peut faire charité 
à un pauvre moindre que d'un pené, qui empesche 
plusieurs de rien donner. Mais il seroit beaucoup [Fol.r. 
2.V0] plus expédient de n'avoir autre monnoye que d'or, 
& d'argent, s'il estoit possible de forger monnoye plus 
petite que le pené, & qu'on voulust diviser le marc 
d'argent aussi menu comme en Lorraine, qui en font 
huit mil pièces, qu'on appelle Angevines, dont les deux 
cens ne valent qu'un Real, & les quarante un sol de 
nostre billon : & sont d'argent assez fin, & en faisant la 
moitié moins, elles seront plus solides, & de la loy que 
i'ay dit, & se pourront tailler & marquer d'un poinçon 
tranchant en un mesme instant. Car le prix du cuivre, 
estant variable en tout pays, & en tout temps, n'est 
pas bien propre à faire monnoye, qu'on doit tenir tant 
qu'on peut invariable & immuable de prix, ioint aussi 
qu'il n'y a metail plus subiect à la roûilleure qui ronge 
la marque & la matière. Et quant au prix, nous lisons 
que du temps de la guerre Punique la livre d'argent, 
valoit huict cens quarante livre de cuivre pur, à douze 
onces la livre : & lors le denier d'argent pur, qui estoit 
la septiesme partie de l'once, fut haussé de dix livres 
de cuivre, qui valoit [Fol.r.S.Ro] à seize livres, comme 



154 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

dit Pline, qui estoit à la raison de huict cens quatre 
vingts seize livres de cuivre pour une livre d'argent, 
la livre estant de xii onces, depuis la moindre monnoye, 
qui estoit une livre de cuivre, fut apetissee de moitié 
par la loy Papiria, demeurant en mesme valeur, & lors 
que l'argent vint en plus grande abondance, elle fut 
réduite au quart demeurant en mesme valeur, qui estoit 
à la raison de deux cens xxiiii livres de cuivre la livre 
d'argent : qu'est à peu près l'estimation du cuivre en 
ce royaume, où les cent livres à seize onces la livre, ne 
valent que dix-huit francs : & en Alemagne il est encores 
à meilleur prix oresque les meubles & les Eglises mesme 
en soyent couvertes en plusieurs lieux, mais il est plus 
cher en Italie, & encores plus en Espaigne, & en Afrique, 
ou il y en a beaucoup moins. Qui est bien loin de l'esti- 
mation du cuivre, que fîst TEmpereur Arcadius, qui 
avalûa la livre d'or à cent livres de cuivre, ce qui ne 
peut estre faict, que par la manière de provision [Fol. 
r.3.V<^] attendu que l'abondance de ce metail, eu esgard 
à l'argent, diminura. on me dira que l'abondance d'ar- 
gent peut aussi apporter la diminution de son prix : 
comme de faict nous lisons en Tite Live que par le traité 
faict entre les Aetoliens & les Romains, il fut dit, que 
les Aetoliens payeroient pour dix livres d'argent, une 
livre d'or, & neantmoins par l'ordonnance d'Arcadius 
la livre d'or est estimée quatorze livres d'argent, & 
deux cinquiesmes d'avantage * : car il veut qu'on paye 
cinq solz d'or pour une livre d'argent : & fait soixante 
& douze solz d'or en la livre, de sorte que cinq solz 
est iustement la quatorziesme partie de la livre, & 
deux cinquiesmes d'avantage, & à présent le prix 
est de douze pour un, & quelque peu moins. Vray est 
que par cy devant le marc d'or fin estoit estime cent 
octante & cinq livres : & le marc d'argent xv. livres xv. 

* 3.1. vie. de auri prelio,c. — A.l.quolies cunque de susceploribx. 



JEAN BODIN 155 

solz tournois, de sorte qu'il falloit pour un marc d'or 
fin hors œuvre, onze marcs cinq onces, xxiii. deniers 
cinq grains argent le Roy hors œuvre, vers les pays de 
Septentrion [Fol.r.4.Ro] ou il y a plusieurs minières 
d'argent, & fort peu d'or : & par l'estimation faicte 
en la chambre du Pape, le marc d'or est prisé douze 
marcs d'argent & quatre cinquiesmes, qui estoit à peu 
près le prix de l'or à l'argent il y a deux mil cinq cens ans : 
car nous lisons en Hérodote que la livre d'or valoit 
treize livres d'argent : & les Hebrieux en leurs pandectes, 
mettent le denier d'or pour vingt & cinq d'argent : les 
monnoyes d'or estans doubles à celle d'argent, qui seroit 
douze & demy pour un. Aussi lisons nous qu'au temps 
des Perses, & alors que les Republiques de la Grèce fleu- 
rissoyent l'once d'or valoit une livre d'argent : car le 
stater Darique du poids d'une once valoit une livre 
d'argent, comme dit lullius Pollux. 

En quoy on peut iuger que le prix de ces deux métaux 
est à son ancien pied. Mais l'estimation de l'or fut aug- 
mentée soubz les derniers Empereurs, pour le degast 
d'or qui se faisoit à dorer toutes choses, comme fîst 
Néron son grand Palais tout doré, qui [Fol.r.4.V<'] avoit 
les galeries de mille pas : & après luy Vespasian qui 
employa à dorer le Campidol la valeur de sept millions 
deux cens mil escus couronne : & mesmes Agrippa dora 
toute la couverture du temple Panthéon, pour garder le 
cuivre de rouiller : comme on fait aussi du fer qu'on 
dore pour le garentir de la rouillure : & mesme l'argent 
souvent est doré, iaçoit qu'il ne souffre iamais rouillure, 
& si les Princes ne font défenses de dorer, il faudra par 
nécessité que le prix de l'or croisse, attendu que l'argent 
n'ayant point de tenue, n'est point ou peu employé pour 
argenter, ioint aussi que les minières de Septentrion 
raportent beaucoup d'argent, & point d'or : & celles des 
terres neufves, raportent beaucoup plus d'argent que 



156 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

d'or. Neantmoins le changement de prix qui se fait par 
long trait de temps est insensible, qui ne peut empescher 
que la loy des monnoyes forgées de ces deux métaux ne 
soit esgale en toutes Republiques, chassant du tout le 
billon ioint aussi que la trafique communiquée à toute la 
terre plus que iamais, ne peut souffrir [Fol.s.l.Ro] 
variété notable du prix d'or, & d'argent, que du commun 
consentement de tous les peuples : car mesmes du temps 
d'Auguste la proportion d'or, & d'argent estoit esgale, 
aux Indes-Orientales, & semblable à celle d'Occident : 
ce que ayant cogneu un Roy des Indes, loua la iustice 
des Romains, comme dit Pline. Mais il est impossible 
d'arrester le prix des choses retenant le billon, qui est 
par tout différent & inégal : car tout ainsi que le prix de 
toute chose diminue, diminuant la valeur des monnoyes, 
comme dit la loy, aussi croist il en augmentant le prix 
des monnoyes. Et faut qu'il croisse & diminue, puis qu'il 
n'y a prince qui tienne loy de billon esgale aux autres 
Republiques ny en la sienne mesme, d'autant que la loy 
du sold, est différente à celle des testons, & des petits 
deniers, doubles, liards, pièces de six, & de trois blancs : 
qui ne demeurent gueres en mesme estât. La première 
ouverture qu'on fist en ce Royaume d'afïoiblir l'argent 
monnoyé, & d'y mesler la vingt & quatriesme partie 
de cuivre, fut pour donner occasion aux mar [Fol.s.l.Vo] 
chans d'apporter l'argent en ce Royaume, qui n'en a 
point : qui estoit donner la vingt-quatriesme partie 
d'argent à l'estranger : car autant valoyent en France 
unze deniers & demy d'argent, que douze deniers au 
pays d'autruy, mais il n'estoit point de besoin : veu le& 
richesses de la France qu'on viendra tousjours chercher 
apportant l'or et l'argent de tous costez. Ce mal print 
accroissement au temps de Philippe le Bel qui afïoiblit 
la monnoye blanche de moitié, l'an M. CGC. y mestant 
autant de cuivre que d'argent, quelque temps après 
on la diminua iusques au tiers, de sorte que les nou- 



JEAN BODIN 157 

veaux solz ne valoyent que le tiers des anciens, & 
l'an M.GGGGXXII. la loy des solz estoit si foible, que le 
marc d'argent valoit quatre vingts livres tournois, & 
avoit seize de ces pièces pour marc d'œuvre. Vray est que 
l'année mesme Gharles VII. reprenant la couronne qu'on 
luy avoit ostee, pour entretenir son crédit, fist forger au 
mois de Novembre nouvelle monnoye forte & bonne, 
tellement que le marc d'argent fut mis à huit livres : 
mais en fin il [Fol.s.2.Ro] fist forger les solz à cinq deniers 
de loy l'an M.GGGGLIII. & depuis peu à peu ilz ont 
tousjours diminué : tellement que le Roy François I. en 
fist forger l'an M.D.XL. à trois deniers seize grains de 
loy : le Roy Henry à trois deniers douze grains : de sorte 
que l'ancien sol d'argent le roy, en valoit près de quatre, 
demeurant tousjours l'estimation pareille. Les autres 
Princes n'ont pas mieux fait : car le creutzer d'Almaigne 
qui estoit anciennement d'argent à onze deniers quatre 
grains, est maintenant à quatre deniers seize grains : les 
solz de Voirtburg, & le Reichz groschen à six deniers, 
c'est à-dire moitié argent moitié cuivre. Le Scheslind, 
le Rapin, les deniers de Strasbourg à quatre deniers 
douze grains, le Rapefemin à quatre deniers trois grains, 
& les florins d'argent à onze deniers quatre grains, 
comme aussi sont les pièces de cinq, & de dix creutzers. 
Les solz de Flandre ou patars dont les xx valent xxiiii 
des nostres, ne sont qu'à trois deniers dix huit grains de 
loy, & plus de deux tiers est de cuivre, la pièce de quatre 
patars est à vu den. dix [Fol.s.2.Vo] grains de loy, les 
brelingues de Gueldres sont à huict deniers de loy : & le 
tiers est de cuivre. Par cy devant les solz, ou gros d'An- 
gleterre, estoyent à dix deniers, vingt & deux grains, 
& iamais tout ce billon n'a esté plus de vingt ou trente 
ans à mesme loy, ny à mesme poids. Et de la est venu la 
différence de la livre de gros tournois, petitz, moyens : 
la livre de Normandie, la livre de Bretaigne, la livre de 
Paris, qui sont toutes différentes, comme on peut voir 



158 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

encores aux taxes de la chambre du Pape. Et en Espagne 
la livre de Barcelonne, de Tolède, de Malorque : en 
Angleterre, la livre Desterlings en vaut huit des nostres. 
Et en Ecosse il y a deux livres fort différentes, l'une 
d'Esterlings, l'autre usagere. Et n'y a Prince en Italie 
qui n'ait sa livre de monnoye différente aux autres, 
comme en cas pareil le marc par tout a huict onces : 
mais l'once du bas pays est plus foible de six grains, que 
la nostre, & celle de Coulongne de neuf grains : & au 
contraire celle de Paris est plus forte d'une once : & le 
[F0I.S.3.R0] marc de Naples à neuf gros : celuy de Salerne 
en a dix : & n'y a presque ville en Italie qui n'ait son 
marc différend des autres : ce qui rend encores plus diffi- 
cile le pied du billon, estant le poids & la loy si différends, 
qui fait que le pauvre peuple est bien fort travaillé, & 
perd beaucoup aux changes : & généralement tous ceux 
qui n'entendent le pair, comme parlent les banquiers, 
c'est à dire la valeur de la monnoye de change d'un lieu 
à un autre : C'est pourquoy on dit encores d'un homme 
rompu aux affaires, qu'il entend le pair, comme chose 
bien difficile. Car on a si bien obscurci le fait des monnoyes 
par le moyen du billonnage, que la plus part du peuple 
n'y voit goûte : & tout ainsi que les artisans, marchans, 
& chacun en son art déguise bien souvent son ouvrage, 
comme plusieurs médecins qui parlent Latin devant les 
femmes, & usent de characteres Grecs, de mots Arabes, 
& de notes Latines abrégées, & brouillent quelquesfois 
leur escripture si bien qu'on ne la peut lire, craignant 
si on decouvroit leurs re- [Fol.s.S.V^] ceptes qu'on n'en 
fist pas si grande estime qu'on fait : aussi les monnoyeurs 
au lieu de parler clairement, & dire que la masse d'or, 
des douze pars en a deux de cuivre, ou d'autre metaîl, 
ils disent que c'est de l'or à vingt carats : & pour dire 
que la pièce de trois blancs est moitié cuivre, ils disent 
que c'est de l'argent à six deniers de fin, deux deniers 
de poids, et quinze deniers de cours : donnant aux deniers 



JEAN BODIN 159 

& aux carats, essence, qualité & quantité contre nature. 

Et au lieu de dire, le marc a soixante pièces, ils disent 
de cinq sols de taille. Puis après ils font une monnoye 
stable, l'autre instable, & la troisiesme imaginative : 
iaçoit qu'il n'y en a pas une stable, & le changement, & 
imagination vient pour avoir afïoibli le poids, & tricoté 
la purité d'or & d'argent. Car le ducat courant de Venise, 
Rome, Naples, Palerme, & Messine qui est une monnoye 
imaginative, estoit anciennement la vraye monnoye d'or 
pesant un Angelot, ou bien un Medin de Barbarie, & 
quatre deniers d'avantage, qui est iustement l'Impériale 
de Flandres de mesme [Fol.s.4.Ro] poids, & loy, que 
l'ancien ducat valant dix carlins d'argent, & le carlin 
dix solds du pays : à quarante six pièces pour marc d'or 
& six pour once qu'ils divisent en trente tari, & le tari 
en vingt grains qui est un gros sus l'once plusque l'once 
commune, qui na que huit gros, la loy appelle cette 
monnoye d'or solidus, tel que l'Angelot à quarante huict 
pièces pour marc, & soixante & douze pour livre Romaine 
à douze onces, qui a longuement eu son cours porté par 
les loix des Grecs, Allemans, Anglois, François, Bour- 
guignons : & n'est rien autre chose que l'ecu sol de 
France, c'est à dire solidus, que les monnoyeurs n'ayant 
bien entendu le mot solidus, ont depuis cinquante ans 
figuré par un Soleil, toutesfois le peuple maistre des 
parolles, retenant l'antiquité l'appelle encores escu Sol 
qui pesoit anciennement quatre deniers comme l'Ange- 
lot : & depuis les Princes petit à petit, & grain à grain 
l'ont fait venir à trois deniers, qui est l'escu vieil : & du 
temps du Roy Jean, l'escu vieil estant diminué peu à 
peu, comme l'ancien escu [Fol.s.4.Vo] sol, de trois grains, 
on forgea les escuz à deux deniers xx grains de poids 
de mesme loy que les anciens, qui furent appeliez francz 
à pied, & à cheval (car lors ilz appelloyent les François 
Francz, comme encores tout l'Orient les peuples d'Occi- 
dent sont appeliez Franques) auquel temps l'escu de 



160 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Bourgongne, qu'on appelle Ride, fut aussi forgé de mesme 
poids & loy, & ont duré iusques au temps de Charles VIII. 
que Tescu de France fut diminué de six grains de poidz, 
& de trois quartz de carat de fin : car les anciens estoient 
à XXIII & trois quarts de carat, & les escuz couronne 
à XXIII caratz. Depuis le Roy François I corrigeant un 
peu l'escu couronne, fîst forger les escuz sol à deux 
deniers seize grains, & de mesme loy que l'escu couronne, 
fors un huitiesme de remède : qui est demeuré iusques 
au Roy Henry qu'il fist fortifier de quatre grains 
de poidz, & par Gharle IX diminué de cinq grains 
l'an M.D.LXI. Mais les escuz vieux ou ducats de Venise, 
Gennes, Florence, Sennes, Gastille, Portugal, Hongrie, 
ont gardé la loy de xxiii [Fol.t.l.Ro] & trois quarts de 
carat, & deux deniers dix huit grains de poids, iusques 
à l'an mil cinq cens quarante, que l'Empereur Gharle 
cinquiesme, affoiblit la loy des escus d'Espaigne d'un 
carat, & trois quarts & de trois grains de poids, faisant 
forger à xxii. carats deux deniers quinze grains de poids 
les escus de Gastille, Valence, & Arragon, qu'on dit 
pistolets : donnant un fort mauvais exemple aux autres 
Princes de faire le semblable, comme firent les Princes 
d'Italie : qui ont fait forger à xxii. carats, & au dessoubs 
de fin, & de poids deux deniers seize grains : comme sont 
les escus de Rome, Luque, Boulongne, Saluce, Gennes, 
Sennes, Sicile, Milan, Ancone, Matoûe, Ferrare, Florence, 
& les nouveaux escus de Venise. Vray est que le Pape 
Paul III. commença, faisant forger des escus soubs son 
nom de xxi. carat, & demi, & de deux deniers xiiii. grains 
de poids & ceux d'Avignon forgez au mesme temps 
soubs le nom d'Alexandre Farez légat petit filz du Pape, 
sont encores plus foibles de loy, & diminuez de cinq 
deniers de [Fol.t.l.V^] poids, ce qui apporte un dommage 
incroyable aux subiects & profit aux faux monnoyeurs, 
billonneurs, & marchans, qui tinrent la forte monnoye 
du pays, pour en forger de foible au coing d'autruy. Ge 



JEAN BODIN 161 

qui est encores plus ordinaire en la monnoye blanche 
de haute loy, & au dessus d'onze deniers de fin : comme 
les reaux de Gastille, qui tiennent tous onze deniers trois 
grains de fin : sus lesquelles les autres Princes ont gaigné 
beaucoup par cy devant : car mesmes estant converties 
en testons de France sus cent mil livres il y avoit profit 
de six mil cinq cens livres, sans afïoiblir la loy du teston 
de France, qui tient dix deniers dix sept grains de fin. 
Et par mesme moyen les Suisses qui convertissoient les 
testons de France, en testons de Soleure, Lucerne, Under- 
val, gaignoient sus chacun marc, quarante & un sol onze 
deniers tournois, & neuf vingt sixiesmes de denier : car 
ceux de Lucerne, Soleure & Underval, ne sont qu'à neuf 
deniers dix huit grains, qui sont xxiii. grains de fin, 
moins que ceux de France pour marc, qui valoient vingt 
cinq sols tour- [Fol.t.2.Ro] nois. Et quant au poids, 
ceux de France, sont du moins à vingt cinq testons, & 
cinq huitiesmes de teston pour marc, qui est trois hui- 
tiesmes de teston pour marc, que les testons de Soleure 
sont plus foibles au poids, qui valoient quatre sols trois 
deniers tournois. Et parce que les dits testons ne peuvent 
estre avalûez que pour argent de basse loy, qu'on appelle 
billon, estans au dessous de dix deniers de fin, à l'esti- 
mation de quatorze livres dix sept sols quatre deniers 
tournois le marc de fin : & les testons de France pour 
estre plus hauts de dix deniers de fin, sont avalûez pour 
argent de haute loy, qui vaut à mesme proportion quinze 
livres treize sols tournois le marc de fin, & pour la diffé- 
rence de l'argent de haute loy à basse loy, lesdits testons 
sont moindres que ceux de France de douze sols huit 
deniers tournois pour marc de testons. Par ainsi les tes- 
tons de Soleure valent moins que ceux de France de 
quarante & un sols unze deniers tournois pour marc, 
revenant pour chacune pièce des dits testons, un sol 
onze deniers tournois, & neuf vint & sixiesmes de denier 
[Fol.t.2.V<^] ceux de Berne, pour estre à neuf deniers 

LE BRANCHU 11 



162 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

vingt grains de fin pour marc, valent un denier tournois 
pour pièce d'avantage que ceux de Soleure. Or en gai- 
gnant seulement dix sols pour marc, c'est un profit bien 
grand. Les Flamens font le semblable, convertissans les 
testons de France en reaux de Flandres. Les ordonnances 
de chacun Prince, ont bien pourveu que l'or, & l'argent 
ne fust transporté aux estranges soubz grandes peines : 
mais il est impossible de les exécuter, que il n'en soit 
emporté beaucoup & par mer & par terre. Et quand 
ores on garderoit si bien, qu'il n'en sortist rien du tout, 
si est-ce que les subiects auront tousiours beau moyen 
de billonner, difformer, altérer, & fondre les monnoyes 
blanches, & rouges, s'il y a diversité de loy : soit en 
vertu des permissions données à quelques orfèvres, soit 
contre les défenses : car ilz emboursent le défaut de loy 
qui se trouve en leurs ouvrages, tant pour les remèdes 
qui leur sont permis, que de l'email, & soudure, dont ilz 
usent, employans en ouvrage les bonnes espèces, & se 
moquent [Fol.t.S.Ro] des loix, & ordonnances qu'on 
fait sur le prix du marc d'or, & d'argent, faisans porter 
sus la façon des ouvrages tel prix que bon leur semble, 
en sorte qu'il est tousiours plus cher vendu aux orfèvres, 
qu'il n'est porté par les ordonnances : l'argent de qua- 
rante ou cinquante sols : l'or de douze ou treize livres 
sus marc qui fait que l'or & l'argent est acheté plus cher 
des orfèvres, & marchans, qu'il n'est des monnoyeurs, 
qui ne peuvent passer l'ordonnance du Roy pour l'achapt 
des matières, ny pour la forge. Et si tost que la matière 
est forgée en monnoye plus forte de poidz, ou de loy 
que celle des princes voisins, elle est fondue, & recueillie 
par les affmeurs, & orfèvres pour la convertir en ouvrage, 
ou par les estrangers, pour en forger monnoyes à leur 
pied : à quoy les changeurs servent comme ministres, 
& soubz ombre d'accommoder le peuple de monnoyes, 
trafiquent avec les orfèvres & marchans estrangers : car 
il est certain, & s'est trouvé que depuis vingt cinq ans 



JEAN BODIN 163 

que les petits sols furent descriez, il en a esté forgé en 
ce roy- [Fol.t.S.V^] aume pour plus de xxv millions de 
livres outre les pièces de trois, & de six blancs, qui ne se 
trouvent plus, parce que les affîneurs, & orfèvres y ont 
trouvé profit. Qui fait que ceux qui ont beaucoup de 
vaisselle d'or & d'argent ne s'en peuvent ayder : car 
l'ayant achaptee bien cher des orfèvres, ne la veulent 
bailler avec si grande perte : & mesmes le Roy Gharle IX 
perdit beaucoup, ayant réduit sa vaisselle en monnoye, 
au lieu qu'auparavant la loy des monnoyes d'argent 
estoit tousjours esgale à la loy des orfèvres, tellement 
qu'on ne pouvoit rien perdre en la vaisselle que la façon : 
ce qui nous est encores demeuré en commun proverbe, 
c'est vaisselle d'argent, on n'y perd que la façon. Il faut 
donc pour retrancher tous ces inconveniens que la loy 
des monnoyes, & des ouvrages d'or & d'argent soit 
esgale : c'est à sçavoir à xxiii carats en l'or sans remède, 
& onze deniers douze grains en argent. On avoit trouvé 
moyen d'obvier aucunement aux abus, en affermant le 
revenu des monnoyes, & des confiscations & amendes 
qui proviendroient des forfaitures, & la ferme délivrée 
[Fol.t.4,Ro] l'an mil cinq cens soixante quatre, pour la 
somme de cinquante mil livres par an : Toutesfois cela 
fut aboly à Moulins l'an M.D.LVI. & les monnoyes 
affermées à ceux qui offriroient de forger plus grande 
quantité de marcz d'or & d'argent : qui est bien couper 
quelques branches, & rameaux, mais la racine des abuz 
demeurant, jamais on ne cessera d'y faire fraude. La 
racine des abuz est la confusion des trois métaux, or, 
argent, & cuivre, laquelle cessant, ny le suiect, ny l'es- 
tranger, n'y pourra faire aucune fraude, qui ne soit aussi 
tost descouverte. Car tout ainsi que la monnoye de cuivre 
ou de rosette pure n'a point eu de lieu en ce royaume, 
d'autant qu'on n'y en forgeoit point, aussi le billon 
estant descrié, avec defîenses d'en forger, le billon de 
l'estranger en sera aussi du tout banny, & ne faut espérer 

LE BRANCHU 11* 



164 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

que les estrangers, & suiets cessent de billonner en par- 
ticulier, & recevoir toutes monnoyes estrangeres, tant 
que le Prince & la Republique feront forger du billon. 
Combien qu'il y a encores un autre proffît, & en public, 
& en particulier, qui revient [Fol.t.4.Vo] de la défense que 
j'ay dict de mesler les métaux, c'est d'éviter à l'advenir 
la perte de l'argent, qui n'est compté pour rien en l'or 
de quatorze carats, & au dessus, & se perd pour les fraiz 
de raffinement qui se fait par voye de ciment Royal, 
ou par eau de départ : car il faut du moins soixante sols 
pour départir un marc, & neantmoins la perte est fort 
grande en quantité notable, comme tous les florins 
d'Almaigne ne sont que à seize caratz, ou seize & demy 
pour le plus, qui sont du moins en cent mil marcz trente 
& trois mil marcz de perte, & à quatorze caratz qua- 
rante mil marcz & plus. Et outre ce que j'ay dit les 
abuz des officiers des monnoyes cesseront, pour le regard 
des echarcetez, & foiblages, sur lesquelz les gages des 
officiers estoyent pris : pour lesquelz faire cesser Henry II 
Roy de France avoit ordonné qu'ilz feroyent payez par 
les receveurs des lieux, laquelle ordonnance quoy qu'elle 
fust saincte, si est-ce toutesfois qu'elle fut cassée par 
Charle IX sus la remonstrance de la chambre des comptes 
de Paris, qui fist entendre que le Roy [Fol.v.l.Ro] per- 
doit tous les ans plus de dix mil livres, au lieu de tirer 
profit de ses monnoyes : d'autant que les officiers estoyent 
payez & ne faisoyent quasi rien. Mais le vray moyen 
pour y remédier, est de suprimer tous les officiers des 
monnoyes hormis ceux qui seront en l'une des villes, 
pour forger toutes les monnoyes, & les faire payer par 
le receveur des lieux, demeurant le droit de seigneuriage, 
que les anciens toutesfois ne cognoissoient, & n'estoit 
rien déduit sur la monnoye, non pas mesme le droit de 
brassage, comme il seroit fort nécessaire, ou plustost 
qu'on mist une taille sur les sujets pour la forge des 
monnoyes, pour abolir le droit de seigneuriage & de 



JEAN BODIN 165 

brassage, comme il se faisoit anciennement en Normandie 
& se fait encores en Polongne pour obvier au dommage 
& perte incroyable que soufrent les suiets. Aussi par 
ce moyen la variété du prix du marc d*or, & d'argent, 
qui cause un million d'abus cessera. Et les espèces estran- 
geres, ne seront receûes que pour mettre en fonte, sans 
rien compter pour le seigneuriage [Fol.v.l.V®] ny pour 
le brassage : nonobstant les lettres obtenues par les 
Princes voisins, pour exposer au prix d'autruy leurs 
monnoyes à tel prix qu'en leur territoire. Et pour oster 
toute occasion de falsifier, altérer, n'y changer la loy 
receuë des monnoyes d'or & d'argent, il sera besoin 
de forger toutes les monnoyes en une seule ville, où 
résideront les luges des monnoyes, & supprimer les 
autres si la Monarchie, ou Republique n'est de si grande 
estenduë, qu'il soit besoin d'en establir d'avantage 
auquel lieu tous les affineurs besoigneront avec défenses 
sus peine de la vie, d'affmer en autre lieu : car de ceux là 
viennent les plus grandz abus : & donner la cognois- 
sance aux luges ordinaires par prévention de punir tous 
les abuz qui s'y commettront : car on sçait assez combien 
il y a eu d'abuz en la forge des monnoyes de ce Royaume, 
& aux boistres, pour le peu de luges, ausquelz la cognois- 
sance est attribuée privativement à tous autres : & mes- 
mement après la suppression des généraux subsidiaires. 
Il est donc bien nécessaire de suivre l'exemple [Fol.v.2.Ro] 
des anciens Romains, qui n'avoyent pour tous les 
subiects d'Italie que le temple de Junon, où se for- 
geoyent trois sortes de monnoyes pures, & simples, à 
sçavoir d'or, d'argent, & de cuivre, & trois maistres des 
monnoyes, qu'ilz faisoyent forger, & affiner en public, 
& en veuë d'un chacun. Et afin que personne ne fust 
abusé aux prix des monnoyes, on establit aussi un lieu 
pour faire l'essay des monnoyes à la requeste de Marins 
Gratidianus. Aussi lisons nous qu'en ce Royaume par 
ordonnance de Charlemaigne il fut defîendu de forger 



166 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

autre monnoye qu'en son palais. Mais depuis que les 
Roys Philippe le Bel, Charle son fils, & lean establirent 
plusieurs monnoyes en ce Royaume, & plusieurs mais- 
tres, gardes, Prevosts, & autres officiers en chacune 
monnoye, les abuz se sont aussi multipliez. Icy peut 
estre on me dira que les Perses, Grecs, & Romains, for- 
geoyent les monnoyes pures d'or, d'argent, & de cuivre 
à la plus haute loy que faire se pouvoit, & neantmoins 
on ne laissoit pas de les falsifier, comme nous lisons en 
[F0I.V.2.V0] Demosthene au plaidoyé contre Timocrate. 
le respond qu'il est bien difficile d'en nettoyer du tout la 
Republique : mais pour mal qu'il y en a, il ne s'en trou- 
vera pas dix, ostant la difficulté qu'il y aura, estant la 
loy d'or, & d'argent cogneu à chacun, par le moyen que 
i'ay déduit. Et s'il se trouve prince si mal conseillé 
d'altérer la bonté des monnoyes pour y gaigner, comme 
Marc Antoine, qui fist forger monnoye blanche de basse 
loy, tost après elle sera rejettee, outre le blasme qu'il en 
recevra d'un chacun : & le danger de la rébellion des 
subiects qui fut grande, au temps que Philippe le Bel 
affoiblit la loy des monnoyes. Quoy qu'il en soit, il est 
bien certain qu'il n'y eut onques moins de faux mon- 
noyeurs qu'il y avoit du temps des Romains, qui n'avoient 
monnoye d'or, ny d'argent, qui ne fust de haute loy. Car 
mesmes le Tribun Livius Drufus, fut blasme de ce qu'il 
avoit présenté requeste, tendant à fin que en la monnoye 
d'argent on melast la huitiesme partie de cuivre, ou 
comme nous disons, qu'on forgeast à dix deniers xii 
[Fol.v.S.Ro] grains de fin, qui monstre bien que deslors 
mesmes on ne vouloit pas souffrir la confusion d'or Se 
d'argent, & que l'argent estoit de la plus haute loy, 
comme estoit aussi l'or, ainsi qu'on peut avoir des 
médailles d'or qui sont à xxiii & trois quartz de carat, 
& mesmes il s'en trouve de la marque de Vespasian 
Empereur, où il n'y a à dire qu'un trente & deuxiesme 
de carat, que l'or ne soit à xxiiii caratz, qui est le plus 



JEAN BODIN 167 

fin or qu'on puisse voir. Mais il sufïist pour les causes 
que i'ay déduites, que l'or soit à xxiii caratz, & l'argent 
à onze deniers douze grains : afin aussi qu'on n'ayt point 
d'occasion de se excuser, qu'on n'est pas maistre du feu, 
& qu'on demande un quart, ou pour le moins un huic- 
tiesme de remède : qui est cause de beaucoup d'abuz : 
laissant toutesfois deux félins de remède sur le marc de 
monnoye forgée au coing. Encores peut on dire qu'il 
seroit plus expédient de forger pour le moins des doubles, 
& deniers de basse loy, pour éviter à la pesanteur de la 
monnoye de cuivre. le dy que si on permet de forger 
billon, pour [Fol.v.3.V<^] petit qu'il soit, qu'il sera tiré 
en conséquence des liards, & sols, & sera tousiours à 
recommencer. Et encores qu'on ne forgeast que doubles, 
& deniers, neantmoins c'est tousiours faire ouverture 
aux faux-monnoyeurs de tromper le menu peuple, pour 
lequel ceste monnoye est forgée, & en laquelle il ne 
cognoist rien, & moins encore se soucie de la prendre, 
pour le peu de prix qu'elle vaut, sans s'en quérir de la 
bonté, ou valeur d'icelle. I'ay une lettre de laques Pina- 
tel au Roy Henry II où il y a ces mots. Sire, je veux bien 
vous advertir, que depuis six mois on a forger en une 
de voz monnoyes des douzains foibles pour chacun 
marc sur le poids de xx sols, & sus la loy de quatre sols, 
quand il plaira à vostre maiesté ie vous feray voir l'ou- 
vrage, & vous feray entendre le grand dommage que 
vous, & vostre peuple en recevez, & aurez encore plus 
grand, si par vostre maiesté n'y est pourveu à toute 
rigueur. C'estoit alors qu'il forgea les pièces de six blancs 
par mandement du Roy, de quatre deniers de loy, & 
deux grains de remède, & quatre [Fol.v.4.Ro] deniers 
quatorze grains de poids : qui estoit le meilleur billon 
qui fust lors en France : aussi fut-il bien tost fondu, en 
sorte qu'on n'en voit quasi plus. Or chacun sçait que le 
dommage que recevoit le Roy & le peuple de vingt & 
quatre sols sur le marc, revenoit à plus de xxv pour cent. 



168 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Et neantmoins le mesme Pinatel, ayant arraché soubz 
main une commission de la chambre des généraux des 
monnoyes Tan M.DLII fist forger des doubles, & des 
deniers, à Villeneufve d'Avignon, & à Villefranche de 
Rouergue, qui ne furent estimez que xii sols le marc : 
& fut vérifié, qu'il avoit par ce moyen desrobé de clair 
& net peu moins de quatre cens mil livres, & avoit 
rechapté sa grâce par cinquante mil livres qu'il donna à 
une dame, qui fist différer le supplice, plustot que donner 
la grâce. le dy donc qu'il ne faut aucunement souffrir le 
billon en sorte quelconque, qui voudra nettoyer sa 
Republique de fausses monnoyes. Aussi par ce moyen 
cessera le dommage que reçoit le pauvre peuple au decri 
des monnoyes [Fol.v.4.Vo] ou diminution du prix d'icelles, 
après qu'on les a affoiblies, & n'auront plus de lieu auprès 
des princes, ceux qui leur font entendre le proffit qu'ilz 
peuvent recevoir de leurs monnoyes : comme fist un 
certain officier des monnoyes, qui faisoit entendre au 
conseil des finances, & l'escrivit au Roy Charle IX qu'il 
pouvoit faire un grand profïît de ses monnoyes, au sou- 
lagement de son peuple : & de fait par son calcul il se 
trouvoit que chacun marc d'or fin mis en œuvre, rendoit 
au Roy huit livres tournois, au lieu qu'il n'en recevoit 
que XXV sols quatre deniers, & seize vingt & troisiesmes 
de denier : & pour marc d'argent le Roy mis en œuvre, 
quarante sols tournois, au lieu que le Roy n'en recevoit 
que seize deniers mis en œuvre de testons. Il conseilloit 
de forger monnoye d'argent le Roy de douze sols tour- 
nois de cours, & de xxx pièces au marc, du poids de 
six deniers neuf grains trebuschans, les demis, & quarts 
à l'equipolent : & la monnoye d'or à xxiiii carats, un 
carat de remède de xxx pièces au marc & de mesme 
poids [Fol.x.l.Ro] que l'argent à six livres tournois : & 
neantmoins il vouloit aussi qu'on forgeast du menu 
billon de trois deniers de loy, de trois cens xx pièces au 
marc & de trois deniers de cours, & tout autre sorte de 



JEAN BODIN 169 

billon au dessoubz de dix deniers fin, arrestant le marc 
à quatorze livres tournois. Voila son advis qui futre jette, 
comme il meritoit, aussi est-ce chose fort ridicule de 
penser que le Roy peust tirer un si grand profit de ses 
monnoyes au soulagement du peuple : s'il est vray ce 
que dit Platon, que il n'y a personne qui gaigne, qu'un 
autre n'y perde, & la perte par nécessité inévitable 
tomboit sus le subiect, puisque l'estranger n'en sentoit 
rien. Bien est-il vray qu'il seroit besoin que quelque 
grand Prince moyennast cela par ses Ambassadeurs 
envers les autres, affm que tous les Princes d'un com- 
mun consentement fissent aussi defïences de plus forger 
de billon, mettant la loy des monnoyes d'or & d'argent 
comme il a esté dit cy dessus, & usant du marc à huict 
gros ou dragmes, & de cinq cens soixante & dix grains 
pour once, qui est la plus [Fol.x.l.V®] commune, ce qui 
ne seroit pas difficile : attendu que le Roy Catholique 
& la Royne d'Angleterre ont desia banni tout le billon : 
& mesmes que toutes les monnoyes d'or d'Espaigne, 
hormis les pistolets, & la monnoye de Portugal, sont à 
plus haute loy que ie n'ay dit, & toute la monnoye d'ar- 
gent à onze deniers trois grains, qui est la plus forte qui 
soit. Et seroit bon faire la monnoye en forme de médailles 
moulées, comme faisoient les anciens Grecz, Latins, 
Hebrieux, Persans, Egyptiens : car les frais en seroient 
beaucoup moindres, & la facilité plus grande, & la 
rotondité parfaite, pour empescher les roigneurs : & ne 
seroit pas suiette à estre ployée, & rompue, ioint aussi 
que la marque demeureroit à iamais. On n'auroit point 
la teste rompue à marteller, & ne seroit besoin de tailleur, 
& n'y auroit aucun déchet pour la cisaille, ny de remède 
sus le poids, comme il est nécessaire qu'on donne deux 
ferlins pour le moins sur le marc forgé au coing : ioint 
qu'il s'en feroit plus en un iour, qu'il ne s'en fait en un an, 
on osteroit aussi l'occasion [Fol.x.2.Ro] aux faux mon- 
noyeurs de mesler les métaux si facilement comme ils 



170 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

font aux presses, au coing, où la pièce s'estend en largeur 
qui couvre l'espesseur : & le moule feroit toutes les 
médailles d'un mesme metail esgales, en grosseurs, poids, 
largeur, & forme : ou si le faux monnoyeur vouloit mes- 
1er du cuivre avec l'or, plus que la loy de xxiii carats, 
le volume du cuivre qui est en poids esgal plus grand 
deux fois & une huitiesme que n'est pas le volume d'or, 
ou plus léger que l'or deux fois, & une huitiesme en masse 
esgales feroit la médaille plus grosse de beaucoup, & 
descouvriroit la fausseté : car il est tout certain que si la 
masse d'or esgale à la masse de cuivre, poize quinze cens 
cinquante & un ferlin, la masse de cuivre, ne poizera 
que sept cens xxix ferlins, qui est comme dix sept à 
huit, en gros poids : comme i'ay aprins de François 
M. de Foix le grand Archimede de nostre aage & qui le 
premier a descouvert la vraye proportion des métaux en 
poids & en volume. Nous ferons mesme iugement de 
l'argent qui a plus grand volume [Fol.x.2.Vo] que l'or 
en poidz esgal, ou que l'or est plus pesant que l'argent 
en masse esgale une fois, & quatre cinquiesmes : qui est 
comme m.d.l.i. à m.ccc.lxvi ou neuf à cinq, & du cuivre 
à l'argent comme xi à xiii ou précisément comme 
M.cc.xxix à D.ccc.LXVi qui approchent de plus près au 
poidz, & au volume que les autres : horsmis le plomb qui 
est plus pesant que l'argent, d'autant qu'il y a diffé- 
rence de XV à xiiii ou plus précisément de dccclxvi 
à Dccccxxix mais ilz ne s'en peuvent servir pour falsi- 
fier, d'autant qu'il se délie de tous métaux, horsmis de 
l'estain. Et moins peuvent ilz user de l'estain qui est la 
poison de tous les métaux : & ne peut estre ietté pour 
argent : attendu qu'il est plus léger d'autant qu'il y a de 
neuf à quatorze, ou précisément de dc à dccccxxix & 
beaucoup moins peut estre desguisé pour or, qui est plus 
pesant que l'estain en masse esgale, ou plus petit de 
corps en poidz esgal, d'autant qu'il y a entre dix huit 
& sept, ou iustement entre m.d.li & dc qui est deux fois 



JEAN BODIN 171 

& quatre septiesmes [Fol.x.3.Ro] plus pesant. Quant 
au fer les faussaires n'en peuvent abuser par fusion, 
d'autant qu'il ne reçoit meslange ny d'or ny d'argent : 
& la contiguité des lames sus fer, n'est pas difficile à 
cognoistre. Pline l'appelle ferrumination, de laquelle 
usoyent les faux monnoyeurs de son temps : & de fait 
le Sieur de Villemor commissaire des guerres m'a fait 
veoir une ancienne médaille de fer couverte d'argent en 
ceste sorte, toutesfois le poids, & le volume descouvre la 
fausseté y regardant de près ; car l'argent est plus pesant 
que le fer en masse esgale, ou moindre de volume en 
poidz esgal, d'autant qu'il y a de quatre à trois, ou pré- 
cisément de DcccLXvi à dcxxxiiii. Et quant à l'or, il est 
impossible que la ferrumination puisse de rien servir 
aux faux monnoyeurs, veu que l'or est plus petit de 
corps que le fer en poidz esgal, ou plus pesant en masse 
esgale d'autant qu'il y a de six à neuf, ou m.d.lvi à 
DCXXXIIII. Aussi n'est il pas à craindre que le vif argent 
puisse servir à falsifier ces deux métaux, bien qu'il 
approche autant au poidz [Fol.x.S.V^] de l'or que sept 
à huict, ou M.CLViii à m.d.li par ce qu'ilz n'ont encores 
si bien sceu l'arrest, qu'il ne s'en vole en fumée. Voila 
quant à la forme des monnoyes, & le profïit qui revie- 
droit d'estre moulées : comme elles estoyent ancienne- 
ment & iusques à ce qu'il y eut si peu d'or & d'argent 
après que les mines furent espuisees, & ces deux métaux 
usez, perdus, cachez, ou dissipez, on fut contraint de 
faire la monnoye si déliée, qu'il ne falloit que le marteau 
pour la marquer : ce qui depuis a esté cause de beaucoup 
d'abus, mais tout ainsi que les premiers hommes qui 
avoyent peu d'or & d'argent, le marquoient au marteau : 
& depuis ayant plus grande quantité commencement à 
le mouler : aussi faut-il maintenant, retourner aux moules. 
On avoit commencé à forger au moulin, mais il s'est 
trouvé que la marque ne se pouvoit assez bien imprimer, 
& qu'il y avoit tousiours trente marcs de cizaille sur 



172 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

cent marcs de matière, au lieu qu'il n'y en a qu'un ou 
deux au coing : & mesmes que le son estoit différant aux 
monnoyes de coing : & qui plus est, on trouvoit que les 
pièces n'estoyent pas [Fol.x.4.Ro] toutes de mesmes 
poids, par ce que les lames se faisoyent plus déliées en 
un endroit qu'en l'autre. Quant à ce que i'ay dit, que le 
marc d'or & d'argent, se doibt diviser en pièces esgales 
de poids, sans fractions de pièces sus marc, ny de deniers 
sus pièce, ny de grains sus deniers ; l'utilité y est fort 
évidente tant pour les changes des marcs, & des pièces, 
que pour l'estimation, poids, & cours indubitable. Ainsi 
faisoyent les anciens : car la pièce d'or & d'argent pezant 
quatre gros ou dragmes, qui est la moitié d'une once, 
sera esgale au sicle des Hebrieux, & la pièce de deux gros, 
ou de XXXII au marc, sera esgale au stater Attique, & au 
Philippus ancien & aux nobles à la rose, & aux médailles 
d'or des anciens Romains, que la loy appelle, aureus : & 
la pièce d'un gros, ou sol tournois, ou dragme Attique, 
& à la zuza des Hebrieux, qui estoit en Grèce & en tout 
l'Orient la iournee des brassiers. Vray est que le denier 
d'argent des Romains, estoit plus fort de poids de trois 
septiesmes : qui estoit aussi la iournee du soldat Romain 
du temps d'Auguste : [Fol.x.4.Vo] qui est un peu plus 
que le simple real d'Espaigne. Et si les mutations, & 
changemens qui se font tout à coup sont dommageables 
pernicieuses, on pourra y procéder peu à peu, faisant 
forger les monnoyes comme i'ay dit, afin qu'un chacun 
ayt loisir de se défaire du billon à moindre perte. Sur ces 
diffîcultez estant à Blois aux estatz député de la province 
de Vermandois, je fuz appelle avec le premier Président 
& trois généraux des monnoyes, & Marcel surintendant 
aux finances, afin de remédier aux abuz des monnoyes, 
& en fin il fut résolu que tout ce que i'ay dict cy dessus, 
que ie remonstray sommairement estoit bien nécessaire, 
& neantmoins que la difficulté & maladies de la repu- 
blique qui estoyent incurables ne le pourroyent souffrir, 



JEAN BODIN 173 

qui estoit à dire, qu'il valoit mieux souffrir que le malade 
périsse en langueur, que de luy faire boire une médecine 
fascheuse pour le guérir. le confesse bien que l'argent 
en billon ne reviendra qu'à l'a moitié estant purifié à 
onze deniers douze grains, mais aussi c'est pour iamais 
[Fol.y.l.Ro] si une fois on tient la loy establie, comme 
dit est. Et si on le fait, il est impossible d'éviter la ruine 
de la Republique. Et quand bien on l'auroit descrié tout 
en un moment, pourveu que le Roy portast la moytié 
de la perte, le peuple l'autre, encores y auroit il beaucoup 
plus d'avantage pour le peuple, que forger de foible 
monnoye, & après luy avoir donné cours, la décrier, on 
voit plus souvent que tous les ans, voire tous les mois, 
tous les iours, & à chacun moment, hausser le cours des 
monnoyes, & autant de pris que de pays, que de villes, 
que de villages. le ne sçache homme de bon iugement, 
qui ne soit d'avis qu'il vaut beaucoup mieux souffrir 
une telle saignée, pour tirer les mauvaises humeurs, que 
de languir d'une fièvre perpétuelle, qui redouble si 
souvent ses accès : car nous voyons que depuis l'an mil 
cinq cens trente & huict, sans aller plus loing, qu'on 
décria les vaches de foix, & dix ans après tout le billon 
roigné, il s'est forgé des solz du temps du Roy Henry II 
à trois deniers douze [Fol.y.l.Vo] grains d'aloy, & au 
temps de Charles neufiesme à trois deniers d'argent, qui 
ne valent pas le billon ancien roigné, ny la vache décriée. 
Et neantmoins on hausse tantost le prix du billon sans 
hausser l'aloy, pour reiouir le peuple, comme un malade 
quand on le fait boire froid : car cela est bien cher vendu 
au descry. 

C'est doncques une iniustice Barbaresque... 



NOTES 



^) Bernard Prévost, seigneur de Morsan : membre du Parlement de 
Paris, il fut président de la Commission remplaçant le Parlement d'Aix 
(1565). Revenu à Paris, il y mourut en 1585. 

*) Jean-Baptiste du Mesnil. Né le 29 septembre 1517 à Paris et mort 
à Paris le 2 juillet 1569. Avocat du roi en 1556, il se rendit célèbre aux 
grands jours de Poitiers. : « 11 faisait, écrit Loyseau (Vie de B. du Mesnil 
avec les remarques de Ch. Joly, dans les Opuscules de Loyseau), presque tous 
les arrêts de l'audience et ses conclusions étaient presque toujours suivies. 
Il ne se dressait aucun édit, ni rien de conséquence au Conseil du Roi qui 
ne passât par sa plume. » Du Mesnil espérait obtenir la présidence du 
Parlement de Paris, mais ce fut de l'Hôpital qui l'obtint. 

*) Guy du Faur de Pibrac, né à Toulouse en 1529, mort à Paris en 1588. 
Auteur de Quatrains Moraux; Bodin lui dédiera La République. 

*) V. supra, p. 67, note 2. 

*) D'après M. Hauser cette expression de marchandises latines, que l'on 
retrouve à la page suivante, serait spéciale à Bodin et signifierait des mar- 
chandiges et denrées de luxe de provenance du Levant (Hauser, op. cit., 
p. 76). L'emploi antérieur de cette expression par Malestroit (V. supra, 
p. 000) semble avoir échappé au savant professeur ; non seulement Males- 
troit parle incidemment de marchandises latines, mais encore il les défii>it 
comme des produits de garde, par opposition aux denrées périssables. 

*) Aujourd'hui Brousse. V. dans Hauser (op. cit., p. 77) le détail des 
édits somptuaires. 

') Sestier ou setier : le setier de Paris pour les grains était la douzième 
partie du muid. Celui-ci était lui-même une mesure très variable suivant 
les régions ; à Paris, il valait environ 15,60 hectolitres. 

®) La contenance de l'arpent variait assez sensiblement suivant les 
régions. Dans les environs de Paris, il oscillait entre 34 et 52 ares. En règle 
générale, on peut prendre 45 ares comme contenance moyenne de l'arpent. 
Il existe d'ailleurs une concordance nette entre toutes les anciennes mesures 
agraires : acre, arpent, Morgen, Tag, jour (ou journal) : elles représentaient, 
ou représentent, en moyenne de 40 à 50 ares. 

*) Angelot ou angel, V. le commentaire du Compendieux ou bref examen, 
infra, note 91. 

10) Comparer le Compendieux ou bref examen..., § 133. 

^^) V. le passage des manuscrits de Haies où celui-ci parle de la monnaie 
de cuir de Frédéric, variante au § 180. 

") Ceci est une erreur de la part de Bodin : Renée de France était la 
fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne. Née en 1510 à Blois, elle épousa 
Hercule d'Esté, duc de Ferrare, et mourut à Montargis en 1575. 

^*) Sur les hypothèses relatives à ce personnage. V. Hauser, op. cit., 
p. 84-85. 

^*) Cadène : d'après M. Hauser {op. cit., p. 86), c'est la forme espagnole 
du mot chaîne. D'après Oscar Bloch, au contraire {Dictionnaire éiymolo- 



176 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



gique de la langue française, p. 110), le mot cadène est emprunté au pro- 
vençal cadena. Cadène signifie chaîne de forçats : on sait que les galères 
étaient stationnées dans les ports de la Méditerranée. On trouve également 
au XVI* siècle, cal(h)ene, qui peut être l'italien catena ou le latin caiena, 

1*) Rodon : M. Hauser n'a pu identifier ce mot. 

^') Daces, taxes nouvelles. 

") Guillaume Poyet naquit vers 1474 aux Granges, près de Saint- 
Rémi de la Varanne (Anjou), mort en avril 1548. Avocat général en 1531, 
président à mortier en 1534, chancelier en 1538, il fut emprisonné à la 
Bastille en 1542 et dégradé de la charge de chancelier le 24 avril 1545 ; à 
cette occasion François !«' se montra furieux de ce que la peine n'ait pas 
été plus forte. Caractère très intéressé et, par certains côtés, méprisable, 
Poyet fut l'un des inspirateurs de l'ordonnance de Villers-Cotterets (1539). 

1^) Dominique Bertin, seigneur de Saint-Julien, capitaine de Luchon, 
architecte du Roi ; il s'occupait de l'expédition à Paris des marbres des 
Pyrénées. Sur ses rapports avec Bodin, V. Hauser, op. cil., p. 93. 

1») Sur Pierre Lombard, V. un ouvrage de Protois {Pierre Lombard, 
Paris, 1881). 

20) Jérôme Cardan fut un célèbre médecin et philosophe italien. Fils 
naturel de Fabio Cardan, il naquit à Paris le 24 septembre 1501 et mourut 
à Rome le 21 septembre 1576. Son meilleur ouvrage est le De sublililate 
(1550). L'édition, d'ailleurs incomplète, de ses œuvres en 1663 ne compte 
pas moins de dix volumes in-folio (V. Hœfer, Nouvelle biographie générale, 
t. vii, p. 686-696). 

2^) La blanque était un jeu de hasard se jouant avec 52 cartes enfer- 
mées chacune dans un étui en bois. Les blanques furent interdites en 1536 
mais n'en continuèrent pas moins. D'après M. Hauser {op. cit., p. 96) 
l'Aumône Générale à Lyon y recourait fréquemment. En 1591 notamment, 
elle lança 5.220 billets de 20 sols chacun pour 15 lots. 

22) Sur le tableau de M. de Clagny, V. Hauser, op. cil, p. 96-97. 

^^) V. un passage analogue dans le Compendieux ou bref examen, § 145- 
146. 

**) Ceci semble une erreur de la part de Bodin. 

25) Le Teston est une monnaie d'argent frappée sous Louis XII dont 
la valeur a varié entre 10 et 12 sols. 

2*) Poule de pailler, volaille ordinaire de poulailler, par opposition au 
chapon. 

2') V, supra, p. 67, note 4. 

2^) V. supra, p. 67, note 5. 

2»j V. supra, p. 67, note 1. 

30) 4 grains, soit 0,212 gr. Le grain pèse 0,053 gr. 

^^) M. de Livres, seigneur de HumeroUes. D'après La République (IV, ii, 
p. 388) c'est lui qui aurait poussé Bodin à livrer son manuscrit à l'impres- 
sion. V. Hauser, op. cit., p. 103. 

32) Mouton ou agnel d'or : en 1354, on en taillait 52 au marc, au titre 
de 24 carats. En 1416, on en taillait 96 au marc au titre de 22 carats. 

33) Noble : V. infra, commentaire du Compendieux ou bref examen..., 
t. II, note 57. 

3*) Alumettes : ce sont de petits copeaux de bois ou des cordes de 
chanvre soufrées. 

35) Monnaie de billon, par opposition à la monnaie d'argent ou monnaie 
blanche. 

3«) Seraph et Médin, V. Hauser, op. cit., p. 106. 



JEAN BODIN 177 



*') Comparer le Compendieux ou bref examen..., § 110 et la note. 

*®) Soufleurs : alchimistes. 

^*) Une allusion à ce sujet est faite dans le Compendieux ou bref examen.., 
§ 121. 

40) Connin, ou connil : lapin. Cf. Rabelais : « Puis... alloit voir prendre 
quelque connil aux fillets. » {Gargantua, i, xxii). 

*^) Il est assez curieux de présenter comme « limoneuses ». les côtes de 
Bretagne. M. Hauser prétend que Bodin a eu ainsi en vue les estuaires 
bretons. N'aurait-il pas pensé plutôt à l'estuaire de la Loire et à la côte 
Saintongeaise ? Il aurait englobé la majeure partie de la côte bretonne 
dans « la coste de Normandie... qui est pierreuse » et qu'elle continue 
directement. 

*2) M. Hauser n'a trouvé aucune source sûre relative à ce personnage, 

**) Adrien Florisse, né à Utrecht en 1459. Précepteur de Charles-Quint, 
il fut cardinal en 1516, régent d'Espagne, d'abord avec Ximenès, puis seul 
et fut élu pape en 1522. Mort à Rome en 1523. 

**) Joachimthaller, de Joachim et de Thaï, vallée. V. Hauser, op. cit., 
p. 130. 

*5) 23 carats sans remède, soit 958,33 o/oq. 

*') Comparer le Compendieux ou bref examen..., § 131. 

*') De rosette, c'est-à-dire de cuivre. 

*®) C'est certainement la plus grande erreur de Bodin que de n'avoir 
pas su distinguer l'exacte portée de la réforme anglaise de 1561. Sans 
doute, comme le dit M. Hauser {op. cit., p. 131) cette réforme n'alla pas 
sans difficultés au début, mais, à l'époque où écrivait Bodin, c'est-à-dire 
sept années après, ces difficultés avaient, sinon complètement, du moins 
presque complètement disparu. La réforme d'Elisabeth en 1561 a été 
l'une des causes les plus importantes de la grandeur et de la prospérité 
anglaises. 

*•) En réalité, étant donnée la hausse considérable des prix, cette dif- 
ficulté n'était pas aussi importante que le prétendait Bodin. Celui-ci fait 
d'ailleurs erreur en prétendant que le penny était la plus petite monnaie 
ayant cours en Angleterre : il y avait également des pièces d'argent de 
3 farthings, soit 3 /4 de penny (V. Proclamation for the abassing of Cognes, 
mars 1561). 

50) Marcus Livius Drusus, tribun du Peuple en 122 avant J.-C. 

") Comparer le Compendieux ou Bref Examen..., variante au § 180- 

^2) Le marc de Paris pesait 8 onces, ou 64 gros, ou 4.608 grains, ou 
244 3 /4 grammes environ. 

*^) Boulogne, mis pour Bologne. 

5*) Vaches de Bretagne : M. Hauser signale avec raison qu'il n'existait 
pas de vaches de Bretagne {op. cit., p. 133). Il pense que Bodin a fait 
confusion avec les vaches de Béarn qui valaient 6 d. et couraient pour 10 d. 
11 signale également l'existence des vaches de Foix. Il convient de remar- 
quer que Bodin s'est aperçu de son erreur et, dans l'édition de 1578, a 
remplacé vaches de Bretagne par vaches de Foix (V. variante, p. 173)» 

55) Comparer le Compendieux ou bref examen..., § 125-126. 

^^) Comparer le Compendieux ou bref examen... variante au § 180. 

L. B. 



v')^ 



TABLE DES MATIÈRES 



TOME PREMIER 



Pages 



La collection des principaux économistes vu 

Avant-propos xi 

Introduction xxiii 

I. — NICOLAS COPERNIC 1 

Notice (L. B.) 3 

Discours sur la Frappe des Monnaies 5 

Notice 23 

Lettre de Copernic à Félix Reich sur la monnaie 25 

Notes (L. B.) 28 

II. — Opinions communes sur la monnaie : savoir 
s'il serait plus honnête et plus avantageux 
pour la maison et la principauté de Saxe de 
conserver la bonne monnaie ancienne ou d'en 
adopter une de moindre valeur 31 

Notice (L. B.) 33 

Texte 35 

Notes (L.B.) 47 

III. — Les PARADOXES DU Seigneur DE Malestroict, 
conseiller DU Roi et maistre ordinaire de ses 
comptes, sur le faict des monnoyes présentez 

A SA MaIESTÉ, au mois DE MARS, MDLXVI 49 

Notice (L.B.) 51 

Reproduction d'une feuille manuscrite intercalée 

dans une édition des Paradoxes 53 

Texte 55 

Notes (L. B.) 67 

IV. — La response de Maistre Iean Bodin advo- 

CAT en la cour au PARADOXE DE MONSIEUR DE 

Malestroit touchant l'enchérissement de 

TOUTES CHOSES ET LE MOYEN d'y REMÉDIER .... 69 

Notice (L. B.) 7l 

Texte 73 

Notes (L. B.) 174 



s 



ILLUSTRATIONS ET HORS-TEXTE 



Pages 

Portrait de Copernic 1 

Fac-similé de l'édition originale des Paradoxes de 

Malestroit 56 

Portrait de Jean Bodin 72 

Fac-similé de l'édition originale de la Response de 

Jean Bodin 80 



Imprimerie des Presses Universitaires de France. — Vendôme- Paris 



^ 



ÉCRITS NOTABLES 

SUR LA MONNAIE 

XVI® SIÈCLE 

DE COPERNIC A DAVANZATI 



COLLECTION DES PRINCIPAUX ÉCONOMISTES 

NOUVELLE ÉDITION 

 

ÉCRITS NOTABLES 

SUR LA MONNAIE 

XVIe SIÈCLE 

DE COPERNIC A DAVAKZATI 



Reproduits, traduits, d'après les éditions originales et les manuscrits 
Avec une introduction, des notices et des notes 



par 
Jean- Yves LE BRANCHU 

Docteur en Droit 



Tome II 

AVEC TROIS PLANCHES HORS-TEXTE 



PARIS 
LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN 

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 

1934 
Tons droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous paya 



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1 



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Sir Thomas GRESHAM 
Portrait d'après une gravure du Cabinet des Estampes. 



Monnaie. PI. V 



II.-l 



L'AVIS DE SIR THOMAS GRESHAM 
MERCIER, CONCERNANT LA CHUTE 

DU CHANGE, 1558, A SA, TRÈS 
EXCELLENTE MAJESTÉ LA REINE 



lE EKANCHU 



Voici le texte de la légende manuscrite que Ton peut 
voir au bas de notre gravure : 

The lively portraiture of ye most worthy Cittizen, Sr, Tho- 
mas Gresham^ who amongst many other ads (wherby 
he hath eterniz'd his never dying famé) did at his 
own proper cost, bild ye Royal Exchange of London. 
Also He founded a colledg, and endowed it with livings 
for 7 learned men, for the (teac) hing of Ihe 1 libérait 
sciences. Se ca. 

BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, CABINET DES ESTAMPES, N. 2 



NOTICE 



Le texte que nous reproduisons est celui qui a été réim- 
primé (en anglais) par de Laveleye, dans le Jahrbiïcher fur 
Nationalôkonomie und Statistik, t. xxxviii, iv, 1882, pp. 114 et 
suivantes. 

Nous nous permettons d'adresser nos sincères remercie- 
ments à Mesdemoiselles S. Benoit et F. Rainaud pour l'aide 
efficace qu'elles ont bien voulu nous accorder. 

L. B. 



n 



L'AVIS DE SIR THOMAS GRESHAM, MERCIER, 

CONCERNANT LA CHUTE DU CHANGE, 1558 

A SA TRÈS EXCELLENTE MAJESTÉ 



Il peut intéresser Votre Majesté de savoir que la 
première occasion de la chute du change arriva par le 
fait de Sa Majesté le Roi, feu votre père, par suite de 
l'affaiblissement de sa monnaie, de six onces de fin à 
trois onces de fin ^. Cet affaiblissement fit tomber le 
change de xxvi s. viii d. à xiii s. iv d. et ce fut la raison 
pour laquelle tout votre or fut exporté de votre royaume. 

En second lieu, en raison de ses guerres, Sa Majesté|^ 
le Roi s'endetta largement dans les Flandres, et, pourjX 
le paiement de ses dettes, il n'avait d'autre moyen quej 
de le faire par le change et d'exporter son or pour le] 
règlement. 

En troisième lieu, il faut incriminer la grande liberté 
du Siillyarde ^ et l'octroi de licences pour l'exportation 
de votre laine et des autres marchandises en dehors de 
votre royaume, ^ ce qui est présentement la question la 
plus importante qu'a à prévoir Votre Majesté en ce qui 
concerne son royaume : que Votre Majesté veille à ne 
jamais rétablir les steydes * appelés le Stillyarde dans 
leurs anciens privilèges, car ceux-ci ont été la cause 
principale du déclin de votre royaume et de la ruine 
de ses marchands. 



Pour le redressement de ces choses, en Tan 1551, 



8 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Sa Majesté le Roi, feu votre frère ^, me chargea d'être 
son agent, mettant en moi sa confiance, tant pour le 
paiement de ses dettes que pour le redressement du 
change, lequel était à cette époque à xv et xvi shillings 
flamands la livre sterling, votre monnaie courante, 
telle qu'elle est à présent, ne représentant pas réelle- 
ment X shillings en valeur. Je m'efforçai tout d'abord, 
avec le Roi et Monseigneur de Northumberland ^, de 
renverser le Stillyarde ou bien cette réforme n'aurait 
pu aboutir, car les gens du Stillyarde conservaient le 
change fort bas à cause de cette considération : là ou 
vos propres marchands payaient à l'étranger xiv d. 
comme droits sur les lettres de change, eux ne payaient 
que IX d. ; et de même, pour celles importées dans votre 
royaume, vos propres marchands payaient xii d. par 
livre sterling et le Stillyarde m d. seulement, ce qui fait 
une différence de v shillings pour cent. Et comme 
c'étaient des hommes ayant la haute main sur le change, 
ils pouvaient vendre ce qu'ils passaient à des prix plus 
bas que vos propres marchands, ayant gagné avec les 
droits V livres pour cent livres '', ce qui, dans le cours du 
temps, aurait ruiné tout votre royaume et ses marchands. 

En second lieu, je convins avec Sa Majesté le Roi, 
votre frère, d'ouvrir un compte avec ses propres mar- 
chands ; et ainsi, au moment opportun, je conclus affaire 
avec eux à un prix de transport déterminé (le change 
étant encore à xvi s.) pour que chacun cède au Roi 
ses traites sur Anvers au cours de xv shillings flamands, 
pour être remboursé dans un délai de deux mois " 
par XX s. sur la Place de Londres ; ce dont le Roi les 
remboursa en espèces pour un montant de lx.m.l. 
Et ainsi, six mois plus tard, je fis une opération identique 
sur leurs effets pour une somme dont le montant s'éleva 
à Lxx. ml., faisant payer xxii s. flamands par Livre 
Sterling. Par ces moyens, j'accumulai beaucoup de numé- 



GRESHAM y 

raire dans les caisses du Roi et sa rareté sur le marché 
fit monter le change à xxiii s. iv d. Ainsi j'ai non seule- 
ment remboursé les dettes de Sa Majesté le Roi votre 
frère (en lui épargnant VI ou VII s. par Livre), mais encore 
j*ai conservé dans le royaume les espèces en circulation 
ce dont Monsieur le Secrétaire Sissille a eu pleine et 
entière connaissance. 

En troisième lieu, je fis de même décrier toutes les 
monnaies étrangères, de façon qu'elles soient toutes 
apportées aux Monnaies de Sa Majesté. A ce moment, 
le Roi votre frère mourut et, pour récompenser mes 
services, l'évêque de Minchester chercha à me desservir 
et je n'étais cru en rien de ce que j'avançais ; contre 
toute bonne raison, le dit évêque ordonna que la cou- 
ronne française aurait cours pour vi s. iv d. la pistole 
pour VI s. II d. et le réal d'argent pour vi s. En consé- 
quence le change tomba immédiatement à xx s. vi d. 
et à XXI s. taux auquel il s'est depuis constamment 
maintenu. Et c'est ainsi par cette politique et en consé- 
quence de ce taux que j'ai remboursé les dettes de 
Sa Majesté votre sœur à concurrence de ccccxxxv ml. 

En quatrième lieu, il ressort clairement de ces faits 
et il apparaîtra à Votre Majesté que le change est la 
chose qui ruine les princes, jusqu'à la complète des- 
truction de leurs royaumes, si on ne le surveille avec 
habileté ; le change est de même le premier et le meilleur 
moyen pour Votre Majesté et son royaume de recouvrer 
des espèces d'or et d'argent, c'est le moyen qui rend 
bon marché toutes les marchandises étrangères, vos 
propres marchandises et tous les différents genres de 
victuailles, c'est le moyen qui, en outre, conservera 
dans votre royaume les espèces d'or et d'argent. Ainsi, 
pour montrer un exemple à Votre Altesse, si le change 
est actuellement à xxii s., tous les marchands s'efîor- 



10 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

ceront d'apporter dans votre royaume des espèces d*or 
et d'argent : car si un marchand voulait s'acquitter au 
moyen du change, il devrait débourser xxii shillings 
flamands pour obtenir xx shillings sterling ; s'il apporte 
au contraire en or et en argent, cela ne lui coûtera que 
XXI s. IV d., d'où une économie pour lui de viii d. par 
livre ; si le change ne faisait que se maintenir à ce taux 
,de XXII s., en peu d'années votre royaume serait pros- 
père, car le numéraire y serait toujours abondant, les 
marchands réalisant une économie de v livres pour 
cent livres à payer leurs dettes par le change au lieu 
d'exporter des espèces d'or ou argent. En conséquence, 
plus le taux du change sera élevé et plus prospéreront 
Votre Majesté, son royaume et toute la communauté 
et ce taux du change peut être seulement maintenu 
par bonne politique et par la providence divine, car la 
valeur intrinsèque de la monnaie de votre royaume 
n'excède pas x s. par livre. 

En résumé, s'il plaît à Votre Majesté de rendre à son 
royaume sa prospérité d'antan, Votre Majesté n'a pas 
d'autres moyens que, premièrement, au moment oppor- 
tun, de changer en bonne monnaie à xi onces de fin 
votre basse monnaie d'argent actuelle, et la monnaie 
d'or dans la même proportion ; 

Secondement, de ne jamais rendre au Stillyarde les 
privilèges qu'il avait usurpés ; 

Troisièmement, de n'accorder qu'aussi peu que pos- 
sible de licences d'exportation ; 

Quatrièmement, de contracter le moins possible de 
dettes outre-mer ; 

Cinquièmement, de conserver votre crédit, et spé- 



GRESHAM U 

cialement avec vos propres marchands, car ce sont eux 
qui, en cas de besoin, vous doivent assistance. Je sup- 
plierai ainsi très humblement Votre Majesté d'accepter 
en bonne part ce pauvre avis que je lui offre ; de temps 
en temps, quand j'en aurai l'opportunité, je le rappel- 
lerai à Votre Altesse, suivant la confiance qu'a reposé 
en moi Votre Majesté, suppliant le Seigneur de me 
donner la grâce et la fortune de voir mes services tou- 
jours agréés par Votre Altesse. Que Notre Seigneur 
conserve en santé Votre noble Majesté et qu'il vous 
fasse longtemps régner sur nous, en accroissant sans 
cesse l'honneur de ce règne. 

Le très humble, très fidèle et 

très obéissant sujet de Votre 

Majesté, 

Thomas Gresham, Mercier. 



NOTES 



1) La réforme monétaire de Henri VIII est du 13 mai 1344 (36. 
Henry VIII). 

2) Slillyarde ou plus ordinairement Steelyard : primitivement, ce mot 
signifiait une balance avec bras mobile ou glissait un poids (le mot existe 
toujours dans la langue anglaise). Par extension on donna ce nom à un 
terrain situé à Londres non loin de London Bridge où étaient conservées 
les grandes balances de la Cité de Londres sur lesquelles étaient officielle- 
ment pesées toutes les marchandises importées ou exportées. A cet endroit 
vinrent s'établir des « Easterlings » ou marchands de la Ligue Hanséatique 
de Brème, Lubeck, Hambourg, etc. En compensation de l'argent que ce3 
marchands prêtèrent à plusieurs rois d'Angleterre, ces marchands furent 
exemptés de la taxe de leur Guilde, ainsi que des autres impôts dus au roi 
par leur personne ou leurs marchandises, de telle sorte que les restrictions 
imposées aux autres étrangers et aux Anglais ne les concernaient aucune- 
ment. Ces privilèges empêchaient toute concurrence anglaise à l'étranger 
et causèrent de nombreuses plaintes de la part des marchands anglais, 
spécialement ceux de la Cité de Londres. Le nom du terrain où étaient 
établis ces marchands, Steelyard ou Slillyarde, finit par être appliqué à 
ces marchands eux-mêmes et, dans le texte de Gresham, ce mot signifie 
la colonie des marchands étrangers de la Ligue Hanséatique vivant dans 
le Steelyard. Les privilèges de ces marchands furent abolis par la Reine 
Elisabeth. 

3) V. Compendieux ou bref examen..., § 111. 

*) Steydes est probablement l'équivalent de « stade », proche de « stead » 
comme dans « homestead ». D'autre part « staithe », mot dérivant de la 
même racine, désigne l'endroit où sont débarquées les marchandises. Une 
partie du rivage où l'on débarque le poisson à Hastings est encore appelée 
le « stade ». Sleyde signifie donc la partie du rivage affectée aux marchandises 
là où est établi le Slillyarde, c'est-à-dire les marchands privilégiés de la 
Ligue Hanséatique. Ces marchands avaient des colonies dans d'autres 
ports que Londres, notamment à Hull, Lynn-Regis, Boston, etc., ce qui 
explique la forme pluriel de « Steydes ». Ces deux expressions, Slillyarde 
et Steydes, nous ont paru intraduisibles en français : nous avons préféré 
leur laisser leur forme originale et en donner, en note, l'explication. 

«) Edouard VI, roi de 1547 à 1553. 

®) Il s'agit ici de John Dudley, duke of Northumberland, fils d'Edmund 
Dudley et d'Elisabeth Grey. Son père était conseiller privé d'Henry VIII. 
Né vers 1502, il fut en 1538 député gouverneur de Calais, sa fortune poli- 
tique fut ensuite très rapide : gardien des marches d'Ecosse en 1542, il fut 
créé vicomte Lisle cette même année ; l'année suivante il est conseiller 
privé et chevalier de la Jarretière ; en 1544 gouverneur de Boulogne. 
Exécuteur testamentaire d'Henry VIII, il fut très en faveur sous le règne 
de son successeur Edouard VI : créé comte de Warwick et nommé grand 



GRESHAM 13 



chambellan d'Angleterre en 1547, il fut, cette même année, chef de l'armée 
contre l'Ecosse (victoire de Pinkie). Il prit une part importante à la guerre 
civile en 1549. Peu après il fut créé duc de Northumberland (1551) et 
Lord-Chancelier (1552). Il tomba ensuite en disgrâce et fut, le 22 août 1553, 
exécuté à la Tour. 

') 5 % est le bénéfice approximatif des marchands du Stillyarde. Les 
marchands anglais payaient en effet 14 et 12 d. soit 2 s. 2 d. par livre 
sterling ou £ 10-6-8 pour cent livres. Les marchands du Stillyarde n'avaient 
à débourser que 9 et 3 d. soit 1 s. par livre et 5 livres pour cent, ce qui, 
sur la base de cent livres, représentait en leur faveur un avantage de 
£ 5-6-8. 

®) At doblle usans, délai de deux mois. Cf. T. Wilson, Discourse on 
Usury, 1572 : « It shal go al usance which is a moneWs lime, al 24s. 4<i. and 
al double usance, which is Iwo moneths' lime, at 24s. Sd. » 

L. B. 






VI 

COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN DE 
QUELQUES PLAINTES GOUTUMIÈRES 
A DIVERS DE NOS COMPATRIOTES 
DES TEMPS PRÉSENTS : LESQUEL- 
LES, BIEN QU'EN PARTIE INJUS- 
TES ET SANS FONDEMENT, SE 
TROUVENT CEPENDANT ICI, SOUS 
FORME DE DIALOGUES, COMPLETE- 
MENT DÉBATTUES ET DISCUTÉES « 



PAR W. S. GENTILHOMME 

IMPRIMÉ A LONDRES PAR THOMAS MARSCHE 

FLEETSTREATE, PRÈS l'ÉGLISE DE SAINT- 

DUNSTONES 

1581 

CUM privilegio 



^) Ce titre existe seulement dans S. 




Monnaie. PI. Vf 



n.-P. Itf 



\-1 



NOTICE 



On possède de cet ouvrage des textes et des éditions assez 
nombreux ; en voici la liste : 

i) Manuscrit appartenant à Mr. William Lambarde (désigné 

dans notre édition par l'abréviation L.). 
ii) Manuscrit ayant appartenu au Comte de Jersey, puis à la 
Bodleian Library (Bodleian, MSS, C.273) (désigné dans 
notre édition par l'abréviation B.). 
iii) Manuscrit de Hatfîeld (Catalogue Hatfield, MSS, i.52). 
(Ce manuscrit, découvert assez tard, est resté ignoré 
de Miss Lamond.) 
iv) Edition de 1581, chez Thomas Marsche à Londres. Publiée 

par W. S. Gentleman. 1 Volume in-4. 
v) Réimpression par Charles Marsch attribuant l'œuvre à 

William Shakespeare. 1 Volume in-8, Londres 1751. 
vi) Edition de la Harleian Miscellany, t. IX. 1 Volume in-4, 

Londres 1808. 
vii) Edition du Pamphleteer, t. V, 1 Volume in-8, Londres 

1813. 
viii) Edition de la New Shakespeare Society, Série VI, iii. 
1 Volume in-8 Londres 1876 (désignée dans notre édi- 
tion par l'abréviation S.), 
ix) Edition Lamond d'après le Lambarde Manuscript, avec 
les variantes de B et de S. 1 Volume in-8 couronne, 
Cambridge 1893. 
x) Edition allemande du Dr. Léser. Traducteur Dr. Hoops. 
Sammlung altérer und neuerer staatswirtschafilicher 
Schriften. Volume V, 1895. 
xi) Traduction Tersen, Dijon, 1904. 

xii) Réimpression de l'édition Lamond, 1 Volume in-8 cou- 
ronne, Cambridge 1929 (désignée dans notre édition 
par l'abréviation LD.). 
Toutes les éditions anglaises de cette œuvre, sauf l'édition 
Lamond, reproduisent l'édition originale de 1581. 

Le texte que nous traduisons et pubhons est celui de l'édi- 
tion de 1581 d'après la réimpression de la Shakespeare Society 
(S). Nous ajoutons en note les viariantes du Lambarde MS (L) 
et du Bodleian MS (B) d'après l'édition Lamond (LD). Nous 
avons toutefois écarté volontairement un assez grand nombre 

LE BRANCHU II 2 



18 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

de variantes de pure forme ou n'affectant que la grammaire : 
celles-ci en effet, dont l'intérêt peut être considérable en anglais, 
ne se comprendraient pas dans notre édition française et 
seraient même intraduisibles pour la plupart. 

Pour plus de clarté, nous avons divisé le texte en para- 
graphes correspondant chacun à une idée centrale. Les titres 
sont groupés, comme dans l'édition originale et dans les Manus- 
crits, en une table au début de l'ouvrage (Table des choses 
notables contenues en ce livre) ; dans notre édition, à ces 
titres correspondent des numéros qui sont ceux des paragra- 
phes que concernent spécialement les titres et des indications 
de folios se rapportant à l'édition originale. Dans celle-ci, les 
titres figuraient également en marge : nous ne les avons pas 
reproduits ici, cette disposition nuisant, à notre avis, à la 
netteté de l'œuvre, pas plus que nous n'avons adopté le dispo- 
sitif de Miss Lamond (titres dans le corps même du texte) et 
ce pour la même raison. L'indication des numéros correspon- 
dants permet de replacer le titre vis-à-vis du paragraphe qu'il 
concerne. 

A côté de ces titres se trouvent également, dans l'édition 
originale, des sous-titres ou plutôt quelques explications de 
texte et quelques références : nous les avons placés en note, 
mais leur typographie diffère de celle du texte et des variantes 
(la typographie du texte et des variantes étant identiques. 
V. à ce sujet la notice générale au début du volume). 

Les indications de folios qui se trouvent dans le corps 
même du texte se rapportent à l'édition de 158L Ceux, au 
contraire, indiqués dans les deux longues variantes aux para- 
graphes 180 et 205 (L.Fol.62.Vo), etc., se rapportent à la 
pagination du Lambarde MS. 

L. B. 



[Fol.**.Ro] 



A la Dame la plus 
vertueuse et la plus sa- 
vante, ma très chère 
et souveraine Princesse, 
Elisabeth, par la Grâce 
de Dieu, Reine d'An- 
gleterre, de France et 
d'Irlande, Défenderesse 
de la Foi, etc.. 



Considérant qu'il n'y a jamais eu de chose dont on 
ait ouï dans les âges écoulés et jusqu'à présent, aussi 
parfaitement faite ou modelée soit-elle par l'Art ou 
par la Nature, qui n'ait, un jour ou l'autre, par l'effet 
d'invention ou de suspicion, encouru le blâme de quel- 
qu'envieuse personne, je ne m'étonne point outre mesure, 
très Puissante Princesse, si dans votre gouvernement 
si noble et si fameux (votre gouvernement dont la 
gloire est maintenant répandue et connue sur la sur- 
face entière du globe), il se trouve quelques personnes 
mal disposées, si aveuglées par la malice et si enchainées 
qu'elles soient à leurs propres et partiales idées, qu'elles 
ne peuvent cependant empêcher les esprits impartiaux 
de juger et les langues respectueuses de rapporter une 
vérité bien connue touchant la perfection de votre gloire. 
Mais ces hommes, certainement contredits par le témoi- 
gnage de leur propre conscience, se trouvent sans nul 
doute, condamnés du consentement commun de tous 
ceux qui sont sages et impartiaux. 

Et bien que tout ceci soit si clair et si manifeste que 
ce ne puisse être dénié, je ne pouvais pas, très renommée 
Souveraine, ne pas le mentionner, étant donné que ce 



20 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

fut illustré par la récente et singulière clémence de 
Votre Majesté qui me pardonna partie de ma conduite 
contraire à mes devoirs ; je ne pouvais que chercher à 
reconnaître votre gracieuse bonté à mon égard en vous 
présentant ce faible et simple présent, ouvrage dans 
lequel [Fol.**.V<>] j'ai essayé de répondre à quelques 
critiques et objections qui se trouvent ordinairement 
et journellement dans le langage de nombreuses per- 
sonnes et pour lequel je demande très humblement la 
favorable acceptation de Votre Grâce, 

Je proteste aussi en toute humilité que mon but n'est 
pas, dans la discussion des choses ici disputées, de 
définir ce qui, en toute sagesse, devrait être considéré 
comme préjudiciel à l'autorité publique : mon but est 
seulement d'alléguer ce en quoi je pense trouver quelque 
probabilité d'arrêter les plaintes de certaines personnes 
mal inspirées, dont la curiosité en cette matière réclame 
une satisfaction plus étendue que ne le permettrait la 
bonne modestie. 

Aussi est-ce à cause de ce zèle et de cette bonne 
volonté concernant votre royaume que j'ai été amené à 
entreprendre cette œuvre, car je préfère exposer aux 
autres ma maladresse que paraître ingrat envers vous 
et présumant de votre ancienne et coutumière clémence, 
j'ai été assez osé pour mettre cet ouvrage sous votre 
gracieuse protection, m'assurant et me persuadant qu'il 
obtiendrait un meilleur accueil chez les autres si le nom 
de votre Majesté le précédait, comme si c'eut été là 
un très riche joyau ou un très rare ornement destiné à 
embellir et à recommander le dit ouvrage. 

Que Dieu préserve Votre Majesté, avec une infinie 
augmentation de toutes les bénédictions qui vous sont 
données, et qu'il accorde que vos jours de vie ici bas 
sur cette terre puissent être augmentés, si telle est Sa 
volonté, même au delà du cours ordinaire de la Nature. 
Qu'étant donné que vous avez déjà régné suffisamment 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 21 

pour que votre propre honneur et votre propre gloire 
durent chez tous nos descendants, vous puissiez conti- 
nuer à demeurer avec nous encore de nombreuses années, 
jusqu'à l'entier contentement (s'il peut jamais être 
atteint) de nous autres vos loyaux sujets et pour l'éta- 
blissement parfait et éternel de cette florissante paix et 
tranquilité dans votre royaume. 

Le très humble et très ai- 
mant sujet de Votre Majesté 
W. S. « 1 



«^ toute cette dédicace existe seulement dans S. 



[Feuille**iij.Ro] 

TABLE DES CHOSES NOTABLES 
CONTENUES EN CET OUVRAGE 

PRÉFACE : 

[1] Qu'aucun homme n'est étranger à la 
communauté dans laquelle il se 
trouve Fol.LRo 

[3] Que de beaucoup d'avis on recueille 

bon conseil FoLLY» 

[4] Que tout homme doit être crédité 

dans son propre métier Fol.LV® 

[6] Pourquoi ce livre se compose de dia- 
logues F0I.2.R0 

7] Le plan général de l'ouvrage Fol.2.Ro 



'i 



LE PREMIER DIALOGUE 



[11] Que les hommes ne sont pas nés seu- 
lement pour eux-mêmes Fol.3.R<* 

[12] La plainte des fermiers sur les clôtures Fol.B.V® 

[13] La plainte des artisans sur la cherté 

des victuailles Fol.3.Vo 

[14] La plainte des marchands sur la déca- 
dence des villes et autres sujets 
communs Fol.4.R® 

[15] Que bien des choses inutiles ont été 
supprimées et que pourtant rien 
ne s'est amélioré Fol.4.R<> 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 23 

[16] De la cherté des marchandises étran- 
gères F0I.4.R0 

[17] De la cherté de tout genre de vic- 
tuailles F0I.4.R0 

[18] Que les clôtures ne seraient point la 

cause de cette cherté Fol.4.Vo 

[19] Que les gentilshommes se sentent les 

plus gênés par cette cherté Fol.4.Vo 

[21] La plainte des artisans contre les gen- 
tilshommes qui prennent en main 
des fermes Fol.4.V<> 

[22] L'artisan se plaint de ne pouvoir faire 
travailler des apprentis à cause de 
la cherté des victuailles Fol.5.Ro 

[24] Le gentilhomme se plaint de ne pou- 
voir tenir son rang comme il avait 
coutume de le faire Fol.5.Ro 

[25] Pourquoi les gentilshommes aban- 
donnent leurs propriétés Fol.5.V® 

[26] Pourquoi les gentilshommes prennent 

des fermes en leurs propres mains Fol.5.V<^ 

[27] Une plainte contre l'élevage des mou- 
tons F0I.5.V0 

[29] Le docteur se plaint pour les hommes 

de sa sorte F0I.6.R0 

[30] Une plainte contre les savants F0I.6.R0 

[32] Pourquoi l'instruction baissera pro- 
bablement dans l'avenir F0I.6.V0 

[33] Savoir si un royaume peut être bien 

gouverné sans personnes instruites F0I.6.V0 

[34] Que les savants ont toujours eu la „ 
souveraineté sur les gens sans ins- 
truction F0I.7.R0 

[35] Savoir si un homme peut être sage 

sans être savant Fol.7.R<* 

[36] Que le savoir supplée au manque d'ex- 



24 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

périence et que de cette expérience 

découle la sagesse Fol.7.Ro 

[38] Les merveilleux dons que nous acqué- 
rons par l'instruction F0I.8.R0 

[39] Qu'il n'y a pas de faculté qui ne soit 
rendue plus complète par l'ins- 
truction F0I.8.V0 

[40] Comment César surpassa tous les 
autres capitaines par la raison de 
son grand savoir joint à son cou- 
rage F0I.8.V0 

[42] [Feuille **iij.Vo] Que la connaissance 
de la Philosophie morale est indis- 
pensable à un conseiller Fol.9.Ro 

[44] Ce qui rend les savants si peu nom- 
breux F0I.9.V0 

[45] Que les jeunes étudiants sont toujours 
trop pressés en énonçant leurs 
jugements Fol.9.Vo 

[46] Que Pythagore commandait, pour un 

temps, le silence à ses disciples. . Fol.9.V<> 

[47] Que Platon commandait qu'aucun 
homme ignorant la géométrie, 
n'entre en son école Fol.lO.R" 

[48] Quel mal peut advenir si l'on souffre 
les gens de juger dans des matières 
où ils ne sont point coutumiers. . Fol. 10. R^ 

[49] Que ce n'est pas une instruction suf- 
fisante que de connaître des lan- 
gues et de savoir l'écriture Fol.lO.R^ 

[50] Pourquoi baisserait l'instruction . . Fol. 10. V^ 

[52] Que la gêne atteint tous les hommes . Fol.ll.R® 

[53] Comme quoi les marchands, mieux 
que toute autre personne, peuvent 
se garantir contre les altérations 
de la monnaie Fol. 11. R® 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 25 

[54] De l'épuisement de notre vieille mon- 
naie Fol.ll.Ro 

[55] Savoir si le métal dont est faite la 

monnaie influe de quelque manière Fol.l 1 .V® 

[56] Quels sont les gens les plus atteints 

par la dite cherté Fol.l l.V® 

[57] Que le Prince a perdu le plus par 

cette cherté universelle Fol.l LV® 

[58] Quel danger ce serait pour le royaume 
si le Prince avait besoin d'argent 
en des jours critiques Fol.l2.Ro 

[60] Comment S. M. la Reine " ne peut 
avoir d'argent quand ses sujets 
n*en ont point Fol.l2.Vo 

[62] Une récapitulation des griefs com- 
muns Fol.13.Ro 

LE SECOND DIALOGUE : 

[63] Que c'est une cherté extraordinaire 

qui vient en période d'abondance Fol. 13. V^ 

[65] La cause de cette cherté est attribuée 

aux gentilshommes Fol. 14. R® 

[66] Comment la cause de cette cherté est 
attribuée aux fermiers par les gen- 
tilshonmies Fol.14.Ro 

[67] La défense du gentilhomme et son 

offre raisonnable Fol.l4.Ro 

[68] Le Fermier refuse et met la faute sur 

les forgerons et les tailleurs Fol.H.V® 

[69] Si toutes les terres voyaient leur fer- 
mage diminuer, savoir si cette 
mesure remédierait à cette cherté. Fol. 15. R^ 



«^ B. : Comment le Roi ne peut.., 



26 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[70] Qu'il n'est pas logique que les étran- 
gers vendent leur marchandises 
chères et nous les nôtres bon mar- 
ché Fol.15.Ro 

[71] Une autre offre du gentilhomme faite 

au fermier Fol.l5.Ro 

[72] Savoir si cette cherté serait amendée 
dans le cas où les fermiers seraient 
obligés de baisser le prix de leurs 
produits Fol.15.Vo 

[75] Les étrangers ne prennent partout 
que de l'argent pour les marchan- 
dises qu'ils vendent en excédent 
de leurs achats Fol.16.Vo 

[76] Les étrangers et tous les marchands 
apportent des marchandises qui 
sont le meilleur marché chez eux 
et le plus cher chez nous Fol.16.Vo 

[77] Pourquoi il en est ainsi Fol.l7.Ro 

[79] Celui qui vend bon marché et achète 

cher ne prospérera pas facilement Fol.l7.Vo 

[80] Il n'est pas possible d'empêcher notre 
argent de quitter ce royaume s'il 
est plus estimé ailleurs qu'ici 
même Fol.l7.Vo 

[82] Que la cherté ne provient ni du fait 
du gentilhomme, ni de celui du 
fermier Fol.18.Ro 

[83] Les échanges avant l'invention de la 

monnaie Fol.18.Ro 

[85] Une plainte contre les éleveurs de " 

moutons Fol.18.Vo 

[86] Que les clôtures sont une cause de 
désolation et affaiblissent la force 
du Royaume Fol.18.Vo 

[87] Les raisons de défendre les clôtures. Fol.18.Vo 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 27 

[88] Quelle est l'espèce de clôture la plus 

désastreuse Fol.l9.Ro 

[89] Savoir si ce qui est profitable à l'un 
est profitable à tout autre, s'ils se 
servent du même argument .... Fol.l9.R° 
[90] Chaque produit doit être encouragé 
aussi longtemps qu'il ne nuit pas 
aux autres produits importants. . Fol.l9.Vo 
[92] Personne ne doit abuser de sa propre 
chose au préjudice de la commu- 
nauté Fol.20.Ro 

[94] Comment l'on pourrait remédier aux 
clôtures sans intervention de la 

loi Fol.20.Vo 

[96] Qu'une restriction pourrait être mise 
sur la laine comme sur le grain et 
qu'il pourrait être interdit d'ex- 
porter de la laine brute Fol.21.Ro 

[99] Les raisons pour lesquelles le Fermier 
devrait avoir la liberté de vendre 
ses produits comme le peuvent les 
autres producteurs Fol.21.Vo 

[100] Que le Fermier gagne davantage par 

l'élevage Fol.22.Ro 

[102] Que le profit encourage toutes les 

facultés Fol.22.Vo 

[103] Que, dans un Royaume, certaines 
actions doivent être encouragées 
par des récompenses et d'autres 
interdites sous peine de forte péna- 
lités Fol.22.Vo 

[104] Moins d'honneur et de profit donné 
à un art, moins cet art sera pra- 
tiqué Fol.23.Ro 

[107] Le profit rendra les fermiers plus 
riches et plus nombreux et, par 



28 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

voie de conséquence, fera baisser 

le prix du grain Fol.23.Vo 

[111] Savoir si les douanes royales per- 
draient par une restriction de 
l'exportation de la laine brute . . . Fol.24.Vo 

[112] Comment les étrangers nous achètent 
pour peu de chose nos produits les 
plus importants Fol.25.Ro 

[113] De notre goût dans la demande des 

produits étrangers Fol. 25. R® 

[114] L'accroissement du nombre des mer- 
ciers et des bonnetiers au-dessus de 
ce qu'il devrait être normalement . Fol.25.V® 

[115] Comment les étrangers trouvent aisé- 
ment le moyen d'obtenir de l'ar- 
gent de choses sans valeur, aussi 
bien que s'il s'agissait de mines 
d'or ou d'argent Fol.25.Vo 

[116] Comment les étrangers pourvoient 

leurs peuples avec nos produits. . Fol.25.Vo 

[118] Pourquoi les étrangers peuvent ache- 
ter les marchandises qu'ils fabri- 
quent plus facilement que nous ne 
pouvons acquérir celles fabri- 
quées par nous-mêmes ; et cepen- 
dant il serait mieux pour nous 
d'acheter nos propres marchan- 
dises, bien qu'elles soient chères. Fol.26.R<^ 

[119] Le profit le plus durable et le plus 
universel est plus précieux qu'un 
profit particulier et de courte 
durée Fol.26.Vo 

[120] Savoir si de telles restrictions affec- 
tent les alliances conclues avec 
des princes étrangers Fol.26.Vo 

[121] Qu'on ne doit s'attacher à aucune 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 29 

alliance qui ne soit conclue pour 

le bien du Royaume Fol.27.Ro 

[122] Un bon exemple à suivre dans les rela- 
tions avec les étrangers Fol. 27. R® 

[123] Quels maux proviennent ou peuvent 
provenir de l'altération des mon- 
naies Fol.27.Vo 

[126] Que la substance et le poids sont 
estimés dans une monnaie et non 
point sa dénomination Fol.28.Vo 

[127] Que la nécessité du trafic mutuel et 
la commodité des échanges font 
diviser la monnaie Fol.29.R° 

[128] Que l'or et l'argent sont les métaux 
les plus pratiques pour la frappe 
des monnaies Fol.29.Ro 

[130] Pourquoi l'or et l'argent sont estimés 

avant tous les autres métaux. . . . Fol.30.R<> 

[134] Pourquoi l'argent et l'or furent mon- 
nayés FoI.31.Ro 

[135] Parfois le cuivre, l'argent et l'or 
étaient pesés avant que l'on frappe 
des monnaies Fol.31.Ro 

[136] Pourquoi une perte provient de la 

perte de crédit Fol.31.Vo 

[137] Ce que nous apportent les étrangers 
pour notre commodité et en 
échange de notre argent et de nos 
principales marchandises Fol.32.Ro 

[138] Comment notre ancienne monnaie 
peut être exportée sans que notre 
Prince et ses officiers en soient 
avertis Fol.32.Ro 

[139] Que nous avons suscité nous-mêmes 
le moyen le plus simple de faire 
fuir notre argent. Fol. 32. V® 



30 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[141] Pourquoi les choses sont aussi chères 

dans ce Royaume Fol. 32. V^ 

[142] Quelques-uns ont gagné par suite de 

l'altération des monnaies Fol.33.Ro 

[143] Ceux qui ont perdu par suite de l'alté- 
ration des monnaies Fol.33.Ro 

[145] De l'excès dans les vêtements Fol.33.Vo 

[147] Qu'en temps de paix on doit s'at- 
tendre à la guerre Fol. 34. V^ 

[148] De l'excès dans les bâtiments Fol.35.Ro 

[151] Comment l'altération des monnaies 
fait perdre le Prince plus que tout 
autre Fol.35.Vo 

L'argent est appelé le nerf de la 

guerre « 

.... Pour faire de nouveau rentrer notre 

argent « .... 

[154] Savoir s'il serait mieux que toute 

notre laine soit exportée brute. . . Fol.36.Vo 

[156] Que le commerce doit être augmenté 

en tous points plutôt que diminué Fol.37.Ro 

[160] Des trois sortes de commerce .... Fol. 37. V® 

[161] L'un fait sortir notre argent Fol.37.Vo 

[162] L'autre dépense dans le pays ce qu'il 

y gagne Fol.38.Ro 

[163] Le troisième nous fait apporter de 
l'argent et doit, par conséquent, 
être encouragé Fol.38.R<* 

[164] Le commerce enrichit des pays qui 

sans cela seraient stériles Fol.38.V<> 

[165] Les alliances avec les étrangers doi- 
vent être recherchées et mainte- 
nues Fol.39.Ro 



^) Ces titres existent dans B. mais manquent dans S. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 31 

[166] Savoir si de grandes armées « sont 
aussi nécessaires en ce royaume 
qu'en France Fol.39.Ro 

[167] Que l'on ne doit pas soulager un 
moindre mal par un plus grand 
mal Fol.39.Vo 

LE TROISIÈME DIALOGUE : 

[167] Les plaintes communes Fol.40.Vo 

[171] Que l'on doit chercher la cause ori- 
ginale de chaque chose Fol.41.Ro 

[172] Qu'il y a diverses sortes de causes .. . Fol.41.Vo 

[174] Comment une chose est cause d'une 

autre et celle-ci d'une troisième. . Fol.42.Ro 

[176] La réponse des étrangers touchant 

cette cherté Fol.42.Vo 

[180] Que les altérations des monnaies 
sont la véritable cause de cette 
cherté et, par conséquent, de tous 
les autres maux Fol.43.Vo 

Soit par l'exemple, soit par la loi on 

doit remédier à tout ^ .... 

. . . . Toutes les monnaies qui ont cours 
ensemble doivent être également 
proportionnées les unes aux au- 
tres ^ 

Que l'alliage des métaux est cause de 

fraude * .... 

Non seulement la substance et la qua- 
lité du métal doivent être régle- 



^) B. : gentzdarmes ; S. : great Armyes. 

^) Tous ces titres figurent dans B., mais manquent 
dans S. ; ils correspondaient à des passages assez longs 
supprimés dans S. V. les notes de variantes, à § 180. 



32 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

mentées suivant la coutume, mais 
aussi la dénomination des pièces 
de monnaie ^ 

.... Que la pièce de monnaie est la com- 
mune mesure « 

.... Qu*il n'est pas suffisant à un homme 
d'être payé par le même nombre 
de pièces de monnaie, mais qu'il 
lui faut aussi la quantité du 
métal « 

.... Qu'il n'y a pas d'importance à ce que 
quelques monnaies soient de 
cuivre si elles maintiennent l'esti- 
mation de leur valeur en regard 
de l'or et de l'argent " 

Que la proportion qui existait entre 

l'or et l'argent il y a deux mille 
ans est la même aujourd'hui «... 

.... Gomment on pourrait avoir des fonds 
pour la réforme de la monnaie " . . 

.... Un souverain devrait avoir beaucoup 
d'argent ou, sinon lui, ses sujets, 
pour le cas de besoin « 

.... Ce qui est généralement estimé ne 
doit pas être rejeté d'un royaume 
qui trafique avec les autres «. . . . 

.... Que la monnaie fut, à un moment, 
faite de cuir, mais en période de 
grande nécessité et seulement 
pour peu de temps " 

.... Gomment les fondeurs de monnaie 
la multiplient « 



^) Tous ces litres figurent dans B., mais manquent 
dans S. ; ils correspondaient à des passages assez longs 
supprimés dans S. V . les notes de variantes^ à § 180. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 33 

Un rare exemple de fondeurs " .... 

Un cas à considérer si l'on altère la 

monnaie touchant les rentes 
récemment relevées " .... 

[188] Gomment l'on pourrait remédier aux 

clôtures Fol.46.Ro 

[194] Du déclin des villes Fol.47.Vo 

[195] Les causes du déclin des villes Fol.48.Ro 

[197] L'art que l'on doit encourager dans 
une ville est celui qui rapporte le 
plus à celle-ci Fol.49.Ro 

[198] Les villes sont enrichies par le com- 
merce Fol.49.Ro 

[203] La cause des schismes ^ en matière 

de religion Fol.51.R<> 

[209] Les fautes des laïques Fol.53.Vo 

[211] Gomment l'on peut remédier à ces 

schismes ^ Fol.54.V<^ 

[213] L'évêque de Rome n'est pas impar- 
tial '^ Fol.55.Ro 



^) Tous ces titres figurent dans B.^ mais manquent 
dans S. ; ils correspondaient à des passages assez longs 
supprimés dans S. V. les notes de variantes, à § 180. 

^) B. : schisme ^. 

^) manque dans J5. 



iM braKchu — n 



[Fol.l.Ro] 

PRÉFACE 



Une brève étude concernant la Richesse 
Publique de ce Royaume d'Angleterre ^. 

[1] Considérant les diverses et nombreuses plaintes 
de nos compatriotes, plaintes concernant les grands 
changements survenus dans la richesse publique au 
cours de ces dernières années, j'ai pensé bien faire à ce 
moment en écrivant les discours probables que sug- 
géraient les faits, tels que je les ai entendus parfois 
d'hommes de grand savoir et de profond jugement. Sans 
doute, ne suis-je point de ceux auxquels appartiennent 
spécialement l'organisation et la réforme de la chose 
publique, cependant, étant donné que je suis moi-même 
un membre de cette communauté, et pour favoriser 
celle-ci par tous les moyens qui me sont possibles *, 



« j B. : Discours sur la richesse publique de ce royaume 
d'Angleterre ; L. : pas de titre après The Préface. 

^) L. & B. : Considérant les nombreuses plaintes 
des gens touchant la décadence de ce royaume d'Angle- 
terre où nous nous trouvons maintenant, considérant 
que la dite décadence est plus discutée aujourd'hui 
qu'autrefois, les uns l'attribuant à telle chose, les autres 
à telle autre, bien que je ne sois pas un des conseillers 
du roi auxquels appartiennent principalement la réforme 
et l'administration du royaume, étant donné cependant 
que je suis moi-même un membre de cette communauté 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 35 

je ne puis me considérer et me compter comme un simple 
étranger en cette matière, pas plus qu'un homme sur 
un bateau en péril de naufrage ne pourrait dire, sous 
prétexte qu'il n'est ni le capitaine, ni le pilote de ce 
navire, que le danger ne le concerne aucunement. Aussi, 
mes affaires m'en laissant aujourd'hui le temps «, j'ai 
pensé que je ne pourrais pas appliquer mon étude à 
meilleure fin que de publier et de faire connaître des 
choses de ce genre, telles que je les ai entendues dis- 
cuter ^. 

[2] Savoir tout d'abord les choses dont les hommes 
sont les plus gênés ; ensuite, quelle est la cause de ces 
faits ; ceci connu, lesquelles de ces causes pourrait-on 
supprimer et quel serait l'état de la communauté une 
fois réformée. Vous pouvez sans doute m'objecter qu'il 
y a des hommes plus instruits que moi qui [Fol.l.Vo] se 
sont occupés de tout cela, cependant, comme dit le pro- 
verbe, les ignorants font parfois découvrir la vérité et 
autant il y a de têtes, autant il y a d'opinions. C'est la 
raison pour laquelle plus les Princes possèdent de 
sagesse (bien qu'ils ne seront jamais aussi sages que ne 
l'est notre très bonne souveraine) ^, plus ils ont de conseil- 
lers (de même que notre noble et gracieuse reine en choisit 
chaque jour de nouveaux) ^, car ce qu'un ne peut per- 
cevoir, un autre le découvre. Les dons de l'esprit sont 
si divers que certains excellent dans la mémoire, d'autres 
dans l'invention **, d'autres dans le jugement; certains 



et appelé à faire partie de la Chambre où l'on devrait 
traiter ces questions, je ne puis me considérer... 

^) L. : mes affaires me laissant à présent en vacances. 

^) L. : j'ai pensé que je ne pourrais appliquer mon 
étude à meilleure fin que de raisonner avec moi-même. 

<^j Ces parenthèses existent seulement dans S: 

^) D'autres dans l'invention manque dans L. 



36 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

sont prêts immédiatement, d'autres seulement après 
mûre réflexion. 

[3] Bien qu'aucun de ceux-ci, pris individuellement, 
ne rende l'entendement de la chose parfait, un homme 
moins intelligent qu'eux, une fois réuni ce que tous 
avaient dit de meilleur, en fera une plaisante et parfaite 
guirlande pour s'en adorner l'esprit. Aussi, dans cet 
ouvrage, ne voudrais-je pas avoir seulement des savants 
dont les avis sont particulièrement estimés, mais encore 
des Marchands, des Fermiers et des Artisans, qui, dans 
les discussions, sont choisis libres et pondérés, et qui 
sont appelés à donner leur avis en ce qui concerne les 
choses de leur métier. 

[4] Par quelques points de leurs arguments, ils 
peuvent démontrer ce que l'homme le plus savant d'un 
royaume ne peut découvrir : c'est une maxime, une 
chose reçue comme une vérité absolue que l'on doit faire 
crédit à chacun dans le métier où il est le plus exercé. 
Ainsi Apelle ^, ce peintre remarquable, n'avait-il pas 
exposé sa belle peinture de Vénus aux regards de tous 
les passants, dans le but, en écoutant les remarques de 
chacun concernant son propre métier, d'ajouter ce qui 
manquait à son œuvre ; et il encourageait les critiques 
de tous, aussi longtemps qu'ils se maintenaient dans les 
limites de leurs facultés et ne s'occupaient pas du métier 
d'un autre. Aussi, bien que l'on puisse me répondre 
comme il [Appelle] lui répondit [au cordonnier], je ne 
m'en plaindrai cependant pas si j'ai dépassé [Fol.2.R<^] 
mes possibilités. 

[5] Étant donné toutefois que la plus grande part 
de cet ouvrage s'occupe de la police ou du bon gouver- 
nement d'un royaume, comme je suis moi-même un 
« Member of Philosophy Moral », matière que j'ai quelque 



I 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 37 

peu étudiée, je serai assez audacieux, vis-à-vis de mes 
compatriotes (qui, je n'en doute pas, construiront toutes 
choses pour le mieux), pour faire part ici des pauvres 
et simples idées que j'ai récoltées de la conversation 
de nombreux et divers notables, entendus par moi 
raisonner sur ce sujet «. Aussi, bien que je toucherai 
dans ce livre quelques questions qui certainement 
n'auraient pas dû l'être si l'on considère la science 
qu'elles nécessitent, étant donnée cependant la fin pour 
laquelle on en parle, j'estime qu'elles ne peuvent blesser 
personne. Car, aussi difficile que la guérison d'un mal dont 
on ne voudrait s'ouvrir à son médecin, est le redresse- 
ment d'un abus dont on refuserait de discuter. 

[6] Pour aller directement au sujet, faisant auda- 
cieusement état de votre bon vouloir, ce genre de rai- 
sonnement m'a semblé le meilleur pour découvrir la 
vérité, raisonnement qui est fait au moyen de dialogues 
ou de colloques, où les arguments sont donnés pour et 
contre, aussi bien en faveur de la question dont il s'agit 
que contre elle. 

[7] J'ai pensé qu'il était préférable d'adopter le 
plan suivant pour la discussion de cette matière, savoir : 
en premier lieu, rappeler les plaintes communes et uni- 
verselles des hommes d'aujourd'hui ; en second lieu 
rechercher la véritable cause et la véritable occasion 
de ces plaintes ; en troisième lieu et finalement, envisager 
les remèdes possibles à tous ces faits. Aussi vous raconte- 
rai-je les discussions qu'a soutenues récemiment un 



") L. : vis-à-vis de vous qui, je n'en doute' pas, 
construirez toutes choses pour le mieux, pour faire ici 
part de mes pauvres idées. Et ceci entre nous deux pour 
être pesé et discuté et non pour être répandu à l'étranger. 



38 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

chevalier « avec certaines autres personnes dont je ne 
veux point vous laisser ignorer l'identité, parce qu'il y 
avait parmi elles, des membres de chacune des classes 
qui se trouvent aujourd'hui lésées ^, savoir : un Chevalier 
comme je l'ai dit d'abord, un Marchand, un Docteur, 
un Fermier et un Artisan. Au début, le Chevalier résuma 
la discussion de la manière suivante ^ : 



[F0I.2.V0] 

LE PREMIER DIALOGUE 

[8] Le Chevalier. — L'autre jour, après que mes 
collègues les juges de paix * de ce district ^ et moi-même 
ayons prononcé la volonté de la Reine « sur diverses 
matières i et attribué la charge du procès ^, la chaleur 
et le bruit de l'assemblée m'ayant fatigué, je pensai 
à me réfugier dans la demeure d'un mien ami en cette 
ville, lequel est marchand de vin, avec l'intention d'y 
manger un morceau de viande, car j'étais à jeun, emme- 
nant avec moi un brave fermier, que j'aime beaucoup 
pour sa bonne et honnête discrétion. Là, comme nous 
étions arrivés et avions à peine eu le temps de nous 
asseoir dans une salle, voici que se dirige vers moi un 
marchand de cette cité, homme riche et estimé, qui 
demande au fermier de venir souper avec lui. — Non 
point, dis-je, il n'abandonnera pas maintenant ma 
compagnie, bien qu'il dinerait beaucoup mieux en la vôtre. 



^) L. & B. : que m'a dit avoir soutenu un chevalier. 

^) parce que... lésées manque dans L. et dans B, 

'^) L. & B. : variante de forme, 

^) S, dit comminalty ; L. ; countrie et B. : countye. 

^) L. & B. : du Roi. 

/) L. & B. : sur les clôtures. 



h 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 39 

[9] Le Marchand. — Alors (dit le Marchand), je 
vais envoyer chez moi pour un pâté de venaison que j'y 
ai et pour y mander un de mes amis et un voisin que 
j'ai invités à souper et nous prendrons la liberté de 
festoyer ici en votre compagnie. Mon hôte n'est pas 
non plus un étranger pour vous, aussi je crois qu'il sera 
aussi heureux de votre compagnie que vous de la sienne. 

Le Chevalier. — Qui est-ce donc ? 

Le Marchand. — Le docteur Pandotheus. 

Le Chevalier. — Vraiment ? Sur ma foi, il sera le 
bienvenu ; nous aurons, de sa part, de bons et sages 
avis, car il est connu comme un homme instruit et 
pondéré. 

[10] Le Marchand l'envoie immédiatement quérir 
et il vient parmi nous, amenant [Fol.S.R^] avec lui un 
honnête homme, bonnetier dans cette même cité, venu 
pour s'entretenir avec le dit marchand. Après les salua- 
tions d'usage entre le docteur et moi-même (salutations 
dont vous connaissez la manière), après avoir renouvelé 
une vieille connaissance qui a longtemps existé entre 
nous deux, nous nous assîmes tous et, après avoir mangé 
un morceau pour satisfaire l'acuité de nos appétits : 

Le Docteur. — Sur ma foi, me dit le docteur, vous 
faites beaucoup de zèle, vous autres, les juges de paix 
dans chaque pays, à siéger presque toutes les semaines 
et à faire comparaître devant vous de pauvres hommes 
dont les fermes restent sans surveillance «. 

Le Chevalier. — Certainement. Cependant nous 
faut-il servir le souverain et le Royaume, car Dieu et le 
Prince ne nous ont donné les revenus que nous possé- 
dons que pour que nous soyons de quelque utilité à nos 
voisins. 



^) L, & B. : de pauvres hommes viennent devant 
vous dont les fermes restent sans surveillance^. 



40 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[11] Le Docteur. — Cela est bien si vous le prenez 
ainsi, car la Nature vous a donné cette conviction, 
comme à tous ceux qui suivent sa claire lumière, abso- 
lument comme les sages l'ont rappelé ''^ disant que nous 
n'étions pas nés uniquement pour nous-mêmes, mais 
aussi, en partie, pour servir notre pays, nos parents, 
nos amis et nos voisins. Aussi les vertus existent-elles 
en nous naturellement, vertus dont l'effet est d'être 
bon envers les autres ; agir ainsi, c'est montrer l'image 
de Dieu et de l'homme ^, dont la caractéristique est 
d'être bon pour les autres et de répandre sa bonté tout 
autour de lui, comme ne le font point les avares ou les 
envieux. D'autres hommes, qui ne ressemblent en rien 
à cette image divine, ne recherchent pas le bénéfice 
commun, mais seulement leur propre conservation et 
celle de leur propre famille. Aussi si nous prétendons 
être jugés, non pas comme ces derniers, êtres très vils, 
mais comme proches de Dieu, c'est-à-dire comme étant 
très bons, cherchons à faire du bien aux autres, cher- 
chons à ne pas préférer le bien-être de cette carcasse 
(semblable aux bêtes sauvages), mais à préférer au 
contraire les vertus de l'esprit, ce par quoi nous serons 
semblables à Dieu lui-même [Fol.S.V^]. 

[12] Le Fermier. — Aussi (dit le Fermier), pour 
toutes vos peines (signifiant par là les miennes) et pour 
les nôtres je souhaite que vous n'ayez jamais plus mau- 
vaise « Commission » à remplir que celle d'à présent. 
Jamais nous n'avons perdu plus de jours de travail que 
par celle-ci. 

Le Chevalier. — Pourquoi donc ? 

Le Fermier. — Mon Dieu, par ce que ces clôtures 
sont notre mort à tous, parce qu'elles nous font payer 
plus cher la terre que nous cultivons et font que, pour 
notre argent, nous ne pouvons plus avoir de terre à 
labourer. Tout est pris par le pâturage, pâture pour 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 41 

moutons ou pour gros bétail, et cela dans une telle pro- 
portion que je connais dans un rayon de six miles autour 
de ma demeure une douzaine de charrues qui ont été 
abandonnées au cours de ces sept dernières années «. 
Là où trois douzaines de personnes et même davantage ^ 
gagnaient leur vie, à présent un seul homme avec ses 
troupeaux ^ possède tout ^. Ce n'est pas là la raison la 
moins importante des émeutes passées ^ : à cause de ces 
clôtures, beaucoup ne peuvent plus gagner leur vie et se 
trouvent sans occupation ; aussi la nécessité les fait-elle 
désirer ardamment un changement ; ils espèrent en venir 
par là à quelque chose de meilleur, bien assurés que, 
quoiqu'il advienne, leur état ne pourrait être plus mau- 
vais qu'auparavant. De plus, tout est si cher qu'ils ne 
peuvent vivre de leur salaire journalier. 

[13] Le Bonnetier. — Je possède moi-même pas 
mal d'expérience sur ce sujet, car j'ai été obligé de donner 
à mes ouvriers deux pence de plus par jour, que je n'avais 
coutume de le faire et encore me disent-ils qu'ils ne 
peuvent pas vivre suffisamment de ce salaire ^^. Je sais 
pertinemment que le plus économe d'entre eux ne peut 
mettre de côté que fort peu de chose à la fm de l'année. 
A cause de cette cherté dont vous parlez, nous autres 
artisans, nous ne pouvons conserver que fort peu d'ap- 
prentis et parfois même aucun comme nous aimerions 
le faire. C'est la raison pour laquelle les villes ^ qui étaient 
autrefois riches et peuplées sont aujourd'hui (comme vous 
le savez tous), tombées dans une grande pauvreté et 
désolation par suite du manque d'habitants. 



^) L. : deux dernières années. 
^) L. & B. : quarante personnes. 
^) L. & B. : un homme et son berger. 
'^J passées manque dans L. et dans B. 
^) L. & B. : cette ville. 



42 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[14] Le Marchand. — C'est le cas de la plupart des 
villes d'Angleterre, Londres [Fol.4.Ro] seule exceptée ; il 
n'y a pas que les bonnes villes qui soient ainsi ruinées 
dans leurs maisons, dans leurs murs <*, dans leurs rues et 
autres bâtiments, les campagnes le sont également dans 
leurs routes et dans leurs ponts ^^. Une telle pauvreté 
règne partout que bien peu d'hommes peuvent épargner 
suffisamment pour donner quelque chose pour la répa- 
ration de ces chemins, de ces ponts et des autres édifices 
communs. 

[15] Bien que beaucoup de choses qui étaient autre- 
fois l'occasion de grandes dépenses, telles que les Jeux 
de Mai, les fêtes et les carrousels, les paris lors des chasses, 
des luttes, des courses et du lancement du poids ou de la 
barre, et, de plus, les pardons, les pèlerinages et les 
offrandes ^, et bien d'autres encore aient été supprimées, 
je ne vois pas cependant que nous en soyons plus riches : 
nous en sommes plutôt plus pauvres. 

[16] D'où provient cette pauvreté, je ne saurais le 
dire étant donné renchérissement de tout, enchérisse- 
ment comme il n'y en avait jamais eu pendant quelques 
vingt ou trente ans ^ et affectant non seulement les 
choses produites en ce Royaume, mais encore toutes les 
autres marchandises que nous achetons outre-mer, telles 
que les soies, les vins, les huiles, le bois, la garance, le 
fer, l'acier, la cire, les textiles, les toiles de lin et de coton, 
les tissus de laine, les couvertures, les tapis, les voitures, 
les tapisseries, les épices etc. Et il en est de même de 
tous les objets manufacturés, comme le papier, blanc ou 



«j dans les murs manque dans L. 

^) L. & B. : représentations théâtrales. 

<^j L. & B. : tel que je n'en avais jamais vu. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 43 

brun, les verres (que ce soient des verres pour boire, 
des miroirs ou du verre pour fenêtres), les épingles, les 
aiguilles, les couteaux, les poignards, les chapeaux, les 
manteaux, les broches, les boutons et les rubans. 

[17] Je sais bien que toutes ces choses coûtent aujour- 
d'hui un tiers de plus qu'elles ne coûtaient il y a quelques 
années " ^^ ; je sais bien que toutes les victuailles sont 
aussi chères ou même encore plus chères, et la cause n'en 
est pas, ce me semble, dans ces marchandises elles-mêmes, 
car je n'ai jamais vu une telle abondance de céréales, 
de foin et de bestiaux de tous genres telle que celle que 
nous avons à présent et que nous avons eu, vous le savez, 
durant ces vingt dernières années *, Dieu en soit loué 1 
Si les clôtures en étaient la cause, ou tout autre raison, ce 
serait dommage, mais on pourrait les supprimer. 

[18] Le Chevalier. — Du moment que vous avez 
une grande abondance de toutes choses, de grains et de 
bétail [F0I.4.V0] comme vous le dites, il ne semble pas 
que cette cherté provienne des clôtures, car elle n'est 
pas le fait de la rareté des céréales ; celles-ci sont abon- 
dantes et l'ont été continuellement ces années passées, 
Dieu en soit loué ! Cette cherté ne peut également pro- 
venir de la rareté du bétail, car c'est le système des 
clôtures qui en nourrit le plus. 

[19] Je constate cependant qu'il existe une cherté 
extraordinaire de toutes choses et que tous ceux de mon 
rang et moi-même sommes ceux qui en soufîront le plus, 
nous qui n'avons rien à vendre, qui ne possédons aucune 
occupation pour vivre, qui n'avons que nos terres. Car 
vous trois, je veux dire, vous mon voisin le Fermier, 



^) L. & B. : il y a sept ans. 

^) L. & B. : trois dernières années. 



44 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

VOUS, maître Mercier « et vous mon bon Bonnetier avec 
les autres artisans, vous pouvez fort bien vous défendre : 
vous élevez le prix de ce que vous vendez dans la mesure 
où se sont élevés les prix des autres choses. Mais nous, 
nous n'avons rien à vendre dont nous puissions élever le 
prix pour contrebalancer les choses que nous sommes 
obligés d'acheter. 

[20] Le Fermier. — Si fait : vous haussez le prix de 
vos terres et vous prenez également en main fermes et 
pâturages, là où devraient vivre de pauvres gens comme 
moi, et vous ne vivez plus seulement du produit de vos 
terres ^. 

[21] Le Marchand (et le Bonnetier). — Sur mon 
âme, vous dites vrai, s'exclama le Marchand, et le Bon- 
netier dit de même, ajoutant que la situation des pauvres 
artisans n'était pas bonne depuis que les gentilhommes se 
faisaient éleveurs. Caries artisans ne peuvent plus aujour- 
d'hui, ajouta-t-il, se procurer de la boisson et de la 
nourriture pour leurs apprentis et leurs domestiques, 
sans qu'il leur en coûtât le double d'autrefois. Beaucoup 
de ceux de mon état et d'autres artisans seraient autre- 
fois morts riches et auraient été à même de laisser hon- 
nêtement de quoi vivre à leur femme et à leurs enfants ; 
en plus de cela, ils laissaient de l'argent pour quel- 
qu'œuvre utile, telle que la réparation d'un chemin ou 
la construction d'un pont, choses qui maintenant tom- 
bent partout en ruines. Quelques uns achetaient égale- 
ment des terres, ce qui aidait les débutants pauvres, 
[F0I.5.R0] et même, à un certain moment, ils ont eu tant 
de superflu qu'ils pouvaient en laisser une partie pour 



^) h. : maître Marchand. 

^) L. & B. : vous devriez vivre seulement. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 45 

l'entretien d'un prêtre ou comme fondation dans une 
église ^^. 

[22] Aujourd'hui, par contre, nous avons à peine le 
moyen de vivre sans nous endetter, en ne conservant que 
peu ou pas de domestiques, à l'exception d'un ou deux 
apprentis. Aussi les ouvriers, qu'ils soient de notre corps 
de métier, de celui des tisserands ou d'un autre, étant 
forcés de rester sans travail, forment-ils le plus fort 
contingent de ces rudes personnes, faiseuses d'émeutes, 
pour le plus grand trouble, non seulement de S. M. la 
Reine «, mais encore de tout son peuple ^^. Gomme vous 
le savez, que peut-on prendre là où il n'y a rien ^^ ^^ ? 

[23] Le Marchand. — - Cela est vrai, mais vous 
connaissez les actes dignes d'éloges que des hommes de 
ma corporation ont accomplis en cette cité ; vous connais- 
sez l'hôpital qui se trouve à l'extrémité de la ville et où 
les malheureux sont soignés : il fut fondé il n'y a pas 
longtemps par un membre de ma corporation, qui s'ima- 
ginait par là stimuler la prospérité de la ville, alors en 
décadence ^ ; et malgré cela, la décadence s'est affirmée 
chaque jour de plus en plus et je ne saurais dire si elle se 
prolongera plus longtemps. 

[24] Le Chevalier. — Je sais qu'il est exact que 
vous ne vous plaignez pas sans cause, mais il est hors de 
doute que mes pareils et moi, je veux dire tous les gen- 
tilshommes, ont encore beaucoup plus de raisons de se 



«; L. & B. : le Roi. 

^) L. & B. : ... membre de ma corporation ; quant à 
l'octroi de cette ville, vous savez comment il fut der- 
nièrement rédimé par mon beau-père, qui s'imaginait 
par là... 



46 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

plaindre qu'aucun d'entre vous. Comme les prix ont, 
ainsi que je l'ai dit, monté partout et dans d'énormes 
proportions, vous pouvez plus facilement vivre selon 
votre rang qu'il ne nous est possible de le faire, car vous 
pouvez hausser le prix de vos produits (et vous le faites) 
dans la mesure où montent les prix des victuailles et de 
tout ce qui est nécessaire. Quant à nous, nous ne pouvons 
en faire autant, car, s'il est vrai que pour une partie de 
mes terres (celles qui proviennent d'achats ou celles dont 
les baux, accordés par mes ancêtres ou par moi vien- 
nent à expiration) s'il est vrai que, pour cette partie, je 
touche une rente plus élevée qu'autrefois ou que j'élève 
le loyer (forcé de le faire par suite des plus grandes 
dépenses de ma maison), je ne pense pas cependant que, 
dans le cours de ma [Fol.5.Vo] vie, plus d'un tiers de 
mes terres soit ainsi à ma disposition de telle sorte que 
j'en puisse élever la location ; pour tout le reste, par suite 
des baux et des concessions accordés avant moi et qui 
sont encore en cours, les choses en resteront là pendant 
la plus grande part de ma vie et peut-être de celle de mes 
fils. 

[25] Aussi, comme nous ne pouvons élever le prix 
de nos produits, comme vous en avez la possibilité et 
comme il me semble que ce serait justice, et parce que 
nous ne le pouvons pas, là est la raison pour laquelle 
beaucoup d'entre nous, comme vous le savez, ont été 
obligés d'abandonner leurs propriétés et de se réfugier 
dans une simple chambre à Londres ou d'aller à la Cour 
sans y être appelés, ayant seulement avec eux un domes- 
tique et un laquais, alors qu'autrefois ils avaient chez 
eux une demi-douzaine de domestiques et de vingt à 
vingt-cinq " autres personnes chaque jour de la semaine. 



9 L. : trente personnes. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN.,. 47 

Parmi ceux d'entre nous qui habitent encore la campagne, 
ils ne peuvent avec deux cents livres sterling de revenu 
avoir un train de maison comparable à celui que nous 
aurions pu avoir avec deux cents marcs il y a seulement 
seize ans. 

[26] Aussi sommes-nous forcés, ou bien de diminuer 
nos dépenses d'un tiers, ou bien d'augmenter d'un tiers 
nos revenus, et comme nous ne pouvons augmenter le 
revenu de nos terres louées, beaucoup d'entre nous sont- 
ils obligés de conserver quelques pièces de leurs propres 
terres quand elles tombent à leur disposition ou d'acheter 
quelqu'autre ferme et d'y élever des moutons ou du 
bétail, pour parer ainsi à la baisse de nos revenus et 
encore n'est-ce là que bien peu de chose. 

[27] Le Fermier. — Certes ces moutons sont la 
cause de tous ces malheurs, car ils ont chassé les fermiers 
de la campagne, faisant ainsi monter le prix de toutes 
les denrées alimentaires. Partout maintenant, il n'y a que 
des moutons et des moutons ; il serait bien préférable 
qu'il y ait sur la même terre non seulement des moutons, 
mais aussi des vaches, des agneaux, des porcs, des oies, 
de la volaille, des œufs, du beurre et du fromage, et, en 
même temps, du froment et de l'orge. 

[28] Le Docteur. — A ce moment le Docteur, qui 
pendant tout [Fol.ô.R^] ce temps là avait réfléchi 
appuyé sur son coude, se redressa et dit : vous me prou- 
vez tous trois que vous avez tous « de justes raisons de 
vous plaindre. 

Le Bonnetier. — En vérité, il en est ainsi ; il n'y a 



^) L. & B. : que nous avons tous. 



k 



48 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

que vous autres, gens d'Église, qui ne travaillez pas pour 
gagner votre vie et en avez cependant assez pour vivre «. 

[29] Le Docteur. — Vous dites vrai, nous avons 
moins de raisons de nous plaindre. Cependant, vous le 
savez bien, nous ne sommes pas aussi riches que nous 
l'avons été : les premiers fruits et les dimes sont prélevés 
sur nos rentes. Avec le reste, toutefois, nous pourrions 
vivre assez bien, si nous avions la paix de l'esprit et de la 
conscience. Bien que nous ne travaillions point, comme 
vous le faites remarquer, manuellement, nous travaillons 
cependant avec nos cerveaux, que nous fatiguons ainsi 
davantage que nous ne le ferions par n'importe quel 
exercice corporel ; il nous est facile de nous rendre 
compte, par notre mine, combien nous sommes pâles 
et combien nos corps sont rendus faibles et maladifs 
par le manque d'exercice corporel ^^. 

[30] Le Bonnetier. — Si je faisais partie du conseil 
de la Reine ^, je vous procurerais un remède, de telle 
sorte que vous n'attrapiez plus de maladies par suite du 
défaut d'exercice. Je vous mettrais à la charrue et à la 
charrette, car vous ne procurez aucun bien par vos 
études, mais, au contraire, vous faites les gens se que- 
reller, les uns avec cette opinion, les autres avec cette 
autre opinion, les uns pensant de cette façon, les autres 
de cette autre, et ils appliquent leur façon de voir avec 
autant d'âpreté que si la vérité se trouvait sûrement 
dans ce qu'ils affirment. Ces discussions ne sont point 
la moindre cause des révoltes récentes du peuple '^, les 



^) L. & B. : ajoutent ici : et qui n'avez pas, comme 
nous, des charges dans vos mains. 
^) L. & B. : du Roi. 
'^J le mot récentes manque dans L et dans B. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 49 

uns tenant pour une opinion, les autres pour une autre. 
A mon avis, il n'y a aucune importance à ce que nous 
possédions ou non des hommes instruits et savants. 

[31] Le Chevalier. — A Dieu ne plaise qu'il en soit 
ainsi, voisin ! Gomment le Prince aurait-il alors des 
conseillers ? Gomment la religion chrétienne nous serait- 
elle enseignée ? Gomment connaitrions-nous l'état des 
autres royaumes et comment nous serait-il possible de 
communiquer avec les étrangers, si ce n'est par l'ins- 
truction et par le bénéfice des lettres ? 

Le Docteur. — Soyez sans crainte là dessus, ami bon- 
netier : nous n'aurons bientôt plus beaucoup d'hommes 
instruits, si les circonstances ne changent point. 

Le Bonnetier. — Je ne veux pas dire par là que je 
ne voudrais plus d'hommes qui apprennent à lire et à 
écrire, qui sachent les langues employées dans les pays 
voisins, de sorte que nous puissions communiquer avec 
les étrangers et eux avec nous ; c'est de même une bonne 
chose que de [F0I.6.V0] pouvoir lire les Écritures Saintes 
en notre langue maternelle. Mais quant à vos prédi- 
cations (excepté si vous vous entendiez mieux entre 
vous), cela ne fait rien que nous n'en ayons que fort 
peu, car de leurs divergences vient la divergence des 
opinions. 

[32] Le Docteur. — Vous ne vous souciez alors 
d'aucune autre science que de la connaissance des lan- 
gues, de l'écriture et de la lecture. Vous semblez bien 
d'ailleurs en cela n'être pas aujourd'hui le seul de cette 
opinion, car lorsque les gens envoient leurs fils à l'Uni- 
versité, ils ne souffrent pas que ceux-ci y demeurent 
dès qu'ils ont une infime connaissance de latin : ils les 
retirent alors de l'Université, les placent comme clerc 
chez un homme de loi quelconque, comme secrétaire 
chez quelque célébrité et leur font ainsi gagner leur vie. 

LE BRANCHU II 4 



50 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

De telle sorte que les Universités sont, en quelque sorte, 
vides, et je crois que ce sera là la raison pour laquelle 
ce royaume se trouvera bientôt dépourvu de sages poli- 
tiques et le pays sera, à la fin, sujet d'autres nations où 
nous avons auparavant fait la loi. 

Le Chevalier. — A Dieu ne plaise que nous autres 
gentilshommes ne parvenions point, par notre conduite 
à la guerre, à vous empêcher de devenir sujets d'une 
autre nation ! La bravoure des cœurs anglais ne le souf- 
frirait jamais, quand bien même il n'y aurait plus du tout 
de savants dans ce royaume. 

[33] Le Docteur. — Un empire ou un royaume 
n'est pas tant conquis et conservé par la bravoure ou 
la force de ses hommes de guerre que par la sagesse ou 
la bonne politique de ses hommes de loi. Nous voyons 
que, dans tous les genres de gouvernement, les gens les 
plus sages ont, pour la plus grande part, la souveraineté 
sur les ignorants : dans chaque foyer, le plus habile, dans 
chaque cité le plus sage et le meilleur politique, dans 
chaque royaume le plus savant sont généralement placés 
pour gouverner le reste. Parmi toutes les nations du 
monde, celles qui sont instruites et civilisées ont la haute 
main sur les autres, quoique leurs forces soient inférieures 
à celles de ces dernières. 

[34] Les empires des Grecs et des Romains [Fol.7.Ro] 
en sont la preuve, car, chez eux, la sagesse et le savoir 
étaient des plus estimés et ces empires furent plus éten- 
dus et durèrent plus longtemps que les autres. Et pour- 
quoi trouveriez-vous étrange que vous puissiez être 
vaincus comme d'autres habitants de ce royaume le 
furent avant vous et qui se considéraient comme aussi 
braves que vous : comme les Saxons furent battus par 
les Normands, avant eux les Romains par les Saxons 
et, au début, les Bretons par les Romains ? 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 51 

Le Chevalier. — Il peut y avoir suffisamment 
d'hommes capables bien que sans grand savoir. J'en ai 
connu plusieurs, tout à fait sagaces et habiles, qui ne 
savaient même pas lire, et, au contraire, j'ai connu beau- 
coup d'autres hommes très savants qui étaient de véri- 
tables idiots en ce qui concernait toute affaire leur 
advenant. 

[35] Le Docteur. — Je ne le nie point, mais j'af- 
firme que si des hommes aussi sages que ceux dont vous 
parlez avaient eu de l'instruction, ils auraient été encore 
bien supérieurs ; quant aux autres, que vous appelez 
simples, sans instruction ils eussent été des sots. Quelque 
soit le temps pendant lequel il s'y adonne, l'exercice de 
la guerre ne rend pas chaque homme digne d'être capi- 
taine ; il n'y a en pas non plus, si apte soit-il à la guerre, 
qui ne soit rendu encore plus apte par l'exercice de celle- 
ci ; qu'est-ce donc qui rend les vieillards généralement 
plus sages que les jeunes, si ce n'est leur plus grande 
expérience ? 

Le Chevalier. — Oui, l'expérience est une grande 
utilité pour l'esprit de l'homme, je le confesse. Mais que 
vient faire ici l'instruction ? 

[36] Le Docteur. — Si vous admettez que l'expé- 
rience est une aide, je ne doute point que vous n'admet- 
tiez également que l'instruction ne soit une grande aide 
pour le développement de la sagesse. Pour mettre la dis- 
cussion sur un terrain solide, disons que l'expérience 
et la mémoire engendrent la sagesse, sont un peu comme 
les parents de celle-ci, car c'est en vain que l'on acquer- 
rait de l'expérience si celle-ci n'était pas conservée par 
la mémoire. Aussi, si je puis vous prouver qu'à la fois 
l'expérience [Fol.7.Vo] et la mémoire sont développées 
par le savoir, vous devrez alors me concéder que l'ins- 
truction aide également l'esprit et l'augmente. 



52 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[37] Vous admettez que rexpérience d'un vieillard 
le rend plus sage qu'un jeune homme parce qu'il a vu 
plus de choses que ce dernier. Mais le vieillard n'a été 
témoin que des faits qui se sont produits durant sa propre 
existence, et l'homme instruit, tout au contraire, ne 
possède pas seulement l'expérience de son époque, mais 
aussi celle qu'ont acquis un grand nombre de ses pré- 
décesseurs, en vérité, depuis que le monde a commencé. 
Aussi a-t-il nécessairement plus d'expérience que le 
vieillard illettré, de quelque grand âge qu'il puisse être. 
Ensuite, un si grand nombre de faits « qu'il sait s'être 
produits dans tous les temps ne pourraient être bien 
retenus par aucun homme, s'ils n'étaient conservés par 
l'écriture. Si l'homme illettré a oublié une seule fois la 
chose dont il a été témoin, il ne s'en souviendra jamais 
plus, tandis que l'homme instruit possède son livre pour 
lui rappeler les faits qu'il oublierait sans cela. Aussi, 
de même que celui qui a vécu cent ans a nécessairement 
plus d'expérience que celui qui a vécu seulement cin- 
quante ans, de même celui qui a devant lui l'histoire 
du monde comme si elle était écrite devant lui sur une 
table relatant les choses arrivées depuis un milliers 
d'années possède une plus grande expérience que celui 
qui n'a vécu qu'un siècle. Comme celui qui a voyagé 
dans de nombreuses contrées a plus d'expérience que 
celui qui n'a jamais quitté son pays natal, l'homme ins- 
truit, se rendant compte par la Cosmographie, l'Histoire 
et les autres sciences des usages et des coutumes de cha- 
que peuple (et cela de beaucoup plus de pays qu'il n'est 
possible à un voyageur de visiter, et, d'autre part, il 
apprendra beaucoup plus ainsi que par un court séjour), 
cet homme instruit possède une plus large expérience que 
le voyageur illettré, et, par conséquent, davantage de 



^) L. : toutes ces causes. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 53 

sagesse, étant par ailleurs équivalent en intelligence et 
en mémoire. 

[38] J'en viens maintenant aux merveilleux avan- 
tages que nous acquérons par l'instruction, c'est-à-dire 
que le savoir supplée chez l'homme [Fol.S.R®] à la plus 
grande lacune que quelques écrivains ont dit exister 
dans l'humanité, à savoir la brièveté de la vie, la gros- 
sièreté et la lourdeur de notre corps. En ce qui concerne 
la brièveté de la vie, divers animaux, tels que le cerf et 
beaucoup d'autres, et, pour ce qui est de la grossièreté 
de notre corps, tous les oiseaux semblent bien surpasser 
l'homme. Mais alors qu'il est dénié à l'homme de vivre 
au delà d'un siècle ou à peu près, il peut en réalité vivre 
de nombreuses années, deux ou trois fois plus, par l'avan- 
tage que procure l'instruction, parce qu'il voit dans les 
livres les événements et les faits de tous les temps. En 
admettant qu'il eût vécu lui-même pendant tout ce 
temps, il n'aurait rien eu de plus pour lui que cette 
expérience des choses : le reste n'aurait été que du tra- 
vail ; il possède actuellement la même expérience au 
moyen des lettres, sans aucune sorte de travail et sans 
les dangers auxquels il aurait été exposé s'il avait vécu 
tout ce temps-là. Quant à l'autre point, nous qui ne 
sommes pas aussi agiles ni aussi légers que les oiseaux et 
qui ne pouvons converser d'un endroit à un autre, par 
l'instruction nous acquérons les même avantages que 
nous aurions par ces pérégrinations si nous pouvions 
voler d'un pays à l'autre comme le font les oiseaux ; et 
cet avantage, nous l'obtenons avec moins de peine et 
moins de danger. Est-ce que nous ne pouvons pas, au 
moyen de la Cosmographie, nous rendre compte de la 
situation, de la température et des qualités de chaque 
pays ? Ne pouvons-nous pas nous en rendre compte bien 
mieux et avec moins de peine que s'il nous était donné 
de survoler ces pays ? Car ce que beaucoup ont appris 



54 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

par leurs longs voyage et avec des dangers considérables, 
il nous est donné de l'apprendre avec facilité et plaisir. 
Ne pouvons-nous point, pas l'Astronomie, connaître le 
mouvement des planètes, leur aspect et leurs caractères 
avec autant de certitude que si nous étions au milieu 
d'elles ? Sûrement, nous le pouvons : car, dites-moi, 
comment les savants en sont-ils jusqu'à présent venus 
à cette exacte et parfaite connaissance ? N'y sont-ils 
pas parvenus par l'observation et l'examen des faits ? 
Ainsi pouvons-nous l'apprendre par leurs propres écrits «. 
[Fol.S.V^] Toutes ces connaissances, nous ne pourrions 
jamais les obtenir seulement par la vue, quand bien 
même nous serions aussi léger que n'importe quel oiseau. 

[39] Existe-t-il quelque chose de profitable ou de 
nécessaire pour la conduite de l'homme sur cette terre 
qu'on ne trouve point dans l'instruction, et cela d'une 
manière plus parfaite et plus complète qu'aucun homme 
ne pourrait l'obtenir par l'expérience de chaque jour de 
son existence ? Vous, Sire Chevalier dans l'art de la 
guerre, vous bon Fermier, dans l'agriculture, vous n'êtes 
pas tellement parfaits dans ces sciences que vous ne 
puissiez en apprendre beaucoup de points que votre 
expérience ne vous a pas révélés, si exactement ces 
sciences sont-elles enseignées et présentées dans les 
livres ; vous les trouveriez, vous. Sire Chevalier, dans 
l'ouvrage de Vigetius ^i et vous, bon Fermier, dans celui 
de Columella ^2. 

Le Chevalier. — Je le répète, ne pourrions-nous pas 
avoir cela en anglais et le lire bien que nous n'ayons 
jamais été à l'école? 

[40] Le Docteur. — Oui, sans doute ; et pourtant 



«j le passage sûrement nous le pouvons... propres 
écrits est une addition de S. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 55 

sans l'aide d'autres sciences, vous n'arriveriez pas à la 
parfaite compréhension de ces livres : sans l'arithméti- 
que qui vous aidera à disposer et à ordonner vos hommes ; 
sans la géométrie qui vous permettra de dessiner des 
ponts et des engins capables de venir à bout des villes et 
des forteresses. C'est en quoi César surpassa tous les 
autres capitaines, à cause de la connaissance qu'il avait 
de tout cela, et il accomplit des exploits remarquables 
qu'un homme ignorant n'aurait jamais pu réaliser. Et si 
vous faites la guerre sur mer, comment pourriez-vous 
savoir vers quelle côte vous vous dirigez sans la connais- 
sance de la latitude et de la longitude par les étoiles ? 

[41] Et maintenant, en ce qui vous concerne. Fer- 
mier, pour parfaire, la connaissance de l'agriculture, 
vous avez besoin de l'Astronomie ; il faut savoir sous 
quelle position des planètes et sous quel signe du zodia- 
que il convient de labourer, de semer, de récolter, de 
greffer, de couper vos fagots ou votre bois ; cela est néces- 
saire pour connaître le temps probable, pour vous occuper 
de votre grain et de votre foin, pour les rentrer et rentrer 
votre bétail ; cela est nécessaire pour apprendre une 
partie de la médecine, appelée art vétérinaire, [Fol.9.R°] 
par laquelle vous pouvez connaître les maladies de vos 
bêtes et les guérir. En ce qui concerne ensuite l'arpentage 
exact de la terre, n'avez-vous pas besoin de quelques 
notions de géométrie pour être un parfait fermier ? Pour 
ce qui est des bâtiments, quel est le charpentier ou le 
maçon, si expert ou habile soit-il, qui ne puisse en appren- 
dre davantage par la lecture de Vitruvius ^^ et d'autres 
écrivains de l'architecture, c'est-à-dire la science du 
bâtiment. 

[42] Si l'on passe aux sciences de la logique et de la 
rhétorique, de laquelle de ces sciences, dont la première 
traite de la sélection de la bonne raison des fausses et 



56 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

la seconde de ce qui doit être appliqué au peuple comme 
chose profitable et utile, de laquelle de ces sciences un 
bon et parfait conseiller pourrait-il se passer ? Dites-moi 
donc quel conseil pourrait être parfait, quel royaume 
pourrait être bien gouverné là où aucun des gouvernants 
et des conseillers n'aurait étudié la philosophie ? Spécia- 
lement cette partie de la philosophie qui s'occupe des 
hommes et des choses (l'autre partie de la philosophie 
enseigne la science naturelle et se nomme la médecine 
et je ne m'en occupe pas pour le présent), car est-il une 
partie du royaume qui soit négligée par la philosophie 
morale ? N'enseigne-t-elle point d'abord comment cha- 
que homme devrait se gouverner honnêtement lui- 
même ? En second lieu, elle montre comment il doit 
guider sagement sa famille et d'une façon profitable ; et 
troisièmement, elle enseigne comment une cité, un 
royaume ou tout autre communauté devrait être bien 
ordonné et gouverné en temps de paix comme en temps 
de guerre. Quel état pourrait exister sans un souverain 
ou des conseillers experts en ce genre de science ? Ceci 
confirme le point dont nous discutons actuellement : si 
des gens experts en cette science étaient consultés et 
suivis, l'Etat serait ordonné de telle sorte que bien peu 
auraient des raisons de se plaindre. Aussi Platon, ce 
divin philosophe, dit-il qu'un état est heureux où le 
Prince est un philosophe ou bien où un philosophe est 
le souverain. 

[43] Le Chevalier. — J'ai tout d'abord pensé qu'il 
n'existait pas d'autre savoir [Fol.9.Vo] dans le monde 
en dehors de celui que possèdent ces hommes qui sont 
ou docteurs en théologie ou docteurs en droit ou docteurs 
en médecine ; car le premier est un habile prêcheur, le 
second connaît des choses intellectuelles et le troisième 
est expert en médecine et dans l'art d'examiner l'urine 
des gens malades. Et vous me parlez maintenant de 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 57 

nombreuses autres sciences indispensables à chaque 
royaume et dont je n'ai jamais rien ouï dire auparavant. 
Mais, ou bien il n'y a que bien peu de savants qui les 
connaissent véritablement, ou bien ils ne font montre 
que d'une faible partie de leur savoir. 

[44] Le Docteur. — En vérité, il n'y a que bien 
peu aujourd'hui qui connaissent à fond ces sciences et 
il y en a encore moins qui soient estimés davantage pour 
leur savoir et appelés à donner leurs conseils. Aussi, les 
autres, s'apercevant que ces sciences ne sont ni estimées, 
ni profitables, se contentent-ils de celles où ils voient 
quelque valeur pratique, telles que la théologie, la loi 
ou la médecine, bien qu'ils ne peuvent y exceller sans le 
secours des sciences dont nous avons parlé. C'est pour 
cette raison que les Universités exigent que l'on soit 
bachelier et maître-es-arts avant d'aborder l'étude de la 
théologie ; ces arts sont les sept sciences libérales : la 
grammaire, la logique, la rhétorique, l'arithmétique, la 
géométrie, la musique et l'astronomie. 

[45] Et maintenant, les étudiants ne s'en occupent 
que fort peu : ils s'adonnent à l'étude de la théologie 
avant d'avoir acquis du jugement par ces dites sciences, 
ce qui les fait tomber dans toutes ces diversités d'opi- 
nions auxquelles vous faisiez allusion. Tous les débutants,, 
en n'importe quelle science, sont trop pressés de juger 
des choses (car c'est l'expérience qui instruit les hommes) 
et. une fois leur opinion exprimée, ils ne veulent rien 
entendre de ce qui est contraire à cette opinion : ou bien 
ils interprètent cette contradiction suivant leur propre 
fantaisie, ou bien ils lui dénient toute valeur. 

[46] Pythagore, aux disciples qui venaient étudier 
ses sciences profanes, imposait le silence pour sept 



58 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

années ", pour que, pendant tout ce temps, ils ne se 
mêlent que d'écouter et non point de raisonner. Et 
[Fol.lO.Ro] de nos jours, en ce qui concerne la théologie, 
on souffrira qu'un étudiant qui n'a pas lu l'Écriture 
pendant plus de six mois, non seulement raisonne et 
s'enquière des choses (ce qui serait toi érable), mais on 
lui permettra d'affirmer de nouvelles et bizarres inter- 
prétations de ces mêmes faits, interprétations dont on 
n'a jamais ouï auparavant. Comment venir à bout de 
ces divergences tant qu'on souffrira cela ? 

[47] Platon interdisait à tout homme ignorant la 
géométrie d'entrer en son école ^^ et, dans cette haute 
école de théologie ^^, on permettra l'entrée à celui qui 
ne connaitra pas sa Grammaire et encore moins tout 
autre science. Je ne dis pas qu'on lui permettra d'ap- 
prendre, ce qui pourrait être autorisé, mais de juger. 

[48] C'est alors que se produit une chose dont le dit 
Platon disait qu'elle était suffisante à elle seule pour 
ruiner, quand elle se manifeste, tout un royaume, et 
qui est telle : qu'on prend sur soi de juger des choses 
qu'on ne connaît réellement point, comme pour les 
jeunes gens de donner leur opinion sur des choses qu'il 
appartient aux vieillards de juger, comme les enfants 
de juger leurs pères, les serviteurs leurs maîtres et les 
hommes leurs supérieurs. Quel navire peut être long- 
temps préservé du naufrage dont chacun prendra sur 
soi d'être le pilote ? Quelle maison sera bien gouvernée 
où chaque serviteur voudra être le maître et le chef ? 

[49] Je fais ainsi beaucoup l'éloge du savoir, non pas 
seulement parce que j'ai entendu mon ami ici présent (le 



«j L. : cinq ans ^K 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 59 

bonnetier), mais parce que j'en connais beaucoup « 
aujourd'hui qui partagent son opinion, qui se soucient 
peu de toute instruction, mais seulement de savoir lire, 
écrire et d'apprendre des langues. Ces hommes, je puis 
bien les comparer à ceux qui estiment plus l'écorce que 
l'arbre, l'enveloppe que le fruit lui-même. Ceux qui vou- 
draient nous retirer la science semblent, ce faisant, 
vouloir éloigner le brillant soleil de la terre, car le soleil 
n'est pas plus nécessaire à la croissance de toute chose 
ici-bas que ne l'est le savoir pour l'accroissement de la 
civilisation, de la sagesse et de la bonne politique. De 
même que les hommes raisonnables, par le don de la 
raison, valent mieux que les autres hommes, de même 
un homme instruit vaut mieux que n'importe quel autre 
[Fol. 10. V^] par le vernis et l'ornement que ces sciences 
procurent à la raison. 

[50] Le Chevalier. — Sur ma foi, je suis heureux 
d'avoir eu la chance de vous rencontrer aujourd'hui, 
car on apprend toujours d'un homme sage. Mais ^ je me 
souviens que vous avez dit tout à l'heure à mon voisin 
le Bonnetier que nous n'aurions bientôt, si rien ne change, 
que bien peu d'hommes instruits. Que vouliez-vous dire 
par là et quelle en serait la cause ? 

Le Docteur. — Je vous en ai déjà montré une des 
causes importantes : c'était lorsque je vous ai dit que la 
plupart des hommes pensaient que savoir lire et écrire 
était suffisant comme instruction. Une autre raison est 
qu'ils constatent qu'aucune préférence n'est réservée 
aux gens instruits, qu'on ne leur accorde ni estime, ni 
honneur, comme cela avait lieu par le passé. A présent, 
c'est plutôt le contraire : plus on est instruit et plus 



«) beaucoup manque dans L. 

^) sur ma foi... mais manque dans L. 



60 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

les ennuis, les pertes et les vexations vous accablent. 
Le Chevalier. — A Dieu ne plaise ! et pourquoi ? 

[51] Le Docteur. — Mon Dieu, n'avez-vous pas vu 
combien d'hommes savants ont eu d'ennuis récemment, 
au cours de ces vingt ou trente dernières années " pour 
avoir donné leur opinion au sujet des choses qui vinrent 
en discussion ? Ne savez-vous pas que lorsqu'une opinion 
a été établie ceux qui se dressent contre elle sont inquié- 
tés ? et tout de suite après, lorsque l'opinion contraire 
a été admise à son tour, ceux qui tenaient pour l'opinion 
précédente ne sont-ils pas inquiétés pour énoncer un 
avis contraire ? Aussi aucune des deux parties n'a-t-elle 
échappé, qu'elle soit frappée la première ou la dernière, 
de quelque côté qu'elle se trouve. Il n'y avaient d'excep- 
tion que pour quelques girouettes qui pouvaient changer 
leur opinions en même temps que la majorité et la partie 
la plus puissante changeaient les leurs. Et quels sont 
ceux qui furent inquiétés ? Les représentants les plus 
remarquables des deux partis, car ce sont les seuls qui 
en vinrent à la discussion de ces matières, bien que 
voyant, comme récompense du [Fol.lLR*^] mérite, non 
point l'honneur et la richesse, mais au contraire le 
déshonneur et la disgrâce ^. Qui donc voudra appliquer 
ses enfants à une science qui ne peut rapporter de meil- 
leurs fruits ? Quel escholier aura le courage d'étudier 
pour arriver à un tel résultat ? Le petit nombre d'étu- 
diants et l'abandon de nos Universités montrent que 
ceci est plus vrai qu'aucun homme ne saurait le prouver 
par son discours ^7. 



^) L. & B. : douze ou treize années. 

^) L. : ceux qui, cherchant l'honneur et la richesse, 
étaient récompensés de leur mérite par le deshonneur 
et la disgrâce. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 61 

[52] Le Marchand. — Je m'aperçois que chacun 
aujourd'hui a des sujets de plainte et, aussi loin que je 
puis voir, que personne n'est épargné. Le gentilhomme 
ne peut vivre seulement sur ses terres, comme son père 
le faisait ; les artisans ne peuvent faire travailler un aussi 
grand nombre d'apprentis parce que la nourriture est 
trop chère ; le fermier se plaint de ce que le loyer de sa 
terre est plus élevé qu'autrefois ; enfin nous autres mar- 
chands nous payons beaucoup plus cher tout ce qui nous 
vient d'outre-mer «. Cette grande cherté (je parle en 
comparaison des temps anciens) a toujours subsisté 
depuis la dévaluation de notre monnaie anglaise, laquelle 
eût lieu dans les dernières années du roi Henri VIII *. 

[53] Le Docteur. — Je n'en doute point. Mais 
cependant, si quelqu'un a pu se garantir de ces évène- 

* Dévaluation de notre monnaie. 



^) la phrase cette grande cherté... Henri VIII est 
une addition de S. gui, par contre^ a supprimé le passage 
suivant de L. et de B. : ...tout ce qui nous vient d'outre- 
mer, même d'un tiers plus cher. Et comme les marchands 
d'outre-mer ne veulent point recevoir notre monnaie 
pour leurs denrées, nous sommes obligés d'acquérir 
pour eux [pour les payer] des marchandises anglaises. 
Celles-ci nous coûtent moitié ou un tiers plus cher 
qu'autrefois, car nous payons huit shillings un yard 
d'étoffe qu'il y a dix ans nous aurions acheté quatre 
shiUings huit pence ^8. Et une fois que nous nous sommes 
ainsi procuré, à des prix élevés, des marchandises étran- 
gères, nous n'avons pas pour elles une aussi bonne 
vente qu'autrefois, car il n'y a plus autant d'acheteurs 
par suite du manque de pouvoir d'achat. Pour les 
marchandises que nous vendons, nous considérons le 
prix auquel nous les avons achetées. 



62 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

ments, vous avez été également à même de le faire ; 
car quelque soit ce qui arrive dans l'échange des choses, 
vous autres marchands vous le découvrez de suite. 

[54] Par exemple, vous avez accaparé l'argent aussi- 
tôt que vous avez eu vent du surhaussement dont il 
a été l'objet. Vous avez ramassé ainsi toute la vieille 
monnaie dans la majeure partie du royaume et vous 
avez trouvé le moyen de l'exporter, de telle sorte que 
bien peu de cette ancienne monnaie a été laissée dans 
ce royaume, ce qui, à mon avis, est une des plus grandes 
causes de la cherté de toutes choses qui a eu lieu depuis. 

Le Chevalier. — Comment cela se peut-il ? Est-ce 
que la monnaie dont nous usons entre nous importe, 
du moment qu'elle a cours partout, quand bien même 
elle serait de cuir ? 

[55] Le Docteur. — Sans doute le dit-on commu- 
nément, mais la vérité est toute contraire, comme je 
pourrais le prouver, non seulement par le sens commun, 
mais encore [FoLlLY®] par l'expérience et le résultat 
qui l'ont démontrée. A présent, toutefois, nous ne 
raisonnons pas sur les causes de ces griefs, mais sur la 
question de savoir quelles sont les classes touchées par 
cette cherté. Bien que j'entende chacun se plaindre 
de telle chose ou de telle autre, considérons cependant 
que beaucoup ont à vendre des marchandises dont ils 
haussent les prix dans la mesure où montent les prix 
des choses qu'ils achètent : ainsi le marchand, s'il achète 
cher vendra également cher ; ainsi ces artisans (comme 
les chapeliers, les tailleurs et les cordonniers) et les 
fermiers « peuvent vendre leurs denrées aussi chères que 
l'est le prix des victuailles, de la laine ou de l'acier 



^) L. : maréchal-ferrand. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 63 

qu'ils achètent. J'ai vu une cape valoir 14 d., aussi 
bonne que celui que je puis acheter aujourd'hui pour 
2 s. 6 d. ; vous avez entendu dire de quelle manière 
sont montés les prix du drap ; à présent une paire de 
souliers coûte 12 d. et cependant autrefois j'en ai acheté 
de meilleurs pour 6 d. ; aujourd'hui, je ne puis faire 
ferrer un cheval pour moins de 10 ou 12 d. alors que j'ai 
vécu le temps où le prix ordinaire était de 6 d. « *. 

[56] Gela étant, je ne puis admettre que ces hommes 
(marchands, artisans ou fermiers) aient vraiment à se 
plaindre de cette cherté universelle ; ceux qui le pour- 
raient sont ceux dont les revenus et les salaires se trou- 
vent fixés définitivement, comme pour les laboureurs 
à 8 d. ^ par jour, pour les ouvriers de tous métiers, pour 
les domestiques payés 40 s. l'année, pour les gentils- 
hommes dont les terres ont été louées, soit par leurs 
ancêtres, soit par eux-mêmes ou bien à vie ou bien pour 
tant d'années, de telle sorte qu'ils ne peuvent point en 
hausser le fermage (bien qu'ils le voudraient) et cepen- 
dant ils subissent la hausse des prix sur toutes les 
choses qu'ils achètent. 

[57] Et la Reine dont nous n'avons rien dit jus- 
qu'ici ? Comme elle touche surtout des revenus annuels 
et fixés définitivement, c'est elle qui devrait avoir perdu 
le plus du fait de cette cherté et spécialement par suite 
de l'altération de la monnaie. D'un homme possédant 

* Hausse des prix : cape, 14 d. à 30 d. ; souliers, 6 d. à 1 s. ; ferrage 
d'un cheval, 6 d. à 10 d. ou 12 d. 



^) S. a supprimé ici le passage suivant de h, et de B. : 
... de six pence pour ferrer les quatre pieds d'un cheval 
et 8 d. étaient alors le maximum du prix. 

^) L. & B. : six pence 2». 



64 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

un grand nombre de clients, s41 acceptait que ceux-ci 
le paient dorénavant toutes les semaines en épingles ^® 
au lieu de la payer en argent comme autrefois [Fol. 12. R^] 
je crois qu'il perdrait beaucoup de ce fait «. Ainsi, quant 
à nous, qui sommes, en quelque sorte, les fournisseurs 
du Prince, nous n'avons pour la plupart qu'un pauvre 
revenu et une bonne partie en revient au souverain. 
Si Son Altesse nous prend le surplus de nos gains éva- 
lués en cette basse * monnaie <^, cela ira-t-il aussi loin 
que de la bonne monnaie pour l'achat des choses néces- 
saires à elle-même et au royaume ? 

[58] Je ne le crois certainement point ; car, bien 
que Sa Grâce pourrait obtenir en ce royaume ce dont 
elle a besoin à son propre prix ^^ [et S. M. ne pourrait le 
faire sans léser grandement ses sujets), du moment que 
S. M. est obligée d'acheter au delà des mers, non seule- 
ment les choses nécessaires pour sa maison ou les orne- 
ments destinés à sa personne, sa famille et ses chevaux 
(ces achats pourraient d'ailleurs être diminués par 
Sa Grâce), mais encore les fournitures pour la guerre, 
qui, en aucun cas, ne peuvent être supprimées, telles 
que les armes de toutes sortes, l'artillerie, les ancres, 
les cables, le goudron, le fer et l'acier, et, je vais plus 
loin, des armes à feu, de la poudre et mille autres objets 
dont je ne puis me souvenir et que Sa Grâce achète 
quelquefois ^ outre-mer aux prix qu'exigent les étran- 



«J L. : d'un homme... s'il acceptait que ceux-ci lui 
paient 1 d. par semaine au lieu de lui donner 2d. qu'il 
perdrait... 

^) L. & B. : cette nouvelle monnaie. 

'^J S. a supprimé ici le passage suivant de L. et de B. : 
en cette basse monnaie, là où il avait coutume d'être 
payé en bonne monnaie. 

^) L, & B. : que Sa Grâce doit acheter outre-mer ^^. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 65 

gers. Je ne parle point de la hausse des charges de la 
maison de Sa Grâce, ce qui est commun à Sa Grâce et 
aux autres nobles. Aussi dis-je que S. M. doit avoir 
perdu plus que tout autre par cette commune cherté ; 
et ce ne serait pas seulement une perte, mais aussi un 
danger pour le royaume et pour tous ses sujets, si Sa 
Grâce avait besoin d'argent pour acquérir les dites pro- 
visions nécessaires à la guerre ou pour trouver des soldats 
en cas de besoin, ce qui dépasse (en gravité) toutes les 
pertes privées dont nous parlons ^^. 

[59] Le Bonnetier. — Nous avons ouï dire que la 
Monnaie de S. M. la Reine comble toutes les pertes, 
par les gains qu'en obtient S. M. ou par quelqu'autre 
moyen ; s'il lui manque de l'argent, elle y supplée par 
les subsides et par les impôts levés sur ses [Fol.l2.Vo] 
sujets, de telle sorte que Sa Grâce ne peut man- 
quer d'argent aussi longtemps que ses sujets en 
possèdent. 

[60] Le Docteur. — Vous faites bien de dire « aussi 
longtemps que ses sujets en possèdent », car il est 
normal que la Reine en ait aussi longtemps qu'ils en 
ont. Mais s'ils n'en ont point ? Car ils ne peuvent en 
avoir quand il n'y a plus d'espèces dans le royaume. 
En ce qui concerne le profit que procure le monnayage, 
je crois , pouvoir le comparer ainsi : c'est comme si un 
homme voulait arracher ses arbres jusqu'à la racine 
pour en retirer plus d'argent en une fois et perdre après 
le profit qui pourrait croître annuellement ou comme 
s'il prétendait couper jusqu'à la racine la laine de ses 
moutons ^*. Quant aux subsides, comment peuvent-ils 
être importants lorsque les sujets n'ont que peu de 
chose à donner ? Et encore ce moyen d'obtenir de 
l'argent n'est-il pas toujours bon pour la sûreté du 
Prince : nous voyons souvent l'argent provenant de ces 

LE BRANCHU Il 5 



66 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

subsides dépensé pour apaiser le peuple qui s'insurge 
en partie à cause de ces mêmes subsides. 

[61] Le Chevalier. — Comme notre bonne chance 
a été de nous rencontrer avec un homme aussi sage que 
vous, Maître Docteur, j'aurais voulu que nous allions 
jusqu'au bout de la discussion en cette matière, et, 
comme nous avons constaté les véritables griefs d'un 
chacun, je souhaiterais que nous recherchions les causes 
de ces griefs, et, ces causes une fois connues, leur remède 
nous apparaîtrait peut-être. Bien que nous ne soyions 
point parmi ceux qui peuvent réformer ces choses, il 
se pourrait cependant que quelques-uns d'entre nous se 
trouvent à même de suggérer à d'autres ce qui pourrait 
hâter et aider leur redressement. 

Le Docteur. — Au nom de Dieu, je serai heureux 
de vous consacrer ce jour pour satisfaire à votre désir 
et, bien que cette discussion ne fasse peut-être pas 
beaucoup de bien, elle ne peut cependant faire aucun 
mal ni offenser personne, étant donné qu'elle se pour- 
suit ici entre nous et courtoisement. 

[62] Le Chevalier. — Non point ! Qui donc pour- 
rait se fâcher de ce que quelqu'un se trouvant dans 
une maison et observant quelque défaut dans les poutres 
[Fol.13.Ro] de cette maison étudia ce défaut et en 
avisa le propriétaire de la maison ou quelque habitant 
de celle-ci, aussi bien pour sa propre sauvegarde que 
pour celle des autres ? Nous avons, pour nous, procédé 
à la recherche des griefs qui, autant que je puis m'en, 
rendre compte, se résument en trois points *, c'est-à-dire l 
cherté de toute chose en comparaison du passé (bieii 
que rien ne manque) « ; ruine des campagnes par les 

* Maux : cherté, clôtures, manque de travail, divisions religieuses. 



«j en comparaison... rien ne manque addition de S*. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 67 

clôtures et ruine des villes par suite du manque de tra- 
vail ; divisions de l'opinion en matière de religion qui 
font les hommes aller d'un côté et de l'autre et les 
portent à se combattre entre eux. Allons maintenant 
au jardin, sous la treille, où étant assis à l'ombre, dans 
un endroit frais, nous pourrons procéder à loisir à la 
discussion de cette matière. J'arrangerai notre souper 
avec mon hôte pour que nous puissions le prendre 
ensemble. 

Au nom de Dieu ! s'exclama chacun, car nous sommes 
fatigués d'être demeurés si longtemps ici ! 
Et nous partîmes tous pour le jardin. 



LE SECOND DIALOGUE 

dans lequel sont examinées 
les causes ou les occasions 
des dits griefs« [Fol.13.Vo] 



[63] Le Chevalier. — Après nous être promenés 
quelque temps dans le jardin, j'ai réfléchi longtemps, 
jusqu'à ce que j'entende autre chose de la communica- 
tion du docteur. Celui-ci, en effet, m'avait paru un 
homme fort instruit, ne ressemblant en aucune façon à 
la généralité des clercs qui ne peuvent parler d'autre 
chose que de la science qu'ils professent : de théologie 
s'ils sont théologiens, de loi s'ils sont hommes de loi et 
seulement de médecine s'il s'agit de médecins. Cet homme 
au contraire, parlait naturellement de toutes choses, 
comme^ quelqu'un" qui a tout vu et qui, à une bonne 



«j le sous-titre manque dans L. 



68 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

instruction, joint un esprit clair. Aussi le poussai-je, lui 
et le reste de nos compagnons, à reprendre notre dis- 
cussion là où nous l'avions laissée et tout d'abord à 
rechercher quelles seraient les causes de cette commune 
et universelle cherté de toutes choses, en comparaison 
avec le passé «. Et je parlai ainsi au docteur : 

[64] Je me demande vraiment, maître Docteur, 
quelles pourraient être les causes de cette cherté, étant 
donné que toutes les choses (Dieu en soit loué !) sont si 
abondantes. Il n'y a jamais eu plus de bétail qu'il n'y 
en a maintenant de toutes sortes. C'est cependant la 
rareté des choses qui détermine leur cherté. Cette cherté 
qui vient lors d'une telle abondance me semble extraor- 
dinaire et contraire aux principes ^. 

Le Docteur. — Sir, c'est là, il n'y a pas de doute, un 
fait à étudier et digne de discussion. Laissez-moi enten- 
dre votre opinion à chacun et je vous donnerai la mienne. 

f [65] Le Fermier. — Je crois que c'est votre faute, 
' gentilshommes, si cette hausse [FoLl4.Ro] des prix s'est 
produite. La raison est que vous avez tellement augmenté 
le prix de vos fermages que les hommes qui vivent de la 
; terre doivent nécessairement vendre plus cher ou bien 
( ils ne seraient jamais à même de payer leur fermages ^^. 

p [66] Le Chevalier. — Et moi, je prétends que c'est 
I de votre faute à vous fermiers si nous sommes obligés 
I de louer plus cher nos terres *, et cela parce que nous 
devons acheter à de si hauts prix toutes les choses qui 



L 



* récemment importante hausse des prix. 



«J en comparaison avec le passé addition de S. 
^) la phrase cette cherté... principes est prononcée 
dans B. par le docteur. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 69 

nous viennent de vous, telles que les grains, le bétail, les 
oies, les porcs, les chapons, les poulets, le beurre et les 
œufs. Pourquoi toutes ces denrées que vous vendez 
sont-elles plus chères de moitié qu*il n'y a trente ans « ? 
Ne pouvez pas vous rappeler, voisin, qu'il y a trente 
ans «, je pouvais, dans cette ville ^^ acheter le meilleur 
porc ou la meilleure oie qu'il me soit possible de trou- 
ver pour quatre d. alors qu'ils me coûtent aujourd'hui 
douze d. ? J'avais un bon chapon pour trois ou quatre d., 
un poulet ou une poule pour le même prix, alors qu'ils 
valent maintenant deux ou trois fois ^ autant. Et il en va 
de même pour les choses plus importantes comme un 
bœuf ou un mouton. 

Le Fermier. — Je vous l'accorde, mais je maintiens 
que vous et vos semblables, les propriétaires, en êtes les 
premiers responsables, parce que vous avez élevé le 
prix de vos fermages. 

[67] Le Chevalier. — En tout cas, si vos semblables 
et vous-même pouvez accepter ce que je vais vous pro- 
poser, cela pourrait être une aide : à condition que vous 
vendiez toutes vos denrées au prix d'il y a trente ans '^^ 
je me fais fort de persuader à tous les gentilhommes de 
vous louer vos terres au prix d'il y a trente ans ^ ; et la 
preuve que la faute en est plus à vous, fermiers, qu'à nous 
autres gentilshommes, apparaît en ceci : toutes les terres 
du royaume n'ont pas été augmentées, car tous les baux 
et les tenures ne sont pas expirés et leur fermage ne 
peut être élevé, quoique le veuillent les propriétaires. 
Il y a même quelques nobles et quelques gentilshommes 
qui n'augmenteront point le prix de la rente, lorsque 



«j L. & B. : huit ans. 

^) ou trois fois, addition de S. 

«^ L. & B. : vingt ans. 



70 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

leurs terres viendront à leur disposition, et ainsi une 
grande partie " des terres du royaume est encore à son 
ancien prix ^'. Et cependant, il n'y a aucun d'entre 
vous qui ne vendent toutes ses denrées moitié plus 
chères qu'ils n'avaient coutume de le faire autrefois, et 
les gentilhommes qui augmentent le prix de leurs fer- 
mages ne le portent généralement point [Fol. 14. V®] au 
double ; toutefois je confesse que quelques-uns d'entre 
nous qui reçurent des terres du Roi, terres qui apparte- 
naient auparavant à des abbayes ou à des prieurés et 
qui n'étaient jamais louées à leur vraie valeur, ou que 
nous avons acquises de quelqu'autre manière, avons 
élevé le prix du fermage au dessus de ce qu'il était, mais 
cependant tout cela ne forme pas la moitié des terres du 
royaume. 

Le Docteur. — Que dites-vous de sa proposition ? 
Voulez-vous vendre vos denrées comme vous aviez cou- 
tume de le faire ? Il vous laissera alors avoir sa terre au 
prix que vous aviez l'habitude de payer. 

Lorsque le Fermier eût réfléchi un moment, il 
répondit : 

[68] Le Fermier. — Si le prix de toutes les choses que 
je dois acheter par ailleurs est baissé, j'en serais content ; 
au cas contraire, non. 

Le Docteur. — Et quelles sont ces choses ? 

Le Fermier. — Mon Dieu ! du fer pour ma charrue, 
pour mes herses et mes charrettes, du goudron pour mes 
moutons, des souliers, des coiffures, des toiles de lin et 
des draps de laine pour ma famille. Si je devais acheter 
tout cela aussi cher que je le fais à présent et vendre 
cependant mes produits bon marché, je ne pourrais 
jamais vivre, bien que mon fermage soit diminué ; je ne 



«j L. & B. : la plupart des terres. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 71 

le pourrais que si le prix des choses dont j'ai parlé est 
également abaissé. 

Le Docteur. — Je vois qu'avant que vous ne puis- 
siez vendre vos denrées bon marché, il faut que le prix 
de vos fournitures soit abaissé aussi bien que celui de 
votre fermage. 

Le Fermier. — Oui, mais je crois que si le prix des 
terres était diminué, le prix de toutes les autres choses 
diminuerait également. 

[69] Le Docteur. — A condition que tous les pro- 
priétaires de ce royaume consentent à ce que leurs 
terres restent aux mains de leurs tenanciers aux mêmes 
prix de location qu'il y a trente ans «. Vous avez déjà dit 
que vous ne pouviez vendre vos denrées aussi bon marché 
que vous le pouviez il y a vingt ans ^^ parce que le prix 
de vos fournitures s'est élevé ; si vous dites que ces 
hommes devraient être amenés à vous livrer tout d'abord 
à meilleur marché ces fournitures que vous leur achetez 
et qu'ensuite vous leur vendrez les vôtres également 
meilleur marché, comment les [Fol.l5.R<>] obliger à 
agir ainsi ? Ceux qui nous vendent des marchandises ; 
telles que le fer, le goudron, le lin et autres objets sont 1 
des étrangers en dehors de l'autorité de notre Souveraine j 
Dame. ~^ 

[70] Et maintenant dites-moi : dans le cas où vous 
ne pourriez les obliger à agir ainsi, serait-il expédient 
pojir nous de souffrir que les étrangers vendent leurs 
marchandises chères et nous les nôtres bon marché ? S'il 
en était ainsi, il en résulterait un grand enrichissement 
des autres pays et un grand appauvrissement du nôtre, 
car les étrangers obtiendraient beaucoup d'argent pour 



^) L. & B. : vingt ans. 



72 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

leurs propres marchandises et nous achèteraient les 
nôtres pour fort peu de chose, à moins que vous ne puis- 
siez établir un prix de nos denrées pour nous-mêmes et 
un autre prix pour les étrangers ; mais je ne vois pas 
comment cela serait possible. 

[71] Le Chevalier. — Non, mais je puis faire à 
mon voisin une autre offre raisonnable s'il refuse celle- 
ci ". Que les fermages de mes tenanciers soient augmentés 
comme augmentent les prix et je serai content. 

Le Fermier. — Que voulez-vous dire par là ? 

Le Chevalier. — Je veux dire ceci : vous vendez 
aujourd'hui trente groates *° ce que vous aviez coutume 
de vendre autrefois vingt groates ; que le fermage soit 
augmenté dans la même proportion, c'est à dire dix 
shillings ^ pour chaque vingt groates de vieille rente et 
ainsi dans la mesure où montent les prix de vos denrées ; 



^) S. a passé ici le passage suivant de L. et de B. : 
...refuse celle-ci. Que mes tenanciers me paient dans la 
même monnaie qu'ils me payaient il y a vingt ans lorsqu'à 
été conclu le premier arrangement au sujet de mes 
terres ; je serai cependant content de les payer eux- 
mêmes pour toutes choses au prix où elles vont aujour- 
d'hui en monnaie courante et je ne doute point d'ame- 
ner tous les autres gentilshommes à un semblable 
accord ^^. 

Le Fermier : Gomment le pourrais-je ? Je dois payer 
mon fermage en telles choses que je puisse obtenir, 
aussi devez-vous prendre pour ma rente une monnaie 
semblable à celle que je reçois en échange de mes pro- 
duits. 

Le Chevalier : Oui, mais alors que votre fermage soit 
augmenté comme augmentent les prix... 

^) L. & B. : dix shillings de paiement. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 73 

je conserve cependant ma terre à son ancienne valeur. 

Le Fermier. — Mon marché était de payer seulement 
£ 6-13-4 de rente annuelle pour ma tenure et je les paie 
exactement ; vous ne pouvez m'en demander davantage. 

Le Chevalier. — Je ne puis rien objecter contre 
cela et cependant je me rends compte que je serai encore 
le perdant par ce marché, quoique je ne puisse dire 
pourquoi ; mais je vois que vous vendez plus cher ce 
que vous produisez et moi, je vends bon marché ce qui 
me permet de vivre. Venez à mon aide. Maître Docteur, 
je vous en prie, car le Fermier m'a poussé dans mes 
derniers retranchements. 

[72] Le Docteur. — Mon Dieu ! Je pense qu'en 
ce qui concerne cette affaire, c'est plutôt vous qui avez 
joué ce rôle, c'est-à-dire que vous l'avez amené à confes- 
ser que cette cherté n'était pas votre fait. Bien qu'il se 
défende [Fol. 15. V®] par un argument d'apparence légal 
en ce qui concerne son paiement, il semble cependant 
avouer, par ce fait que la loi vous oblige à exiger peu de 
votre terre et qu'il n'y a pas de loi pour l'empêcher lui, 
de vendre ses produits aussi chers qu'il le veut. Pour 
votre but, il est sufïisant d'avoir prouvé que loin d'être 
la cause première de cette cherté, vous avez au contraire 
raison (les prix des choses s'élevant comme ils l'ont 
fait) d'augmenter le prix de vos produits (ce sont vos 
terres) ou d'être payé d'après l'ancien fermage si vous 
avez rendu votre terre indisponible " ; de savoir si vous 
êtes obligé d'acheter vos fournitures au nouveau tarif, 
nous en parlerons plus tard, ou laissons-le à considérer 
aux autres hommes sages. 

[73] Voyons maintenant si les prix baisseraient dans 



^) L. : si vous avez loué votre terre. 



74 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

le cas où les fermiers seraient forcés de vendre bon 
marché leurs denrées. Supposons notre monnaie anglaise 
basse et moins estimée à l'étranger que dans notre 
royaume, comme cela a généralement été le cas avant 
qu'elle ne soit restaurée par notre noble Princesse 
actuellement régnante ". Le cas est tel * : le fermier 
aurait commandement de vendre son blé à 8 d. le bois- 
seau, son seigle à 6 d., son orge à 4 d., son porc et son 
oie à 4 d., son chapon à 4 d. ^, ses poules à 1 d., sa laine 
à 1 marc la todde, ses bœufs et ses moutons d'après les 
prix des temps passés *^. Le fermier aurait ainsi suffi- 
samment pour payer son propriétaire, de même qu'autre- 
fois ; son propriétaire, de son côté, a autant de revenu 
qu'il avait l'habitude d'en avoir, et ce même revenu, 
si les prix sont ainsi fixés, pourra acheter autant de 
marchandises que l'aurait pu faire le fermage payé en 
ancienne monnaie avec les prix d'autrefois. Ainsi jus- 
qu'ici ni le propriétaire, ni le tenancier ne sont lésés. 
Allons plus loin : le fermier doit acheter du fer, du sel, 
du goudron, de la poix ; supposons qu'il produise son 
propre lin ^^ et que le prix des étoffes de lin ou de laine 
et du cuir soit fixé d'après la même proportion. Le gen- 
tilhomme ** doit acheter des vins, des épices, des soie- 
ries [Fol.16.Ro], des armes, du verre pour ses fenêtres, 
du fer aussi pour armes et instruments, d'autres produits 
nécessaires tels que le sel, l'huile et encore beaucoup 
d'autres choses diverses, plus que je n'en puis nommer. 
De ces choses, certaines sont indispensables, telles que 

* Même si l'on ordonnait au fermier de vendre aux anciens prix et 
au propriétaire de ne demander que l'ancien fermage... 

•♦ ...les vins, les verres pour fenêtres étrangers, etc... pourraient-ils... 



^) La phrase notre monnaie anglaise... actuellement 
régnante est une addition de S. 
^) B. : trois pence. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 75 

le fer et le sel (dont ce royaume ne produit guère que la 
moitié de ce qui lui est nécessaire), de l'huile, du goudron, 
de la poix et de la résine que nous ne produisons aucune- 
ment. Sans quelques unes des autres marchandises, 
nous pourrions sans doute vivre, mais seulement d'une 
manière grossière et barbare, ainsi les vins, les épices 
et les soieries. Tout cela doit être acquis outre-mer * ^ 
les achèterions-nous aussi bon marché que le seraient 
proportionnellement nos propres marchandises ? Cer- 
tains le penseraient, car lorsque les étrangers verraient 
qu'avec moins d'argent qu'ils avaient coutume de deman- 
der de leurs marchandises, ils pourraient acheter autant 
de produits de ce royaume qu'ils le faisaient aupara- 
vant avec davantage d'argent, ils se contenteraient de 
demander une moindre somme d'argent en échange de 
leurs produits, si le pouvoir d'achat de celle-ci était aussi 
grand |que celui de la plus grande quantité d'argent \ 
qu'ils exigeaient auparavant et ainsi ils vendraient leurs | 
marchandises bon marché. Ainsi, par exemple, s'ils"" 
vendent à présent un yard de velours 20 ou 22 shil- 
lings, et s'ils paient cette somme pour une todde de 
laine, ne vaudrait-il pas autant pour eux vendre leur 
velours un marc le yard, si, pour un marc, ils pouvaient 
obtenir une todde de laine ? 

[74] Le Chevalier. — Je le penserais, car, de cette 
façon, ils n'y perdraient pas davantage qu'ils ne le 
font maintenant. La même raison peut valoir pour le 
fer, les vins, le sel, les épices, les huiles, le goudron, la 
poix, le lin, le chanvre et les autres marchandises 
d'outre-mer. 

Le Docteur. — Si je vous posais la question de 
savoir s'ils pourraient être obligés de vendre ainsi leurs 
marchandises ou de ne pas les vendre, qu'en diriez- 
vous ? 

• ...être achetés à des prix aussi bas ? 



76 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Le Chevalier. — Gela n'a pas d'importance qu'il 

en soit ainsi ou non et je ne pense d'ailleurs pas que 

cela soit possible, car ils sont en dehors des états du 

Prince et libres de nous apporter ou non leurs mar- 

/ chandises. Mais étant donné qu'ils pourraient obtenir 

1 ici des produits proportionnellement aussi bon marché 

I qu'ils vendent les leurs, et qu'ils pourraient en obtenir 

I autant qu'ils en avaient auparavant pour un prix plus 

élevé, ils nous apporteront volontiers leurs marchandises 

et les vendront de cette façon. 

[ [75] Le Docteur. — [Fol.16.Vo] Gela j'en doute, 
à cause de l'hypothèse que nous avons faite de notre 
' basse monnaie " ; car je pense que les marchands étran- 
: gers nous vendraient aussi cher qu'ils le font maintenant 
I ou ne nous apporteraient rien. Il vous faut comprendre 
I qu'ils ne viennent pas toujours ici pour nos produits, 
mais quelquefois pour vendre les leurs, sachant qu'ils 
jen trouveraient ici la meilleure vente possible, et pour 
[acheter, dans d'autres pays, d'autres marchandises, là 
où elles sont le meilleur marché ; quelquefois, ils vendent 
dans une partie du royaume les denrées qui y sont les 
plus recherchées et ils vont acheter dans une autre 
partie du royaume les produits qui s'y trouvent abon- 
dants et bon marché, ou bien ils vont les acquérir partie 
dans ce pays, partie dans un autre. Pour ce but, une 
monnaie universellement courante est la plus pratique, 
spécialement s'ils ont l'intention de l'employer dans 
un autre pays, là où ils se seront débarrassés de leur 
f marchandises. Maintenant, si notre monnaie n'avait 
I pas cours dans d'autres pays comme elle a cours ici ^, 
I 



^) à cause de l'hypothèse... basse monnaie addition \ 

de S. 

^) Dans L. et dans B. cette phrase n'est pas au condi- 
tionnel. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 77 

l'étranger subirait de fortes pertes s'il était forcé de/ 
prendre notre monnaie en échange de ses marchandises ;j 
il aurait intérêt à conduire ailleurs ses marchandises,) 
là où il pourrait obtenir une monnaie ayant cours par-l 
tout, une monnaie qu'il puisse employer quand et où \ 
il en a l'occasion. -J 

[76] S'ils ne désiraient que nos marchandises en 
échange des leurs, ne pensez-vous point qu'ils s'effor- 
ceraient de nous apporter telles marchandises qui soient . 
le meilleur marché chez eux et le plus cher chez nous ? ! 

Le Chevalier. — Oui, c'est sans doute là la politique 
de tous les marchands. 

Le Docteur. — Et quelles marchandises pensez- 
vous qu'ils nous apportent ? 

Le Chevalier. — Mon Dieu ! des verreries de toutes 
sortes, des étoffes et des papiers de couleur, des oranges, 
des pommes, des cerises, des gants parfumés et tels 
autres objets de luxe. 

Le Docteur. — Vous dites bien ; peut-être nous 
tenteront-ils avec de semblables objets qui sont bon 
marché chez eux : il ne leur en coûte que le travail et 
sans cela leurs habitants seraient inoccupés. Cependant 
ces objets peuvent se vendre aussi cher en d'autres 
endroits qu'ici. Mais lorsque nous réfléchissons à notre 
manque de fer, d'acier, de sel, de chanvre, de lin et d'autres 
matériaux de ce genre, nous nous apercevons qu'il n'y 
aura pas de demande ici pour ces marchandises légères 
dont vous parlez : [Fol. 17. R^] elles seront rejetées et les 
autres demandées. Quelles autres choses pensez-vous 
qu'ils nous apportent « ? 

Le Chevalier. — Peut-être voulez-vous dire des 
soieries, des vins, des épices ? 



^) Dans L. la phrase quelles autres choses... apportent 
est placée dans la bouche du chevalier. 



78 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Le Docteur. • — Non pas, car ces choses se vendent 
aussi bien ailleurs qu'ici. 

[77] Le Chevalier. • — Que pourraient-ils alors 
nous apporter qui soit très bon marché chez eux et très 
chéri chez nous ? 

Le Docteur. — Du cuivre ^, ils ne s'occuperaient en 
vérité que du cuivre : celui-ci est bon marché chez eux 
et ici, chez nous, il joue en partie le rôle de l'argent, aussi 
est-il très cher. C'est cela qu'ils nous apporteraient. 

Le Chevalier. — Mais comment ? Sous la forme 
de pots, de vaisseaux ou d'autres objets de cuivre ? 

Le Docteur. — Non pas ; personne ne voudrait 
prendre de telles marchandises ; on ne voudrait que du 
cuivre. 

Le Chevalier. — Mais comment alors ? 

[78] (Le Docteur). — Alors le Docteur me^dit ^ 
que ce serait sous forme de monnaie de billon fabriquée 
outre-mer, exactement semblable à notre monnaie, 
qu'ils nous apporteraient en quantité. Lorsqu'ils voient 
que le cuivre monnayé est ici aussi estimé que l'argent, 



"j S. a supprimé ici le passage suivant de h. et de B. : 

Le Chevalier : Que pourraient-ils... très cher chez 
nous ? 

Le Docteur : Je ne vous le confierai point ou je ne 
vous le dirai qu'à l'oreille, car il ne serait pas bon que 
cela soit connu à l'étranger. 

Le Chevalier. — Je vous prie, dites-le moi. 

Le Docteur. — Je vous connais pour un homme 
plein de zèle pour Sa Majesté royale et son royaume et 
à qui l'on peut se fier. C'est, je puis vous le dire, du 
cuivre. Ils ne s'occuperaient en vérité... 

^) L. & B. : me souffla à l'oreille. 



COMPENDIEUX OU BERF EXAMEN... 79 

il nous en apportent pour nos marchandises, comme 
par exemple pour nos laines, nos peaux, notre fromage, 
notre beurre, nos étoffes, notre étain et notre plomb, 
produits que chacun sera heureux de vendre pour le 
maximum qu'il en pourra tirer. Gomme les étrangers 
leur offrent plus d'argent qu'ils ne peuvent en obtenir 
dans ce pays, ils vendront plus volontiers aux étran- 
gers qu'à nous-mêmes, car, chez nous, les prix sont 
fixés *^. Les étrangers peuvent avoir cette monnaie 
pour peu de chose, car ils la fabriquent eux-mêmes et 
la matière dont ils la font est bon marché * ; aussi en 
donneront-ils pour les dites marchandises autant qu'on 
leur en demandera. Bien qu'ils ne fassent pas eux-mêmes 
de semblable monnaie, ils doivent payer davantage nos 
marchandises, ou bien personne ne leur en apportera 
s'il est possible d'en obtenir autant, chez soi, de ses 
voisins ; les étrangers doivent avoir cela en considéra- 
tion lorsqu'ils fixent le prix des produits d'outre-mer 
qu'ils vendent, et, ainsi, ils doivent les vendre plus cher. 
En agissant de cette façon, ils peuvent épuiser nos 
produits principaux, en nous donnant en échange du 
cuivre avec lequel il ne nous serait pas possible d'ache- 
ter de semblables [Fol.l7.Vo] marchandises selon nos 
désirs, si elles n'existaient en quantité dans notre pays. 
Il en est de cela comme de l'échange dont parle Homère 
que Glaucus fit avec Diomède **, quand il lui donna son 
armure d'or pour une de cuivre. 

[79] D'un autre côté, ils sont amenés à nous vendre 
plus cher leurs marchandises et, alors, si ce fermier, ce 
gentilhomme et aussi tout le monde en ce royaume 
étaient obligés de vendre leurs marchandises bon mar- 
ché et d'acheter cher tout ce qui vient d'outre-mer, 

* Basse monnaie fabriquée à l'étranger et échangée contre des mar- 
jî chandises anglaises. 

P ** Glauci & Diomedis permuta tio. 



80 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

je ne puis m'imaginer comment ils pourraient longtemps 
prospérer : car je n'ai jamais connu personne qui s'enri- 
chit en achetant cher et en vendant bon marché pendant 
un certain temps. 

Le Chevalier. — Il peut y avoir des enquêteurs 
pour ces monnayeurs dont vous parlez et qui viennent 
ici, il peut y avoir des sanctions établies ; de même 
pour les marchandises, de manière qu'aucune ne soit 
exportée. 

[80] Le Docteur. — Il ne peut exister de contrôle 
assez sévère pour que vous ne soyiez déçu en ces deux 
points, aussi bien pour l'importation de monnaie que 
pour l'exportation des marchandises, car beaucoup 
trouveront de nombreux moyen de passer en fraude 
n'importe quelle marchandise ; bien que nous soyions 
entourés d'une bonne barrière (c'est à dire la mer), il 
y a cependant en elle de nombreuses portes pour entrer 
et pour sortir sans que le maître le sache. Quelqu'un 
n'a qu'une petite maison, avec sa famille, il n'y a qu'une 
seule porte pour entrer et pour sortir, le maître de 
maison ne sera jamais tellement attentif que quelque 
chose ne soit dérobé ; à plus forte raison cela arrivera- 
t-il dans le cas d'un grand royaume comme celui-ci qui 
a tellement de portes et de chemins pour y entrer et 
pour en sortir. 

[81] Même si les étrangers se contentaient de prendre 
nos marchandises en échange des leurs, qu'est-ce qui les 
ferait baisser les prix de leurs denrées, bien que les nôtres 
leur soient vendues bon marché ? nous serions alors encore 
les perdants et eux les gagnants, car ils vendraient cher et 
achèteraient bon marché, et, par conséquent, s'enrichi- 
raient et nous appauvriraient. Encore, si j'avais, par 
hypothèse, haussé [Fol. 18. R®] le prix de nos marchan- 
dises plutôt que des leurs (comme nous le faisons main- 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 81 

tenant), bien qu'il y ait déjà quelques perdants, il y en a 
moins dans ce cas que dans l'autre. 

[82] Cependant quelle affaire ce serait de fixer le 
prix de chaque petit objet, ce qui aurait lieu si l'on devait 
abaisser, par voie d'autorité, le prix de chaque chose. 
Je ne puis imaginer « qu'aucun d'entre vous (je veux 
dire vous gentilhomme et vous bon fermier) puisse remé- 
dier à cette cherté, car si celle-ci était votre fait, elle 
pourrait également être corrigée par vous en abandon- 
nant ce qui en était la cause. 

[83] Et même si vous rameniez, vous vos fermages 
et vous le prix de vos denrées à l'ancien taux, cela ne 
pourrait cependant amener les étrangers, comme je l'ai 
dit, à abaisser le prix de leur marchandises ; aussi long- 
temps que celles-ci seront chères, il ne sera pas profitable 
de rendre vos produits bon marché, et vous ne le pourriez 
même point, malgré votre désir, si ce n'est dans le cas 
où vous pourriez trouver le moyen pour nous de vivre 
sans les étrangers et pour eux de vivre sans nous, ce que 
je pense impossible, ou bien dans le cas où vous pourriez 
échanger marchandises contre marchandises, sans l'aide 
de la monnaie, ainsi qu'il en était avant que l'on ne 
fabrique de la monnaie, comme je l'ai lu pour le temps 
d'Homère et comme l'affirme la Loi Civile **. Une telle 
pratique serait difficile et demanderait de nombreux 
chargements et déchargements de marchandise, au lieu 
que maintenant, à l'aide de la monnaie, quelqu'un peut 
chercher au loin, sans trop d'ennuis de transport, les 



^) la phrase suivante de B. manque dans L. et dans S. : 
Je ne puis m'imaginer que la cherté soit née du fait de 
l'un d'entre vous (je veux dire...) et qu'aucun d'entre 
vous puisse remédier... 



LE BRANCHU II 



82 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

marchandises, dont il avait besoin ; il serait très difficile 
également de trouver des marchandises d'égale valeur 
que l'un possédât pour payer l'autre ". 

[84] Le Fermier. — Si ni le gentilhomme, ni moi 
ne pouvons remédier à cette cherté, qui donc est à même 
d'intervenir ? 

Le Docteur. — Je vous donnerai plus tard mon 
opinion là dessus ; découvrons d'abord la raison de cette 
cherté. Laissez-moi apprendre quelle autre chose en 
pourrait être la cause. 

[85] Le Bonnetier. — Mon Dieu ! ces clôtures et 
ces grands pâturages sont une des causes principales 
de cette cherté ; par ce fait on place aujourd'hui la 
terre arable [Fol. 18. V^], qui, auparavant, nourrissait de 
nombreux pauvres hojnmes, dans la main d'un seul, et 
là où l'on récoltait des céréales de toutes espèces, là où 
on élevait du bétail de tout genre, il n'y a maintenant 
plus que des moutons : au lieu des cent ou deux cents 
personnages qui vivaient là, il n'y a aujourd'hui que 
trois ou quatre bergers et le maître qui y vivent *^. 

[86] Le Docteur. — Vous touchez là une matière 
qui est fort à considérer, bien que je ne pense point que 
ce soit là la seule cause de cette actuelle cherté. Je pense 
toutefois que si ce mode de clôtures augmente autant 
au cours des trente prochaines années ^ qu'il ne l'a fait 
durant ces trente dernières années ^, cela peut conduire 
à une grande désolation et à l'affaiblissement de la force 
de ce royaume ^, ce qui est plus à craindre que la cherté 



^) la phrase n'est pas terminée dans B. 

^) L. & B. : vingt ans *«. 

^) L. & B. : de la puissance du Roi dans ce royaume. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 83 

elle-même. Parmi les choses dont vous avez parlé, je 
crois plutôt que ces clôtures sont l'occasion de ces sau- 
vages et malheureuses émeutes qui ont eu lieu parmi 
nous : car, par le fait de ces clôtures, beaucoup de sujets 
n'avaient plus de terre pour vivre comme ils en avaient 
auparavant et il n'y avait plus de travail pour tous ; aussi, 
la population augmentant encore et les salaires dimi- 
nuant, il s'ensuit nécessairement qu'une grande partie 
du peuple sera inoccupé et manquera d'argent. Gomme la 
faim est chose très amère à supporter, ceux qui manquent 
murmurent contre ceux qui possèdent beaucoup et 
déterminent ces émeutes. 

[87] Le Chevalier. — L'expérience semble prou- 
ver parfaitement que les clôtures sont profitables et 
non point néfastes pour la communauté, car nous voyons 
que les régions où il en existe le plus sont fort riches, 
comme l'Essex, le Kent, le comté de Northampton « etc.. 
J'ai entendu une fois un homme de loi dire que ceci 
était considéré comme une maxime dans le loi civile : 
« que ce qui est possédé en commun par beaucoup est 
négligé par tous » *. L'expérience a montré que les tenan- 
ciers en commun ne sont pas d'aussi bons fermiers que 
chaque homme possédant sa part à lui. J'ai ouï dire 
aussi que dans la plupart des contrées d'outre-mer on 
[Fol.19.Ro] ne sait pas ce que c'est qu'un commun. 

[88] Le Docteur. — Je ne parle pas de toutes les 
clôtures pas plus que de tous les communs, mais seulement 
des clôtures qui ont changé en pâturage la terre arable 
des communaux et des clôtures efîectuées d'une façon vio- 

* Quod in commun! possidetur, ad omnibus negligitur. 



«J L. & B. : Devonshire à la place de Northamp- 
tonshire *'. 



84 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

lente sans juste compensation pour ceux qui avaient un 
droit sur ces biens communs. Car si la terre avait été 
divisée avec l'intention d'y continuer la culture et si 
chaque homme qui avait un droit sur les communaux 
avait obtenu, pour sa part, une pièce de terre enclose, 
je crois qu'aucun mal, mais plutôt du bien, en serait 
advenu, si chacun avait adhéré au partage *^ *^. Mais 
cette réforme ne devrait pas être faite brusquement, car 
il existe de nombreux pauvres cottagers en Angleterre 
qui, n'ayant pour vivre aucune terre en propre *, ne 
possèdent que leur travail manuel et ne trouvent aide 
que sur les dits communaux ; si ceux-ci étaient soudaine- 
ment soustraits à cet usage, cela pourrait occasionner 
dans le Royaume un grand tumulte et un grand désordre. 
Peut-être aussi, si l'on souffrait que les gens puissent 
enclore leurs terres sous la condition de les conserver en 
labours, après quelque temps les changeraient-ils en pâtu- 
rages, comme ils le font trop rapidement maintenant « ^^. 

[89] Le Chevalier. — S'ils trouvent ainsi plus de 
profit, pourquoi ne le ferait-il pas ? 

Le Docteur. — Je puis vous dire assez bien pour- 
quoi ils ne le devraient pas : parce qu'ils ne doivent pas 
acquérir du profit pour eux-mêmes au moyen de ce qui 
est nuisible aux autres ^^. Toute la question est de savoir 
comment on peut les amener à ne pas le faire, car aussi 
longtemps qu'ils trouveront plus de profit par le pâtu- 
rage que par le labourage, ils enclôreront et transfor- 
meront en pâturages la terre arable. 

Le Chevalier. — (Dit le Chevalier) : cela pourrait 
être interdit par des lois ^^, si cette interdiction était 

* Les pauvTes sans terres. 



«j L. : ...trop rapidement, et le plus rapidement, \o 
plus triste. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... OO 

profitable au royaume, mais tout le monde n'est pas 
d'accord sur ce point. 

Le Docteur. — Je le sais bien, aussi était-il difficile 
de faire une loi à ce sujet : il y en a tellement qui résistent, 
trouvant profit en cette matière ! Et si cette loi était 
faite, malgré elle les hommes cherchant le plus grand 
profit tourneraient la loi d'une manière ou d'une autre. 

Le Chevalier. — [Fol.l9.Vo] J'ai souvent entendu 
raisonner là-dessus et quelques uns donnaient cette 
raison en faveur du maintien des clôtures ^^ : chaque 
homme est membre de la communauté et ce qui est 
profitable à l'un le sera à l'autre s'il veut exercer le 
même métier. Aussi ce qui est profitable à moi et à un 
autre peut l'être à tous, et, ainsi, à tout le royaume. De 
même qu'un grand trésor consiste en de nombreux sous 
et que chaque sou ajouté à un autre, puis à un troisième, 
à un quatrième, etc., arrive à former une grosse somme, 
ainsi les hommes, ajoutés les uns aux autres, forment-ils 
tout le peuple d'un royaume. 

Le Docteur. — La raison est bonne si l'on y 
ajoute quelque chose : il est exact qu'une chose profi- 
table à chacun en particulier et qui n'est pas préjudi- 
ciable aux autres est un bien pour la communauté. Mais 
il ne peut en être autrement, car, sans cela, les vols 
et les larcins qui sont peut-être profitables à quelques- 
uns le seraient également pour la communauté, ce que 
personne n'admettra. En ce qui concerne les clôtures, 
le cas est tel : * même si elles sont profitables à un 
homme, elles sont un préjudice pour beaucoup. Je pense 
que ceci est une réponse suffisante à cet argument. 

[90] Le Chevalier. — Aussi présenteront-ils une 
autre raison, disant que nos productions devraient tou- 
jours être développées, autant qu'il est possible de le 

* Les clôtures profitent à l'un et nuisent à beaucoup. 



86 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

faire et ces moutons sont une des richesses les plus consi- 
dérables que nous possédions : aussi devraient-ils être 
augmentés autant que possible. 

Le Docteur. — Je pourrais répondre à cet argument 
de la même manière qu'à l'autre : il est exact que nous 
devrions développer nos productions autant que nous 
le pouvons, à condition toutefois qu'un produit ne 
nuise pas à nos autres produits ". L'élevage des lapins, 
des chevreuils et autres animaux de ce genre est une 
richesse pour le royaume et cependant, si nous trans- 
formions notre terre arable en terrains pour nourrir 
ces animaux et si nous abandonnions la charrue et les 
autres richesses qui en découlent, ce serait une grande 
folie. 

[91] Le Chevalier. — [Fol.20.Ro] Ils diront encore 
que tous les terrains ne sont pas bons pour l'élevage 
des moutons. 

Le Docteur. — C'est de la très mauvaise terre, 
mais elle sert ou bien à élever des moutons, ou bien à les 
engraisser. Si tout ce qui est favorable à l'un de ces 
buts était consacré à l'élevage des moutons, où pour- 
rait-on cultiver nos autres produits ? 

Le Chevalier. — Tous ne peuvent le faire, bien que 
quelques-uns le fassent. 

Le Docteur. — Pourquoi les laisser tous agir comme 
ils voient agir quelques-uns ? Qu'est-ce qui pourrait le 
mieux les encourager que de voir ceux qui le font 
devenir, en peu de temps, des hommes riches et res- 
pectés ? Si tous, chacun suivant l'exemple de l'autre, 
se mettaient à élever des moutons, qu'adviendrait il, 
sinon une véritable solitude et une complète désolation 
de tout le royaume, où il n'y aurait plus, à la place 



9 L. : aux autres produits. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 87 

d'hommes, que des moutons et des bergers, de telle sorte 
qu'il serait une proie pour les ennemis qui l'attaqueraient 
les premiers * ? Car, en effet, ces éleveurs de moutons 
et leurs bergers ne pourraient offrir aucune résistance à 
l'ennemi ^^. 

[92] Le Chevalier. — Peut-on les empêcher de 
tirer le plus de profit possible de ce qui leur appartient ? 

Le Docteur. — Mais certainement ! On ne peut 
user de sa propre chose « de telle sorte qu'elle nuise à la 
communauté. Cependant, étant donné ce que je vois, 
bien que ces clôtures soient une chose à laquelle il 
importe de remédier, je ne puis cependant imaginer 
qu'elles soient la seule cause de cette cherté, car si ces 
clôtures et cet élevage surabondant se trouvaient l'occa- 
sion de la cherté de quoique ce soit, ce devrait être 
surtout des grains : or à présent, depuis de nombreuses 
années ^, nous avons du grain assez bon marché. Les 
prix les plus élevés étaient ceux du bétail, comme ceux 
des bœufs et des moutons, dont pourtant l'élevage est 
plus développé que diminué par les pâturages et les 
clôtures ^^. 

[93] Le Chevalier. — Si cela est, pourquoi les gens 
seraient-ils aussi lésés par ces clôtures ? 

Le Docteur. — Certainement, ils le sont, et ce n'est 
point sans cause : car, en ces nombreuses dernières 
années ^, par la grande bonté de Dieu, nous avons eu 
[Fol.20.Vo] énormément de grain, aussi a-t-il été bon 

* Si tous élevaient des moutons, il n'y aurait plus d'hommes et l'An- 
gleterre serait la proie de ses ennemis. 



^) L. & B. : on ne peut abuser. 

^) L. & B. : dans ces deux ou trois dernières années. 

<^j L. & B. : trois ou quatre dernières années. 



88 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

marché (un acre de terre produisant autant de grain 
qu'autrefois le faisaient généralement deux acres), 
cependant, si ces années ne s'étaient montrées que 
médiocrement productrices de céréales, il n'y a pas de 
doute que nous aurions eu une grande cherté des grains 
comme nous l'avons des autres choses. Cela a été, en 
quelque sorte, la destruction des biens communaux 
des pauvres. Si à l'avenir il se trouvait quelques années 
de mauvaise récolte de céréales, nous serions assurés 
d'être en grande difficulté avec le prix des grains, ce qui 
devrait arriver, de la même manière que nous nous 
trouvons aujourd'hui avec le prix des autres denrées *, 
et cela spécialement si nous n'avons pas assez de grains 
pour la consommation du royaume, ce qui peut advenir 
plus aisément que par le passé, étant donné qu'il y a 
eu beaucoup de terres transformées en pâturages. Chaque 
homme cherchera où se trouve le plus grand profit et 
il verra qu'il y a beaucoup plus d'avantages dans le 
pâturage et l'élevage que dans le labourage et la culture. 
Aussi longtemps qu'il en sera ainsi, les pâtures s'aug- 
menteront toujours aux dépens des labours, en dépit 
de toutes les lois qui pourraient être édictées pour 
l'empêcher. 

[94] Le Chevalier. — Et comment pensez-vous 
alors qu'on puisse y remédier ? 

Le Docteur. — En rendant le profit du labourage 
aussi important, toutes choses étant égales, que ne l'est 
celui de l'herbager et celui de l'éleveur de moutons. 

Le Chevalier. — Comment pourrait-on l'obtenir ? 

Le Docteur. — Mon Dieu ! j'aperçois deux manières 
de faire, mais je crains que ces projets ne vous paraissent 
tout d'abord si déplaisants, avant que vous les consi- 



* Seules les dernières bonnes récoltes ont empêché la ruine complète 
des pauvres gens. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 89 

dériez à fond, que vous les rejettiez avant de les avoir 
examinés : car nous parlons maintenant du moyen 
d'avoir les choses bon marché, aussi, si je vous indique 
un moyen qui les rendrait plus chères pour un temps, 
ma proposition sera rejetée sans hésitation, comme celle 
d'un homme parlant contre les idées de tous. 

Le Chevalier. — Dites cependant sans ménage- 
ments ce que vous pensez, et, bien que votre argument 
ne paraisse pas raisonnable au premier abord, nous 
écouterons comment vous pouvez l'amener à une fm 
raisonnable. 

Le Docteur. — Rappelez-vous ce que nous avons 
à discuter : non pas seulement la question de savoir 
comment le prix des choses pourrait être abaissé, mais 
[F0I.2LR0] aussi comment on pourrait empêcher ces 
clôtures et comment la culture pourrait être intensifiée. 
Du prix des choses, nous parlerons plus tard. 

Le Chevalier. — Nous nous souviendrons fort bien 
de tout cela. 

[95] Le Docteur. — Qu'est-ce qui fait que les gens 
multiplient si volontiers pâturages et clôtures ? 

Le Chevalier. — Mais c'est le profit qu'ils en tirent! 

Le Docteur. — C'est très exact et il n'y a point 
d'autres raisons. Trouvez alors le moyen d'arriver à 
l'une des deux choses que je vais vous dire et vous ren- 
drez les gens aussi disposés à labourer qu'ils ne le sont 
maintenant à créer des pâturages. 

Le Chevalier. — Quelles sont ces deux choses ? 

Le Docteur. — Mon Dieu ! ou bien rendre les gains 
provenant du pâturage aussi faibles que ceux provenant 
du labourage, ou bien faire en sorte que le profit du 
labourage soit aussi considérable que celui donné aupa- 
ravant par le pâturage *. Je ne doute point alors que le 

* Rendre l'élevage moins productif ou le labourage davantage. 



90 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

labourage ne soit aussi estimé par tous que le pâturage. 
Le Chevalier. — Et comment peut-on y parvenir ? 

[96] Le Docteur. — La première manière est de 
rendre le prix de la laine aussi bas pour les éleveurs que 
ne Test le prix du grain pour les cultivateurs. Gela arri- 
vera si vous prohibez l'exportation de la laine, comme 
on le fait pour les grains ", ou bien si on augmente les 
droits sur la laine qui est exportée brute. Par ce moyen, 
le prix de la laine sera abaissé pour l'éleveur, bien que 
son prix ne diminuera pas outre-mer : l'augmentation 
du prix de vente aux étrangers viendra à Sa Majesté, 
ce qui serait aussi profitable pour le royaume que s'il 
allait aux éleveurs et pourrait les libérer du paiement 
d'autres subsides. Ceci pour diminuer le prix des laines. 

[97] Maintenant, pour hausser le prix du grain, 
pour le rendre aussi profitable ^ aux fermiers que l'est 
le prix de laine pour les éleveurs, ce pourrait être obtenu 
en en laissant toujours l'exportation libre, comme c'est 
le cas à présent pour la laine *. 

[98] Le Marchand. — Par les deux premiers moyens 
on expédierait moins de laine à l'étranger qu'on ne le 

* L'exportation des grains devrait être aussi libre que celle de la laine. 



^) S. a passé ici le passage suivant de L. et de B. : 
Vous avez une loi ordonnant que le grain ne soit pas 
exporté s'il vaut plus d'un noble ^' le quarter ^^ et s'il 
vaut moins, vous lui accordez libre passage ; que l'on 
interdise ainsi l'exportation de la laine si elle vaut plus 
de 3 s. 14 d. la tod ^^ et, si elle vaut moins, donnez-lui 
libre passage ; c'est là un des moyens ^^. Un autre moyen 
est d'augmenter les droits sur la laine... 

^) h, & B. : le rendre équivalent. 



I 



I 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 91 

fait maintenant et aussi les Douanes de Sa Majesté 
[Fol.21.Vo] y « perdraient ; par votre dernier moyen, le 
prix du grain monterait considérablement, ce qui lése- 
rait beaucoup de gens. 

Le Docteur. — Je vois bien qu'il serait plus cher 
au début, mais si je puis vous persuader qu'il serait rai- 
sonnable qu'il en soit ainsi, que ce ne serait aucunement 
un dommage pour le royaume, mais au contraire, un 
grand profit pour lui, je pense que vous serez alors 
content qu'il en soit ainsi. Pour ce qui est des Douanes 
de Sa Majesté, j'en parlerai plus tard. 

Le Marchand. — Je vous l'accorde si vous pouvez 
le prouver. 

[99] Le Docteur. — Je le ferai, bien que la matière 
soit assez compliquée. Comme je vous l'ai dit tout 
d'abord, ce moyen, à première vue, déplairait à beau- 
coup ; ils objecteraient : « Voudriez-vous rendre le grain 
plus cher qu'il ne l'est ? N'avons-nous pas ^ une cherté 
suffisante sans cela ? Cela ne sera point. Je vous prie de 
trouver le moyen de le rendre meilleur marché, si cela 
se peut, car il est déjà assez cher sans cela. » Et d'autres 
raisons semblables seraient énoncées. Mais laissons 
maintenant le fermier répondre ceci : « Vous autres, 
éleveurs, n'avez-vous pas haussé le prix de vos laines 
et de vos peaux ? et vous, marchands, tailleurs et bonne- 
tiers, n'avez-vous pas haussé le prix de vos marchan- 
dises de telle sorte qu'il est le double de ce qu'il était ? 
N'y a-t-il pas alors une bonne raison pour que nous 
haussions également le prix de notre grain ? Pourquoi 
auriez-vous complète liberté et pourquoi la nôtre 
serait-elle restreinte ? Ou bien que cette liberté soit 



^) L. & B. : et les profits de ses entrepôts ^^. 
^) L. & B. : n'avez-vous pas... ? 



92 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

limitée pour tous, ou bien que nous l'ayons tous entière. 
Vous pouvez vendre votre laine outre-mer ^, vos peaux, 
votre suif, vos fromages, votre beurre et votre cuir (ce 
qui provient uniquement de l'élevage), vous pouvez les 
vendre comme vous le désirez et le plus cher que vous 
le pouvez ; et nous, nous ne pourrons exporter notre 
blé, à moins qu'il ne soit à dix pence le boisseau ou 
au-dessous ^^, ce qui revient à dire que, nous autres 
cultivateurs, nous ne pourrons vendre nos produits, 
excepté s'ils sont pour rien ou pour si peu de chose que 
nous ne saurions en vivre. » Ne pensez-vous pas que si 
le fermier ici présent avait prononcé ces mots, il n'au- 
rait pas dit là quelque chose de [Fol.22.Ro] raisonnable ? 

[100] Le Fermier. — Je vous remercie de tout mon 
cœur, car vous avez parlé là dessus plus que je n'aurais 
pu le faire moi-même et cependant il n'y avait rien qui 
ne soit absolument exact. Nous sentions le mal, mais 
nous ne savions quelle en était la cause ; beaucoup 
d'entre nous se sont rendus compte il y a déjà long- 
temps ^ que notre profit provenant du labourage était 
faible, et aussi certains de mes voisins, qui avaient par le 
passé quelques-uns deux, d'autres trois, d'autres encore 
quatre charrues leur appartenant, ont abandonné, les 
uns partie, les autres la totalité de leurs charrues ^ et ont 
changé en pâturages partie ou totalité de leurs terres 
arables. Ils sont devenus fort riches de ce fait. Chaque 
jour, quelques uns d'entre nous enclosent en pâturages 
une partie de leurs terres ^, et, si ce n'était que notre terre 



^) h. : vous pouvez vendre avec profit outre-mer 
vos peaux... 

^) L. : douze ans auparavant. 

^) L. : quelques uns ont abandonné la totalité de 
leurs charrues. 

^) Variantes de forme de L. et de B. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 93 

se trouve parmi les champs communs, enclavés les uns 
dans les autres, je pense aussi que nos champs auraient 
été enclos de l'agrément de tous, il y a déjà longtemps ou 
tout au moins à présent ^^ ®*. Pour dire vrai, moi qui 
n'ai point enclos ma terre, ou seulement une petite partie, 
je n'aurais jamais été capable d'amasser le fermage de 
mon propriétaire si ce n'avait été au moyen d'un petit 
troupeau « de bœufs et de vaches, de moutons, de porcs, 
d'oies et de poules que je possède et que je nourris sur 
ma terre. Gomme leur prix est assez bon, j'en tire plus 
de profit net que je ne le fais de tout mon grain ; je n'ai 
cependant qu'un très maigre revenu car beaucoup de 
choses nécessaires à la culture sont aujourd'hui consi- 
dérablement plus chères qu'elles ne l'étaient autrefois. 

[101] Le Bonnetier. — Quoique cet argument du 
Maître Docteur ici présent vous plaise beaucoup à vous 
qui êtes fermier, il ne vous satisfait pas du tout, nous 
autres artisans, qui sommes obligés d'acheter du grain 
à la fois pour le pain et pour le malt. Lorsque vous dites. 
Maître Docteur, qu'il y a d'aussi bonnes raisons pour le 
fermier de hausser le prix de son grain et d'en avoir la 
libre exportation, que pour nous de hausser le prix de 
nos marchandises et de les exporter, je ne puis vrai- 
ment le nier, mais je dirais cependant que chaque hom.me 
a davantage besoin de grain que d'autres marchandises ^^ 

[102] Le Docteur. — [Fol.22.Vo] Aussi, plus le grain 
est nécessaire et plus on doit encourager les hommes qui 
le produisent, car s'ils voient qu'il n'y a pas autant de 
profit à attendre du labourage que d'autres métiers, ne 
pensez-vous pas qu'ils laisseront là le labourage pour 
s'adonner à un autre commerce qu'ils jugeront plus pro- 



^) h. & B. : un petit élevage. 



94 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

fitable ? Vous pouvez vous en rendre compte par les 
agissements des voisins de cet honnête homme qui ont 
transformé en pâturages leurs terres arables, parce qu'ils 
voyaient plus de profit dans l'élevage que dans la culture. 
N'y a-t-il pas en latin « un vieux proverbe, Honos alil 
artes ^^ ? c'est-à-dire que le profit et le bénéfice aug- 
mentent chaque faculté et ce proverbe est tellement vrai 
qu'il est accepté du consentement commun de tous les 
hommes. 

[103] Il nous faut aussi comprendre que tout ce qui 
doit être fait dans un royaume ne doit pas être forcé 
ou contraint par les strictes pénalités de la loi : une partie 
seulement doit l'être ainsi, le reste doit plutôt être sti- 
mulé par l'attrait et les récompenses. Quelle loi en efîet 
peut obliger les hommes à être industrieux dans le tra- 
vail et dans les exercices corporels ou les contraindre à 
être studieux dans l'étude de quelque science ou de quel- 
que connaissance de l'esprit ? Gela peut se trouver fort 
bien provoqué, encouragé, rendu attrayant. Si ceux qui 
sont industrieux et travailleurs sont bien récompensés 
de leurs peines, si on souffre qu'ils fassent des bénéfices 
et s'enrichissent comme récompense de leurs travaux, si, 
de même, les gens instruits ont de l'avancement et sont 
honorés dans la mesure de leur savoir, chacun s'efforcera 
alors, ou bien d'être industrieux dans le travail manuel, 
ou bien d'être studieux dans les choses qui conduisent 
au savoir. 

[104] Otez-leur ces récompenses et essayez de les 
contraindre ^ par des lois ; qui donc voudra alors bêcher 
ou labourer le sol, ou exercer quelque métier manuel 



^) L. : n'y a-t-il pas dans la conversation... ? 
^) L. : et n'essayez point de les contraindre. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 95 

demandant de l'effort ? Qui s'aventurera sur les mers à 
la recherche de quelque marchandise ou qui se servira 
d'une faculté dans l'exercice de laquelle se trouverait 
du péril ou du danger, voyant que sa récompense ne 
sera pas plus importante que celle de celui qui ne fait 
rien ? Vous me répondrez peut-être que toute leur 
récompense ne sera pas supprimée mais seulement une 
partie. Vous devez cependant m'accorder que, si toutes 
ces récompenses leur étaient retirées, toutes ces facul- 
tés doivent [Fol.23.Ro] nécessairement décliner ; aussi, 
si on en diminue une partie, l'usage de ces facultés dimi- 
nuera-t-il dans la même proportion, et le moins les 
hommes seront récompensés et estimés, le moins ils 
seront occupés. 

[105] Pour en revenir à notre sujet, je crois très 
nécessaire de trouver un moyen de favoriser les fermiers 
et je ne puis voir comment on pourrait arriver à ce résul- 
tat, sinon en faisant entrevoir davantage de profit aux 
hommes qui, dès lors s'adonneraient plus joyeusement 
à ce métier. La preuve que ceci est vrai (c'est-à-dire que 
certaines choses dans un état doivent être imposées par 
des sanctions et d'autres rendues attrayantes par des 
récompenses) peut apparaître " dans ce qu'écrit le sage 
et politique sénateur Tullius * disant que c'était les 
paroles mêmes de Solon (qui était un des sept sages de 
la Grèce et, de ces sept, le seul qui fit des lois) qu'un état 
était tenu principalement par deux choses, des récom- 
penses et des sanctions ; je déduis de ces paroles que les 
hommes devraient être incités à bien agir par des 
récompenses et des avantages ^ et empêchés de mal faire 

* Tullius in Ep. ad att.«' 



^) h. : comme il apparait. 

^j L. : par des prix. — B. : par des présents. 



96 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

par des sanctions. Ne croyez-vous pas, si les fermiers 
ne sont pas plus favorisés et encouragés au labourage 
qu'ils ne le sont à présent, que dans quelque temps tel- 
tement de charrues seront abandonnées (et je crains que 
cela ne soit déjà), que s'il advient une mauvaise année, 
comme cela se produit ordinairement tous les sept ans, 
nous n'aurions pas seulement la cherté, mais aussi la 
disette des grains, que nous serions obligés de quérir à 
l'étranger et de payer très cher ? 

[106] Le Chevalier. — Gomment voudriez-vous les 
encourager davantage au labourage ? 

Le Docteur. — En leur permettent d'obtenir par 
lui plus de profit qu'ils n'en ont et en leur donnant la 
liberté de vendre leur grain toujours et partout, aussi 
librement que les autres hommes vendent leurs autres 
produits *. Mais alors, il n'y a pas de doute, le prix du 
grain montera, au début plus qu'au bout d'un certain 
temps. Cependant ce prix déterminerait chacun à char- 
mer le sol, à labourer de vastes terres et à transformer 
en terres arables celles qui sont maintenant encloses 
pour la pâture, car chaque homme s'adonnera de préfé- 
rence (Fol.23.Vo] au métier où il voit le plus de profit. Il 
s'ensuivra forcément une grande abondance de grain 
dans le Royaume, ce qui amènera également, pour cette 
raison, beaucoup d'argent ; en outre, l'abondance des 
autres denrées sera accrue parmi nous. 

[107] Le Chevalier. — Je voudrais vous entendre 
dire comment. 

Le Docteur. — Vous avez entendu que, par cette 
libre vente du grain, le profit du fermier sera augmenté. 
Il est démontré que tout homme s'adonnera naturelle- 
ment au métier dans lequel il voit du profit ; aussi les 

* Le libre trafic du grain est une nécessité. 



\ 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 97 

gens se mettront-ils volontiers à l'agriculture et plus il 
y a d'agriculteurs «, plus il doit y avoir de grain ; plus il 
y a de grain, plus il doit être bon marché et aussi plus 
en doit-il rester au delà de la consommation du royaume. 
Ce qui peut être épargné dans une bonne année nous 
apportera de nouveau du grain ou bien les marchandises 
des autres pays qui nous sont nécessaires. Plus il y aura 
d'agriculteurs et plus nous aurons d'élevages de toutes 
sortes : bovins, moutons, porcs, oies, poules, chapons et 
poulets ^, car cela dépend beaucoup du grain. 

[108] Le Chevalier. — Si l'on vendait, lors d'une 
bonne année, tout ce qui dépasse la consommation du 
royaume, que ferions-nous s'il survenait une mauvaise 
récolte, quand il n'y aurait plus de stocks de grains laissés 
de l'année précédente ? 

Le Docteur. — Tout d'abord, vous devez considérer 
que les gens seront sûrs de conserver dans le royaume 
assez de grain pour leur usage avant qu'ils n'en expor- 
tent. Ayant la liberté de vendre selon leur bon plaisir, 
ne doutez pas qu'ils vendent leur grain deux ou trois 
pence meilleur marché dans le royaume plutôt que 
d'avoir la charge du transport et les risques de l'aventure 
en l'exportant et en le vendant plus cher, excepté s'il 
s'agit d'un gain beaucoup plus élevé *. Et ainsi, poussés 
par l'esprit de lucre, les gens conserveront beaucoup de 
grains en attendant une année de haut prix dans le pays, 
ce qui implique des stocks importants. 

[109] [Fol.24.Ro] Et même s'ils n'agissaient pas ainsi, 
même si, lors d'une bonne année, ils exportaient tout le 

* Les fermiers conserveront certainement des stocks de blé. 



«^ B. : et le plus il y en aura, le plus de grain... 
^) L. & B. : ... oies, œufs, beurre et fromages... 



LB BRANCHU 



98 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

surplus de la consommation du royaume, étant donné 
cependant *, par les raisons sus-énoncées, que beau- 
coup plus de charrues seraient au travail qu'il n'en 
faudrait au royaume dans une bonne année, s'il sur- 
vient une mauvaise récolte, le grain produit par des 
charrues aussi nombreuses que dans une bonne année 
serait plus que suffisant (en mauvaise année) ou, du 
moins, serait suffisant pour la consommation de Royaume. 
Ainsi le Royaume aurait-il suffisamment de grain dans 
une mauvaise année, pas davantage qu'il n'en serait 
nécessaire dans une bonne année et le surplus pourrait-il 
alors être échangé contre de grosses sommes d'argent ou 
de nombreuses marchandises, tandis qu'à présent, lors 
d'une bonne récolte, nous n'avons que ce qui est néces- 
saire pour le royaume. 

[110] S'il arrive une très mauvaise année, nous man- 
querons évidemment de grain chez nous et nous serons 
obligés de l'acquérir outre-mer. Mais alors, si les étran- 
gers étaient aussi jaloux que nous le sommes, ne pour- 
raient-ils pas dire, lorsque nous avons besoin de grain 
chez eux, qu'il n'y a aucune raison pour qu'ils nous en 
laissent avoir chez eux quand il n'y en a pas chez nous, 
étant donné qu'ils ne peuvent en obtenir chez nous 
quand nous en avons beaucoup ^^. Certainement, le 
sens commun voudrait qu'un pays aide un autre en cas 
de besoin ; aussi Dieu a-t-il ordonné ** qu'aucun pays ne 
posséderait toutes les marchandises, mais, au contraire, 
que ce qui manque à l'un, un autre l'apporterait, que 
ce qui manque à un pays cette année, un autre l'ait en 
abondance, afin que les hommes puissent apprendre qu'ils 
ont besoin de l'aide les uns des autres et que par là l'ami- 
tié et l'esprit de société croissent parmi eux ^^ Mais 

* Le libre-échange des grains en augmenterait tellement la culture 
que nous en aurions suffisamment, même lors d'une mauvaise année. 
** Dieu a ordonné qu'un pays aide l'autre. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 99 

nous, nous voudrions agir comme si nous n'avions besoin 
d'aucun autre pays sur terre, comme si nous pouvions 
vivre par nous-mêmes, comme si nous pouvions produire 
tout ce qui nous est nécessaire, alors que, si Dieu a été 
très généreux à notre égard et nous a donné de grandes 
richesses, nous ne pouvons cependant vivre sans les 
produits des autres *. Par exemple, bien que nous 
possédions du fer et du sel, nous n'en avons cependant 
[Fol.24.Vo] pas le tiers de ce qui est nécessaire au 
royaume et cela ne peut être épargné si l'on veut que la 
culture prospère ; pour le goudron, la résine, la poix, 
l'huile et l'acier, nous n'en avons pas du tout et, quant 
aux vins "^^^ aux épices, aux toiles de lin, aux soies et aux 
colorants, nous n'en avons pas non plus, bien qu'il nous 
soit possible de vivre sans eux, d'une manière grossière 
et peu civilisée toutefois **. Je ne nie cependant pas 
que nous achetons outre-mer de nombreux objets qu'il 
nous serait loisible d'avoir ici en quantité suffisante et 
beaucoup d'autres dont nous pourrions nous passer 
complètement ; mais de cela, si j'ai le temps, je parlerai 
plus longuement par la suite. 

[111] Mais revenons à présent au premier point dont 
j'ai parlé, savoir : favoriser la culture en abaissant le 
prix des laines et des peaux. Je ne pense pas toutefois 
que ce moyen soit aussi bon que l'autre, car je ne prise 
guère une mesure propre à diminuer l'une de nos pro- 
ductions, si ce n'est cependant pour augmenter une 
autre production préférable ; mais si les deux produc- 
tions peuvent être augmentées concouramment, comme 
je crois qu'elles pourraient l'être par le premier moyen, 
je préfère de beaucoup celui-ci ^^. Vous avez prétendu 
néanmoins, frère Mercier, que, soit par la restriction 



* Nous ne pouvons vivre sans les produits des autres pays... 
** ... et nous devrions commercer librement avec eux. 



100 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

de rexportation de la laine et des autres marchandises 
jusqu'à ce que leur prix soit égal, dans ce royaume, au 
prix du grain, soit par le relèvement des droits de douane 
sur la laine et autres marchandises jusqu'au même résul- 
tat, les recettes des douanes royales diminueraient. Per- 
sonnellement, je ne le pense pas, car on percevrait tout 
autant pour peu de laines exportées avec un droit de 
douane élevé, qu'on le fait à présent pour beaucoup de 
laines exportées avec un faible droit. D'autre part, ce 
que Sa Grâce pourrait perdre par ses droits sur la laine, 
elle le regagnerait, ou même davantage, par les droits 
de douane sur les étoffes fabriquées dans ce royaume. 

[112] Mais un point que je remarque à propos de ce 
dernier moyen et que nous devrons mettre en pratique 
si celui-ci est adopté, c'est-à-dire si nous conservons 
par devers nous beaucoup de nos produits, est que nous 
serons obligés de nous passer de nombreux autres objets 
que nous achetons maintenant outre-mer, car nous 
devons toujours prendre soin de ne pas acheter aux 
étrangers plus que [Fol.25.Ro] nous leur vendons, ou 
autrement nous nous appauvririons et nous les enrichire- 
rions « '^ *^ Qq ne serait point d'un bon fermier, ne pos- 
sédant pour vivre que les produits de sa culture, s'il 
achetait au marché plus qu'il n'y vend '^. C'est un point 
par lequel nous pourrions conserver, beaucoup d'argent 
dans ce royaume, si nous le voulions, et je m'émerveille 
que personne n'y prête attention. Quelle quantité de 
bagatelles vous viennent ici d'outre-mer, bagatelles dont 
nous pourrions nous passer totalement ou bien qu'il 
nous serait facile de fabriquer en ce royaume ; nous 

* Nous devons conserver en équilibre la balance du commerce avec 
l'étranger. 



^) OU autrement... enrichire rions manque dans L. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 101 

payons pour elles chaque année des sommes considé- 
rables ou bien nous échangeons contre elles des mar- 
chandises subtantielles et nécessaires, dont il nous serait 
loisible d'obtenir de grosses sommes *. Je veux désigner 
par là les miroirs, les verres à boire, les verres pour fenê- 
tres, les cadrans, les tables, les cartes, les balles, les pan- 
tins, les plumes, les encriers, les cure-dents, les gants, les 
couteaux, les dagues, les bourses, les broches, les ferrets, 
les boutons de soie et d'argent, les pots de terre, les 
épingles et les clous, les sonnettes de faucon, le papier 
blanc et brun et mille autres objets semblables dont on 
pourrait se passer ou que l'on pourrait fabriquer dans ce 
royaume en quantité suffisante pour nous "'*. 

[113] Pour d'autres marchandises, les étrangers les 
fabriquent avec nos propres produits et nous les ren- 
voient : ainsi, ils occupent leur propre population et 
enlèvent beaucoup d'argent à ce royaume. Avec notre 
laine, ils fabriquent des étoffes, des capes, des serges ; 
avec nos peaux, ils font du cuir d'Espagne, des gants, 
des ceintures ; avec notre étain, des salières, des cuillères 
et des plats ; avec nos vieilles toiles, nos vieux draps et 
chiffons, du papier blanc et brun. Combien pensez-vous 
qu'il sorte d'argent du royaume pour chacune de ces 
choses ? Pour tous ces objets ensemble, cela dépasse 
mon estimation **. Personne aujourd'hui ne se contente 
de gants s'ils ne sont fabriqués en France ou en Espagne, 
de serges si elles ne sont teintes dans les Flandres, de 
toiles si elles ne proviennent de France ou de Frise ; on 
exige des bourses, des broches ou des ferrets fabriqués à 
Venise ou à Milan, des dagues, des épées [Fol.25.Vo], des 
couteaux ou des ceintures de provenance espagnole ou 



* Bagatelles étrangères dont nous pourrions nous passer ou que nous 
pourrions fabriquer ici. 

** Les marchandises étrangères à la mode en Angleterre. 



102 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

étrangère et il en est ainsi jusqu'aux éperons que l'on 
s'en va quérir à Milan. 

[114] J'ai entendu dire qu'il y a une quarantaine 
d'années «, il existait peu de ces commerçants qui ven- 
dent des capes françaises ou milanaises, de la verrerie, 
des couteaux, des dagues, des épées et autres objets 
semblables ; il n'y en avait pas une douzaine dans tout 
Londres, et, maintenant, de la Tour à Westminster, 
chaque rue en est pleine : leurs boutiques brillent et 
resplendissent de glaces et de verreries *, de toutes 
sortes de vaisseaux de cristal, de coupes peintes, de 
dagues ornementées, de couteaux, d'épées et de cein- 
tures, ce qui est propre à forcer tout homme pondéré 
à les examiner et à acheter quelque chose, quoique ce ne 
serve à aucun usage réel. 

[115] Quel besoin ont-ils outre-mer de voyager 
jusqu'au Pérou ou jusqu'à d'autres contrées éloignées, 
d'essayer de tirer, après beaucoup d'efforts, du sable 
de rivières comme le Tage en Espagne, le Pactole en 
Asie et le Gange dans l'Inde, de petits morceaux d'or 
ou de creuser les profondes entrailles de la terre pour 
découvrir des mines d'or et d'argent, alors qu'avec le 
vil argile trouvé tout près, avec des pierres ou des 
racines de fougères, ils peuvent faire du véritable or et 
de l'argent véritable ^, et bien davantage que n'en pro- 
duiraient un bon nombre de mines d'argent ou d'or ! 
Je pense qu'il n'y a pas moins de cent mille livres par 
an qui sont distraites de notre argent pour des choses 
qui n'ont pas de valeur en elles-mêmes, qui n'en ont que 

* Les verreries brillantes, etc., tentent les acheteurs. 



^) L. & B. : j'ai vu il y a vingt ans. 
^) L. : de l'or et de l'argent. 



I 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 103 

par le travail des ouvriers, lesquels besognent à nos 
dépens. 

[116] Que nous sommes ridicules de souffrir, nous 
qui nous en apercevons, qu'une continuelle spoliation 
soit ainsi faite de notre bien et de notre argent * ! 
Et surtout de souffrir que nos propres marchandises 
soient exportées, servent au travail des étrangers et 
qu'ensuite nous les rachetions de ces mêmes étrangers ! 
De notre laine, ils fabriquent des serges, des draps de 
Frise, des capes et les rapportent ici pour être de nouveau 
vendus. Je vous prie de bien remarquer ce qu'ils font '^^ : 
ils nous font payer à la fin nos propres marchandises ; 
nous payons les douanes étrangères, le travail des étran- 
gers [Fol.26.Ro] et leurs couleurs et enfin une seconde 
douane pour le retour des marchandises dans ce 
royaume ; tandis ** qu'en travaillant ces matériaux dans 
le royaume, nos propres habitants besogneraient aux 
dépens des étrangers, les douanes seraient supportées 
par les étrangers pour le bénéfice de la Reine et le profit 
net resterait dans le royaume. 

[117] Le Chevalier. — Si vous estimez ces mar- 
chandises et d'autres qui sont annuellement exportées 
outre-mer dans le même but, vous en faites trop peu de 
cas ***. Une chose que j'ai remarquée, c'est que, bien 
que les étrangers achètent leurs laines chères, et cela 
est heureux, et bien qu'ils paient deux fois la douane, 
c'est-à-dire à l'exportation de la laine et quand elle 
revient sous forme d'étoffes et de capes ", ces articles 

* Quels ânes nous sommes de payer 100.000 £ par an pour des futi- 
lités étrangères ! 

** Pourquoi ne fabriquons-nous pas dans le pays nos propres objets ? 

*** Le fabricant étranger qui paie double taxe vend moins cher que le 
fabricant anglais. 



^) L. : SOUS forme de capes. 



104 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

sont cependant meilleur marché que ceux fabriqués 
dans ce royaume. D'où cela vient-il ? Je ne sais. 

[118] Le Docteur. — Que cela provienne de notre 
paresse, de nos prix élevés ou de notre oisiveté, défauts 
auxquels nous autres Anglais sommes peut-être plus 
portés qu'aucune autre nation, je l'ignore. Il serait 
cependant préférable de payer ces marchandises plus 
chères à nos compatriotes que moins chères aux étran- 
gers, car ce faible profit qui s'en va ainsi est absolument 
perdu pour le royaume et, au contraire, quelque soit le 
bénéfice remporté par l'un de nous sur un autre, il est 
sauvé pour le royaume. Voici un argument semblable 
au vôtre que me tint un libraire lorsque je lui demandai 
pourquoi nous n'avions pas de papier blanc et brun 
fabriqué dans ce royaume aussi bien qu'on en fait outre- 
mer. Il me répondit alors * : qu'on en avait fabriqué 
ici pendant un certain temps «, mais, à la fin, le fabri- 
cant, s'apercevant qu'il ne pouvait céder son papier 
aussi bon marché que celui qui venait d'outre-mer, 
abandonna son industrie ; il n'était pas à blâmer, car 
personne ne donnera jamais plus pour du papier fabri- 
qué ici. Mais j'aurais voulu, ou bien qu'on empêchât 
le papier d'entrer dans le royaume, ou bien qu'il soit 
tellement taxé à la douane qu'une fois rendu sur le 
marché, nos fabricants puissent offrir leur papier moins 
cher que les étrangers ne pourraient offrir le leur [Fol.26. 
Vo] étant données les douanes. 

[119] Le Chevalier. — Vous dites là une chose 
que n'agréerait pas l'attorney de la Reine, car si une 
telle marchandise était fabriquée dans le royaume, les 

* Un fabriquant anglais de papier ruiné par le papier étranger. 



^) aussi bien... un certain temps manque dans L. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 105 

douanes de la Reine y perdraient par la raison que peu 
ou pas du tout de ces marchandises ne viendraient 
d'outre-mer. 

Le Docteur. — Si l'attorney de la Reine considé- 
rait aussi bien le profit futur que le profit présent, il 
accepterait volontiers cela, car, par ce moyen, une ines- 
timable somme d'argent serait épargnée dans ce 
royaume, ce qui ne pourrait augmenter seulement le 
profit des sujets, mais aussi nécessairement celui de la 
Reine, car de la richesse des sujets découle le profit 
de la Reine. A mon sens, ce n'est pas par un bénéfice 
actuel que l'on pourvoit pour le mieux au profit du 
Prince, mais plutôt par des droits pouvant être suppor- 
tés longtemps et sans peine par ses sujets. 

[120] Le Chevalier. — Vous voudriez que l'on 
fasse une loi édictant que telle marchandise pouvant 
être fabriquée aussi bien ici qu'outre-mer ne sera pas 
importée de l'étranger pour être vendue dans ce royaume. 

Le Docteur. — Oui, certes, je le voudrais. 

Le Chevalier. — Je faisais partie du Parlement 
quand on proposa une mesure semblable '^, mais affec- 
tant seulement les capes : aucune cape fabriquée outre- 
mer n'aurait pu être vendue dans ce royaume. Il fut 
répondu par un grand homme sage que l'on devait 
craindre que cela n'affecta l'alliance conclue entre 
Sa Majesté et un Prince étranger '^'^. Que pensez-vous 
que l'on eût dit alors si vous aviez proposé une loi 
ordonnant qu'aucune marchandise fabriquée outre-mer 
avec notre laine, notre étain, notre plomb ou nos peaux 
ne soit vendue ici '^ ? 

[121] Le Docteur. — Je ne puis dire si cela affecte- 
rait l'alliance, ni s'il existe une telle alliance ou non ; 
à mon avis, une alliance est bonne lorsqu'elle nous 
permet d'édicter des lois obligeant nos propres sujets, 



106 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

lois qui pourraient leur être profitables [Fol.27.Ro]. 
S'il existait quelqu'alliance contraire, je voudrais qu'elle 
soit plutôt brisée que maintenue, car, brisée, elle nous 
ferait du bien, et maintenue du mal. Je suppose que 
lorsqu'on établit une alliance, celle-ci doit être faite 
pour le bien du royaume et non pour son désavantage ; 
aussi, une alliance désavantageant notre pays ne devrait 
pas être prisée. 

Le Chevalier. — Qu'arriverait-il si on établissait 
outre-mer une loi identique, disant que les marchandises 
fabriquées dans ce royaume ne seraient pas vendues 
là-bas, comme on l'a fait récemment, lorsque nous avons 
projeté une loi ordonnant que les vins ne soient pas 
amenés ici par des bateaux étrangers ^^ ? 

[122] Le Docteur. — Ils seraient plus vite obligés 
de rapporter leur loi que nous la nôtre : car si nos mar- 
chandises leur sont nécessaires *, telles que les étoffes, 
les cuirs, la bière, le suif, le beurre, les fromages, la 
vaisselle d'étain, etc., les leurs nous sont plus plaisirs 
que nécessités **, comme les tables, les cartes, les gants 
parfumés, la verrerie, les cadrans, les oranges, les 
pommes et les cerises. Nous pourrions certainement nous 
passer de leurs principaux produits plus facilement 
qu'eux ne pourraient les conserver, tels que vins, soie, 
épices, fer et sel. Je voudrais que nous ne fassions que 
suivre l'exemple d'un pauvre port des Marches de Galles 
dont j'ai entendu parler récemment, appelé Garmar- 
then ***, où vint d'Angleterre, chargé de pommes, un 
navire qui avait coutume autrefois d'apporter du grain : 
la ville ordonna que personne n'acheta des dites pommes 
sous peine de sévères sanctions et le navire demeura 
ainsi si longtemps dans le port sans vendre que les 

* Les exportations anglaises.. 

** ... et les importations. 

*** Le Bailli de Carmarthen qui refusa de laisser les pommes anglaises... 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 107 

pommes pourrirent et furent perdues. Lorsque le pro- 
priétaire demanda au baillif pourquoi il avait interdit 
la vente *, celui-ci répondit que le dit bateau venait 
chercher les meilleures marchandises du pays, telles 
que de la frise, des draps et de la laine, et, en échange, 
il n'aurait laissé dans le pays que des pommes, qui 
auraient été dépensées et gaspillées en moins d'une 
semaine. Le baillif ajouta : « Apportez-nous [Fol.27.Vo], 
comme vous aviez coutume, du grain et du malt, choses 
dont le pays a besoin ; vous serez toujours les bienvenus 
et vous en aurez libre vente dans notre port. » Ne 
pensez-vous pas que les villes de Londres, de Southamp- 
ton, de Bristol, de Chester et d'autres encore ne pour- 
raient prendre, dans cette afïaire, une bonne leçon, de 
cette pauvre bourgade galloise ? Ne pourraient-elles pas 
dire, quand arrivent des vaisseaux chargés d'oranges, 
de pommes reinettes et de cerises que, s'ils veulent 
prendre en échange des prunes, et des fraises, ils auraient 
marché libre ** ? Lorsqu'ils apportent de la verrerie, 
des pantins et autres colifichets, ils auraient en échange 
de semblables futilités, telles qu'on peut s'en procurer 
dans le royaume, comme il y en a beaucoup. Mais, s'ils 
viennent chercher nos laines, nos draps et nos serges, 
nos grains, notre étain, notre plomb et même aussi 
notre or et notre argent, et telles autres marchandises 
substantielles et nécessaires, qu'ils nous apportent en 
échange du lin, du goudron, de l'huile, du poisson et de 
semblables articles ***, et qu'ils ne nous traitent pas 
comme des enfants à qui l'on donne une pomme en 
échange du plus beau joyau. De cette façon, nous nous 
appauvrissons de notre argent et de nos principales 

* ... être échangées contre les étoffes et la laine galloises. 

** Pourquoi n'imitons-nous pas les Gallois et ne refusons-nous pas 
d'échanger... 

**"■ nos étoffes et nos métaux contre des futilités étrangères, etc., 
et ne consentons-nous pas à les échanger seulement contre du bon lin, du 
poisson, etc. ? 



108 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

marchandises et nous ne pouvons nous en apercevoir, 
telle est la finesse d'esprit des étrangers et la grossièreté 
du nôtre '®. 

[123] Ce serait cependant plus tolérable si nous 
n'avions fait que favoriser les desseins des étrangers, 
mais nous avons, ces temps derniers «, trouvé beaucoup 
d'autres moyens pour travailler nous-mêmes à notre 
propre appauvrissement. J'en reviens maintenant à ce 
fait dont vous avez déjà parlé, frère Mercier, et que 
je pense être la cause principale de toute cette cherté 
(en comparaison avec les anciens temps) ^ et de l'appau- 
vrissement manifeste du royaume ; cela pourrait même, 
en peu de temps, occasionner la destruction de celui-ci 
si l'on n'y remédie point : c'est la dévaluation ou, plutôt 
la corruption de notre monnaie *. Par ce fait, nous 
avons procuré aux étrangers un moyen, non seulement 
d'acquérir avec du cuivre notre or et notre argent et 
d'épuiser ainsi les réserves du royaume, mais aussi 
d'acheter nos principaux produits [Fol.28.Ro] à très 
bon compte. On avait cependant pensé que ce serait là 
une façon, non seulement de faire rentrer notre argent, 
mais encore d'en prendre beaucoup du leur ; l'expérience 
a toutefois clairement prouvé le contraire et il faudrait 
être bien fou maintenant pour conserver quelque doute 
là-dessus. 

[124] Le Chevalier. — Certes, je suis un grand fou 
moi-même, car je ne peux voir quel désavantage ce 
serait pour le royaume d'avoir comme monnaie tel 

* La principale cause de tous nos maux est la dévaluation de notre 
monnaie. 



^) L. & B. : mais à présent. 

^) en comparaison... anciens temps addition de S. 



r 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 109 

métal plutôt que tel autre * : étant donné que la mon- 
naie n'est qu'un signe, signe qui circule d'un homme à 
un autre, lorsqu'elle est frappée avec le sceau du Prince 
pour être courante, qu'importe le métal dont elle est 
faite, qu'importerait même qu'elle soit de cuir ou de 
papier ? 

[125] Le Docteur. — Vous parlez comme le font 
la plupart des hommes et ils sont cependant bien loin 
de la vérité, comme tous ceux qui ne considèrent pas 
le fond des choses. Si cet argument était vrai. Dieu ne 
nous enverrait jamais de cherté à laquelle le Prince ne 
puisse promptement remédier ** : ainsi, si le grain 
valait une couronne le boisseau, le Prince pourrait se 
munir lui-même et munir ses sujets d'un nombre suffi- 
sant de couronnes fabriquées en cuivre pour le payer ; 
de cette façon, il rendrait aussi aisé pour lui et pour ses 
sujets l'achat d'un boisseau de grain pour une couronne 
de cuivre, qu'il leur est actuellement facile de donner un 
penny pour un boisseau. Le Prince pourrait élever l'es- 
timation de sa monnaie dans la mesure où monterait 
le prix du grain et conserver ainsi la monnaie au même 
taux, bien que, nominalement, elle semblerait monter : 
par exemple, supposons que cette année le grain soit à 
une groate le boisseau et l'année suivante à deux groates, 
le Prince pourrait ordonner que la groate soit estimée 
huit pence, et, si le boisseau de grain montait à douze 
pence, il pourrait élever à douze pence l'estimation de 
la groate. Aussi, ou bien en fabriquant des monnaies 
avec d'autres métaux que ceux dont la valeur est uni- 
versellement acceptée, ou bien en élevant la valeur de 
la vieille monnaie fabriquée en métaux estimés, le 
Prince pourrait, si notre raison était bonne, conserver, 

* La monnaie pourrait être faite avec n'importe quel métal, avec du 
cuir ou du papier. 

** Argument contre une monnaie sans base d'or ou d'argent. 



110 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

non seulement le grain mais aussi toutes les denrées et 
marchandises nécessaires à [Fol.28.Vo] la vie de l'homme 
au même prix, bien que varient apparamment les termes 
de ce prix. Mais vous pouvez vous rendre compte par 
l'expérience qu'il en est autrement, car lorsque Dieu 
envoie la cherté, soit des grains, soit des autres choses, 
il n'y a ni Empereur ni Roi qui puisse y remédier, 
ce qu'ils feraient volontiers si c'était en leur pouvoir, 
aussi bien pour leur propre tranquillité que pour celle 
de leurs sujets ; et, si votre argument était exact, ils 
pourraient le faire rapidement, soit en fabriquant avec 
de vils métaux des monnaies de telle valeur qu'ils vou- 
draient, soit en augmentant la valeur des monnaies 
fabriquées en métaux précieux dans la proportion qu'ils 
voudraient. 

[126] A première vue cependant, on penserait que, 
dans son Royaume, un Prince pourrait le faire aisément, 
pourrait rendre courante la monnaie qu'il voudrait et 
à la valeur qui lui plairait ; mais ceux qui pensent ainsi 
ne remarquent que les apparences et non point la réalité, 
comme si quelqu'un ne faisait aucune différence entre 
six groates pesant une once d'argent ^ et douze groates 
qui ne font en tout qu'une once d'argent : par la groate 
de la première sorte, on entend un sixième d'once d'ar- 
gent et par celle de la seconde espèce un douzième 
d'once. Il y a ainsi autant de différence entre une 
groate et l'autre qu'il y en a entre deux et un, entre la 
chose entière et la moitié, bien que toutes deux soient 
appelées du même nom, c'est-à-dire une groate *. Nous 
devons considérer que, bien que l'or et l'argent soient 

* Les marchandises sont les sujets de l'échange quoique sous le cou- 
vert de la monnaie. 



^) L. : une demi-once d'argent. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 111 

des métaux communément employés pour frapper la 
monnaie, ils ne sont que des signes pour l'échange des 
choses entre les hommes : ce sont réellement des mar- 
chandises nécessaires à l'usage de l'homme qui sont 
échangées sous le couvert de la monnaie, et c'est l'abon- 
dance ou la rareté de ces marchandises qui fait que leur 
prix est élevé ou bas. 

[127] Comme il était très encombrant et très onéreux 
de transporter les marchandises que nous possédons en 
abondance pour les échanger contre celles que nous dési- 
rons «, et ce, à la fois, à cause de leurs poids et parce 
qu'elles ne peuvent être transportées [Fol.29.Ro] si loin 
sans dommage, pas plus qu'elles ne se trouveraient tou- 
jours de valeur proportionnelle (étant donné qu'on doit 
toujours recevoir une valeur égale de marchandises pour 
ses propres marchandises) *, aussi l'or et l'argent 
furent-ils inventés comme marchandises de faible poids, 
de grande valeur, nullement encombrantes à transporter 
et peu susceptibles de dommage et de perte durant ce 
transport. D'autre part, ils peuvent être divisés sans 
aucun dommage en de nombreuses pièces et portions 
pour devenir un moyen d'échange de toutes marchan- 
dises ^ et si la chose avait encore à être faite, la néces- 
sité nous ferait adopter de nouveau le même moyen. 
Supposons par exemple que nous ne nous servions point 
de monnaie, mais que nous usions seulement du troc, 
comme j'ai lu qu'il en a été ainsi ** : nous pourrions, à 
un inoment donné, avoir en notre royaume une abon- 

* Aristo. lib. 5. Eth. 

** Hom. F. de emptione et vendicatione. Lib. I.^i 82. 



«j que nous possédons... les marchandises que 
manque dans L. 

^) variante de forme de L. et de B. 



112 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

dance de marchandises telles que grains, laines, peaux, 
fromages, beurre et autres semblables quUl y en aurait 
suffisamment pour nous ; il nous resterait alors une 
grande quantité de ces produits que nous ne pourrions 
ni dépenser pour nos besoins, ni conserver longtemps 
sans perte. Ne serions-nous pas heureux d'échanger 
cette abondance de choses qui ne peuvent être gardées 
facilement contre telles marchandises qui le peuvent " ? 
Et celles-ci, nous pourrions les échanger ensuite contre 
de semblables marchandises, ou contre d'autres aussi 
nécessaires, lorsque la rareté s'en ferait sentir parmi 
nous. Oui, nous chercherions certainement à obtenir en 
échange telle marchandise qui prenne le moins de place 
possible, qui se conserve le plus longtemps sans perte, 
que l'on puisse transporter de place en place avec le 
moins de frais et qui ait cours partout et toujours. 

[128] L'or et l'argent ne sont-elles pas les matières 
qui possèdent au suprême degré ces qualités ? Je veux 
dire qu'elles sont de grande valeur, très légères pour le 
transport, les plus capables de se conserver longtemps, 
les plus aptes à recevoir une forme ou une empreinte, 
ayant cours partout et les plus aisées à diviser sans perte 
en de nombreux fragments. Pour quelques-uns de ces 
points, j'avoue que les pierres précieuses sont préfé- 
rables à la fois à l'argent et à l'or, pour leur valeur et 
leur légèreté *, mais elles ne sont point divisibles 
[Fol.29.Vo] sans perte de substance, pas plus qu'elles 
ne peuvent être réunies après avoir été divisées une 
fois ; beaucoup d'entre elles ne se trouvent point 

* les pierres précieuses ne sont pas aussi favorables. 



^) L. : ne serions pas heureux alors d'échanger cette 
abondance de choses contre les marchandises que j'ai 
mentionnées ? 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 113 

exemptes de nombreux dangers entraînant leur perte ; 
d'autre part, elles ne peuvent facilement recevoir une 
marque ou une empreinte et elles ne sont pas si uni- 
versellement estimées ; aussi ne sont-elles point aussi 
propres, comme instruments d'échange, que ne le sont 
l'argent et l'or, bien qu'elles pourraient l'être par leur 
valeur ^^ et leur légèreté. Comme l'or et l'argent pos- 
sèdent en eux toutes ces qualités, ils ont été choisis par 
l'assentiment commun du monde entier * (du monde 
quelque peu civilisé) pour être les instruments d'échange 
par lesquels on mesure toutes choses, étant très aptes à 
être, ou bien transportés au loin, ou bien conservés en 
stock en place des choses dont nous avons abondance, 
ou bien employés à l'achat, par leur intermédiaire, des 
autres choses qui nous manquent, là et quand nous en 
avons le plus besoin. Par exemple, si l'on ne connaissait 
pas la monnaie, mais seulement le troc, comme j'ai dit 
qu'il en a été parfois, examinons ce cas : un homme 
récolte en une année tant de grain qu'il ne pourrait 
l'utiliser facilement dans sa maison pendant les quatre 
années suivantes « et il s'aperçoit qu'il lui sera impos- 
sible de le conserver aussi longtemps ou jusqu'à ce 
qu'arrive une année de disette ou de cherté : s'il le fai- 
sait, une grande partie de ce grain ou tout ce grain se 
perdrait. Ne serait-il pas sage pour lui d'échanger le 
surplus de ce grain contre une autre marchandise qui 
puisse être conservée longtemps sans danger de perte 
et de diminution et contre laquelle il pourra à tout 
moment obtenir, soit à nouveau du grain suivant ses 
besoins, soit tout autre chose nécessaire **? Sans doute, 

* Publica mensura. Aristo. Eth. 

** Les commodités d'une monnaie métallique. 



^) L. : l'utihser pendant les quelques années sui- 
vantes. 



LE BRANCHU II 



114 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

si ron avait pas d'argent ou d'or «, y aurait-il de Tétain, 
du cuivre ou du plomb ou quelqu'autre matière sem- 
blable qui puisse se conserver avec le moins de perte ; 
il désirerait naturellement celle qui ait le plus de valeur 
pour le moins de poids, qui soit la moins susceptible de 
se corrompre ou de se perdre et la plus universellement 
acceptée, ce en quoi l'or et l'argent surpassent tous les 
autres métaux. 

[129] Le Chevalier. — Qu'est-ce qui fait que ces 
métaux ont une plus grande valeur que les autres ? 

Le Docteur. — Sans doute leur supériorité sur les 
autres métaux, à la fois [Fol.30.Ro] g^ ce qui concerne 
l'agrément qu'ils procurent, leur usage et, en partie, 
leur rareté. 

Le Chevalier. — Quelles sont ces qualités ? Si 
vous appréciez l'or pour son poids, sa malléabilité, le 
plomb lui est préférable ; si vous le louez pour sa cou- 
leur *, l'argent (dont la teinte ressemble à celle du jour 
pour sa clarté), le surpasse de l'avis de beaucoup. Les 
hérauts le préfèrent dans les armoiries, parce qu'il est 
vu de plus loin sur le blason et il ne semble jamais d'une 
autre couleur que la sienne, même quand il est éloigné, 
alors que tous les autres métaux paraissent noirs et 
perdent ainsi la force de leur couleur. 

[130] Le Docteur. — Autant le plomb se rapproche 
de l'or sur ces points (je parle de son poids et de sa mal- 
léabilité), autant il est surpassé par d'autres qualités 
plus ou moins importantes ; par sa couleur, de l'avis 
d'autres personnes, l'or surpasse l'argent, car il ressemble 
à celle des corps célestes, comme le soleil et les étoiles 

* Les avantages de l'argent. 



«^ L. : s'il n'y avait ni or ni argent. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN.., 115 

qui sont les choses les plus excellentes qui tombent sous 
les sens de l'homme. Il est équivalent à l'argent pour les 
armoiries ; je ne sais combien il est estimé, mais je vois 
que les Princes blasonnent leurs armes surtout avec cette 
couleur, je ne puis dire si c'est pour son excellence ou 
parce qu'ils aiment beaucoup le métal dont elle est 
faite. 

[131] Mais, maintenant, parlons de leurs autres 
qualités : l'or n'est jamais altéré ou consumé parle feu, 
au contraire, plus il est brûlé, plus il est pur, ce qui ne 
peut être dit d'aucun autre métal *. Il résiste à l'usage 
et ne souille point ce qu'il touche, comme le fait l'argent 
avec lequel nous pouvons tracer des lignes, ce qui est 
une preuve, qu'il s'effrite, bien que les écrivains s'émer- 
veillent qu'il trace une ligne si noire étant lui-même 
d'une telle clarté. Il n'y a ni rouille ni impureté qui 
puisse attaquer l'or ou en effriter la substance ; il résiste 
à l'usure et sans dommage aux liqueurs de sel et de 
vinaigre qui attaquent toutes les autres choses ; il n'a 
pas besoin de feu pour devenir or comme les autres 
métaux en ont besoin : il l'est aussitôt qu'il est décou- 
vert ; sans laine, il est tissé [Fol.SO.V^] comme de la 
laine ; il peut être facilement transformé en feuilles d'une 
minceur extraordinaire ; vous pouvez orner ou dorer 
avec lui d'autres métaux, même des pierres et du bois ; 
il n'est nullement inférieur en commodité à l'argent 
pour faire des vaisseaux et autres instruments, mais 
plutôt plus pur, plus propre et plus doux pour conserver 
quelque liqueur. 

[132] Après lui vient l'argent pour l'estime qu'on lui 
porte aussi bien que pour sa netteté, sa beauté, sa dou- 
ceur, sa clarté **. Il ne sert pas seulement à fabriquer 

* La supériorité de l'Or sur l'Argent 
** Les usages de l'argent... 



116 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

des vaisseaux ou autres instruments, mais il est aussi 
tissé, mais non pas sans laine comme peut l'être l'or, 
bien qu'autrefois on ne pouvait tisser que l'or, comme 
je l'ai entendu dire * : les vêtements d'Église étaient 
alors faits ^ seulement d'or, mais, depuis peu de temps, 
ils sont fabriqués également avec de l'argent, et, tissés 
avec de la soie et de la dorure, ils imitent les anciens 
vêtements où l'or était plus abondant qu'à présent. Pour 
parler maintenant des autres métaux, vous savez quels 
sont leurs usages et ces métaux seraient plus prisés si 
l'or et l'argent n'existaient point. 

[133] Je vous ai dit que la rareté déterminait encore 
davantage ** la valeur des dits métaux, or et argent : 
car, comme ils surpassent les autres en qualité, Dame 
Nature ^ semble les avoir placés de façon qu'ils soient plus 
difficiles à atteindre que ses autres dons, pour nous mon- 
trer que les choses précieuses sont rares et que les plus 
précieuses, comme elles sont les plus difficiles à atteindre, 
doivent être les plus estimées. Si le verre *** comme 
le dit bien Erasme ^*, était aussi rare que l'argent, il 
serait aussi cher que celui-ci et non point sans cause ^^ : 
car qui pourrait vitrer une fenêtre avec de l'argent, de 
telle sorte qu'il puisse se préserver des injures du temps 
et cependant recevoir dans sa maison la lumière à travers 
l'argent aussi bien qu'avec le verre ? Ainsi, quant à 
l'usage, je pourrais mettre d'autres choses avant l'or 
et l'argent, telles que le fer et l'acier, avec lesquels on 
peut fabriquer des instruments servant à maints usages, 
et meilleurs que ceux d'or ou d'argent ; mais pour le but 

* ... il est maintenant tissé en vêtements d'Église. 

** La rareté de l'Or et de l'Argent font leur valeur... 

'•"'"'' ... si le verre était aussi rare que l'argent, il serait aussi cher. 



«^ L. & B. : les vêtements étaient alors faits. 
^) L. : de nouveau la Nature. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 117 

dont nous parlons, l'argent et Tor surpassent clairement 
tous les autres métaux. Je ne m'apesantis point sur cette 
matière. Je vous ai ainsi montré quelques raisons pour 
lesquelles l'or et l'argent sont plus estimés que les autres 
métaux. 

[134] Le Chevalier. — [Fol.31.Ro] Pourquoi les 
rois et les princes frappent-ils en monnaies ces métaux 
et d'autres encore ? Seulement parce qu'ils voulaient 
que cette monnaie, de quelque valeur qu'elle soit, soit 
estimée à la valeur qu'ils lui donnaient, ce qu'ils auraient 
fait en vain s'ils n'avaient pu rendre l'estimation « du 
métal qui portait cette marque meilleure ou pire. J'ai- 
merais mieux avoir pour aller faire des échanges à l'étran- 
ger des petits coins ou des petites plaques d'argent ou 
d'or sans aucune marque. 

[135] Le Docteur. — Il en a été sûrement ainsi, 
même chez les Romains, lorsque ni le cuivre, ni l'argent, 
ni l'or n'étaient monnayés, mais seulement estimés 
d'après leur poids. C'est de ce temps là que proviennent 
ces appellations de monnaies telles que libra^ pondo, 
dipondius, solidus^ denariiis *, noms de poids qui furent 
ensuite donnés aux monnaies répondant aux mêmes 
poids. De même, les officiers qui avaient coutume de 
peser ces métaux bruts étaient appelés libri-pendes, ce 
dont nous avons mention dans la loi civile. Mais à cause 
du trafic important, du nombre d'acheteurs et autres 
raisons semblables, il était ennuyeux et fatiguant d'at- 
tendre la pesée de ces métaux ; on trouva bon que les 
Princes frappent ces métaux avec de nombreuses mar- 

* Plini. lib. 33. cap. 386. 



^) Variante de forme de S. non signalée par 
Miss Lamond (esta te au lieu d'estimation). 



118 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

ques, selon leur poids, pour assurer celui qui les recevait 
qu'il n'avait pas moins que le poids indiqué *. Pour 
prendre un exemple plus clair, ils frappèrent le poids d'une 
livre avec la marque d'une livre, l'once avec la marque 
de l'once et d'autres marques variables selon la variété 
des autres pièces **. C'est alors que prirent naissance 
les noms des monnaies, de telle sorte que le peuple n'eût 
plus besoin d'être troublé par le pesage et l'essayage 
de chaque pièce, étant assuré, par la marque du Prince, 
que chaque pièce contenait le poids indiqué sur chacune 
par sa marque. Le crédit des Princes était alors tel 
parmi leurs sujets que ceux-ci n'en doutaient point. 
Lorsqu'ils essayèrent d'agir autrement, c'est-à-dire de 
marquer la demi-livre avec la marque d'une livre et la 
demi-once avec la marque d'une once, [Fol.3LVo] pen- 
dant quelque temps, leur crédit rendit ces monnaies 
courantes. 

[136] Comme je l'ai lu, les Romains pratiquèrent ce 
moyen plus d'une fois, mais aussitôt que la chose était 
découverte, les deux pièces d'une demi-livre n'avaient 
pas plus de valeur qu'autrefois celle d'une livre «, et à la 
lin, ils perdaient, dans le paiement de leurs rentes, 
douanes et impôts autant qu'ils avaient gagné au début. 
En conséquence, ils perdirent leur crédit exactement 
comme je sais que l'ont fait certaines villes d'Angleterre 
qui avaient coutume de fabriquer leurs étoffes d'une 
certaine longueur et largeur et d'y apposer leur sceau ***. 
Tant qu'elles conservèrent réellement leurs mesures, les 
étrangers ne faisaient que regarder le sceau et prenaient 

* Just. de test. ord. § 187. 
** la marque faite pour garantir le poids. 

*** Quelques villes anglaises mettaient un sceau sur leurs étoffes bien 
mesurées et les acheteurs achetaient uniquement d'après le sceau. 



^) L. : que l'autre. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 119 

les marchandises, ce qui faisait que ces villes vendirent 
beaucoup de leurs étoffes et connurent une grande 
prospérité *. Ensuite quelques-unes de ces villes, ne 
se contentant plus d'un gain raisonnable et désirant 
devantage, fabriquèrent des étoffes de moindre longueur, 
largeur et qualité qu'elles avaient coutume de le faire, 
obtenant cependant par la garantie du sceau « autant 
d'argent qu'elles en recevaient auparavant pour de 
bonnes étoffes. Pendant un temps, elles gagnèrent beau- 
coup d'argent, se servant du crédit de leurs prédéces- 
seurs pour satisfaire leur esprit de lucre, ce qui fut puni 
par la perte de leur prospérité ** : car, lorsque fut 
reconnue la malfaçon de ces étoffes ^^, les autres, bien 
qu'elles fussent honnêtement fabriquées, ne furent pas 
acceptées comme telles malgré leur sceau, elles le furent 
même moins à cause de ce même sceau : les ayant trou- 
vées mal faites en quelques parties, on se méfia du tout ; 
les étrangers voulaient payer moins ces étoffes que 
d'autres semblables n'ayant pas le sceau, et, par ce fait, 
le crédit des dites cités fut ruiné et ces villes tombèrent 
complètement en décadence ^^. 

[137] N'avez-vous pas vu que notre monnaie fut dis- 
créditée immédiatement après son altération dans les 
dernières années du Roi Henry [Fol.32.Ro] VIII '', spé- 
cialement parmi les étrangers qui, auparavant, désiraient 

* Alors quelques fraudeurs apposèrent le sceau sur des étoffes n'ayant 
pas la mesure. 

** La fraude fut découverte et le sceau discrédita même les bonnes 
étoffes. 



^) Variante de forme de L. 

^) L. & B. : ne voyez-vous pas que notre monnaie 
est déjà discréditée parmi les étrangers qui toujours 
auparavant désiraient nous servir avant toutes les 
autres nations, à cause de la qualité de notre monnaie. 



120 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

nous servir avant toutes les autres nations, selon nos 
besoins, à cause de la bonté de notre monnaie * ? Et 
maintenant, ils ne nous vendent plus rien si ce n'est en 
échange de marchandises telles que laines, peaux, suif, 
beurre, fromages, étain et plomb. Pour ces marchandises 
ils avaient coutume de nous apporter autrefois ou bien 
de l'or et de l'argent, ou d'autres produits aussi utiles ; 
à présent, ils nous envoient ces bagatelles dont j'ai parlé 
auparavant telles que de la verrerie, des pots de porce- 
laine, des balles de tennis, des papiers, des ceintures, 
des broches, des boutons, des cadrans et autres mar- 
chandises légères et futiles qui ne leur sont d'aucun 
usage, ou bien (si ce que j'ai entendu est vrai, comme je 
vous l'ai dit à l'oreille auparavant), ils nous envoient du 
cuivre pour notre or, notre argent et pour nos dites mar- 
chandises **. Je vous garantis que vous ne verrez pas 
d'or et d'argent nous être apportés d'outre-mer comme 
cela était la coutume auparavant et ce n'est pas étonnant 
pourquoi nous en apporteraient-ils puisque ces métaux 
ne sont point estimés ici ? Aussi ai-je entendu présenter 
comme vérité, et je crois que c'en est une parce que la 
chose est possible, qu'après la dévaluation et l'altération 
de notre monnaie, les étrangers la contrefirent et trou- 
vèrent le moyen d'en transporter ici de grandes quan- 
tités et de l'échanger contre notre vieil or et argent et 
contre nos principaux produits ; je vous demande quel 
danger cette pratique ferait courir à ce royaume si elle 
était tolérée seulement peu de temps ? 

[138] Le Chevalier. — Il y a des inspecteurs 
qui, s'ils font leur devoir, pourraient prévenir cela 
assez facilement en empêchant à la fois cette fausse 



* Ainsi fut reconnue notre basse monnaie et les étrangers ne vou- 
lurent plus prendre que nos produits : laines, fromages, étain, etc., en 
échange de leurs verrerie, papiers, boutons, etc. 

** De la monnaie dévaluée anglaise importée de l'étranger. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 121 

monnaie d'entrer et notre vieille monnaie de sortir. 
Le Docteur. — Je l'ai objecté à quelqu'un qui me 
racontait la même histoire et il me répondit qu'il y avait 
de nombreux moyens de tromper les inspecteurs, même 
si ceux-ci étaient loyaux ; par exemple en mettant la 
dite monnaie dans le ballast des navires ou dans quelque 
vaisseau de vin ou d'autre liqueur transporté [Fol.32.V^] 
chez nous ou de chez nous ; ensuite chaque partie du 
rivage de ce royaume n'a pas d'inspecteurs et, s'il y en 
avait, ils ne seraient pas de tels saints qu'ils ne puissent 
être corrompus par de l'argent. 

[139] En outre, n'a-t-on point proclamé que la 
vieille monnaie, spécialement celle d'or, ne devrait pas 
avoir cours ici au-dessus d'un prix donné ^® ? N'était-ce 
pas là le moyen le plus simple de faire fuir notre or ? 
Toute chose va là où elle est le plus estimée et ainsi notre 
monnaie s'en alla-t-elle en masse «. 

[140] Le Chevalier. — Je crois bien que ce sont 
là les moyens d'épuiser notre vieille monnaie que vous 
avez discutés ; mais comment cela pourrait-il rendre, 
depuis ce temps ^, toute chose si chère chez nous (comme 
vous dites qu'il en est ainsi) ? Je ne puis en percevoir la 
raison. 

Le Docteur. — Pourquoi ? Ne voyez-vous pas que 
pour ces raisons nous payons plus cher à présent ^ tout 
objet qui nous vient d'outre-mer que nous avions cou- 
tume de le faire autrefois ? 

Le Chevalier. — Ce ne peut-être nié. 



^) L. : s'en va-t-elle par des navires. 
^) depuis ce temps addition de ^. 
^) L. : que l'on paie plus cher. — B. : que vous payez 
plus cher. 



122 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Le Docteur. — Mais dans quelle proportion pensez- 
vous que cela soit ? 

Le Chevalier. — Du tiers pour la plupart des choses. 

Le Docteur. — Ceux qui achètent cher ne doivent- 
ils pas vendre cher leurs marchandises ? 

Le Chevalier. — Cela est vrai s'ils ont l'intention 
de prospérer, car celui qui vend bon marché et achète 
cher ne s'enrichira jamais. 

Le Docteur. — Vous avez vous-même énoncer la 
raison pour laquelle les choses sont si chères dans ce 
royaume ^ : nous sommes obligés d'acheter cher tout ce 
qui nous vient d'outre-mer, et par conséquent, nous 
devons vendre aussi cher nos marchandises ou autrement 
nous ferions de mauvais marchés. Bien que le raisonne- 
ment éclaircisse ceci, l'expérience le rend encore plus 
clair : car, lorsque vous dites que toute chose acquise 
outre-mer est ordinairement plus chère du tiers qu'elle 
ne l'était, ne voyez-vous point une hausse de la même 
proportion ou même supérieure dans nos marchandises ^ ? 



^) L. : en dehors de ce royaume. 

^) S. a passé ici le passage suivant de L. et de B. : 
...et même dans l'ancienne monnaie ? L'angelot ^^ qui 
ne valait auparavant que vingt grotes ^^ n'en vaut-il 
pas maintenant trente et toutes les autres monnaies 
dans la même proportion ? Mais je pense qu'il n'y a 
maintenant pas plus d'argent dans les trente grotes 
qu'auparavant dans les vingt grotes, s'il y en a même 
autant. J'en déduis, en mettant de côté la monnaie, 
que nous obtiendrions outre-mer autant de soie, de vin 
et d'huile en échange de notre todde de laine que nous 
aurions pu en avoir avant l'altération de cette monnaie. 

Le Marchand. — Je vous servirais volontiers sur 
cette base. 

Le Chevalier. — Comment pouvons-nous... 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 123 

[141] Le Chevalier. — Comment pouvons-nous 
perdre lorsque nous vendons nos marchandises aussi 
cher que nous achetons les leurs " ? 

Le Docteur. — [Fol.33.Ro] Pour certains, je ne vois 
pas qu'il y ait perte ; pour d'autres, il y a gain plus qu'il 
n'y a perte ; mais pour d'autres cependant il y a plus de 
perte qu'il n'y a eu de profit pour les précédents. Le 
résultat général est le complet appauvrissement du 
royaume et l'affaiblissement du pouvoir de Sa Majesté. 

Le Chevalier. — Je vous prie, qui voulez désigner 
ainsi ? Et tout d'abord quels sont ceux qui, d'après vous, 
n'ont pas perdu de ce fait ^^ ? 

Le Docteur. — Je veux dire ceux qui vivent en 
achetant et en vendant, car, comme ils achètent cher, ils 
vendent également cher. 

[142] Le Chevalier. — Et quels sont alors ceux qui 
ont gagné par ce procédé ? 

Le Docteur. — Mon Dieu, tous ceux qui ont en 
mains des entreprises et des fermes à l'ancienne rente : 
ils paient d'après l'ancien taux et vendent au nouveau, 
c'est-à-dire qu'ils paient bon marché leur terre et ven- 
dent cher tout ce qu'elle produit. 

[143] Le Chevalier. — Quels sont maintenant 
ceux qui, d'après vous, ont perdu davantage que n'ont 
gagné ces derniers ? 

Le Docteur. — Ce sont tous les nobles, les gentils- 
hommes et tous ceux qui vivent d'une rente ou d'une 
pension, ne cultivent point le sol et ne s'occupent point 
de vendre. 

Le Chevalier. — Je désirerais que vous considériez 



^) L. : les nôtres. 



124 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

ceux-ci comme vous l'avez fait pour les autres «, un par 
un, et dans l'ordre. 

Le Docteur. — Volontiers. Tout d'abord les nobles 
et les gentilshommes vivent pour la plus grande part des 
revenus annuels de leurs terres et des pensions qui leur 
sont octroyées par le Prince. Vous savez que celui qui 
peut dépenser à présent £ 300 par an, provenant de ses 
revenu et pension, ne peut pas garder aussi bien son 
rang que son père ou tout autre avant lui qui ne pouvait 
cependant dépenser que £ 200 : vous pouvez vous rendre 
compte que c'est là une grande diminution de ses res- 
sources que de lui prendre le tiers de son revenu. Aussi 
les gentilshommes essaient-ils d'accroître le produit de 
leurs terres en augmentant leurs fermages ou en prenant 
en main des fermes et des pâturages comme vous les 
voyez faire, et tous cherchent à maintenir un train de 
vie semblable à celui de leurs prédécesseurs [Fol.33.Vo] 
et cependant, ils ne peuvent y parvenir. D'autres, voyant 
s'accroître les charges de leur maison dans une telle 
proportion abandonnent leurs propriétés et les rempla- 
cent par des appartements à Londres ou près de la Cour *, 
où ils vivent maintenant, quelques uns avec un ou deux 
domestiques, alors qu'ils avaient coutume d'entretenir 
chaque jour dans leur maison trente ou quarante per- 
sonnes et de faire du bien dans le pays en maintenant la 
règle et le bon ordre parmi leurs voisins **. 

[144] Les autres sont les domestiques et les soldats, 
qui, ne recevant que leurs anciens gages et soldes fixes, 
ne peuvent plus vivre comme auparavant sans recourir 
à la rapine et au vol. Vous savez qu'à présent ** douze 

* Des gentilshommes abandonnent leurs propriétés et prennent des 
appartements à Londres. 

** 12 d. n'ont pas plus d'usage maintenant que 8 d. autrefois. 



^) pour les autres manque dans L. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 125 

pence " par jour n'ont pas tant d'usage que huit pence * 
autrefois, aussi les hommes sont-ils beaucoup moins 
bien disposés à servir le Prince qu'ils ne l'étaient. Alors 
qu'autrefois quarante shillings par an étaient une solde 
honnête pour un yeoman, et vingt pence par semaine 
un salaire suffisant pour un domestique, à présent, le 
double pourrait à peine suffire à leur entretien *. 

[145] Le Chevalier. — C'est le résultat de leurs 
excès autant dans la parure que dans la bonne chère, 
car, à présent, les domestiques sont vêtus plus luxueuse- 
ment et paraissent beaucoup plus élégants que leurs 
maîtres ne l'étaient dans le passé ^^. 

Le Docteur. — Il n'y a pas de doute que ce ne soit 
là une grande cause de l'augmentation des charges d'une 
maison ^. J'ai connu le temps ** où un serviteur était 
content avec un manteau de Kendall en été et un de Frise 
en hiver, avec un haut de chausses blanc ordinaire fait 
à sa mesure, avec un morceau de bœuf ou quelqu'autre 
plat de viande bouillie ^ toute la semaine. Mainte- 
nant *** il voudra avoir pour l'été, au moins un man- 
teau de l'étoffe la plus fine qu'il soit possible d'acheter, 
ses hauts de chausses de la serge la plus fine et celle-ci 
teinte de couleurs étrangères, de couleurs des Flandres 
ou de grenat français, si bien qu'un Prince ou un grand 
seigneur ne peut en porter de plus fine s'il porte du drap. 
Ensuite, leurs vêtements devront être ornés, tailladés 

* La solde d'un yeoman — 40 s. par an — et les gages d'un domes- 
tique — 20 d. par semaine — sont doublés. 
*"• L'habillement des domestiques autrefois. 
*** Le somptueux habillement des domestiques à présent. 



^) L. & B. : six pence. 

^) L. & B. : quatre pence. 

^J L. : une grande charge de maison. 

^) L. : ou quelqu'autre plat. 



126 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

et brodés et leurs hauts de chausses si brodés de soie que 
le coût de la main d'œuvre [Fol.34.R<>] excédera le prix 
de l'étofle. 

[146] Cette manière de faire n'est pas réprimée 
comme elle devrait l'être, mais, au contraire, elle est 
plutôt encouragée par les maîtres *, qui rivalisent les 
uns avec les autres pour savoir lequel sera le plus superbe 
et dont la suite peut, en temps de fête, être la plus pro- 
digue et la plus joyeuse ; aussi, à cause de ces excès, 
sont-ils obligés le reste de l'année de conserver moins 
de serviteurs. De même pour leurs excès de table ** : 
ils en font de tels à certaines périodes que pendant tout 
le reste de l'année ils n'ont plus aucun train de maison 
ou, tout au moins, très réduit. Des excès semblables, 
aussi bien dans la parure que dans la nourriture, ont eu 
lieu à Rome un peu avant le déclin de l'Empire, si bien 
que des hommes sages ont pensé que c'était là la cause 
de ce déclin ; aussi Gaton et divers sages sénateurs de 
ce temps voulaient-ils que l'on fassent des lois pour 
restreindre de tels excès. Ceci ne fut pas exécuté à cause 
de l'opinion de certains qui maintenaient le contraire ; 
il s'ensuivit de l'orgueil, de l'orgueil naquit la division 
et de celle-ci la ruine complète de l'État. Je prie Dieu 
que ce royaume puisse être frappé de cet exemple et 
spécialement Londres ***, la tête de l'Empire, où de 
pareils excès sont les plus fréquents, pour cette raison 
que la richesse de ce royaume y est concentrée, comme 
le grain d'un champ est ramassé dans un grenier ; géné- 
ralement, dans les autres parties du royaume, la loi de 
la nécessité empêche les gens de se livrer à de semblables 
excès, soit dans la parure, soit dans la nourriture. Je 
crois que nous étions beaucoup plus redoutés de nos 

* Les maîtres s'efforcent d'avoir la suite la plus somptueuse. 

*♦ Maintenant les excès de table. 

*** Londres se livre aux plus grands excès en parure et en nourriture. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 127 

ennemis lorsque nos gentilshommes allaient vêtus sans 
recherche et nos serviteurs de façon modeste *, sans 
taillades ni broderies, portant sur la cuisse, au lieu 
de celles-ci et de légères épées à la mode, leurs lourdes 
rapières et leurs boucliers ; lorsqu'ils chevauchaint, ils 
avaient de bonnes lances dans les mains, au lieu des 
baguettes blanches qu'ils portent maintenant, beau- 
coup plus comme de nobles dames que comme des 
hommes. Tous ces raffinements rendent certainement 
nos compatriotes efféminés et sans force. 

[147] Le Chevalier. — Nous pouvons nous féli- 
citer qu'à cause de la longue paix et du calme dans le 
royaume, les hommes ne soient plus obligés de chevau- 
cher aussi fortement armés. Le monde était troublé 
[Fol. 34. V^] aussi bien au dehors que dans ce pays, 
lorsque les hommes allaient et chevauchaient comme 
vous le dites. 

Le Docteur. — Pouvez-vous affirmer que ce temps 
ne reviendra pas bientôt ? Les sages prétendent qu'en 
temps de paix on doit s'attendre à la guerre et la pré- 
parer et, qu'en temps de guerre, on doit agir de même 
en vue de la paix. Si l'on pouvait toujours être sûr de 
celle-ci, personne n'aurait besoin d'hommes d'armes, 
mais, comme il en est autrement, comme l'iniquité des 
hommes est telle qu'ils ne peuvent demeurer longtemps 
sans guerres et comme nous reconnaissons qu'ici, en 
Angleterre, notre force principale réside dans nos ser- 
viteurs et dans nos yeomen ** ^^, il serait sage de les 
exercer en temps de paix avec le même équipement, la 
même nourriture et les mêmes difficultés qu'ils auront 
nécessairement à supporter en temps de guerre, de telle 
sorte que ce ne soit pas une nouveauté pour eux quand 

* On porte à présent des épées légères au lieu de lourdes rapières, 
des baguettes blanches au lieu de lances : les hommes sont si efféminés. 
** La force de l'Angleterre réside dans les serviteurs et dans les Yeomen. 



128 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

arrivera celle-ci ; leurs corps seront ainsi plus forts et 
plus endurcis qu'ils ne l'étaient auparavant. Que mes 
paroles n'aient aucun crédit si les raffinements et l'amol- 
lissement n'ont point été la principale cause ° de l'assujet- 
tissement des grands empires qui ont existé. 

Le Chevalier. — Sûrement, vous dites vrai et cela 
repose sur de bonnes raisons. Je dois ajouter que je l'ai 
expérimenté moi-même *, car mes hommes sont si 
amollis en temps de paix qu'ils ne peuvent, en temps 
de guerre, supporter de lourdes armures, mais seulement 
des cottes de mailles ou des vêtements de lin qu'un coup 
de feu peut transpercer. 

[148] Et que dites-vous des bâtiments que nous 
avons construits récemment en Angleterre d'une façon 
beaucoup plus excessive qu'à aucune époque anté- 
rieure ** ? Est-ce que cela n'appauvrit pas le royaume 
et fait que les hommes conservent moins de mai- 
sons »7 »8 9 

Le Docteur. — Je dis que tout cela est le signe et 
l'ornement de la paix ^ et, il n'y a pas de doute, que 
c'est là la cause du moins grand nombre de demeures 
habitées, étant donné que le prix de la construction et 
de l'entretien de ces maisons serait consacré sans cela 
aux dépenses domestiques. Toutefois, cela n'appauvrit en 
rien le royaume ***, car toutes les dépenses de construc- 
tion, pour la plus grande part sont faites parmi nous- 
mêmes et rFol.35.Ro, coté par erreur 36.Ro] parmi, 
nos voisins et compatriotes : comme parmi charpentiers, 

* Les hommes ne peuvent supporter maintenant que des armures 
légères. 

** Nouvelles maisons somptueuses. 

*** Les bâtiments sont bons pour le royaume. 



^) L. : la juste cause. 

^) L. : le signe d'ornement de la paix. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 129 

maçons et manœuvres ; font exception les hommes qui 
ornementent et peignent les maisons, car, en ce cas, 
beaucoup d'argent peut être dépensé et sans aucun usage. 
Également les tapisseries d'Arras, les verdures et les 
ouvrages de tapisserie quand il y en a font sortir beau- 
coup de notre argent au profit des Flandres et d'autres 
pays étrangers où on peut les acheter. 

[149] Le Chevalier. — Cependant, Sir, je dois vous 
faire souvenir d'une autre chose qu'on suppose avoir 
été une grande cause de l'envoi d'argent à l'étranger : 
c'est lorsque ces dernières années de nombreuses terres 
vinrent à la couronne " par suite de la dissolution de 
monastères, de collèges et de chapitres *. On suppose 
que cette cause agit de deux manières pour diminuer 
l'argent du royaume : l'une est que les revenus des dites 
terres étaient auparavant dépensés dans le pays, cir- 
culaient ici de mains en mains pour l'achat de victuailles, 
d'étoffes et autres objets, alors que maintenant cet 
argent sort du royaume ; l'autre est que certains hommes 
possédant alors des richesses et de la fortune les dis- 
persèrent afin d'acheter des parcelles des dites terres 
les payant en marchandises. D'une manière ou d'une 
autre, toutes les richesses du pays sont anéanties ^. 

Le Docteur. — Il est vrai que cela a appauvri le 
pays pour un temps et l'aurait maintenu ainsi si Sa 
Majesté le Roi n'avait point dispersé de nouveau les 
mêmes terres dans le pays ; mais après que Son Altesse '^ 
se fut défaite de beaucoup de ces possessions, partie 

♦ La prise par la couronne des terres de l'Église n'a-t-elle pas envoyé 
beaucoup d'argent à l'étranger ? 



^) L. & B. : vinrent dans les mains du Roi. 

^) L. : le pays est entièrement ruiné, 

'^J L. & B. : mais maintenant que Son Altesse. 



LE BRANCHU II 



130 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

par dons et partie par ventes, la masse d'argent s'est 
accrue et s'accroîtra encore " pour devenir aussi impor- 
tante qu'elle l'a jamais été, si elle n'en est empêchée 
par d'autres causes *. Je ne considère pas que cela 
soit une cause importante de la cherté que nous subis- 
sons, car le sol demeure : sa possession seule est trans- 
férée d'une personne à l'autre. 

[150] Le Chevalier. — Revenons maintenant au 
sujet de la monnaie là où nous [Fol.35.Vol l'avons laissé : 
j'ai entendu votre opinion ^ disant que l'altération de la 
monnaie dans le royaume n'a pas causé de préjudice à 
certains hommes tels qu'acheteurs et vendeurs ; à 
d'autres, comme les fermiers qui avaient de la terre à 
l'ancienne rente, elle fit du bien ; et certains autres tels 
que les gentilshommes, les soldats, les domestiques et 
tous ceux qui vivent d'une rente et d'une pension fixe 
y perdirent beaucoup. Mais je vous ai ouï dire que le 
Prince y perdit considérablement, si bien que ce pour- 
rait devenir, dans le cours des temps, un grand péril 
pour le royaume tout entier **. Je me demande com- 
ment il en pourrait être ainsi, car j'ai entendu dire par 
des hommes sages que le père de Sa Majesté gagna, 
par suite de l'altération de la monnaie, d'inestimables 
sommes d'argent. 

[151 j Le Docteur. — Ainsi en fut-il pour un temps, 
mais je compare ces gains à ceux des gens qui vendent 
leurs terres pour obtenir en une fois une plus grosse 

* Non : cela a simplement transféré la possession de la terre d'une 
personne à l'autre. 

** Comment la dévaluation de notre monnaie sous Henri VI II a-t-elle 
nui au pays ? 



*^) L. & B. : s'accroît bientôt. 
^') L. : leurs opinions. 



I 



I 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 131 

somme d'argent et perdent pom^ toujours l'accroisse- 
ment continuel dont ils auraient profité. Car vous 
savez que tout l'argent de ce royaume doit une fois, 
en peu d'années, par un moyen ou un autre, revenir 
aux mains du Prince et, de là, il sera réparti de nouveau 
entre ses sujets, comme tous les ruisseaux courent vers 
la mer Océane et, de celle-ci, se dispersent à nouveau. 
L'argent vint ainsi dans les coffres du Roi, d'abord sous 
forme de bon métal " et en sortit sous celle que vous 
avez vue jadis *. Bien que cela ne semble, à première 
vue, appauvrir que les sujets, cela appauvrit également 
le Prince au bout d'un certain temps *. Si le Prince, 
en temps de guerre, avait besoin d'argent pour acheter 
des armures, des armes, des équipements de navires, 
des canons et de l'artillerie, choses nécessaires pour la 
guerre, et s'il ne pouvait par aucun moyen les acheter 
à ses sujets, comment se trouverait le Royaume ? En 
très mauvais état certainement ; aussi la monnaie et 
l'argent ne sont-ils pas sans cause appelés par les sages 
nervi bollorum, c'est à dire les nerfs de la guerre **. 
Ceci est le plus grand danger que je considère pouvoir 
advenir, par suite du manque d'argent, au Prince et 
au Royaume [Fol.36.Ro] : car, bien qu'un Prince puisse 
rendre courante dans son Royaume la monnaie qu'il 
veut, les étrangers cependant ne peuvent être obligés 
de l'accepter. 

[152] Je vous accorde que, si les gens pouvaient vivre 
ici sans acheter quoique ce soit à l'étranger, nous pour- 

* Comment le Prince peut-il acheter des armes et de l'artillerie à 
l'étranger avec une monnaie dévalorisée ? 
** L'argent : les nerfs de la guerre. 



^) L. & B. : l'argent y vint (dans les mains du Roi) 
dernièrement sous forme de bon métal. 
^) L. & B. : que vous voyez à présent. 



132 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

rions 'avoir la monnaie que nous voudrions * ; mais 
du moment que nous avons besoin des autres et eux de 
nous, nous devons régler nos affaires non pas d'après 
nos propres fantaisies, mais d'après les habitudes du 
marché mondial et nous ne devons pas fixer suivant 
notre bon plaisir le prix des choses : nous devons suivre 
les prix du marché universel du monde. Je vous accorde 
aussi que le cuivre a déjà été monnayé en quelques 
endroits, et même le cuir : mais j'ai toujours lu que 
c'était en période d'extrême besoin et que ce ne devait 
pas être pris en exemple, mais, au contraire, évité autant 
que possible. 

[153] Si toute notre monnaie est dépensée ou épui- 
sée (comme cela advint dans les dernières années du 
règne du Roi Henri VIII), j'aurais désiré que n'importe 
quel autre moyen fût adopté pour son rétablissement, 
plutôt que voir sa dévaluation, dévaluation qui ne pro- 
fita au Prince que fort peu de temps, qui ne lui permit 
de franchir que quelques difficultés présentes et qui lui 
I a nui pendant longtemps **. Je suis persuadé que, dans 
\ notre royaume, l'on pourrait rapidement retrouver 

\ l'abondance de monnaie « par ces deux moyens : 1) *** 

l.. 

* Nous ne pouvons avoir une monnaie dévaluée ou une monnaie 
de fantaisie aussi longtemps que nous désirons acheter des marchandises 
étrangères. 

** Les deux remèdes de W. S. : ... 

*** ...1) arrêter les importations de futilités... 



^) Le passage si toute notre monnaie... l'abondance 
de monnaie est une addition de S. qui a supprimé le 
passage suivant de L. & B. : aussi dis-je ici que si en 
France et dans les Flandres on a de semblables mon- 
naies, celles-ci n'empêchent pas toutes les autres bonnes 
monnaies d'exister : elles ont cours avec les autres et 
il y en a en abondance. Gomme je n'ai point l'expérience 
de leur usage, je pense qu'il serait sage que nous appre- 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 133 

si nous interdisions l'importation et la vente de toutes 
ces futilités dont je vous ai entretenu qui nous sont 
apportées d'outre-mer et si nous ordonnions que nul 
objet fabriqué à l'étranger avec nos propres marchan- 
dises ne soit vendu ici ; 2) * si nous édictions qu'aucune 
de nos marchandises ne soit exportée à l'état brut, car 
si elle était travaillée ici et exportée ensuite, elle nous 
rapporterait beaucoup d'argent, et ce en peu de temps. 

[154] Le Chevalier. — Vous êtes ici d'une opinion 
contraire à celle de beaucoup de sages qui pensent qu'il 
serait préférable que toute notre laine soit exportée à 
l'état brut de telle sorte qu'il n'y ait plus aucun tisserand 
à travailler dans ce royaume **. 

Le Docteur. — A mon avis, il est étrange que 
quelqu'un puisse penser ainsi ! Et qu'est-ce qui les 
porte à être [Fol.36.Vo] de cette opinion, je vous prie ? 



* ...2) interdire l'exportation de produits à Tétat brut. 
** Pas de tisserands en Angleterre. 



nions d'eux comment ils se servent de ces monnaies, 
comment ils font pour les conserver les unes et les 
autres au taux fixé, si bien qu'ils ne désirent jamais 
quelques-unes des nôtres pour une plus grande valeur 
que celle estimée chez eux, et que nous ne désirons point 
leurs monnaies, les prisant davantage chez nous qu'ils 
ne le font chez eux. Ainsi serions-nous sûrs de conserver 
désormais notre monnaie et pour recouvrer celle d'au- 
trefois qui est déjà partie, on pourrait ordonner que 
telle de nos marchandises ne leur soit vendue que contre 
de l'or ou de l'argent ou bien pour le tiers ou la moitié 
contre des monnaies ayant cours partout ; la nôtre 
pourrait être ainsi recouvrée par ces deux moyens : 
1) si nous interdisions... 



134 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Le Chevalier. — Je vais vous le dire *. Ils partent 
de ce principe que toutes les insurrections et les émeutes " 
sont, pour la plus grande part, le fait de ces tisserands : 
car lorsque les tisserands ne peuvent vendre outre-mer, 
un grand nombre d'entre eux sont inoccupés, et, étant 
inoccupés, ils se rassemblent et murmurent contre le 
manque de travail ; ils saississent l'occasion d'une que- 
relle ou d'une autre pour entraîner dans la révolte les 
pauvres gens qui sont aussi inoccupés qu'eux. Parfois, 
lors des guerres, les tisserands ne peuvent avoir une 
vente constante. S'ils prennent chaque fois l'occasion 
de se révolter, on pense qu'il vaudrait mieux qu'il n'y 
en ait aucun dans le royaume et que, par conséquent, 
toute la laine soit exportée brute plutôt que d'être 
travaillée ici. 

[155] Le Docteur. — Ainsi peut-il paraître à ceux 
qui ne considèrent qu'un inconvénient sans voir les 
autres. Certainement, quiconque a de nombreuses per- 
sonnes sous son autorité aura de la difficulté à les main- 
tenir en paix, comme celui qui a une nombreuse famille 
a parfois du mal à la diriger. Ce serait une politique mes- 
quine pour un Prince de diminuer le nombre de ses sujets, 
pour un maître de maison de renvoyer ses domestiques 
parce qu'ils ne voudraient avoir aucun ennui à les diri- 
ger * : celui qui agirait ainsi pourrait être assimilé à un 
homme qui vendrait sa terre pour s'épargner le souci 
de l'administrer **. Je pense qu'il serait bon non seule- 

* Des tisserands sans travail sont la cause de toutes les insurrection». 
** Nous désirons que le tissage soit accru et que d'autres commerces 
soient introduits. 



«^ émeutes manque dans L. et dans B. 
^) le passage ce serait une politique 



[ue... les diriger 
manque dans L 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 135 

ment de donner plus d'importance au tissage, mais encore 
de créer d'autres occupations et métiers où travaillerait 
notre peuple, plutôt que de lui en retirer, surtout quand 
il s'agit d'un métier comme le tissage qui occupe des mil- 
liers d'ouvriers et enrichit la ville et la campagne. 

[156] A Venise, comme je l'ai entendu, et dans bien 
d'autres pays d'outre-mer, on encourage et on récom- 
pense toute personne qui apporte [Fol.37.Ro] un nouvel 
art ou un nouveau métier qui puisse donner du travail 
au peuple et soit susceptible à la fois de nourrir les 
ouvriers et de rapporter au pays soit de l'argent, soit 
d'autres marchandises. Mettrons-nous des obstacles au 
travail en détruisant notre meilleur et plus profitable 
commerce qui est le tissage ? Je voudrais bien savoir 
quel autre métier pourrait nous apporter autant d'argent 
de l'étranger « ou pourrait occuper autant de gens, si le 
tissage était abandonné ? 

[157] Le Chevalier. — Mon Dieu ! nous pourrions 
obtenir de nos laines suffisamment d'argent de l'étran- 
ger, même si elles n'étaient point travaillées dans le 
royaume. Quant aux tisserands *, ils pourraient se mettre 
à la charrue et à la culture, ce qui donnerait davantage 
d'agriculteurs et moins d'éleveurs, quand tous ceux qui 
sont maintenant employés au tissage s'occuperaient 
d'agriculture. 

Le Docteur. — Pour ce que vous avez dit tout 
d'abord, à savoir que la laine suffirait à nous apporter de 
l'argent, si cela était (et cela ne l'est point à la vérité) * 
ce fait ne serait pas avantageux pour la richesse ni pour 

* Mettons les tisserands à la charrue. 



^) L. : d'outre-mer et de l'étranger. 
^) L. : cela n'est point jugé. 



136 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

l'avenir du Royaume : car lorsque chacun se mettra à 
élever des moutons * et à accroître ainsi la production 
de la laine, à la longue tous les autres métiers seront 
abandonnés et un seul subsistera, l'élevage des moutons ; 
mais vous savez que fort peu de bergers suffiraient pour 
un comté tout entier et aussi, au cours des temps, n'y 
aurait-il plus que quelques bergers ** insuffisants pour 
servir le Prince en cas de besoin ou pour défendre le 
royaume contre ses ennemis. 

[158] Quant à l'autre partie de votre " raisonnement, 
par laquelle vous voudriez que ces tisserands se mettent 
à la culture, comment un si grand nombre de gens pour- 
raient-ils le faire et y gagner leur vie, alors que ceux qui 
s'y adonnent déjà n'y trouvent qu'un très petit bénéfice ? 
Si vous m'objectez qu'ils auraient à tout moment libre 
vente de [Fol.37.Vo] leurs grains outre-mer, vient alors 
le même inconvénient que vous pensiez éviter en les reti- 
rant du tissage : certaines années, soit à cause de la 
guerre, soit à cause de l'abondance générale outre-mer, 
il arriverait qu'ils n'aient point de vente pour leurs grains 
et ils seraient ainsi amenés à être inoccupés, par consé- 
quent à se rassembler et à fomenter des émeutes, comme 
celles dont vous avez parlé. 

[159] En France *** existe beaucoup plus de métiers 
et d'artisans qu'ici ; ceux-ci ont maintes fois déjà fomenté 
des rébellions et des émeutes dans ce pays ; personne 
cependant ne veut supprimer ces artisans, car on sait 

* Si chacun élevait des moutons... 

** ...nous n'aurions pas d'hommes pour défendre le royaume. Et si 
les tisserands devenaient cultivateurs, ils mourraient de faim. 

*** En France il y a de nombreux métiers et les artisans y fomentent 
des troubles, mais personne ne pense à supprimer les hommes... 



^) h. : de notre raisonnement. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 137 

que les plus grands princes ne pourraient, sans ces arti- 
sans, maintenir leurs états. Tous leurs droits, douanes, 
taxes, impôts et subsides ne proviennent-ils pas princi- 
palement de ces artisans ? Quel roi pourrait maintenir 
son État avec les seuls revenus annuels de ses terres ? 
De même que dans une maison, de nombreux serviteurs 
bien employés gagnent chacun quelque chose pour leur 
maître, de même dans un royaume *, chaque artisan 
gagne quelque chose et cela rapporte en définitive chaque 
année au roi et au royaume ". 

* ... qui sont les richesses de la terre. 



^) S. a passé ici le passage suivant de L. et de B. : 
...au roi et à son royaume. 

Le Chevalier. — Eh bien ! Vous avez entendu de 
quel avis sont beaucoup de gens plus sages que moi. 

Le Docteur. — Je sais qu'il y a dans le royaume 
beaucoup d'hommes importants à partager cette opi- 
nion, sans cela on n'aurait pas doublé le droit de douane 
sur les étofïes^^, ni imposé de xiid. sur chaque livre 
toutes les étoffes fabriquées en ce royaume ^^^ : c'était 
là le meilleur moyen de déterminer les tisserands à aban- 
donner leur métier, comme je crains qu'il en soit ainsi 
advenu ; cela a provoqué également une grande part 
des ennuis dont vous avez été témoin ici l'été dernier 
et en occasionnera certainement d'autres s'ils ne main- 
tiennent à cette opinion. Et maintenant que nous 
sommes entrés... 

Ainsi le long speech que S. place dans la bouche du 
Chevalier est en réalité un discours du Docteur^ comme le 
montre d'ailleurs le ton ainsi que les arguments employés. 
A la fin de ce discours et avant l'autre intervention, S. 
écrit de nouveau Le Chevalier, ce qui prouve qu'il n'a 
pas voulu réellement changer le texte des MSS et que 
ceci n'est dû qu'à une omission de sa part. 



138 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[160] Le Chevalier. — Et maintenant que nous 
sommes entrés dans la discussion sur les artisans et les 
commerçants, je vais les diviser : certains ne servent 
qu'à faire sortir l'argent de ce pays, d'autres dépensent 
de nouveau dans le pays l'argent qu'il y ont gagné et 
enfin la troisième catégorie d'artisans consiste en ceux 
qui apportent de l'argent dans le pays. 

[161] Dans la première catégorie *, je range les 
merciers, les épiciers, les marchands de vin et tous ceux 
qui vendent des marchandises fabriquées outre-mer et, 
en échange de celles-ci, nous prennent notre monnaie ; 
ces commerçants, je les tiens pour tolérables, mais non 
point pour nécessaires dans un royaume : on pourrait 
s'en passer mieux que tous autres ; si nous n'avions 
point d'autres artisans qui nous rapportent autant d'ar- 
gent que ceux-ci n'en font [Fol.38.Ro coté par erreur 
34. Ro] sortir, nous perdrions beaucoup de leur fait. 

[162] Dans I.t seconde catégorie entrent les cordon- 
niers, tailleurs, charpentiers, maçons, couvreurs, bou- 
chers, boulangers, et pourvoyeurs de toutes sortes qui 
dépensent leur argent dans le pays, de même qu'ils l'y 
gagnent, mais ils ne nous en rapportent point, 

[163] Aussi devons-nous encourager la troisième caté- 
gorie : elle se compose de tisserands, de tanneurs, de 
bonnetiers et de filateurs, les seuls que je connaisse qui, 
par leur commerce et leur métier, nous rapportent de 
l'argent. Quant à nos laines, nos peaux, notre étain, 
notre plomb, nos beurres et fromages, ce sont les pro- 
duits de notre sol qui ne requièrent que le travail d'un 
petit nombre : si nous nous contentions de ces produits 
et ne récherchions pas d'autres commerces pour nous 

* 1) petits importateurs. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 139 

occuper, peu de gens suffiraient à leur production et ils 
n'en nourriraient également que fort peu. Notre Royaume 
serait ainsi comme une grange plus peuplée de bêtes 
que d'hommes et il serait sujet à devenir la proie des 
autres nations : c'est là ce qui est le plus à craindre et 
ce que l'on doit éviter, car le pays par lui-même est plus 
apte à produire " des choses nécessaires au dévelop- 
pement du bétail qu'à la nourriture des hommes *, 
si Pomponius Mêla ** ^^ est digne de foi, lui qui décri- 
vant cette île s'exprime ainsi : Plana ingens & ferax : 
sed eorum, que pecora, quàm homines benignius alant, 
c'est à dire, elle est plate, étendue et productive, mais 
de ce qui est propre à nourrir les bêtes plutôt que les 
hommes. Les forêts, les chasses, les parcs, les marais 
et les terres incultes, plus nombreux ici qu'ils ne le sont 
ordinairement ailleurs, prouvent que celui-ci n'était pas 
tout-à-fait vain dans ce qu'il affirmait. Le pays n'a pas 
autant de terres arables, de vignobles, d'oliveraies, 
d'arbres fruitiers et de telles autres choses nécessaires 
à la vie de l'homme, demandant pour leur culture une 
main-d'œuvre nombreuse si bien que ces produits nour- 
rissent beaucoup de gens, que n'en ont la France ^ et 
différents autres pays. Aussi si toutes les terres [Fol.38. 
V^'] du pays qui sont aptes à ce genre de culture étaient 
transformées dans la mesure du possible pour de tels 
usages qui nourrissent beaucoup de gens, les villes et 
les cités seraient de nouveau remplies de toutes sortes 
d'artisans, non seulement de tisserands, car le tissage 
est, comme il l'a toujours été, notre occupation natu- 
relle, mais encore de bonnetiers, de gantiers, de fabri- 

* Notre terre produit plutôt de la nourriture pour les bêtes que pour 
les hommes. 

** Pomp. Me. 



") L. & B. : comme il a été dit auparavant ^^^. 
^) L. : La France, l'Espagne et différents autres pays. 



140 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

cants de papier, de verriers, de peintres ", d'orfèvres, de 
forgerons de toutes sortes, de fabricants de couvertures, 
d'aiguilles, d'épingles, etc. *. Nous n'aurions pas seu- 
lement de ces choses à notre suffisance dans ce royaume 
(et ils nous serait possible d'économiser ainsi beaucoup 
d'argent exporté maintenant pour leur achat), mais 
nous pourrions également en exporter et les échanger 
contre d'autres marchandises nécessaires ou contre de 
l'argent. Ceci accroîtrait dans le royaume la population 
capable de le défendre et aussi nous épargnerait beau- 
coup d'argent et nous en ferait gagner. 

[164] De pareils métiers enrichissent divers pays 
qui sans cela seraient fort pauvres. 

Voyez quelles richesses ils apportent à des contrées 
où l'on en use avec profit **, les pays de Flandre et d'Alle- 
magne le montrent bien, là où, à cause de ces métiers, 
il existe des cités si nombreuses et si riches qu'il semble 
presque impossible que si peu de terre nourrisse tant 
d'hommes. C'est pourquoi, à mon avis, ils sont bien 
loin d'une juste considération ceux qui ne veulent pas 
avoir ou n'avoir que très peu de tissages dans ce royaume, 
sous prétexte que c'est l'occasion, à certains moments, 
de difficultés ou de tumultes occasionnés par le manque 
de vente. Il n'y a rien, aussi utile et nécessaire que ce 
soit pour l'usage de l'homme, qui, de temps en temps, 
par suite d'une direction maladroite, ne se trouve être 
l'occasion d'ennuis ; il en est même ainsi du feu et de 
l'eau pourtant si nécessaires que rien ne peut l'être 
davantage. 

* On désire de nouveaux métiers en Angleterre. 
** Voyez comment les Flandres et l'Allemagne sont enrichies par leurs 
manufactures. 



«^ L. : au lieu de peintres, pointers, c'est à dire fabri- 
cants de ferrets et d'aiguillettes ^^^, 



I 



t 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 141 

[165] Le Chevalier. — Cependant, Maître Docteur, 
nous ne sommes point dans une position semblable à 
celle de la France ou des Flandres dont vous parlez : 
si ces pays ne peuvent vendre d'un côté, ils le peuvent 
de beaucoup d'autres, car la terre ferme les entoure ; 
s'ils sont en guerre avec un voisin, ils seront amis avec 
un autre [Fol.39.Ro] dans le pays duquel ils pourront 
envoyer leurs marchandises pour y être vendues. 

Le Docteur. — Nous pourrions être ainsi si nous 
étions assez sages pour conserver toujours à notre dis- 
position un ami ou un autre. Qui serait assez fou pour 
ne pas agir de la sorte ? Que les hommes considèrent 
quelles amitiés ce royaume a eues dans le passé et, si 
celles-ci sont maintenant perdues ou ont été depuis 
entravées d'une façon quelconque, remplaçons-les par 
d'autres, ou, sans cela, donnons aussi peu d'occasions 
que possible de briser avec nos voisins. Le sage, je m'en 
souviens, dit dans l'Ecclesiaste : Non est bonum homini 
esse solum. 

[166] Le Chevalier. — Aussi en France existe-t-il 
diverses bandes d'hommes d'armes dans maintes places 
du royaume pour réprimer vivement de semblables 
troubles s'ils éclatent. Si nous en avions ici, nous pour- 
rions nous permettre d'avoir autant d'artisans qu'ils 
en ont. 

Le Fermier. — A Dieu ne plaise que nous ayons 
jamais pareils tyrans à venir parmi nous * ! Car on dit 
que dans le pays de France ils s'emparent des poules, 
des poulets, des porcs et des autres provisions des pauvres 
gens, sans rien donner en échange, si ce n'est le mauvais 
tour de leur ravir leurs femmes et leurs filles. 

Le Marchand. — Il en est toujours ainsi (dit le 
Marchand), ajoutant à cela qu'il pensait que ce serait 

* Tyrannie sur les pauvres en France. 



142 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

roccasion de faire naître des troubles plutôt que de les 
apaiser, car (comme il dit) les Anglais ne supporteraient 
jamais de souffrir des injures et des mauvais traitements 
comme ceux qu'il avait entendu dire être usés envers 
les sujets de France que, par dérision, on appelle, 
paysans * " ^^^. 

Le Chevalier. — Mon Dieu, le Prince pourrait fort 
bien, sous peine de sévères sanctions, les empêcher de 
commettre des outrages. 

Le Docteur. — Et qu'arriverait-il s'il n'était pas 
en son pouvoir de le faire ? Les Romains ont eu, à cer- 
tains moments, dans diverses places, de semblables 
soldats : ceux-ci servaient, pensait-on, à la défense de 
l'Empire, mais, à la fin [Fol.39.Vo], ils renversèrent 
celui-ci. Jules César le déclare formellement, et, bien 
souvent après, quand mouraient des Empereurs, les 
soldats soutenaient l'empereur qu'ils avaient élu, quel- 
quefois un esclave ou un serf, contrairement à l'élection 
faite par le Sénat de Rome, conseiller suprême de l'Em- 
pire, et cela jusqu'à ce que l'Empire entier fut complète- 
ment détruit. Ce n'est point en vue de révolte de ses 
sujets que la France conserve ses soldats **, mais 
c'est à cause de l'état et de la nécessité du pays, envi- 
ronné d'ennemis, sans mer ou mur entre eux, contre les 
incursions ^ et les invasions desquels elle est obligée 
de les conserver. Elle les abandonnerait volontiers, 
mais elle n'ose point de peur de ses voisins. Quelques 
sages ont dit et écrit *** que ces dits hommes d'armes 
pourraient à la fin occasionner la destruction de leur 



* « Paysans » français. 

** La France doit conserver des troupes... 

*** ...et cependant celles-ci peuvent détruire le pays. 



^) variante de forme de L. 

^) L. : les injures et les invasions. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 143 

royaume. Quant à nous, outre la force de notre empire 
et sa situation par rapport aux autres pays, qui ne 
requerrons point de tels hommes, les revenus de ce 
royaume ne seraient pas suffisants pour en entretenir 
un aussi grand nombre que la France ; et si nous en 
entretenions un nombre moins considérable, nous nous 
montrerions inférieurs en pouvoir à la France, vis-à-vis 
de laquelle nous avons été jusqu'à présent comptés 
comme supérieurs en succès à cause de la bravoure de 
nos cœurs anglais «. 

[167] Aussi ne voudrais-je pas voir un faible mal 
guéri par un plus grand, ni apporter, pour éviter des 
séditions populaires qui se produisent très rarement et 
sont vite apaisées, un joug continuel et charger à la 
fois le Prince et le peuple. 

Le Chevalier. — Vous dites bien et aussi ne 
puis-je rien objecter de plus à vos paroles ; je désirerais 
cependant que celles-ci puissent satisfaire les autres 
aussi bien que moi-même. 

[168] Le Docteur. — Il est temps maintenant de 
terminer ; je vous ai troublés ici avec une longue et 
ennuyeuse conversation. 

Le Chevalier. — Je serais heureux d'être troublé 
plus longtemps de cette manière. 

Le Marchand et le Bonnetier. — Et nous aussi, 
quand bien même cela durerait tout ce jour, si ce n'était 
vous déranger vous-même, gentil maître Docteur. 

Le Chevalier. — [Fol.40.Ro, coté par erreur 36. R®] 
Cependant, le point le plus important dont nous avons 
parlé n'est pas encore résolu, c'est-à-dire de savoir 
comment on pourrait remédier à ces choses. Aussi nous 



«J L. & B. : la bravoure de nos seuls sujets. 



144 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

ne vous quitterons point avant d'avoir entendu votre 
opinion. 

Le Docteur. — Par le nom de Dieu, je vous expo- 
serai ma fantaisie là-dessus, mais allons d'abord souper. 

Et ainsi nous allâmes tous souper, là où notre hôte 
avait honnêtement préparé à dîner pour nous «. 



IFoL40.VoJ 



LE TROISIÈME DIALOGUE ^ 

où sont étudiés quelques 

remèdes pour les mêmes 

maux ^ 



[169] Le Chevalier. — Après nous être bien délas- 
sés au souper, j'ai longuement réfléchi en attendant le 
jugement du Maître Docteur sur le remède des choses 
ici rappelées, savoir comment elles pourraient être selon 
lui le mieux redressées, avec le moins de danger et de 
changement. (Donc lui parlai-je ainsi) : Gomme vous 
avez montré (bon Maître Docteur) * nos maux et aussi 
les causes de ces maux, nous vous prions de ne pas nous 
laisser sans remèdes propres à ces maux. Vous nous avez 
persuadés, et nous nous en apercevons bien nous-mêmes, 
que nous ne sommes point en aussi bonne situation que 
nous l'avons été par le passé. Vous nous avez montré les 

* S'il vous plait, Docteur, dites-nous les remèdes pour les maux de 
notre pays. 



«j et ainsi... pour nous manque dans L. 

V L. : pas de titre après le troisième dialogue. 

^^ B. : les dits maux. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 145 

causes probables qui nous ont amenés à cet état, aussi 
nous vous prions de nous exposer le remède possible 
à nos maux. 

[170] Le Docteur. — Quand un homme a dégagé 
son mal et la cause de celui-ci, il se trouve en bonne voie 
de guérison, car, lorsqu'il connaît la cause du mal, il 
peut facilement éviter cette cause et, celle-ci évitée, le 
mal disparaît également. Comme le dit le philosophe : 
sublata causa, tollitur effedus. Récapitulons tout d'abord 
les maux, puis les causes de ces maux et troisièmement, 
allons à la recherche des remèdes *. Tout d'abord cette 
universelle [Fol.41.Ro] cherté, en comparaison avec le 
passé ", est le mal principal dont se plaignent tous les 
hommes * ; en second lieu, les clôtures et la transforma- 
tion de la terre arable en pâturages ; en troisième lieu, 
la décadence des villes, des communes et des villages ; 
et enfin la division et la diversité des opinions en matière 
de rehgion. 

[171] Jusqu'ici, je vous ai montré diverses occasions 
ou causes de ces maux, suivant la différence d'opinion 
et d'esprit d'un chacun **. A présent, je ferai découler 
ces maux d'une seule cause, mais seulement de celle que 
je pense être la véritable occasion du mal. Comme je 
vous l'ai montré auparavant, diverses personnes jugent 

* Les maux sont : 
i) la cherté ; 

ii) les clôtures et la transformation de la terre arable en pâturages ; 

iii) la décadence des villes ; 

iv) les différences religieuses. 
** Le Prologue du docteur. 



^) en comparaison avec le passé addition de S. 
^) L. & B. : en second lieu, l'épuisement de la mon- 
naie de ce Royaume ; troisièmement, les clôtures... ^^^. 

LE BRANCHU II 10 



146 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

différemment que ceci ou cela est la cause ou l'occasion 
de tel ou tel mal, parce qu'il peut y avoir diverses causes 
pour une chose et cependant il n'y en a qu'une qui l'oc- 
casionne ; recherchons donc la cause, laissant de côté 
toutes les causes accessoires qui sont amenées par la 
cause originelle *. Quand une foule se presse dans un 
étroit passage, celui qui est en tête est poussé par celui 
qui se trouve derrière lui, celui-ci par celui qui le suit 
lui-même et le troisième par quelque chose de fort et de 
violent qui le fait avancer, ce qui est la première et prin- 
cipale cause de la poussée de ceux qui se trouvent devant 
lui : s'il était retenu et s'il s'arrêtait, tous les autres 
s'arrêteraient également. Pour rendre ceci plus clair ** : 
dans une horloge se trouvent de nombreuses roues, 
cependant la première une fois mise en mouvement fait 
agir la seconde, celle-ci la troisième, etc., jusqu'à la 
dernière qui fait agir l'instrument frappant l'heure ***. 
De même dans la construction d'une maison : il y a le 
maître qui veut que cette maison soit bâtie, il y a le 
charpentier et les matériaux nécessaires à la construction ; 
ces matériaux restent inertes jusqu'à ce que l'ouvrier 
les emploie ; cet ouvrier ne travaille que lorsque le maître 
l'y intéresse par de bons salaires : aussi le maître est-il la 
cause principale de la construction de cette maison. 

[172] Cette cause **** est appelée cause efficiente 
par les savants parce qu'elle détermine l'existence de 
l'objet principal. Persuadez à cet homme d'abandonner 
cette construction et la maison n'existera jamais ; la 
maison cependant ne peut être construite sans les maté- 
riaux et sans les ouvriers ; [Fol.41.Vo] aussi ces autres 
causes sont-elles appelées par certains causae sine quitus 



* Analogie avec : i) une foule dans un étroit passage... 

** ii) une horloge et... 

*** ...iii) la construction d'une maison. 

**** La cause originelle appelée efficiente. 



( 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 147 

non et par d'autres materiales Se formules. Mais toutes 
tendent vers le même but : c'est la cause efficiente qui 
est la cause principale sans l'intervention de laquelle 
la chose ne pourrait exister. Gomme dans l'esprit d'un 
chacun existe cette croyance qu'une fois suppriméeja 
cause, l'effet est également supprimé *, les hommes 
essayèrent de discerner sans jugement les causes ''des 
choses dont nous parlons, sans séparer la cause princi- 
pale des causes secondaires ; aussi, en supprimant ces 
causes qui ne sont que secondaires, comme ils le firent, 
ils n'approchèrent point du remède qu'ils cherchaient **. 
Il en est ainsi comme de la femme d'Ajax qui perdit son 
mari dans le navire appelé Argos et qui souhaitait que 
les pins qui servirent à la construction du navire n'aient 
jamais été abattus dans le bois de Peleius, alors que ce 
n'était pas la cause efficiente de la perte de son mari, 
mais au contraire le feu qui fut jeté sur le dit navire et 
qui l'enflamma ***. De semblables causes sont appelées 
causes lointaines, parce qu'elles se trouvent trop éloi- 
gnées ; elles n'agissent pas par elles-mêmes et il faut 
qu'une autre les fasse agir. 

[173] Peut-être, comme je m'éloigne ainsi de mon 
sujet, pensera-t-on que je m'éloigne également de mon 
but ; venons-en cependant à notre discussion et appli- 
quons-lui ce que je viens de dire. Quelques uns pensent 
que cette cherté est l'œuvre du fermier qui vend trop 
cher ses produits ; d'autres pensent que c'est le seigneur 
qui augmente trop le prix de sa terre **** ; certains 
accusent les clôtures et certains autres l'élévation de 
notre monnaie ou son altération. Aussi, en supprimant 
quelqu'une de ces choses (celle qui, d'après leur opinion, 



* Il faut distinguer la cause principale des causes secondaires. 
** Cic. top. Lib. 5. 

*** Les causes lointaines n'ont pas besoin d'être considérées. 
**** Sublata cause lollihir effecius. 



148 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

était la cause principale de cette cherté), quelques uns 
pensèrent-ils remédier à celle-ci ; mais l'essai montra 
qu'ils n'avaient point touché à la cause efficiente et 
principale et leurs expédients n'aboutirent pas * : 
s'ils avaient abouti, le mal eût disparu complètement, 
car cela est propre à la cause principale, qu'aussitôt 
supprimée l'effet disparaît également. [Fol. 42. R®]. Je 
confesse cependant que toutes ces choses prirent nais- 
sance avec cette cherté, de telle sorte que chacune d'elles 
semblerait être la cause de cette dernière ; il n'y a 
cependant pas de bonne preuve qu'elles en soient les 
causes **, pas plus que le clocher qui fut construit 
à Douvres ne fut celle de la décadence de son port, 
parce que le port commença à décliner à l'époque où 
fut construit le clocher. Certainement, là ne sont point 
les causes efficientes de cette cherté, bien que quelques- 
unes puissent être la conséquence d'une autre ^^®. 

[174] Mais, comme je l'ai déjà fait remarquer 
d'hommes se poussant les uns les autres dans un cor- 
ridor, lorsque seul le premier de tous est cause initiale 
de ce mouvement, ainsi pour le sujet dont nous parlons, 
il y a quelque chose qui est la cause originelle de ces 
autres causes qui ne sont que secondaires et les fait 
devenir elles-mêmes causes de faits différents. Ainsi la 
hausse de tous les prix des victuailles par le fait du fer- 
mier est la cause de la hausse du fermage de sa terre ; 
le fait pour les gentilshommes de prendre tellement de 
fermes en leurs propres mains, et cela parce qu'ils sont 
amenés à acheter si cher leurs provisions, est à son tour 
une cause importante du nombre des clôtures : car les 
gentilshommes ayant beaucoup de terre en leur posses- 
sion et n'étant pas à même de la cultiver et de la labou- 

* La cause principale ou efficiente de cette cherté n'a pas encore 
été touchée. 

*• Le clocher de Tendernen et le port de Douvres. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 149 

rer entièrement (ce qui demande l'industrie, le travail 
et l'entretien de nombreuses personnes), convertissent 
la plus grande partie de cette terre en pâturages, ce qui 
requière moins de charges de personnel et rapporte 
cependant un profit plus considérable. 

[175] Ainsi, une chose découle d'une autre et en 
met une autre en mouvement, cependant un élément 
premier est la cause principale de toute cette impulsion 
et de ce mouvement circulaire. Je vous ai montré en 
passant que la cause principale n'était le fait ni du 
fermier, ni du gentilhomme ; voyons si elle est celui du 
marchand *. Il semble qu'étant donné que toutes les 
marchandises sont plus chères qu'elles n'avaient cou- 
tume de l'être, le fermier est conduit à vendre plus cher 
ses produits. Maintenant que la chose en est là, comment 
pouvez-vous. Maître Marchand, vous disculper d'être 
la cause de cette cherté ? 

Le Marchand. — [Fol.42.Vo] Je le peux très faci- 
lement. Sir, car si nous vendons maintenant tout plus 
cher que nous n'avions coutume, nous achetons égale- 
ment plus cher aux étrangers. Laissons-les se disculper 
nous nous l'avons fait en ce qui nous concerne. 

[176] Le Docteur. — Ils ne sont point là pour 
répondre ; s'ils étaient là, je leur demanderais pour- 
quoi ils vendent leur marchandises plus cher qu'autre- 
fois ? 

Le Marchand. — Mon Dieu, j'en ai entendu beau- 
coup jusqu'ici, lorsqu'on leur posait cette question, 
répondre de deux manières. L'une était qu'ils ne ven- 
daient pas en réalité plus cher qu'ils n'en avaient l'habi- 
tude, donnant pour preuve qu'ils ne prenaient en échange 
de leurs marchandises qu'autant et pas davantage des 

* La cause principale de cette cherté est-elle dans le Marchand ? 



150 ÉCRITS NOTABL?:S SUR LA MONNAIE 

nôtres qu'ils n'avaient coutume. Ainsi, pour une todde 
de notre laine, ils donnent autant de vin, d'épices ou 
de soie qu'ils en donnaient autrefois pour une pareille 
quantité ; ils donnent, pour une once d'argent ou d'or, 
autant de marchandises qu'ils en ont toujours donné *. 
L'autre réponse était que si nous croyions qu'ils vendent 
plus cher leurs marchandises sous prétexte qu'ils deman- 
dent plus de pièces de notre monnaie qu'autrefois, ce 
n'est point là leur faute, disaient-ils, mais la nôtre qui 
avons réduit nos pièces ou leur avons donné une valeur 
moindre que celle qu'elles avaient dans le passé. Aussi 
en exigent-ils un plus grand nombre en échange de 
leurs marchanaises ", disant qu'ils se souciaient peu du 
nom que nous donnons à nos pièces de monnaie, qu'ils 
ne considèrent que leur poids et leur valeur réelle, celle 
à laquelle elles sont estimées partout dans le monde. 

[177] Le Chevalier. — Je leur aurais répliqué 
ainsi : s'ils ne venaient ici que pour nos marchandises, 
que leur importaient le poids et la valeur de notre 
monnaie ** ? Ils auraient pu obtenir autant de nos 
produits en échange des leurs qu'ils avaient coutume. 
S'ils venaient au contraire pour notre or et notre argent, 
il n'a jamais été légal que je sache, pas plus qu'il n'est 
bon, qu'ils nous en prennent. Aussi je ne pense pas qu'il 
existe de raison pour vendre leurs marchandises plus 
cher qu'ils le faisaient autrefois. 

[178] Le Docteur. — [Fol.43.Ro] Ils auraient pu 
répondre que, lorsqu'ils avaient les marchandises que 

* C'est parce que notre monnaie a été dévaluée qu'ils en demandent 
davantage en échange de leurs marchandises. 

** Alors, que les étrangers prennent nos marchandises et laissent notre 
monnaie tranquille. 



^) L. : pour nos marchandises. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 151 

nous désirions, il n'arrivait pas toujours que nous pos- 
sédions toutes celles qu'ils cherchaient *. Comme ils 
avaient peut-être davantage de marchandises néces- 
saires pour nous que nous ne possédions de produits 
désirés par eux, ils étaient heureux de recevoir de nous 
tel objet courant dans la plupart des pays, qui puisse 
acheter ailleurs, selon leur bon plaisir, ce qu'ils recher- 
chaient : et cet objet, diront-ils, n'était pas notre mon- 
naie. Quant à nos lois interdisant l'exportation outre- 
mer d'or et d'argent, ils ne s'en soucient point, car ils 
peuvent en obtenir facilement : ils ont de nombreux 
moyens de le faire, moyens que je vous ai déjà rappelés. 
En ce qui concerne notre monnaie, ils pourraient arguer 
finalement de ce que nous ne l'estimons point nous- 
mêmes d'après son nom, mais au contraire d'après la 
valeur et la quantité de matière dont elle est faite, car 
s'ils nous avaient apporté une demi-once d'argent, nous 
ne la prendrions point pour une once, pas plus que s'ils 
nous apportaient du cuivre mélangé à de l'argent, nous 
ne le prendrions pour de l'argent pur ; si nous ne vou- 
lons pas l'accepter de leurs mains, pourquoi le pren- 
draient-ils des nôtres ? Ils n'ont rencontré personne ici 
qui ne veuille plus volontiers une coupe d'argent qu'une 
coupe de cuivre ; il en est même ainsi des directeurs de 
nos Monnaies, quoique ceux-ci, en d'autres cas, per- 
suadent les gens que l'une est aussi bonne que l'autre i^^. 
Voyant que nous prisons l'une bien davantage que 
l'autre, comme le fait d'ailleurs le monde entier, pourquoi 
n'estimeraient-ils pas notre monnaie d'après la quantité 
et la valeur de sa substance, d'après le taux auquel on 
l'évalue, à la fois chez nous et dans toutes les autres 
places ** ? Comme à présent dans un grand nombre de 



* Mais supposez qu'ils ne veuillent pas autant de nos marchandises 
que nous en désirons des leurs... 

** ... pourquoi prendraient-ils, pour le solde, notre monnaie dévaluée 
comme si elle était pure ? 



152 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

pièces, il n'y a que la valeur qui se trouvait dans un 
moindre nombre auparavant, ils demandent en consé- 
quence un plus grand nombre de pièces de monnaie, 
mais cependant la même valeur en substance, qu'ils 
avaient coutume d'exiger en échange de leurs mar- 
chandises. Voyons maintenant à qui va la cause de cette 
cherté, car, quant aux étrangers, je crois qu'ils se sont 
raisonnablement excusés et ont rejeté cette accusation. 

[179] Le Chevalier. — [Fol.43.Vo] D'après vos 
arguments, la cause doit en être à la monnaie et, par 
voie de conséquence, à Sa Majesté le Roi par le com- 

j mandement duquel celle-ci fut altérée. 

L- Le Docteur. — Oui, mais peut-être la cause 
remonte-t-elle encore plus loin, jusqu'à ceux qui furent 
les premiers conseillers de cette opération, prétextant 
qu'il en découlerait un grand et notable profit pour 
Sa Majesté * : si Sa Grâce avait pu se rendre compte 
que cette mesure ne donnait qu'un profit momentané 
et qu'elle occasionnait une perte constante à la fois à 
Sa Majesté et à son Royaume, Elle et son peuple auraient 
pu être amenés à renoncer facilement à la pratique de 
ce simple moyen «. Mais, de même qu'un homme qui 
pense en guérir un autre au moyen d'une médecine qu'il 
juge bonne n'est pas beaucoup à blâmer si celle-ci est 
reconnue mauvaise, de même Sa Majesté (sous le règne 
de laquelle ceci fut accompli, ce qu'on ne peut supposer 
avoir été destiné à produire une perte, mais bien plutôt 
un avantage pour Elle et pour ses sujets) ^ ne doit être 

* Henri VIII dévalua notre monnaie, pensant que ce serait un grand 
bénéfice pour le royaume : mais ce fut une grande perte. 



«j L. & B. : peut être rapidement révoqué. 
^) L. & B. : pas plus que le père de Sa Majesté, ne 
doit être... 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 153 

aucunement blâmée, bien que le résultat fut contraire 
au but proposé. 

[180] Le Chevalier. — Alors vous pensez vraiment 
que l'altération de la monnaie a été la première et prin- 
cipale cause de cette universelle cherté ? 

Le Docteur. — Oui, il n'y a pas de doute, c'est la 
cause d'une grande partie des maux dont nous avons 
parlé, car c'est la cause originelle de tous : outre que la 
chose est évidente par elle-même, l'expérience et 
l'épreuve la rendent encore plus évidente. Avec l'alté- 
ration de la monnaie débuta cette cherté, et, à mesure 
que la monnaie devenait plus mauvaise, montait le prix 
de toute chose : que ceci est vrai, les quelques pièces de 
l'ancienne monnaie qui subsistèrent en sont la preuve, 
car, avec celles-ci, on pouvait obtenir autant de mar- 
chandises à l'étranger et dans ce royaume qu'on avait 
coutume d'en avoir. En effet, lorsque la mesure devient 
plus petite, le nombre de mesures augmente afm d'arri- 
ver au même résultat, et, comme ceci n'affecta pas égale- 
ment tous les hommes, les uns subirent de grandes pertes 
et les autres en retirèrent de grands profits, ce qui 
occasionna tout d'abord " un mécontentement général. 
Aussi, pour conclure [Fol.44.Ro], je pense que cette 
altération de la monnaie * a été la cause originelle de ce 
qu'en premier lieu les étrangers nous vendirent plus 
cher leurs marchandises ; ceci eût pour résultat que 
tous les fermiers et tenanciers qui produisaient quelques 
denrées les vendirent également plus cher. Leur cherté 
amena les gentilshommes à augmenter leurs fermages, 
à prendre en mains propres des fermes pour en tirer 

* La dévaluation de notre monnaie fut la cause originelle de la cherté. 



«^ tout d'abord, addition de S. 



154 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

meilleur profit et, par voie de conséquence, à enclore 
davantage de terres «. 

[181] Le Chevalier. — Si ceci était la cause prin- 



«^ Les § 181 à 185 inclus sont une addition de S. qui a 
supprimé des passages fort importants des manuscrits. 
Voici le texte de L. et de B., identique sauf quelques 
variantes de forme que nous ne citons pas. Les sous- 
titres sont entre crochets et en italique : 

[L.Fol.62.Ro] Le Chevalier. — Et quel est mainte- 
nant le remède à tout cela ? 

Le Docteur. — [Soit par Vexemple, soit par la loi, 
toute chose doit être rectifiée]. Si ceci est la cause effi- 
ciente, comme je le crois, vous voyez vous-même le 
moyen d'y remédier : je n'en vois pas d'autres, pour 
redresser une chose dérangée, que l'exemple ou la loi. 
Si vous choisissez le premier moyen, vous pouvez 
prendre comme exemple soit notre Royaume quand tout 
allait bien soit un autre royaume que nous voyons bien 
ordonné et à l'exemple duquel nous pouvons conformer 
nos affaires. Si l'autre moyen nous agrée mieux, nous 
devons rechercher quelles sont les vraies causes de ces 
effets et, en supprimant les causes principales et effi- 
cientes, ces effets disparaîtront également, comme je 
l'ai dit souvent. 

Le Chevalier. — Je vous prie, expliquez clairement 
votre plan : quelle sont les causes que vous auriez 
supprimées et comment ces choses pourraient-elles être 
redressées ? 

Le Docteur. — Je le ferai, à condition toutefois 
que, si vous n'admettez pas mon raisonnement, vous le 
critiquiez et donniez votre opinion là-dessus ; si vous 
l'admettez en tout ou partie, usez-en selon votre bon 
plaisir. [Le remède est la restauration de la monnaie à 
ses anciens taux et dénomination.] Je veux dire (dit-il) 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 155 

cipale de la cherté, comme il semble bien d'après de 
grandes probabilités, comment se fait-il selon vous, 
Maître Docteur (car vous dites que si la cause est sup- 



que toute la monnaie actuellement courante ne le soit 
plus à partir d'une certaine date, que les gens l'acceptent 
seulement d'après l'estimation du métal contenu : à 
partir de ce moment, seront seules courantes l'ancienne 
et la nouvelle monnaie, d'après une même valeur, un 
même poids, une même dénomination et ainsi la mon- 
naie sera-t-elle rétablie à son ancien taux et à son 
ancienne bonté. 

Le Chevalier. — [L.Fol.62.Vo] Tout le Trésor de 
ce Royaume ne pourrait être ainsi traité en une seule 
fois ; il pourrait être rétabli ainsi peu à peu, partie 
cette année, partie l'année suivante. 

Le Docteur. — Que voulez-vous dire ? 

Le Chevalier. — Je veux dire ceci : améliorez la 
grote d'un demi-penny cette année et d'un demi-penny 
l'année suivante. 

Le Docteur. — Qu'à Dieu ne plaise vous avisiez 
le Roi d'agir ainsi ! Ce serait un moyen d'augmenter 
les charges du roi sans remédier aucunement à la 
chose ^^^. 

Le Chevalier. — Comment donc ? 

Le Docteur. — Mon Dieu, je vous le prouverai 
ainsi : si le roi voulait améliorer la monnaie que nous 
possédons d'une valeur donnée, par exemple d'un penny 
ou davantage par pièce, vous admettrez que, lorsque 
cette monnaie est exportée, elle sera en juste valeur 
préférable d'un penny ou même davantage à celle que 
nous avons maintenant. 

Le Chevalier. — Oui, sans doute. 

Le Docteur. — Alors cette monnaie ne sera-t-elle 
pas aussi courante que l'autre à l'étranger ? 

Le Chevalier. — Oui. 



156 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

primée, Tefïet disparaît également), comment se fait-il 
que les prix de toutes choses ne soient pas revenus à leur 
ancien taux, alors que depuis longtemps notre monnaie 
anglaise * (au grand honneur de notre noble Princesse 

• Mais la Reine Elisabeth rendit à notre monnaie sa pureté primitive. 



Le Docteur. — Lorsque les orfèvres, les marchands 
et les autres personnes expertes en métaux s'aperçoivent 
qu'une grote est meilleure que l'autre et que cependant 
ils obtiennent autant de marchandises pour la mauvaise 
grote que pour la bonne, ne conservent-ils pas toujours 
les bonnes pour les employer à quelqu'autre usage ? 
[Toutes les monnaies qui ont cours ensemble doivent être 
également proportionnées les unes aux autres.] Ils agiront 
ainsi sans aucun doute, comme ils l'ont fait avec les 
nouvelles pièces d'or [L.Fol.63.Ro] car, s'apercevant 
que la nouvelle pièce d'or était meilleure que la nouvelle 
pièce d'argent fabriquée pour être de même valeur, ils 
accaparèrent tout l'or, aussi vite qu'il sortait de la Mon- 
naie, et le conservèrent pour d'autres usages, de telle 
sorte que maintenant nous n'avons guère que de l'an- 
cienne monnaie d'or. Ainsi Sa Majesté le Roi perd de 
l'argent et le remède essayé n'a aucun effet. Tout cela 
parce qu'il n'y a pas d'égale proportion entre les mon- 
naies, parce que l'une est meilleure que l'autre. J'avais 
l'intention de vous exposer un autre moyen : si Sa 
Majesté le Roi faisait rentrer soudainement toute la 
monnaie actuellement courante et créait une nouvelle 
monnaie quelque peu meilleure, mais pas aussi pure 
cependant que l'ancienne, je crois qu'une semblable 
déception serait occasionnée au Roi par ces monnayeurs ; 
car lorsque les métaux sont fondus ensemble, ils ne peu- 
vent être également proportionnés sans être de nouveau 
séparés les uns des autres, les monnayeurs peuvent 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 157 

actuellement régnante) a été entièrement ramenée à sa 
perfection et à sa pureté d'antan ? 

Le Docteur. — En vérité, Sir, je dois vous confes- 
ser (bien qu'à première vue cela puisse sembler contre- 



agir comme ils veulent et user pour leur propre avan- 
tage de cette incertitude. [L'alliage des métaux esl 
cause de fraude.] Si dans une once ils sont trouvés en 
faute, ils pourraient dire : nous avons fondu ensemble 
de grandes quantités de métaux et ce qui manque à 
notre standard dans cette portion est suppléé dans une 
autre portion. Ils ne peuvent jamais être tenu à accom- 
plir leur devoir qui doit être laissé à leur propre 
conscience et celle-ci, j'en ai peur, sera assez large. Ce 
moyen cependant n'affecte qu'un des côtés de la chose 
et ce qui est arrangé d'une part est perdu de l'autre. 

Le Chevalier. — [L.Fol.63.Vo]. Gomment ! Le Roi 
diminuerait la grote et toutes les autres monnaies ? 

Le Docteur. — Toutes reviendraient alors à la 
même estimation, car j'ai pris 10 livres de cuivre contre 
une once d'argent. Il n'est au pouvoir d'aucun prince 
de faire qu'une once d'argent en vaille deux et pas plus 
pour l'or que pour quelqu'autre métal ; je préférerais 
avoir un demi-penny qui soit appelé un demi-penny 
plutôt qu'un demi-penny qui soit appelé penny. Un 
homme peut changer le nom des choses, mais non point 
la valeur des choses pendant longtemps, excepté si 
nous étions dans un pays tel qu'on s'imagine être 
l'Utopie qui n'a point de trafic avec d'autres contrées. 
Aussi voudrais-je que l'on conserve une juste et conve- 
nable proportion, non seulement en qualité, mais aussi 
en quantité ; [Non seulement la substance et la quantité ^ 
mais aussi la dénomination des pièces doit être suivant 
Vusage] si vous admettez l'altération de l'une ou de 
l'autre monnaie, vous devez également admettre de 
nombreux abus, car, quoique le Prince puisse frapper 



158 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

dire en partie mes affirmations antérieures) que bien 
que notre monnaie aujourd'hui et depuis longtemps 
ait été restaurée à son ancienne bonté, cependant la 
cherté de toutes choses, que j'ai affirmé auparavant 
avoir procédé de la dévaluation de notre monnaie sub- 



des monnaies de nom et de poids différents, bien qu'elles 
ne soient jamais aussi pures que les anciennes, étant 
donné que dans les rentes, les salaires, les dettes et les 
droits des hommes vivants on se sert du nom des mon- 
naies existant avant cette réforme, telles que livres, 
marcs, nobles, réaux et shillings et étant données les 
écritures faites d'après ces dénominations, vous ne 
pouvez pas les changer sans modifier également dans 
une large mesure les revenus, les dettes et les droits 
d'un chacun. Ceci est bien apparu lors de l'altération 
de la monnaie lorsqu'elle a eu lieu, [L.Fol.64.Ro] alté- 
ration dont pourraient s'apercevoir dans leurs comptes, 
s'ils considéraient bien le sujet, Sa Majesté le Roi prin- 
cipalement et ensuite les nobles et les gentilshommes 
de ce Royaume. 

Le Chevalier. — Gela, je sens moi-même que c'est 
vrai, bien que je n'en sache point la raison : car, bien 
que je puisse dépenser maintenant plus qu'il y a seize 
ans, je ne suis cependant plus à même de tenir maison 
comme je le faisais alors. 

Le Docteur. — Il n'est pas étonnant qu'il en soit 
ainsi. Vous vous souvenez, je pense, de ce que je vous 
ai dit ce matin : à savoir que chez Aristote [Que la mon- 
naie est commune mesure. Aristote. li. 5. cap. 5. Eth.] la 
monnaie est appelée une commune mesure de toutes 
les choses. Envisagez le cas où vous n'auriez pas de rente 
payable en monnaie, mais seulement en telles marchan- 
dises qui vous sont nécessaires, ainsi en tant de bois- 
seaux de grain ou en tant de yards d'étoffe. Le yard 
et le boisseau n'ont pas changé de valeur depuis le temps 



COMPENDIELX OU BREF EXAMEN... 159 

siste et continue parmi nous *. Votre doute, exprimé 
fort judicieusement et concernant bien le sujet, est 
digne de considération, mais je me rends tellement bien 
compte de la difficulté que ce ne serait point de bonne 
modestie que d'en entreprendre la critique sans études 
plus approfondies. 

[182] Le Chevalier. — Je vous prie, Sir, d'aban- 
donner pour cette fois l'excuse de la modestie. J*ai bien 
compris, par vos discussions antérieures, que vous 

* Vrai. Et la cherté dure encore. 



où VOUS avez loué vos terres. [Qu'il n'est pas suffisant 
pour un homme d'être payé par un nombre égal de pièces 
de monnaie, mais qu'il lui faut aussi la quantité de métal.] 
Si le boisseau et le yard étaient diminués de moitié et 
si cependant vous n'étiez payé que par autant de bois- 
seaux de grain ou de yards d'étoffe que vous l'étiez 
avant la diminution de ces mesures, pourriez-vous 
nourrir et vêtir autant de personnes qu'auparavant ? 

Le Chevalier. — Non, moitié moins seulement, 
car c'est la proportion qui manque, par votre calcul, 
à la quantité totale de marchandises. Mais la monnaie 
est-elle une commune mesure que l'on peut diminuer 
et raccourcir comme les autres ? 

Le Docteur. — Ce n'est pas seulement mon opi- 
nion, mais aussi celle d'Aristote, comme je l'ai dit aupa- 
ravant, le plus subtil philosophe qui ait jamais existé. 

Le Chevalier. — [L.Fol.64.Vo] Mon Dieu, si cela 
est vrai, c'est le Roi qui perd le plus et ensuite ses 
nobles et ses gentilshommes qui sont sa force principale 
en temps de besoin ; perdent également tous les gens 
qui sont payés en cette mesure, étant appointés depuis 
longtemps en un certain nombre de livres, de marcs et 
de shillings. Je m'aperçois aussi que ceux qui les paient 



160 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

n'êtes pas, sans de nouvelles réflexions, suffisamment 
démuni de science pour nous satisfaire là dessus et même, 
si besoin était, en des matières encore plus importantes. 



en cette nouvelle mesure, sans en augmenter le nombre, 
y gagnent nécessairement beaucoup. 

Le Docteur. — Je pense que vous vous en rendez 
compte vous-même ? 

Le Chevalier. — Oui sans doute il doit en être 
ainsi. Mais encore une chose que je voulais vous deman- 
der : comment fait-on en France et dans les Flandres, 
là où l'on a de la monnaie de cuivre, de la monnaie mixte, 
de la monnaie d'argent pur et de la monnaie d'or courant 
ensemble ? 

Le Docteur. — C'est en conservant une juste pro- 
portion entre chaque métal, ainsi de cent pour un pour 
le cuivre à l'égard de l'argent et de 12 pour un pour 
l'argent vis-à-vis de l'or. [Qu'il n'y a pas d'importance 
à ce que quelques monnaies soient de cuivre, si Von conserve 
une juste estimation de leur valeur vis-à-vis de celle de 
l'argent et de ior.] Quant à la proportion de l'argent à 
l'égard de l'or, je ne pense pas qu'elle puisse être modi- 
fiée par l'autorité de quelque Prince, si cela était pos- 
sible, un Prince ou une autre personne l'eût déjà fait 
depuis deux mille ans, car c'est depuis ce temps que 
Platon, qui était un autre philosophe appelé le divin 
Platon pour sa parfaite sagesse, dans son dialogue 
nommé Hipparchius [Plato in dial, Hipparch.] montra 
que cette dite proportion existait en son temps entre 
l'argent et l'or. Elle est la même encore maintenant, 
car, aujourd'hui, douze onces d'argent ne valent qu'une 
once d'or fin. [Que la proportion qui existait entre Vor 
et r argent il y a deux mille ans est encore la même aujour- 
d'hui.] Lorsque six angelots pesaient une once d'or, 
vingt grotes pesant douze onces d'argent valaient un 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 161 

Le Docteur. — Eh bien j'accepte (puisque vous le 
voulez ainsi) [Fol.44.Vo] de me rendre à votre désir. 
Je vous donnerai franchement mon opinion là-dessus, 

^ 



angelot et ainsi 40d. d'argent correspondaient à 40s. 
d'or. 

Le Chevalier. — [L.Fol.65.Ro]. Vous souhaitez 
que nous retournions aux vieux chemins que nous avons 
quittés, mais toute la difficulté est de savoir comment 
y retourner. 

Le Docteur. — Cela demande sûrement quelqu'in- 
telligente et prudente disposition, mais cela n'est pas si 
difficile et les inconvénients qui en découleront, car il 
y en aura nécessairement, seront moindres que ceux 
provenant de la monnaie telle qu'elle est à présent et 
qui, sans nul doute, seront de plus en plus nombreux. 
D'autre part les choses reviennent naturellement et 
avec moins de difficultés au commerce traditionnel 
qu'elles ne s'adaptent à un usage nouveau et extra- 
vagant ; les gens seront heureux de retrouver ce dont 
ils avaient l'habitude et ainsi ils supporteront quelques 
peines pour y revenir. 

Le Chevalier. — Eh bien, présentez cette réforme 
telle que vous la comprenez et que mes amis et moi 
entendent quels inconvénients peuvent en résulter. 

Le Docteur. — Vous me soumettez une question 
importante qui excède mon simple esprit. Elle devrait 
être examinée par les membres du Conseil ou du Parle- 
ment ou par quelques hommes sages et instruits choisis 
par eux et réunis pour la discuter. Peut-être ai- je ici 
dépassé mon rôle en allant jusqu'à dire que la chose 
devait être faite. 

Le Chevalier. — Quel mal peut-il y avoir, car, bien 
que nous imaginions ici que toute la communauté est 
représentée par nous, nos résolutions ne seront pas 

LE BRANCHU II 11 



162 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

à condition toutefois que, si vous ne l'admettez point, 
VOUS le critiquiez et que vous me fassiez part de vos 
propres fantaisies et jugements sur cette matière. Il 
existe, à mon avis, deux causes spéciales * pour les- 
quelles, nonobstant la réforme de notre monnaie, cette 

* Deux causes de la cherté des choses : 



publiées ? Gela peut produire ce bon résultat : c'est 
qu'en vous écoutant, Maître Docteur, j'entende quelque 
sage raison que, lorsque je ferai partie du Parlement 
(ce dont je suis indigne), je pourrais exposer et faire 
entendre à quelques hommes pour le plus grand bien 
de tous. [L.Fol.65.Vo] Aussi, exposez-nous votre projet, 
il ne nous servira pas à nous-mêmes. 

Le Docteur. — Il est dangereux de se mêler des 
affaires du Roi, surtout si cela peut-être à même de dimi- 
nuer ses revenus. 

Le Chevalier. — Gela serait vrai si on en parlait là 
où cela pourrait faire du mal et dans cette intention. 

Le Docteur. — Je n'agis pas ainsi, mais au 
contraire pour le meilleur but et, j'en prends Dieu à 
témoin, pour le plus grand profit, honneur et sûreté 
dans l'avenir de Sa Majesté le Roi. Cependant quel- 
ques-uns diront peut-être qu'il ne m'appartient pas 
d'étudier cette affaire ; oui, je suis le sujet du Roi et 
je lui dois, non seulement l'obéissance, mais encore tout 
le respect à la fois dans l'exemple et dans le conseil. 
Je présenterai donc ainsi le cas : supposons que le Roi 
proclame qu'après la prochaine Saint-Michel il n'y aura 
plus de monnaie à avoir cours en ce royaume, mais 
seulement au nouveau taux ; chacun devra apporter 
à la Monnaie du Roi toute sa nouvelle monnaie et là 
on lui donnera des reçus disant que pour chaque 10 s. 
de la nouvelle monnaie apportée au Roi, celui-ci lui 
donnera, entre la Saint-Michel et la Noël suivante ou 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 163 

cherté des choses (en comparaison avec le passé) subsiste 
parmi nous. 

[183] La première est qu'immédiatement après la 
dévaluation de notre monnaie sous le règne du Roi 
Henri VIII i°®, tous les prix montèrent, affectant toutes 



I 



tout autre époque, un angelot noble de bon or ou de 
bon argent et à l'ancienne valeur, c'est à dire dix grotes 
pour l'once d'argent et six angelots pour l'once d'or.. 
Je vous demande quel mal en adviendrait ? 

Le Chevalier. — Mon Dieu, il n'y aurait aucun mal 
si cela pouvait réussir ; mais où le Roi trouverait-il 
suffisamment de fonds pour tout cela ? Sa Grâce n'en a 
pas beaucoup dans son propre trésor, peut-être, n'en 
a-t-elle, même avec tous ses sujets, pas assez pour tout 
le trafic du Royaume. 

Le Docteur. — [L.F0I.66.R0]. Je ne conteste point 
qu'il faudra un, deux ou trois ans avant que ce Royaume 
en soit aussi bien pourvu qu'il ne l'était auparavant et 
que Sa Majesté le Roi aura quelques besoins d'argent 
pour réussir tout cela : mais la difficulté n'est pas si 
grande qu'elle paraît et elle existerait surtout au début. 
[Comment on pourrait avoir des fonds pour la réforme de 
la monnaie.] Tout d'abord Sa Majesté le Roi aurait des 
fonds au moyen de la nouvelle monnaie qui serait appor- 
tée à la Monnaie. Il y a encore dans le Royaume un peu 
de l'ancienne monnaie qui serait apportée au Roi pour 
être divisée, si son estimation était juste ; il y a égale- 
ment de la vaisselle que les gens seraient heureux d'ap- 
porter pour la monnayer s'ils pouvaient avoir en place 
du pur argent comme ils en avaient l'habitude. Une 
disposition pourrait être prise pour un temps interdisant 
que la laine, les étoffes, l'étain ou quelqu'autres mar- 
chandises semblables soient exportées, à moins qu'elles 



164 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

les classes de la société *. Il devait arriver, comme vous 
le savez, que les gentilshommes, qui ne vivaient que du 
revenu de leurs terres, en furent autant ou davantage 
les victimes (comme cela a été prouvé) que n'importe 

* i) la dévaluation de notre monnaie par Henri VIII. Ainsi prix en 
hausse... 



ne soient payées en bon or ou en argent d'après l'ancien 
taux. Et si Sa Grâce pouvait s'arranger de manière que 
les gens puissent avoir de la monnaie de billon frappée 
moins chère, aussi bon marché qu'autrefois, ceux-ci 
apporteraient vite de l'argent à la Monnaie. 

Le Chevalier. — Gela demanderait longtemps avant 
que suffisamment d'argent et d'or soit apporté et frappé 
pour subvenir aux besoins du Royaume ! Gomment pen- 
dant ce temps les gens feraient-ils le commerce, étant 
donné qu'auparavant ils manquaient déjà d'espèces? 

Le Docteur. — Partie par le troc, partie au moyen 
de cette monnaie corrigée, comme celle qui fut expor- 
tée, jusqu'à ce qu'il en soit fabriqué davantage. 

Le Ghevalier. — Gomment le Roi et les gentils- 
hommes seraient-ils payés de leurs rentes pendant ce 
temps ? 

Le Docteur. — Sa Majesté le Roi pourrait être 
payée en sa monnaie actuelle [L.Fol.ôô.V^'] et les gen- 
tilshommes en produits des terres de leurs tenanciers 
estimés un certain prix, en paiement de la rente pour 
la première demi-année. Pour les six mois suivants, 
il y aurait assez d'or et d'argent donné en échange de 
nos laines, peaux, étain, plomb et autres marchandises 
pour payer les rentes du roi et des autres seigneurs, car 
je crois que chaque tenancier récolte annuellement 
suffisamment d'un produit ou d'un autre pour payer le 
fermage de son seigneur et les seigneurs peuvent, de leur 
côté, épargner suffisamment du produit qu'ils reçoivent 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 165 

quelle autre personne. Ceci admis, les gentilshommes 
désireux de conserver leur crédit en maintenant leur 
rang comme leurs ancêtres ont été forcés, aussi souvent 
qu'expiraient les baux conclus par eux-mêmes ou par 
leurs ancêtres, de ne pas les renouveler sans que le nou- 



de leurs tenanciers pour payer la redevance de Sa 
Majesté le Roi. S'il n'y avait rien d'autre à compliquer 
cette affaire, cela suffirait à procurer en un an assez 
de bonne monnaie pour le trafic du Royaume, car il 
n'y a pas de tenancier qui puisse dédenser plus qu'il 
ne produit, pas de propriétaire qui puisse dépenser plus 
que ses revenus annuels : si, parmi eux, un le fait, un 
autre en épargnera autant. Si une année ne pourvoit 
pas le Royaume d'assez de bonne monnaie, une autre 
le fera et une troisième nous rendra plus riches que nous 
ne l'avons jamais été. [Un souverain devrait avoir beau- 
coup d'argent^ ou, sinon, lui, ses sujets.] Il n'est pas 
suffisant pour un Prince ou un royaume d'avoir seule- 
ment assez d'argent pour une année et de vivre, comme 
l'on dit, au jour le jour ^^° : il devrait avoir quelque 
réserve pour les événements imprévus, tels que guerre 
et disette. Car si nous avions des guerres ou une disette, 
comme cela est déjà arrivé, et que nous ayions besoin 
de munitions, d'artillerie ou d'une aide quelconque de 
l'étranger, ce n'est pas la monnaie que nous possédons 
maintenant qui nous les procurerait [L.Fol.67.R<^] ; de 
même, si nous souffrions d'une grande disette de grains 
dans le Royaume, à cause de laquelle, nous serions obligés 
d'aller en quérir à l'étranger, ce n'est pas notre monnaie 
actuelle qui en achèterait ; quant à nos autres mar- 
chandises, en cas de famine elles ne seraient pas à même 
d'y suppléer, étant donné qu'à présent, dans les bonnes 
années, elles ne constituent qu'à peine le nécessaire. 
Et que ferions-nous si la guerre et la disette advenaient 



166 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

veau fermage soit beaucoup plus élevé que l'ancien * ; 
cette hausse des fermages a continué depuis lors et 
jusqu'aujourd'hui. Il en résulte que le fermier est forcé, 
étant donné que son fermage est plus élevé qu'autrefois 
et continue de l'être, de vendre plus cher ses produits 

* ...cette hausse des prix fit monter les fermages... 



en même temps, comme cela a déjà été ? Nous serions 
sûrement en mauvaise posture et en grand péril vis-à-vis 
des étrangers. D'un autre côté, si nous possédions des 
réserves suffisantes d'argent dans le Royaume, quoi- 
qu'adviennent en même temps la guerre et la disette, 
nous serions à même de les supporter pour une année, 
ou deux, ou trois. J'aimerais mieux qu'un millier 
d'hommes possèdent entre eux, dans une année de 
cherté, 100.000 £ de bonnes monnaie que d'avoir un 
millier de granges pleines de grain d'une valeur de 
100 £ chacune : car la monnaie permettrait d'acheter 
autant de grain qu'en contiendraient toutes ces granges. 
La monnaie est, comme elle l'était, une réserve de toute 
marchandise désirée, ainsi que je vous l'ai déjà dit 
dans notre discussion ; c'est la marchandise qui peut 
être conservée le plus longtemps sans perte, la plus 
facile à transporter ici et là pour tout échange et la 
plus universellement courante si elle est d'or et d'ar- 
gent. Néanmoins, si ce n'était pour la difficulté du 
transport, j'aimerais autant avoir du cuivre, de l'étain, 
du plomb pour une valeur égale à celle de la monnaie, 
car ces métaux se conservent aussi bien, sont partout 
reçus à leur valeur, mais ils sont très difficiles à trans- 
porter. Si quelqu'un manque d'une marchandise existant 
à Londres, alors que lui-même habite Berwick, ne 
serait-il pas beaucoup plus aisé pour lui d'avoir une 
marchandise à donner en échange de celle dont il a 
besoin telle [L.Fol.67.Vo] qu'il puisse la transporter 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 167 

et de continuer à le faire *. Il en résulte également 
pour les autres artisans l'obligation de maintenir une 
égale proportion dans les autres marchandises. Ainsi 
cette cherté naquit au début (comme je l'ai déjà dit), de 
l'altération de la monnaie et j'attribue en partie sa 

* ...et ceci fit monter le prix de la nourriture et de tous autres articles. 



dans ses manches jusqu'à concurrence de la valeur 
de 100 £ et de venir à Londres sur un bidet, à peu de 
frais, plutôt que d'avoir une marchandise de cette 
valeur qui demanderait un chariot pour la transporter ? 

Le Chevalier. — Oui sans doute, mais il serait plus 
à l'abri du vol ainsi. 

Le Docteur. — Cela est vrai, mais il serait encore 
plus à l'abri du vol s'il ne possédait rien. 

Le Chevalier. — J'ai entendu divers hommes de 
votre profession se plaindre des premiers inventeurs 
de l'or et de l'argent, parce que ceux-ci étaient respon- 
sables de nombreux meurtres, félonies et malheurs : 
car c'est l'esprit de lucre qui conduit l'homme au mal. 

Le Docteur. — Je sais qu'ils se plaignent aussi 
bien des fondeurs d'argent et d'or que de ceux de fer 
et d'acier, sous prétexte que ces métaux sont les ins- 
truments de nombreux meurtres et massacres. [Que ce 
qui est généralement estimé ne doit pas être rejeté d'un 
royaume qui trafique avec les autres.] Aussi désirerais-je 
qu'aucun de ces métaux ne soit aussi répandu. Mais si 
nous abandonnions nos outils et nos armes sans que le 
fassent les autres pays, nous nous priverions de toute 
défense et deviendrions leur proie ; ainsi, si nous aban- 
donnions notre or et notre argent à cause du mal qui 
découle, non pas d'eux-mêmes, mais de leur mauvais 
usage, et si les autres pays les conservaient, nous nous 
affaiblierions nous-mêmes et nous leur donnerions la 
force. Bien qu'il soit recommandable à certains, pour la 



168 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

continuation à l'augmentation des fermages qui ont été 
haussés depuis ce temps et continueront vraisemblable- 
ment à l'être [Fol.45.R<>] je ne sais pendant combien de 
temps *. Si nous voulions rétablir chez nous les 
anciens prix, la restauration de notre bonne monnaie 

* Si nous désirons nos anciennes valeurs ou prix, nous devons abais- 
ser les fermages. 



vie contemplative, de mettre de côté, autant que pos- 
sible, l'usage de notre monnaie, il n'est pas nécessaire 
pour le Royaume que tous en fassent autant, pas plus 
qu'il ne convient que tous les hommes soient vierges, 
quoique cela puisse être bon dans certains cas. 

Le Chevalier. — [L.F0I.68.R0] J'ai entendu dire 
que les Princes avaient monnayé du cuir et en avaient 
fait une monnaie courante en cas de besoin. 

Le Docteur. — Vous pouviez bien dire que c'était 
en temps de grand besoin et seulement pour une courte 
période ; je n'ai cependant jamais lu que plus d'un 
Prince l'ait fait : celui-ci était appelé Frédéric, surnommé 
Barberousse^^i, un des Empereurs d'Allemagne qui 
vivait en l'an de grâce 1193 ou environ. [Que la monnaie 
fut à un moment faite de cuir^ mais en période de grande 
nécessité et seulement pour peu de temps.] Une fois, pen- 
dant une guerre, en temps de grand besoin, comme son 
argent était épuisé et que ses soldats étaient prêts à 
le quitter, il frappa une monnaie de cuir et fixa dans 
chaque pièce un clou d'argent avec sa marque ^^^ . n 
désirait que ses soldats l'acceptent pour lors au lieu de 
bonne monnaie, les assurant qu'après la fm de la guerre 
il les rembourserait en bonne monnaie courante, ce qu'il 
fit. Par ce moyen, il conserva ses soldats, mena à bien 
cette entreprise, reprit cette monnaie de cuir et la rem- 
boursa en bonne monnaie. Ainsi, les Princes qui conser- 
vent leur crédit et tiennent leurs promesses peuvent 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 109 

qui est déjà faite (et auparavant la baisse des fermages 
aurait suffi) ne servira point de nos jours, excepté si les 
fermages sont abaissés, ce qui ne peut être accompli 
sans le consentement commun de tous les propriétaires 
du Royaume. 



accomplir, en temps de besoin, de merveilleuses choses 
parmi leurs sujets et, s'ils ne le faisaient pas, ils seraient 
amenés à rechercher de l'aide chez les étrangers, à leur 
grand dommage comme l'expérience l'a montré il n'y 
a pas longtemps ^^^, 

Le Chevalier. — Mais pour en revenir au point 
où nous en sommes restés, si le Roi donnait des angelots 
(comme vous le dites) pour chaque 10 s. de nouvelles 
pièces apportées à la Monnaie, les revenus d'une année 
entière de Sa Grâce y suffiraient à peine. 

Le Docteur. — Ce serait une année de revenu bien 
employée celle qui ainsi en sauverait dix, comme ce 
serait un bon marché, avec la rente d'une ou de deux 
années, d'acquérir le terrain pour toujours. Si Sa 
Majesté le Roi donnait à ses sujets un bon angelot pour 
le noble actuellement en cours [L.F0I.68.V0]. Sa Grâce 
ferait comme l'a fait Frédéric. Et cependant le Roi 
aurait plus longtemps besoin de la monnaie de ses 
sujets (comme la raison et la nécessité le veulent) et, 
par ce règlement, il gagnerait le tiers, puisque, pour 
chaque 10s. Sa Grâce donnerait un noble. 

Le Chevalier. — Mais alors si les gens avaient leur 
monnaie frappée pour peu de chose ou même pour rien, 
si ce n'est le travail des ouvriers. Sa Majesté le Roi qui 
trouve actuellement un grand profit dans le mon- 
nayage perdrait beaucoup du fait de votre réforme. 

Le Docteur. — Aussi je ne doute point que les 
monnayeurs n'aident en cela le Roi et ses conseillers, 
mais je ne les croirais pas plus en cela que je ne les 



170 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[184] Une autre raison * que je puis entrevoir 
est l'abondance extrême de numéraire qui existe aujour- 
d'hui dans nos pays en beaucoup plus grande quantité 
que nos ancêtres n'en ont jamais vu par le passé ^^*. 

* ii) la grande augmentation de nos jours de la monnaie en pro- 
venance de l'Inde, etc. 



croyais auparavant en ce qu'ils avaient promis sans 
pouvoir le réussir : lorsqu'ils prétendaient faire de 
l'argent avec du cuivre et de l'or avec de l'argent. 
[Comment les monnayeurs entendent la multiplication.] 
Je dois cependant confesser qu'ils ont bien changé notre 
cuivre en argent et notre argent en or, sous leur propre 
direction, mais, en même temps, ils ont épuisé les coffres 
du Prince et son patrimoine qui est le Royaume ; ils 
l'ont fait comme les alchimistes avaient coutume d'agir 
avec les gens, leur promettant d'accroître leurs biens 
alors qu'en réalité il les diminuaient ; les monnayeurs 
eux l'accroissent en nombre, mais, d'autre part, en dimi- 
nue deux fois plus la valeur. Ainsi, au lieu d'un penny, 
il donnent deux pence [L.Fol.69.Ro], mais de telle 
manière que l'ancien penny en valait trois de la nou- 
velle espèce. Bien qu'ils persuadent au Prince que le 
bénéfice de tout cela reviendra à Sa Grâce, le profit 
le plus considérable restera cependant entre leurs mains. 
Et pourquoi ? Parce que la proportion des métaux est 
si incertaine à reconnaître par l'essayage que les offi- 
ciers du Roi ne peuvent pas toujours les obUger à conser- 
ver un certain standard. Et même s'ils y parvenaient, 
l'opération ne profiterait pas tellement au Roi qu'il 
semble à première vue : la plus grande part du bénéfice 
va aux monnayeurs, comme elle avait coutume d'aller 
aux alchimistes et aux charlatans. Cela apparaît bien 
par l'exemple de ceux qui exercent ou ont exercé ce 
métier : ils s'enrichissent soudainement comme s'ils 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 171 

Qui donc ignore les quantités infinies d'or et d'argent 
recueillies chaque année dans les Indes et dans les autres 
pays et transportées sur nos côtes ? C'est absolument 
certain, car cela apparaît de l'avis commun de tous les 
hommes âgés qui vivent aujourd'hui *. Ils disent 

* Il y a quelques années, un homme avec 30 ou 40 £ par an était 
considéré comme riche ; on le regarde presque comme un mendiant. 



avaient trouvé l'anneau de Gigès, ainsi que le dit le 
proverbe. Gela paraît encore par l'exemple d'un honnête 
homme appelé Knight [Son nom était Knight] qui, je 
le sais, occupa des fonctions à la Monnaie, mais seule- 
ment, comme je l'ai entendu dire, deux ans environ, 
après quoi il tomba malade et mourut. Sur son lit de 
mort (comme c'était un très honnête homme, fort 
consciencieux) s'apercevant qu'il avait gagné par son 
emploi plus que son salaire. [Un rare exemple de mon- 
nayeur.] ^^^, il légua au Roi environ 1.000 marcs, comme 
on me l'a affirmé, en compensation des gains illégaux 
obtenus aux dépens du Roi, absolument comme les 
gens avaient coutume de faire des legs à leur église 
paroissiale en compensation des dîmes oubliées. Si un 
honnête homme peut gagner autant d'argent en si peu 
de temps, que ne peut donc faire celui qui n'a pas de 
conscience ? [L.Fol.69.Vo]. Mais, pour répondre à votre 
objection, le Roi ne gagne pas par son monnayage 
autant qu'il perd dans ses revenus annuels, douanes, 
subsides, amendes et autres profits semblables, quand 
la même monnaie revient à Sa Grâce. 

Le Chevalier. — Si votre projet veut qu'après la 
Saint-Michel prochaine tout le monde soit obligé de 
payer toutes sortes de redevances d'après l'ancienne 
monnaie, considérons alors ce cas : quelqu'un, depuis le 
surhaussement de la monnaie, a loué des terres à 10 £ 
par an [Un cas à considérer si Von change la monnaie, 



172 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

tous qu'autrefois, jusqu'à la limite de leur mémoire 
celui qui, toutes charges déduites, possédait un revenu 
de 30 ou 40 £ était considéré comme un homme riche et 
tout à fait en état de tenir maison parmi ses voisins, 
mais, de nos jours, un homme de cette catégorie est si 



iouchant les rentes récemment élevées] qui, avant cette 
réforme, ne valaient que 20 nobles par an, pas plus 
qu'elles ne vaudraient à présent si l'on rétablit la mon- 
naie à son ancien taux : comment cet homme fera-t-il, 
et comment feront les autres, fort nombreux dans le 
Royaume, et qui sont dans le même cas ? Ils seraient 
probablement ruinés s'ils étaient obligés de payer leurs 
10 £ par an au taux de l'ancienne monnaie. 

Le Docteur. — Vous faites bien de le rappeler : 
beaucoup se trouveraient en mauvaise posture si l'on 
ne remédiait à ce cas. Bien que ce ne soit pas un mal 
aussi grave de laisser quelques-uns payer de cette façon 
que cela n'était généralement, pour tous les proprié- 
taires du Royaume, de recevoir leurs rentes au taux 
actuel de la monnaie, on devrait pourtant y remédier, 
étant donné que ce peut être fait aisément de cette façon : 
tous ceux qui ont pris à ferme des terres ou des pro- 
priétés depuis le rehaussement de la monnaie ne don- 
neraient, à partir de la Saint-Michel suivante, pour 
chaque 10 shillings qu'ils devaient [L.Fol.70.Ro] qu'un 
angelot de la monnaie réformée, de la même valeur que 
l'ancien angelot. Ainsi ni tenanciers, ni propriétaires 
ne seraient lésés et les marchés seraient maintenus. 

Le Chevalier. — Alors j'objecterai ceci : si un 
.homme s'était engagé à payer 100 £ après la Saint-Michel 
prochaine, il devra les payer en la monnaie alors cou- 
rante, qui excéderait en valeur de 100 nobles les 100 £ 
existant lors du contrat ; il y perdrait beaucoup, et ce 
sans raison, étant donné qu'il comptait payer en la 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 173 

loin d'être réputé bon maître de maison ou homme riche 
qu'il est presque considéré comme un mendiant. Aussi 
ces deux raisons me semblent contenir en elles une pro- 
babilité suffisante quant aux causes et à la continuation 
de cette universelle cherté ^^^. 

[185] Le Chevalier. — Sans doute ; mais, Sir, si 
l'accroissement du numéraire est en partie l'occasion 
de cette cherté continue, il est aussi vraisemblable que 
dans d'autres nations voisines, là où sont apportées 
chaque année de grandes quantités d'or et d'argent, le 



monnaie courante du moment où il avait contracté. 
Gomment celui-ci agirait-il ? 

Le Docteur. — On pourrait également remédier 
à ce cas comme au précédent : les débiteurs, pour toute 
obligation née avant le renforcement de la monnaie, 
pour chaque 10 shillings qu'ils devaient ne paieraient 
qu'un angelot noble. Ainsi, pour les 100 £ qu'il devait 
par ce contrat, il s'acquitterait par le paiement de 
100 marcs de la monnaie réformée et personne ne serait 
lésé. 

Le Chevalier. — Comment feraient ceux qui 
avaient affermé des terres ou s'étaient obligés avant le 
renforcement de la monnaie ? 

Le Docteur. — En ce qui concerne les terres louées 
avant le renforcemeut ou l'altération de la monnaie, 
comme pour les dettes contractées, personne ne devrait 
être obligé de payer d'après l'ancien taux, car cela ne 
fut pas convenu lors de la conclusion des marchés ; une 
semblable disposition ne fut cependant pas prise lorsque 
la monnaie fut altérée tout d'abord, ce qui occasionna 
des pertes à tous les nobles et à tous les gentilshommes. 
[L.F0I.7O.V0] Peut-être divers autres cas semblables 
pourraient-ils se présenter à l'occasion de cette alté- 



174 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

prix des victuailles et des autres marchandises sembla- 
bles montent comme augmente le numéraire. 

Le Docteur. — Il en est ainsi et aussi, pour expri- 
mer franchement mon opinion, je ne considère pas, étant 
données les difficultés dont j'ai parlé pour ramener toutes 
nos [Fol.45.Vo] marchandises anglaises à leurs anciens 
prix, qu'une telle réforme soit profitable ni sans inconvé- 
nient pour le Royaume, excepté si nous désirons que 
nos produits soient vendus bon marché aux étrangers 
et que, d'un autre côté, les leurs nous soient vendus cher, 
ce qui ne pourrait manquer d'occasionner un grand 
appauvrissement du Royaume en fort peu de temps. 

[186] Le Chevalier. — Maintenant que vous avez 
si bien touché la cause de cette cherté et que vous avez 



ration quant aux paiements, car, lors de la promulga- 
tion de quelque nouvelle ordonnance, il est fort difficile 
de la rendre assez parfaite pour ne léser personne et 
c'est impossible. Il est suffisant, comme le dit ce bon 
politique, le sénateur TuUius, qu'elle puisse profiter 
au plus grand nombre et ne léser qu'une petite partie. 
Toutefois, l'on pourrait remédier à des cas semblables à 
mesure qu'ils se présenteraient. Je vous ai fait part 
ainsi de ma simple opinion, comme quoi je pense que 
l'on pourrait remédier facilement à cette universelle 
cherté, dont la cause est en nous-mêmes et non pas 
dans la volonté de Dieu. Car lorsque Dieu est disposé 
à nous envoyer la cherté de quelque chose, comme celle 
des grains, du bétail ou d'autres victuailles, aucun remède 
humain ne peut agir : seules le peuvent la prière et la 
réforme de la vie pour la punition de laquelle II nous 
l'a envoyée. 

Le Chevalier. — Maintenant que vous avez si 
bien touché la cause de cette cherté... (§ 186). 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 175 

dégagé ce que Ton peut désirer ou en espérer (et vous 
l'avez fait si bien que j'en suis entièrement satisfait) *, 
je vous prie de me montrer les remèdes à ces clôtures, 
dont tout le Royaume se plaint tellement et s'est plaint 
si longtemps. Vous avez bien montré comment elles 
sont une cause de désolation dans ce Royaume et com- 
ment elles sont dues au plus grand profit que les gens 
tirent du pâturage par rapport au labourage ce qui fait 
qu'ils s'y adonnent tellement. Je voudrais savoir main- 
tenant comment on pourrait y remédier, car je connais 
ce sujet depuis longtemps : je l'ai souvent discuté, aussi 
bien au Parlement qu'au Conseil, et bien peu de mesures 
eurent de l'effet. 

Le Docteur. — Si après tous ces hommes sages du 
Parlement et des Conseils je prenais sur moi de les cor- 
riger ^^^ et de trouver un remède aux clôtures, ce qu'ils 
n'ont jamais pu faire, je serais à bon droit considéré 
comme très orgueilleux. 

Le Chevalier. — Dites cependant votre opinion 
là dessus, car, même si vous manquiez de bons moyens 
pour réformer les clôtures, ce ne serait pas plus une 
humiliation pour vous que cela ne l'a été pour tous ces 
hommes sages dont vous parlez. 

[187] Le Docteur. — Vous dites vrai ; comme je 
n'ai rien dit en tout cela que j'ai considéré comme une 
loi ou une chose définitivement fixée, mais plutôt comme 
des arguments à considérer par les autres hommes et à 
admettre ou à rejeter suivant ce qui leur en semblera 
bon, aussi, comme vous m'avez déjà accordé votre atten- 
tion jusqu'ici, je ne me priverai pas d'énoncer mon 
opinion là-dessus [Fol.46.Ro]. Je dois cependant conser- 
ver la base dont j'ai parlé : rechercher la cause effective 
de ces clôtures et redresser la chose en supprimant cette 
cause. 

♦ S'il vous plaît, dites-moi les remèdes aux clôtures des terres communes. 



176 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

Le Chevalier. — Faites ainsi, je vous prie. Gela 
me semble très raisonnable comme ce que j'ai entendu 
dire par un bon médecin lorsque je souffrais d'une 
fièvre * : lorsque je lui demandai pourquoi il me don- 
nait des purges qui me rendaient encore plus faible que 
je ne l'étais (et je l'étais déjà suffisamment !), ajoutant 
qu'il aurait mieux fait de me donner des remèdes qui 
m'auraient rendu plus fort **, il me répondit alors que 
la bile était la cause de ma maladie et qu'il me donnait 
ces purges pour chasser cette humeur, si bien que celle-ci 
une fois chassée, étant la cause de ma maladie, cette 
dernière me quitterait également. Aussi je vous prie 
d'user de votre ordre accoutumé en cette matière et de 
nous dire quelle est la cause de ces clôtures. 

Le Docteur. — Je vous ai déjà montré, lors de 
notre discussion dans le jardin, ce que je pensais en être 
la cause et j'ai esquissé, en partie, le remède à ces clôtures. 

Le Chevalier. — Certains d'entre nous ont alors 
énoncé leur opinion, mais nous vous prions maintenant 
de nous dire laquelle, parmi toutes ces causes, vous 
considérez comme la cause nécessaire et efficiente. 

[188] Le Docteur. — A dire vrai ***, c'est l'avarice 
que je pense être la principale cause, mais pouvons-nous 
essayer de supprimer tout esprit de lucre chez l'homme ? 
Non, pas plus que nous ne pouvons envisager les hommes 
sans richesses «, sans bonheur, sans peur et sans toutes 
autres affections. Nous devons alors supprimer chez les 
hommes l'occasion de la convoitise à ce sujet. Qu'est-ce 
à dire ? C'est la profit supplémentaire qu'ils voient pro- 
venir de ces clôtures. Ceci peut être opéré par Tun des 

* Sublala cause iolliiur effeclus. 

** Un médecin donne des purges pour supprimer a cause : la bile. 

*** L'avarice est la principale cause de ces clôtures. 



9 L. & B. : sans colère. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 177 

deux moyens suivants * : ou bien par la diminution 
du profit qu'on obtient par l'élevage **, ou bien par 
l'accroissement du profit provenant de la culture, jus- 
qu'à ce que celle-ci soit aussi bonne et aussi rémunéra- 
trice que l'élevage pour ceux qui l'exercent, car chaque 
homme (comme le dit Platon) *** recherche naturel- 
lement le gain et ce en quoi il voit [Fol. 46. V®] le plus 
de profit, il s'y adonne le plus volontiers ^^^. Je vous ai 
montré déjà qu'il y a plus de bénéfice à faire de l'élevage 
sur dix acres qu'à en labourer vingt ****. Les causes 
en sont nombreuses ***** : Tune d'elles est que l'éle- 
vage demande moins de charges et moins de travail 
ce qui, dans le labourage, absorbe la plus grande partie 
du gain, bien qu'il soit vrai que le labourage de 10 acres 
rapporte généralement plus au maître et à ses hommes 
que l'élevage pratiqué sur 20 acres. Une autre grande 
cause est que tout ce qui provient de l'élevage a vente 
libre à la fois ici et outre-mer et peut être vendu au plus 
haut prix possible. C'est le contraire pour les produits 
du labourage, car celui-ci demande beaucoup de tra- 
vailleurs et beaucoup de peines ; si le grain est bon 
marché, il paie à peine les charges du labourage et si 
son prix monte, soit dans ce Royaume, soit à l'étranger, 
le pauvre fermier est empêché de vendre son grain. Aussi 
n'aura-t-il ensuite aucun plaisir à charmer, ce qui fait 
que chacun abandonne le labourage pour l'élevage, ce 
dont proviennent toutes ces clôtures. 

[189] Le Chevalier. — Et maintenant quel est le 
remède à cela ? 

Le Docteur. — Mon Dieu, quant au premier point> 

* i) diminuez le profit de l'élevage ou 
*♦ ii) augmentez celui du labourage. 
*** Omnes sunl cupidi. 

♦»♦♦ Qu'il y a plus de profit maintenant par l'élevage que par le 
labourage. 

*♦♦♦♦ Les causes qui font que le labourage rapporte si peu. 

LE BRANCHU II 12 



178 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

c'est-à-dire celui touchant les charges inégales de l'éle- 
vage et du labourage, ce ne peut être modifié en raison 
de la nature même de ces deux industries. Aussi la langue 
latine * appelle-t-elle l'une de celles-ci, le labourage, 
praturriy ce qui ressemble beaucoup à paratum qui signifie 
prêt. 

[190] Quant à l'autre question **, c'est-à-dire la 
liberté pour le fermier de pouvoir toujours vendre son 
grain, soit à l'intérieur du Royaume, soit en dehors de 
celui-ci, de la même manière que l'éleveur peut vendre 
ses produits, on pourrait y remédier ; ceci amènerait les 
fermiers à labourer plus volontiers et les autres, les 
voyant s'enrichir, transformeraient en labours leurs 
pâtures. Bien que ces mesures occasionnent pour un 
temps une hausse des prix, elles feraient cependant 
labourer bien davantage, et, par conséquent, il y aurait 
beaucoup plus de grains, ce qui, en période d'abondance, 
ferait rentrer beaucoup d'argent dans le Royaume, et, 
lors d'une mauvaise année, suffirait au royaume, comme 
je Tai montré [Fol.47.Ro] auparavant. Ainsi par le profit 
et par d'autres privilèges les gens seraient-ils amenés 
davantage à la charrue. 

[191] J'ai lu que, dans ce Royaume ***, il y avait 
autrefois une règle par laquelle tout homme qui avait 
enfreint la loi pouvait prendre, pour sa sauvegarde, le 
manche de la charrue ^^^. Cette occupation était égale- 
ment si honorable chez les Romains que l'un d'eux fut 
enlevé à sa charrue pour être consul à Rome et, à la fin 
de l'année, il ne pensa pas déchoir en revenant à cette 
même occupation. Quel métier est plus nécessaire ou 
profitable à la vie humaine que celui-là ? Quel commerce 

* Praium quasi paratum. 

** Qu'il ne devrait pas y avoir de restriction sur la vente des grains. 

*** Le manche de la charrue a été considéré comme un sanctuaire. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 179 

demande plus d'art que le labourage qui est peu consi- 
déré aujourd'hui, qui est même méprisé * ! Il en est « qui 
considèrent les laboureurs, grâce auxquels les plus 
orgueilleux d'entre eux doivent de vivre, comme des 
vilains, des paysans ou des esclaves. Je m'émerveille 
même beaucoup (étant donné que l'on pense cette pro- 
fession basse et méprisable), que certains s'occupent 
encore de culture : car si l'honneur nourrit toutes les 
sciences, le deshonneur les fait décliner. Aussi, si vous 
voulez accroître la culture **, vous devez l'honorer et 
l'encourager, c'est-à-dire permettre aux cultivateurs d'en 
obtenir un honnête profit ; du moment d'ailleurs que ce 
profit adviendra à notre pays, pourquoi en seriez-vous 
chagrins ? 

[192] Un autre moyen est de réduire les profits de 
l'élevage *** : lorsqu'un impôt doit être accordé au 
Prince, si les terres sont taxées, imposez un acre de pâtu- 
rages autant que deux de terre arable ; ou bien imposez 
les laines, les peaux et tels autres produits de l'élevage 
exportés bruts d'un impôt double de celui frappant le 
grain transporté ****. Ainsi, en accroissant le profit du 
labourage et en diminuant celui de l'élevage, je ne doute 
pas que la culture soit plus recherchée et l'élevage moins 
et, en conséquence, que les clôtures seront arrêtées. 

[193] Il y a aussi une règle ancienne qui, si on la 
conserve, aiderait à ce dessein : là où les gens possèdent 
des communaux et ont leurs parcelles si mêlées les unes 

* La culture est maintenant méprisée ; les fermiers sont considérés 
comme des vilains. 

** Honorez la culture, donnez-lui du profit... 

*** ...mettez un double impôt sur les pâturages et sur la laine exportée. 

**** Ainsi on découragera l'élevage et on arrêtera les clôtures. 



^) h. & B. : la noblesse existante les considère... 



180 ÉCRITS NOTABLES SUR LA. MONNAIE 

aux autres que, même s'ils le voulaient, ils ne pourraient, 
aussi longtemps que cela existe, enclore une part des 
dits champs. [Fol.47.Vo]. Mais, depuis quelque temps, 
diverses personnes, trouvant plus de profit dans l'élevage 
que dans la culture, ont trouvé le moyen, ou d'acheter 
à leurs voisins les parcelles autour des leurs, ou d'échan- 
ger tant d'acres en cet endroit contre tant d'acres en 
cet autre endroit, de telle sorte qu'ils peuvent réunir 
ensemble leurs terres et, ainsi, les enclore *. Pour 
éviter cela, je crois qu'il en était ainsi dans l'ancien 
temps, il faudrait que chaque tenancier ne possède pas 
sa terre d'un seul tenant «, mais qu'elle soit mêlée avec 
celles de ses voisins, qu'il ait ici 3 acres et son voisin 
autant et, plus loin qu'il en ait 3 ou 4 autres. C'est ainsi 
que sont la plupart des communaux que je connais dans 
ce pays et je pense qu'il serait bon de continuer de cette 
façon pour éviter les dites clôtures. Voilà ce qui est tou- 
chant ce sujet. 

[194] Le Marchand ^. — Maintenant que vous nous 
avez donné votre avis sur cette universelle cherté et sur 
les clôtures, je vous prie de nous faire savoir ce qui est 
la cause du déclin des bonnes villes de ce Royaume, de 
tous les ponts, routes et hôpitaux et comment on pour- 
rait y remédier et les restaurer. Car les fermiers et les 
habitants de la campagne ne souffrent pas dans celle-ci 
aussi grande misère que les citadins et les bourgeois à 
l'intérieur de leurs murs. 

* Conservez l'ancien système des terres enmêlées, propriétés de 
personnes différentes. Cela les oblige tous à conserver leurs terres ouvertes. 



^) variante de forme de lu. & B. non relevée par 
Miss Lamond. 

^) Dans L. & B. ce passage est placé dans la bouche 
du Chevalier. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 181 

Le Docteur. — Du moment que j'ai commencé à 
vous donner mon opinion sur tous ces sujets, j'irai jus- 
qu'au bout *. A mon sens, les métiers pratiqués autrefois 
dans les villes étaient la cause de leur richesse « et l'aban- 
don de ces métiers est celle du déclin de ces mêmes villes. 
Aussi, si ces métiers y étaient remis en honneur, elles 
recouvriraient leur richesse d'antan. 

Le Marchand. — Je crois volontiers que le déclin 
de ces métiers a occasionné la décadence de ces villes^ 
mais quel a été, je vous prie, [Fol.48.R<*] la cause de la 
décadence de ces métiers ? 

[195] Le Docteur. — Je vais vous le dire : tant que 
les gens se contentaient de tels articles fabriqués dans 
les villes voisines, les habitants de nos villes et de nos 
cités avaient du travail **. J'ai connu le temps où les 
gens se trouvaient bien de capes, de chapeaux, de cein- 
tures, d'aiguillettes et de toutes sortes de vêtements 
fabriqués dans les villes voisines : si bien que ces villes 
étaient occupées, avaient du travail et cependant l'ar- 
gent que l'on donnait pour ces articles restait dans le 
pays. Actuellement, à la campagne, le plus pauvre jeune 
homme ne peut se contenter d'une ceinture ou d'aiguil- 
lettes de cuir, de couteaux ou de dagues fabriqués dans 
le voisinage. Spécialement ***, il n'y a pas un gentil- 
homme qui soit satisfait d'avoir * une cape, un manteau, 
des hauts-de-chausses ou une chemise fabriqués dans 
sa campagne : il doit faire venir tout cet habillement 

* Ramenez aux villes leurs anciens métiers. 

** Autrefois les gens se contentaient de ceintures faites à la cam- 
pagne, etc. Maintenant il n'y a plus de pauvre qui soit ainsi et... 

♦** ...pas de gentilhomme qui porte des vêtements fabriqués à la 
campagne. Tout doit venir de Londres et est souvent fabriqué à Tétranger. 



°j dans les villes... leur richesse manque dans B. 
^) d'une ceinture de cuir... d'avoir manque dans L. 



182 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

de Londres, et, cependant, de nombreux articles n'y sont 
pas fabriqués, mais le sont outre-mer ^^o p^r ce fait, 
les artisans de nos bonnes villes sont inoccupés, alors 
que les métiers, à Londres et surtout dans les villes 
d'outre-mer, marchent fort bien, même à nos dépens. 

[196] Aussi voudrais-je que quelque mesure soit 
prise pour éviter l'importation de semblables baga- 
telles * qui viennent d'outre-mer et spécialement de 
celles qui pourraient être fabriquées chez nous ; on 
pourrait, soit s'en passer tout à fait, soit s'en servir 
moins **, comme ces verres à boire et ces miroirs, ces 
étoffes coloriées, ces gants parfumés, ces dagues, cou- 
teaux, aiguillettes et mille autres choses pareilles. De 
même pour les soies, les vins et les épices : cela n'aurait 
aucun inconvénient si on en importait moins. Mais 
surtout, je voudrais *** qu'aucun article fabriqué avec 
nos propres produits comme les laines, peaux, étain, 
ne soit importé d'outre-mer pour être vendu ici, mais au 
contraire, que toutes ces marchandises soient manu- 
facturées dans le Royaume. Ne serait-il pas préférable 
de faire travailler ainsi notre peuple, plutôt que des 
étrangers ? Je suis sûr que 20.000 personnes **** de ce 
Royaume pourraient ainsi trouver du travail, alors que 
ces 20.000 personnes travaillent maintenant à l'étranger 
ces mêmes articles, qui sont fabriqués actuellement 
outre-mer « et [Fol.48.Vo] qui pourraient l'être ici. Le 
Prince ne serait-il pas heureux d'une aide quelconque 

* Nous pourrions arrêter cela, soit en fabriquant ici ces bagatelles, 
soit en ne s'en servant point. 
** Bagatelles étrangères. 

*** Aucun de nos produits (laine, étain, etc.), ne devrait être réimporté. 
**** Cela donnerait du travail à 20.000 personnes. 



^) qui sont fabriqués maintenant outre-mer manque 
dans L. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 183 

lui permettant de nourrir 10.000 personnes toute Tannée, 
sans charger son trésor d'un penny en plus ? Je crois * 
que l'on pourrait manufacturer ici ces articles, non seu- 
lement en quantité suffisante pour faire travailler beau- 
coup d'ouvriers pour les besoins du Royaume, mais 
aussi pour en exporter : ainsi toutes sortes d'étoffes 
et de serges, de laines filées, des couvertures et des tapis, 
de tapisserie, des capes, des manches tricotées, des 
culottes, des jupes et des chapeaux ; ensuite, du 
papier ** blanc et brun, du parchemin, du velin et 
autres espèces d'articles de cuir tels que gants, aiguil- 
lettes, ceintures «, des peaux pour jaquettes ; toute 
sorte de vaisselle d'étain et aussi tous objets de verre, 
des pots de terre, des balles de tennis, des cartes, des 
tables et des échiquiers, du moment que nous avons 
besoin de choses semblables ; ^ également des dagues, 
des couteaux, des marteaux, des scies, des ciseaux, des 
haches et tous articles de fer ***. Ne devrions-nous 
pas être honteux d'acheter tout cela aux étrangers et 
de faire ainsi travailler un grand nombre de leurs habi- 
tants, dont, comme je l'ai dit, nous supportons à présent 
la nourriture et les salaires ****, alors que tout ce 
profit pourrait être conservé pour le Royaume, de telle 
sorte que ce bénéfice nous resterait et nous reviendrait 
d'où il va maintenant ? 

[197] Pour l'étabhssement de ces métiers, je voudrais 



* Nous pourrions fabriquer ici toutes espèces d'étoffes et de vête- 
ments... 

** ... ainsi que du papier, tous articles de cuirs, cartes, échiquiers et... 

*** tous articles de fer. 

**** Tout l'argent destiné à ces articles va maintenant à l'étranger. 



^) des capes, des manches... aiguillettes, ceintures 
manque dans B. 

^) échiquiers... choses semblables manque dans L. 



184 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

que soient surtout encouragés et préférés ceux qui 
apportent le plus d'avantages et d'argent au pays. On 
doit considérer trois sortes de commerce : * l'un fait 
sortir l'argent du pays ; le second n'en fait pas sortir 
mais n'en fait pas rentrer non plus : ce qu'on gagne est 
dépensé dans le pays ; le troisième apporte de l'argent 
dans le pays. Dans la première catégorie ** se trouvent 
les marchands de vin, les marchands de modes, les 
merciers, les vendeurs de futaine, les épiciers, les apo- 
thicaires qui vendent des marchandises fabriquées outre- 
mer et ne font qu'épuiser l'argent du pays. Dans la 
seconde catégorie ***, se rangent les marchands de vic- 
tuailles, les bouchers, les boulangers, les brasseurs, les 
tailleurs, les cordonniers, les selliers, les charpentiers, 
les menuisiers, les maçons, les forgerons, les tourneurs 
et [Fol.49.Ro], les cercliers qui, s'ils n'exportent aucune 
monnaie, n'en font également rentrer aucune : ils dépen- 
sent là où ils gagnent. Dans la troisième catégorie, il y a 
les tisserands, les fabricants de capes, les fileurs de laine, 
les potiers d'étain, les tanneurs, seuls artisans qu'à 
présent que je puis compter comme faisant rentrer de 
l'argent dans le Royaume. Aussi doit-on encourager 
ces métiers là où ils existent et en créer là où ils n'exis- 
tent pas, ainsi que d'autres commerces **** tels que la 
fabrication des verres, celle des épées, des dagues, des 
couteaux et de tous autres instruments de fer et d'acier, 
aussi bien que celle des épingles, des aiguillettes, du fil 
et de toutes sortes de papiers et de parchemins. 

[198] J'ai entendu dire que le principal commerce 
de Goventry résidait ***** dans la fabrication du fil 



* Trois sortes de commerçants : 
** i) les importateurs font sortir notre argent. 
*** ii) les autres commerçants dépensent leurs gains dans le pays. 
**** Nouveaux métiers à créer. 

***** Coventry a perdu sa fabrication de fil bleu et Bristol son indus- 
trie d'aiguillettes. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 185 

bleu et que la ville s'enrichissait de cette seule manière. 
Maintenant, notre fil vient d'outre-mer, le commerce 
de Goventry est en décadence, et, par conséquent, la 
ville l'est également. Bristol avait une grande spécia- 
lité de fabrication d'aiguillettes et c'était le principal 
commerce de la ville. Ainsi, bien que ces deux indus- 
tries se rangent parmi les plus petites qui soient, il y 
avait cependant deux grandes villes dont elles étaient 
le principal soutien. J'ai entendu dire à Venise * 
(aujourd'hui la plus florissante cité de l'Europe) que si 
on entend parler d'un ouvrier habile en quelque métier, 
on essaiera de l'amener à venir demeurer dans la ville : 
car il est merveilleux de voir combien un bon artisan 
rapporte à une ville, bien que lui-même ne gagne que 
peu de chose dans son métier. Par exemple que d'argent 
apporte un filateur de laine à la ville où il habite ** ! 
Que de gens trouvent de l'occupation grâce à lui ! Je 
ne puis suffisamment le répéter, car, grâce à quelques 
filateurs, des villes « ont acquis grande richesse et pros- 
périté. Il en est de même du tissage et de la draperie. 
Mais là où d'autres cités attirent à elles les bons ouvriers, 
les nôtres les chassent ***. [Fol.49.Vo] J'ai connu de bons 
artisans venus de loin vers quelques villes de ce Royaume 
ayant l'intention de s'y établir et, parce qu'ils n'étaient 
pas citoyens (mais surtout parce qu'ils étaient meil- 
leurs ouvriers que n'importe qui dans la ville), on ne 
souffrit pas qu'ils y travaillent. Les corps de métiers 
dans ces villes formaient des corporations telles que 
personne ne pouvait travailler dans leur métier sans 
s'être au préalable entendu avec elles ^^^, 

♦ Venise fait venir chez elle les artisans habiles. 

** Voyez que d'argent apporte à une ville un filateur de laine I 

*** Nous chassons follement de nos villes les habiles ouvriers. 



'j L. & B. : Norwich le prouve suffisamment 



121 



186 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[199] Le Bonnetier. — Pensez-vous raisonnable 
qu'un étranger soit aussi libre dans une cité ou une ville 
que ceux qui y sont apprentis ? S'il en était ainsi, per- 
sonne ne voudrait être apprenti en n'importe quel 
métier. 

Le Docteur. — Je ne dis point qu'il doive avoir 
une liberté ou des privilèges égaux, mais comme une 
corporation n'est qu'un corps particulier d'une ville 
ou d'une cité, je voudrais que l'on considère davantage 
la richesse de la cité entière, plutôt que le profit ou les 
privilèges d'un métier ou d'un commerce. Bien que 
communément personne ne doive être admis à travail- 
ler, sauf ceux qui sont libres, lorsque cependant se pré- 
sente un ouvrier particulièrement habile en quelque 
métier *, qui, par son savoir, pourrait à la fois instruire 
les ouvriers de la ville et apporter à celle-ci un grand 
profit, je voudrais que, dans ce cas, la liberté et les pri- 
vilèges cèdent le pas à l'intérêt public et qu'un pareil 
homme soit, étant donnée son habileté, volontiers admis 
à la franchise de cette ville, sans qu'on le charge d'une 
taxe quelconque pour son entrée ou pour son établis- 
sement. En effet **, lorsqu'une ville est en décadence 
et manque d'artisans pour y exercer les métiers qui y 
florissaient autrefois ou qui, en raison de la situation et 
des facilités de la dite ville, pourraient y être pratiqués, 
je voudrais que des hommes habiles soient attirés 
d'autres endroits où ils sont nombreux pour venir habi- 
ter dans ces villes en déclin : qu'on leur offre la franchise, 
une habitation [Fol.50.Ro], ou qu'on leur avance de 
l'argent du fonds commun de la ville ; lorsque la ville 
possède suffisamment de ces artisans, on peut alors 
interdire la venue des étrangers. Mais tant que la ville 



* De très habiles artisans ne devraient pas seulement être libre 
dans une ville... 

** ...mais, dans une ville en décadence, on devrait leur donner une 
habitation et leur avancer de l'argent. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 18/ 

manque d'artisans, il n'est point de bonne politique, 
pour la restauration de celle-ci, d'empêcher la venue 
des artisans étrangers. 

[200] Pour la plus grande part, les villes sont enri- 
chies par les artisans de toutes sortes, mais spécialement 
par ceux qui fabriquent des marchandises destinées à 
être vendues à l'étranger et qui rapportent de l'argent 
au pays * ; ce sont des artisans tels que les tisserands, 
les fabricants de capes, les filateurs de laine, les fabri- 
cants de chapeaux, d'aiguillettes, d'épingles, les pein- 
tres «, les fondeurs, tous ceux qui s'occupent des métaux, 
les couteliers, les gantiers, les tanneurs, les fabricants 
de parchemins, de ceintures, de bourses, de papier, de 
fil, de paniers, les tourneurs et beaucoup d'autres sem- 
blables. Quant aux merciers, aux marchands de vin et 
aux épiciers **, je ne puis voir ce qu'ils font dans une 
ville, si ce n'est de faire vivre cinq ou six maisons en 
en appauvrissant dix fois autant ^. Mais, du moment 
que les hommes ont besoin de soies, de vin et d'épices, 
il leur est aussi bon de dépenser leur argent dans leur 
propre ville que d'être obligé de chercher ailleurs ces 
denrées. Quant aux autres artisans, comme je l'ai dit 
auparavant, même s'ils ne font pas perdre d'argent au 
pays, ils ne lui en rapporte pas ; ce sont les tailleurs, les 
cordonniers, les charpentiers, les menuisiers, les cou- 
vreurs, les maçons, les bouchers, les marchands de vic- 
tuailles et autres. 



* Les fabricants de marchandises pour l'exportation devraient être 
encouragés. 

*♦ Les détaillants vendant des objets importés vivent sur leurs clients 
et font plus de mal que de bien. 



«j L. & B. : potiers d'étain au lieu de peintres ^^s 
^) L. : deux fois autant. 



188 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIK 

[201] Une autre mesure qui, je crois, pourrait aider 
beaucoup les villes en déclin * serait qu'on ordonnât 
que toutes les marchandises fabriquées en ces villes 
aient une marque spéciale et que cette marque ne soit 
apposée que sur telles marchandises honnêtement fabri- 
quées ; et aussi que les artisans qui n'habitent pas les 
villes ^24 qi^ pour la commodité de leur métier, ne le 
peuvent point **, tels que les foulons, les tanneurs et 
les tisserands, soient forcés d'être sous la direction d'une 
bonne ville ou d'une autre et qu'ils ne puissent vendre 
de marchandises, sauf celles marquées du sceau de la 
ville dont ils dépendent ***. Par ces deux moyens «, 
c'est-à-dire, tout d'abord [Fol.50.Vo] par l'arrêt de 
l'importation des marchandises fabriquées à l'étranger 
et qui pourraient l'être chez nous ; en second lieu par 
la restriction de l'exportation à l'état brut de nos laines, 
peaux, étain et autres produits et, en troisième lieu, 
par la venue, sous le contrôle des cités, d'artisans habi- 
tant au dehors, fabriquant des marchandises susceptibles 
d'être exportées, par l'examen de ces marchandises et 
par l'apposition sur elles, avant qu'elles puissent être 
vendues, du sceau de la ville, je pense que nos cités 
pourraient bientôt retrouver leur ancienne richesse, ou 
même davantage si elles suivaient cet avis. 

[202] Le Chevalier. — Nous vous prions maintenant 
de passer au dernier point dont vous aviez parlé **** : 
savoir comment on pourrait supprimer cette diversité 

* Chaque ville devrait mettre son sceau sur les marchandises fabri- 
quées chez elle. 

** Les artisans de la campagne devraient être affiliées à quelque 
ville. 

♦** Les trois remèdes de S. concernant le déclin des villes. 

♦♦*♦ Quel est le remède pour les discussions religieuses ? 



'^ L. : deux moyens. — B. : trois moyens. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 189 

d'opinion qui trouble énormément le peuple, qui amène, 
parmi ce peuple, des divisions et des révoltes, qui occa- 
sionne des querelles entre voisins, entre père et fils, 
entre homme et femme et qui est plus à craindre que 
toutes les pertes matérielles dont nous avons parlé. 
Même si nous restions toujours aussi pauvres, mais si 
nous nous entendions entre nous, nous nous relèverions 
rapidement. 

[203] Le Docteur. — Vous dites vrai * : avec la 
concorde, les choses délicates croissent et deviennent 
fortes ; au contraire, par la discorde, les choses fortes 
deviennent faibles. Il est incontestablement vrai cet 
axiome qui affirme que « tout Royaume divisé contre 
lui-même sera détruit ». C'est pourquoi je ne puis 
m'empècher d'émettre ici mon opinion : comment un 
aussi grand malheur peut être évité en ce Royaume. 
J'userai de la même méthode en recherchant la cause ori- 
ginelle et je montrerai le remède en supprimant celle-ci. 
Je crois ** que la cause la plus importante réside dans 
les péchés de ceux « qui sont les ministres des Mystères 
et de la Parole sacrée du Christ, aussi bien que dans 
les vôtres qui êtes le troupeau. Des nôtres tout d'abord, 
nous qui nous sommes, contrairement à notre caractère 
et à notre profession, adonnés à toutes sortes de choses 
matérielles ; nous nous sommes adonnés non seulement 
aussi [Fol.51.Ro] bassement que les laïcs, mais encore 
davantage, à l'orgueil, à la convoitise et à d'autres 
défauts *. Aussi vous autres laïcs, ne nous voyant pas 

* Concordia que res crescunt, discordia maxime dilabunlur. 
** Les péchés des ministres et des laïcs sont la cause de nos troubles 
religieux. 



«j L. & B. : de nous qui sommes ^^^. 
^) L. & B. : et à la luxure. 



190 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

parfaits, vous nous avez pensé indignes « d'être vos 
éducateurs et vos pasteurs, à la doctrine desquels vous 
deviez faire crédit et que vous voyiez vivre différem- 
ment de cette doctrine : vous avez pris sur vous de juger 
des choses spirituelles, vous à qui cela n'appartient 
point. Un inconvénient en entraîne toujours un autre 
après lui : aussi longtemps que les ministres de l'Église 
ont eu une conduite conforme à leur doctrine *, 
aussi longtemps tous les hommes, même les plus grands 
princes de la terre et les savants les plus sages, étaient 
contents de croire à notre doctrine et de nous obéir en 
toutes matières concernant l'âme ; depuis que nous 
avons perdu cette perfection de vie, nous avons perdu 
aussi notre crédit et la sainte doctrine du Christ a souf- 
fert grandement de notre vie coupable. Nous avons 
ainsi fourni la première cause de ce mal et vous l'avez 
prise comme un instrument pour occasionner ce schisme. 
Bien que tous nous soyons coupables, le remède devrait 
s'attaquer à la racine de ce mal que je crois résider dans 
les ministres et dans les pasteurs spirituels. Pour être 
franc avec vous et pour ne pas plus dissimuler nos 
propres fautes que je n'ai caché les vôtres, à moins que 
nous ne nous réformions d'abord nous-mêmes, je n'ai 
pas grand espoir de voir se terminer ce schisme général 
et cette division dans la religion ; ils peuvent peut-être 
être apaisés pour un temps par voie d'autorité, mais 
jamais assez pour ne pas renaître de nouveau, à moins 
que nous ne nous réformions. 

[204] Le Chevalier. — Mon Dieu, je pense que vous 
avez été déjà bien disciphnés et réformés (et il y avait 
de bonnes raisons pour ce faire) notamment par la 

* Tant que les ministres se sont conformés à ce qu'il prêchaient, 
tous leur obéissaient. 



«^ L. : je pense que nous sommes indignes. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 191 

confiscation d'un grand nombre de vos propriétés, par 
la charge d'impôts tant annuels que proportionnels sur 
vos bénéfices et par d'autres moyens encore. Quelle 
autre réforme voudriez-vous subir ? 

Le Docteur. — Il n'y a pas de doute, nous aurions 
été suffisamment châtiés si cela avait servi, mais cer- 
tains maîtres avec peu de coups [Fol.51.Vo] instruiront 
leurs élèves mieux que d'autres peuvent le faire en les 
punissant beaucoup ; de même, certains écoliers seront 
améliorés avec moins de punitions que d'autres. C'est 
ainsi que nous sommes à présent * : vous, punissant 
beaucoup et instruisant peu et nous, nous souciant peu 
des coups et n'apprenant que peu de chose. Car, malgré 
les punitions que nous avons endurées, les reproches, 
la révélation et la publication de nos fautes, voyez 
combien peu d'entre nous se sont réformés eux-mêmes ** 
en ce qui concerne les devoirs auxquels nous sommes 
astreints à la fois par la loi divine et par nos lois et 
décrets canoniques ^^^. 

[205] Combien d'entre nous ont résilié leurs béné- 
fices afin de résider vraiment, ce à quoi nous sommes 
obligés, non seulement par les dites lois, mais encore 
par celles de ce Royaume ? Y en a-t-il moins aujour- 
d'hui *** qu'autrefois qui ont essayé d'accumuler béné- 
fice sur bénéfice, alors que nous sommes à peine capables 
de rempHr les charges de l'un d'eux ? Existe-t-il mainte- 
nant une épreuve ou un examen plus sérieux pour 
l'admission des ministres de l'Église **** « ? Une 

* Nous autres, membres du Clergé, nous avons été châtiés, mais avec 
peu de bons résultats. 

** Un plus grand nombre d'entre nous vivent-ils maintenant dans 
leurs paroisses ? 

*** Les péchés du Clergé anglais. 

**** Abstentionnisme, cumul, manque de soin dans l'ordination et 
dans les visites pastorales. 



^) L. & B. : des prêtres eh des ministres de l'Église. 



192 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

recherche plus exacte d'hommes dignes d'être admis 
à la direction des âmes est-elle faite par nos évèques ? 
Nos Évèques, Doyens et Archidiacres appliquent-ils 
mieux à présent dans leurs visites pastorales nos canons 
et nos décrets qu'ils ne le faisaient auparavant ? * Nos 
prélats et nos évèques exercent-ils mieux qu'autrefois 
l'hospitalité, la résidence, le ministère de la parole de 
Dieu et leurs autres devoirs ? Ne s'attardent-ils pas 
dans leurs palais et dans leurs manoirs loin de leurs 
églises, cathédrales, comme ils avaient coutume, et ne 
visitent-ils pas à peine une fois l'an leur église princi- 
pale où ils devraient résider continuellement ? Ne 
sont-ils pas aussi indignes que jamais de prêcher la 
parole de Dieu, malgré ces châtiments que Dieu leur 
envoie ? Ils sont si aveugles qu'ils ne peuvent com- 
prendre pourquoi ils les subissent et les attribuent à 
d'autres causes, comme à la convoitise des laïcs désirant 
leurs propriétés ou à la haine contractée envers eux ° 
[F0I.52.R**], ou parce qu'ils ne peuvent admettre la 
réforme de l'Église ou à tout autre cause qu'ils ima- 
ginent et ils pensent que l'indignation soulevée contre 
eux tombera d'elle-même. Je prie Dieu que cette indi- 
gnation ne s'accroisse pas davantage, mais je crains 
qu'elle ne le fasse si nous ne nous amendons pas. Gom- 
ment les gens seraient-ils satisfaits ** de verser la dîme 
des produits qu'ils obtiennent de leur travail à la sueur 
de leur front quand ils ne peuvent avoir en échange des 
consolations, pas plus spirituelles que matérielles ? Quel 
laïc se fera scrupule de retenir cette dîme en ses mains 

* Les évèques s'attardent dans leurs palais venant seulement une fois 
Tan dans leurs cathédrales. 

** Qui nous pais volontiers les dîmes à nous autres, membres du clergé, 
quand nous ne faisons rien pour eux ? 



^) L. & B. : envers eux ou par haine de l'évèque de 
Rome ou parce qu'ils... 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 193 

quand il voit que nous ne faisons rien de plus que lui 
pour la mériter ? Quel crédit accordera-t-on à notre 
doctrine si on nous voit vivre aussi légèrement ? Quel 
respect aura-t-on pour nous, pour nos personnes, dans 
les manières desquelles on ne découvre aucune gra- 
vité « ? Passons maintenant de ce sujet à d'autres : il 
y a de nombreuses et excellentes ordonnances édictées 



«^ S. a passé ici le passage suivant^ identique, à peu 
de choses près dans L. et dans B. : 

« [Le Docteur] Je n'ai parlé jusqu'ici que de l'abus 
que nous avons fait des salaires qui nous étaient dûs 
par les lois, venons-en maintenant aux bénéfices que 
nous nous sommes procurés en dehors de celles-ci ; en 
même temps que nous recherchions des bénéfices illé- 
gaux, nous avons perdu beaucoup de ce qui nous était 
dû. Y a-t-il un sacrement si saint soit-il et d'essence 
divine que nous n'ayons vendu pour en retirer quelque 
profit ? Cependant le Christ nous a ordonné de donner 
gratuitement ce que nous avons reçu gratuitement. 
Quant au plus saint des sacrements, celui du Corps et 
de Sang du Christ, n'en avons-nous point [L.Fol.SO.V^] 
vendu le service, en partie, ou presque totalement 
comme les Trentains ? ce qui a fait mépriser ce mystère 
sacré à cause de l'abus que nous en avons fait. Un 
mariage se conclue-t-il, un baptême est-il administré 
sans que quelque chose nous revienne ? La confession 
était aussi un moyen, une grande cause de profit, lorsque, 
pour pénitence, nous ordonnions aux fidèles de donner 
quelque chose à nos églises, soit pour ceci, soit pour cela. 
Je crois aussi qu'il n'y a pas d'ordination sans que 
quelque salaire en revienne à nos chanceliers ou à leurs 
clercs. Comment étaient vendus les services et les prières 
pour les morts ! celui qui a donné le plus d'argent en 
a le plus ; si les prières, cependant, avaient suivi les 

LE BRANCHU II 13 



194 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

généralement par Tautorité des Conseils, disant que * 
tout archidiacre doit visiter en personne chaque année 
son territoire religieux que l'évèque doit visiter le dio- 
cèse tout entier tous les trois ans pour constater ce qui 
est à réformer, soit d'une façon privée, soit d'une façon 
publique, de telle sorte que les fautes privées puissent 

* Archidiacres et évèques n'observent pas les lois. 



aumônes, prières volontaires et non pas prescrites, 
je crois qu'elles n'auraient pas fait tort ; mais limitées, 
comme elles l'étaient, je ne pense pas qu'elles soient 
aussi profitables : car elles ne procédaient pas de la 
dévotion, mais de l'esprit de lucre et n'étaient pas tant 
estimées d'après leur valeur que d'après leur nombre 
et leur quantité. [L.F0I.8I.R0] Je ne blâme que la vente 
de ces choses saintes que je ne puis permettre dans aucun 
cas, pas même l'apparence de cette vente qui puisse 
donner quelque soupçon au peuple. Aussi, cette collecte 
qui se fait à Pâques, je souhaiterais qu'elle n'eût pas 
lieu, bien qu'elle soit pour l'offrande du pain et du vin 
et quoique les pasteurs, les curés et les censeurs devraient 
en perdre quelque profit : mieux vaut une petite perte 
d'argent que celle d'une âme qui aurait pu en être scan- 
dalisée. Nous entendons ce que disent les pauvres, 
quand ils mendient de l'argent pour l'apporter à la 
table de Dieu. On se plaignait de choses semblables 
avant la Réforme et cependant on n'y remédiait alors 
en rien : de graves inconvénients en résultèrent. Et nous, 
nous passons sur toutes ces petites choses comme si 
elles ne nous touchaient aucunement ; si nous ne les 
réformons point, elles qui sont si notoires et si mani- 
festes à tous, si contraires aux lois et aux canons, notam- 
ment ceux concernant la résidence, l'unité des béné- 
fices, la libre et gratuite administration des sacrements, 
comment, peut-il y avoir quelqu'espoir que nous réfor- 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 195 

être redressées tout de suite et les fautes publiques au 
Synode suivant. Mais ils donnent des procurations *, 
ils ne visitent pas en personne comme ils le devraient, 
mais par députés plus attachés à leur procuration qu^à 
l'accomplissement de réformes **. L'argent est bien 
perçu, mais la cause pour laquelle il l'est n'existe plus : 
le salaire est exigé, mais le travail pour lequel il était 
dû n'est pas fait. Il existe une autre excellente ordon- 
nance ^^^ du même caractère que la précédente « : chaque 
évèque doit tenir chaque année un synode du tout le clergé 
dans son diocèse et chaque archevêque tous les trois ans 
un synode pour la totalité de sa province, de telle sorte que 
si quelque fait digne de réforme advient dans le diocèse, 
on puisse en référer à l'assemblée provinciale si la ques- 
tion paraît douteuse à l'évêque ou ne peut être réformée 
que par une autorité supérieure à la sienne ***. [Fol.52Vo.] 
Où ont lieu à présent ces synodes ? Cependant les évè- 
ques reçoivent chaque année des pauvres prêtres leurs 
droits d'assemblée. De ces excellentes règles, rien n'est 
observé, sauf ce qui est profitable aux évêques, c'est-à- 
dire les procurations et les droits de synode, le reste est 
supprimé : la charge reste et le devoir est oublié ; il 
vaudrait mieux que l'un et l'autre disparaissent ^ plutôt 
que soit supprimé le bon et que le mauvais subsiste. 

* Procurations. 

** Les péchés du clergé anglais. Les évèques perçoivent de l'argent 
pour leurs visites, mais ne les font pas. 

*** Ils perçoivent de l'argent pour la tenue de leurs synodes, mais 
ne les tiennent jamais. 



mions [L.Fol.Sl.V^] ces affaires qui sont secrètes entre 
Dieu et nous ? Ainsi, en ce qui concerne notre conduite 
et nos manières, il y a de nombreuses et excellentes 
ordonnances... 

^) Il existe... que la précédente manque dans L. 

^) Ils vaudrait mieux... disparaissent manque dans L. 



196 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

[206] S'ils prétendent que, de nos jours, ces visites 
et ces synodes ne sont pas nécessaires, alors il n'y en 
eût jamais besoin car aujourd'hui il y a plus de choses 
à redresser qu'a aucune époque * et les réformes 
n*ont jamais été plus nécessaires. Mais nos prélats ajou- 
teront qu'ils n'osent pas établir de règle en ces synodes 
par crainte de praemunire ^^s. Quel besoin y a-t-il de 
nouvelles lois ^^9 ? Pourquoi ne se contentent-ils point 
de faire exécuter celles déjà existantes, surtout depuis 
qu'ils ont pour cela l'aide des lois temporelles ? N'a- 
t-on ** fait au Parlement des statuts concernant la 
résidence et la restriction du cumul des bénéfices, ce qui 
n'eût pas été nécessaire si nous avions observé nos pro- 
pres règles ? Ne faut-il pas *** que d'autres nous 
corrigent et nous réforment lorsque nous ne le pouvons 
nous-mêmes ? Est-il étonnant que nous n'ayons plus de 
crédit quand notre vie et notre conduite sont contraires 
à notre profession et à nos propres lois ? Est-il étonnant 
que la religion souffre scandales, offenses et opprobes à 
cause de nos défauts, ce dont on nous demandera 
compte « ? 

[207] Aussi, si nous voulons supprimer ce schisme de 
l'Église du Christ ****, réformons-nous tout d'abord et 
mettons nos lois à exécution : renonçons à nos bénéfices 
pour pouvoir résider et contentons-nous d'un bénéfice 
et de la prébende qui nous est allouée pour notre minis- 
tère sans rechercher d'autres gains extraordinaires et 

* Et cependant une réforme n'a jamais été aussi nécessaire qu'à 
présent. 

** Nous avons de bonnes lois, mais ne les appliquons pas... 

*** ...aussi les laïcs devraient nous forcer à le faire. 

**** Si nous autres, membres du Clergé, désirons faire cesser ce schisme, 
réformons-nous nous-mêmes. 

«j offenses... compte manque dans L., variantes de 
forme de B. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 197 

illégaux *. Qu'y a-t-il, pour un homme, de plus conforme 
à la raison que de passer son temps là où il reçoit son 
salaire et de remplir roffice pour lequel il reçoit une 
prébende ? [Fol.53.Ro] Étant donné que chaque bénéfice 
est le salaire d'un homme ** (s'il ne l'est point, il 
pourrait être modifié jusqu'à ce qu'il soit suffisant et 
jusqu'à ce que chacun soit chargé du travail d*un homme) 
quelle raison y a-t-il pour qu'un seul obtienne le salaire 
et soit chargé du travail de deux hommes, là où il ne 
peut accomplir que le travail d'un seul ? Obtenir davan- 
tage et se décharger d'une partie de la besogne va trop 
contre la raison. Quelques uns diront peut-être que cer- 
tains d'entre eux méritent de plus larges prébendes et 
qu'un seul bénéfice est trop peu pour eux. Mais n'y a-t-il 
pas autant de degrés dans la variété des bénéfices que 
dans les qualités des hommes ? Sans doute, il y a encore 
dans ce Royaume *** (Dieu soit loué !) des bénéfices 
de valeur diverses, depuis 1.000 marcs « jusqu'à 20 marcs 
pour être conférés à chacun selon sa valeur et son rang. 
Si un maigre bénéfice est vacant, que l'on s'en contente 
jusqu'à ce qu'un meilleur le devienne, et si l'on pense que 
quelqu'un en mérite un meilleur, que celui-ci abandonne 
le premier et prenne ce meilleur, car le plus maigre béné- 
fice est salaire suffisant pour un homme qui, sans cela, 
n'en recevrait aucun si ce bénéfice et d'autres semblables, 
étaient accumulés dans les mains des grands. Je sais 
formellement **** que ceux qui ont de maigres béné- 
fices résident plus ordinairement et accordent, sur ce 
bénéfice, une meilleure hospitalité que ceux qui en pos- 

* Propter offlcium dalur beneflcium. 
♦* Les péchés du Clerçé anglais. 

*** Nous avons des bénéfices de 1.000 à 20 marcs pour les hommes, 
suivant leur capacité. 

**** Le clergé pauvre réside davantage que le clergé riche. 



«; L. & B. : depuis 4.000 ou 5.000 marcs. 



198 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

sèdent de plus importants. Il est un proverbe commun, 
lis meary in Hall Whan Beardes wags ail ^^^. Examinez 
maintenant tout un diocèse : vous ne trouverez pas 
vingt prêtres résidents " ayant chacun 40£ ^ de prébende * 
et sur tous les bénéfices du diocèse, vous ne trouverez 
guère qu'un pasteur résident sur quatre. 

[208] Dans quel office temporel trouve-t-on plus 
d'abus que dans ces offices spirituels cependant plus 
importants ? Je prie Dieu d'envoyer à nos prélats des 
yeux pour voir ces énormités, car ils semblent si aveugles 
qu'ils ne peuvent les apercevoir. Je ne doute pas ** 
qu'alors ils n'acomplissent ces réformes sans délai ^, 
et, s'ils ne le font point, je prie Dieu d'envoyer à nos 
magistrats temporels la volonté de réformer ces choses 
par leur pouvoir séculier et d'essayer de les amender 
[Fol.53.Vo] en s'attaquant plutôt à leurs propriétés. Les 
Princes chrétiens ne portent pas en vain une épée et il 
n'est pas tellement extraordinaire de les voir châtier les 
prélats qui négligent leurs devoirs. Voilà qui est dit 
touchant la réforme de ceux qui sont ministres de 
l'Église d. 

[209] Pour parler maintenant de ce qui doit être 
réformé quant à nous qui sommes laïcs «, vous devez vous 

* Nous n'avons pas 20 pasteurs résidents ayant 40 £ par an. Il n'est 
pas un pasteur sur quatre qui réside... 

♦* ...si les évèques ne réforment pas ceci, je prie Dieu que les laïcs 
le fassent. 



«j L. & B. : deux pasteurs. 
b) L. : 10 £. 

'^J Je n'ai pas de doute... sans délai manque dans L. 
^) L. & B. : de nous qui sommes ministres de 
l'Église. 

«^ L. & B. : à vous qui êtes laïcs. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 199 

souvenir * que tous ceux qui s'adonnent à l'étude de 
quelque science sont communément sujet à l'un de ces 
deux vices (comme le rapporte ce grand clec Tullius) : ** 
l'un est de prendre des choses que nous ne connaissons 
point pour des choses connues comme si nous les avions 
étudiées ; pour éviter cette faute, les hommes devraient 
prendre leur temps et bien considérer les choses avant de 
formuler leur jugement sur elles ; l'autre vice est d'ac- 
corder trop de temps et de travail à l'étude de choses 
obscures et difficiles qui ne sont pas nécessaires. Consi- 
dérons maintenant si ces défauts n'existent pas de nos 
jours parmi vous. Vous êtes tous désireux à présent de 
comprendre l'Écriture Sainte et cela est bien, car il n'est 
pas de désir meilleur, plus honnête et plus nécessaire pour 
un chrétien. Mais ne voyez-vous pas de nombreux jeunes 
gens prendre sur eux, avant qu'ils aient passé du temps 
ou accordé de la bonne considération à l'étude de l'Écri- 
ture, de juger des questions importantes et controversées 
sur un avis trop rapide, soit de leur propre invention, 
soit de l'invention d'autres personnes, avant qu'ils aient 
pris le temps de voir ce qu'on pourrait y objecter *** ^^^ 

[210] Ce défaut n'est pas seulement observé chez ceux 
qui étudient les Écritures, mais encore chez tous les jeunes 
étudiants en toutes les autres sciences. Vous ne trouverez 
pas un jeune homme n'ayant pas travaillé plus de trois 
ans à la loi de ce Royaume plus prêt à vous résoudre un 
cas douteux de cette loi, que lui-même ou un autre ne 
le serait après douze ou quatorze années d'études. Il en 
est ainsi sans doute des jeunes grammairiens, logiciens, 
rhétoriciens et étudiants des autres sciences. Ainsi 
Pythagore ^^^ interdisait-il [Fol.54.Ro] à ses élèves de 

* Cicero, de offi, Lih. ii^i 

** La présomption des laïcs mal informés dans le jugement des choses 
de la religion. 

*** Tous les jeunes étudiants sont impudents, que ce soit en théo- 
logie, droit, grammaire ou tout autre science. 



200 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

parler pendant les cinq premières années passées près 
de lui, leçon que, par Dieu ! je voudrais vous voir obser- 
ver avant que vous n'énonciez aucun jugement concer- 
nant l'Écriture Sainte *. Je ne doute pas qu'après sept 
années d'études, par le rapprochement d'un passage de 
l'Écriture avec un autre, vous n'éprouviez de plus grandes 
difficultés et ne soyiez plus scrupuleux à donner une 
réponse à ces questions d'ordre spirituel que vous ne 
Têtes maintenant. Le mal vient ** des jugements hâtifs 
formulés en cette matière ; lorsqu'un homme a exprimé 
une fois son avis sur quelque chose, il pense que c'est 
une honte pour lui d'être obligé d'abandonner cet avis 
affirmé comme véridique, car tout ce qu'il dit après, il 
s'en sert comme preuve de son opinion et l'imposera, 
non seulement avec des paroles et des arguments, mais 
aussi avec le pouvoir et l'autorité qu'il peut posséder 
et il travaillera à amener à la même croyance le plus 
grand nombre possible, comme si son opinion était la 
seule vraie ^. A cause de cela ^, si nous ne cherchons que 
la vérité ***, on ne doit pas penser qu'elle est toujours 
du côté du parti qui obtient la haute main par le pouvoir, 
l'autorité ou les suffrages extorqués. 

[211] Dans la recherche de la vérité, il n'en est pas 
de même que dans une lutte ou une bataille, car, dans 
celles-ci, celui qui triomphe a la victoire, et, dans l'au- 
tre, au contraire, celui qui est réduit au silence ou qui 

* Personne ne devrait énoncer une opinion sur les difficultés concer- 
nant la Bible avant de l'avoir étudiée 7 années. 
** Les inconvénients des jugements hâtifs. 
*** La vérité n'obtient pas toujours le plus de suffrages. 



^) Variante de forme des Manuscrits non relevée 
par Miss Lamond. 

^) à cause de cela manque dans L. et dans B. (Variante 
non relevée par Miss Lamond). 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 201 

est battu remporte cependant la victoire et conquiert la 
vérité *. Du moment que nous nous contentons de 
la connaissance de la vérité, pourquoi nous divisons-nous 
en factions et en partis ? Que cela soit discuté tranquil- 
lement, débattu et examiné par les hommes au jugement 
desquels appartiennent ces matières. Pourvu évidem- 
ment que pendant ce temps aucun des partis n'use de 
violence contre l'autre pour l'amener par la force à telle 
ou telle croyance jusqu'à ce que la totalité ou la plus 
grande partie de ceux à qui revient la discussion de telles 
choses [Fol.54.Vo] se décident librement et tranchent 
la discussion. C'est le seul moyen ** de terminer de sem- 
blables controverses et du moment*** que celles-ci doi- 
vent avoir une fin, il vaut mieux en terminer de bonne 
heure que trop tard, avant que plus de mal n'ait découlé 
de ce schisme dangereux, comme cela eût déjà lieu 
ailleurs, en d'autres pays, même devant nos yeux, pour 
des choses semblables et qui sont trop lamentables pour 
être rappelées. De quelle perte de chrétiens, de quelle 
diminution « de la foi chrétienne, de quelles guerres 
continuelles la faction des Aryens n'a-t-elle pas été, 
l'occasion ? N'a-t-elle pas, à la longue, arraché et séparé 
toute l'Asie et l'Afrique de la foi chrétienne ? La religion, 
ou plutôt cette mauvaise superstition des Turcs, n'est- 
elle pas greffée sur la foi aryenne ? N'a-t-elle pas eu sa 
racine dans cette secte ? Gomme il n'y a pas de division 
plus dangereuse que celle provenant de matières de 
religion ****, il est tout à fait expédient et nécessaire d'y 
remédier rapidement, ce qui ne peut être accompli par 

* Pourquoi ceux qui recherchent la vérité se divisent-ils en factions ? 
** Comment Constantin le Grand fit au temps d'Arius. 
*** Que toutes les questions soient discutées par des experts et que la 
majorité décide. 

♦*** Le seul moyen d'arrêter les divisions est de tenir un Concile Général- 



«j L. : division. — B. : destruction. 



202 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

d'autre moyen que par un conseil libre et général, ce qui 
a toujours eu lieu depuis le temps des apôtres, qui, les 
premiers, considérèrent ce remède comme le seul moyen 
de calmer et d'apaiser (même de leurs jours) toute contro- 
verse religieuse. Il n'y a pas de doute que le Saint- 
Esprit *, suivant sa promesse, sera présent dans une 
pareille assemblée, réunie ni par force, ni par intrigue. 

[212] Mais, dirons-nous maintenant, bien que pour 
notre part, nous mettions de côté la partialité et que nous 
n'usions pas de coertion pour recruter les membres et 
les voix qui favoriseraient notre parti, qui peut assurer 
que l'Évèque de Rome et les autres prélats fassent de 
même ? Si vous le dites, vous énoncez certainement une 
chose importante, car ce sont des hommes et ils sont plus 
sujets aux intrigues que vous-mêmes. Mais, je serai assez 
audacieux suivant çaa manière, pour donner ici mon 
avis, aussi bien que dans les autres questions. Tout ce 
qui prête de nos jours à la controverse, je le considère 
comme une des deux choses suivantes ** : ou bien 
ce qui touche aux bénéfices et aux émoluments des 
prélats et des ministres [Fol.55.Ro] de l'Église, ou bien 
ce qui concerne les questions religieuses «. 

[213] Pour ce qui est des articles concernant la reli- 
gion, je souhaiterais qu'on les discute de la manière 

* Il n'y a pas de doute que l'Esprit Saint n'y vienne. Cependant 
l'évèque de Rome (ou Pape) constitue une difficulté. 

** Nos discussions portent sur : i) le salaire du clergé ; ii) des 
questions religieuses. 



«^ L. & B. : comme une des trois choses suivantes : 
ou bien ce qui touche la rehgion seule, ou bien les béné- 
fices et les émoluments des prélats et des ministres de 
l'ÉgHse, ou bien ce qui touche partie l'une et partie 
l'autre. 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 203 

dont on Ta toujours fait et dont ils devraient l'être afin 
d'obtenir un jugement *. Quant aux articles touchant 
aux bénéfices des ecclésiastiques, je voudrais qu'ils 
soient laissés à la décision des pouvoirs séculiers, car ils 
ne concernent que des choses matérielles ; personne ne 
peut craindre que les magistrats n'octroient pas un 
salaire suffisant à ceux qui servent un but si honorable 
que l'enseignement de la sainte parole de Dieu et l'ad- 
ministration de ses sacrements. Allant plus loin **, 
je voudrais que, pour les questions touchant l'évêque de 
Rome et sa juridiction, il soit écarté et que d'autres 
personnes impartiales, choisies parmi les Princes chré- 
tiens, dirigent ou président le Conseil pendant que cette 
question sera débattue (s'il plaît aux Princes chrétiens 
de tenir conseil avec cette prostituée de Babylone) <* 
car personne ne doit être juge de sa propre cause. Je 
n'ai fait là que toucher brièvement les questions prin- 
cipales suivant ma simple fantaisie, en en soumettant 
l'acceptation ou le rejet de tout ou partie à votre meil- 
leur jugement. 

[214] Le Chevalier. — Je suis fâché qu'il soit 
maintenant si tard qu'il faille nous séparer. 

Le Marchand, le Fermier et le Bonnetier. — 
Et nous aussi vraiment. Mais nous espérons, avant que 
vous ne quittiez la ville, avoir de nouveaux entretiens 
avec vous. 

Le Docteur. — J'en serais heureux si je m'attarde 
dans cette ville, mais je ne sais vraiment si je resterai 
ici après demain matin. Si je le fais (pour toutes choses 
sur lesquelles vous désireriez mon simple jugement), 

* Que le clerçé tranche (ii) et les pouvoirs séculiers (i). 
•* Comment agir avec l'évêque de Rome. 



^) s'il plaît aux Princes... Babylone addition de S. 



204 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

VOUS entendrez plus loin mon opinion. Entre temps, je 
vous prie de me considérer comme quelqu'un qui *, 
s'il a émis quelqu'avis qui puisse préjudiciable au 
Royaume, est prêt à s'en dédire et à se soumettre au 
jugement de tout autre personne qui soit capable de 
montrer comment tous ces maux ou une partie de 
ceux-ci [F0I.55.V®] peuvent être amendés par tout autre 
moyen meilleur, car je sais que plusieurs milliers de per- 
sonnes en ce pays pourraient en discourir mieux que je 
ne l'ai fait. Et ainsi, pour le présent, je prends congé de 
vous tous «. 

[215] Le Chevalier. — Nous nous quittâmes de 
cette façon pour cette fois, mais, le lendemain, quand 
j'appris que le Maître Docteur avait quitté la ville, je 
pensai qu'il serait bon que cette discussion ne soit point 
perdue ** : je la rapportai donc dans mon livre privé, 
avec l'intention, si l'occasion s'en présentait, d'apporter 
quelques unes des raisons du Docteur là où elles pour- 
raient prendre place ou pourraient être réfutées autre- 
ment que je n'en avais été capable. Et j'ai ainsi briève- 
ment noté la dite discussion, comme vous le voyez. 

FINIS 

IMPRINTED 
AT LONDON IN FLEESTREATE 
NEERE UNTO SAINCTE DUN- 
STONES CHURCH, BY THO- 
MAS MARSCHE 



* Le Docteur est prêt à se soumettre à l'avis d'un plus sage docteur 
sur les maux de son époque. 

•* J'ai consigné brièvement les raisons du docteur. 



« j mais je ne sais vraiment... de vous tous addition 
de S. 



NOTES 



^) Ces louanges hyperboliques ne paraissaient aucunement exagérées 
à l'époque, surtout s'adressant à la Reine Elisabeth qui fut l'objet d'une 
véritable vénération de la part de ses sujets. Le lecture des ouvrages his- 
toriques se rapportant à cette époque, et même des romans historiques, 
expriment fort bien les sentiments des Anglais à l'égard de leur souveraine 
et montrent en même temps les exagérations coutumières de langage. 
V. entre autres à ce sujet Westward Ho I roman de Kingsley. 

2) Schisme se trouve au singulier dans les MSS et au pluriel dans l'édi- 
tion de 1581 ; cela prouve que l'auteur primitif n'avait pas l'idée de publier 
son œuvre et faisait ouvertement allusion au schisme d'Henri VIII et à 
la création de l'Église d'Angleterre (comme le montrent également d'autres 
passages). W. S., obligé à davantage de prudence par suite de la publica- 
tion de l'ouvrage, généralisa l'allusion et mit le mot au pluriel. 

') L'Histoire d'Apelle est racontée par Pline {Nal. Hist., xxxv, 85) et 
par Valerius Maximus (viii, xii, 3). Une anecdote semblable est attribuée 
par Lucien {Pro Image, xiv) à Phidias (N. Lamond). 

*) lusUces of Peace. Nous rappelons que leurs attributions sont beau- 
coup plus étendues, et l'étaient encore davantage à cette époque, que 
celles des juges de paix français. 

^) Pour le sujet de la discussion, V. Haies, Défense {Briiish Muséum, 
Lansdown, 238, f. 305) reproduit dans LD., p. 148 et s. réfer. à p. 13, ligne 2. 

*) D'après Miss Lamond, devant la Comission des Clôtures, les Jus- 
tices of Peace étaient présents, mais c'était au sheriff à convoquer les 
témoins, aussi la variante de L. et de B. semble-t-elle préférable. 

') Comparer Haies, Charge {Sirype, Eccl. Mem., II, ii, 352) cité dans LD. 
p. 151, réfer. à p. 14, ligne 30. 

®) Cf. Platon, E pitres ; Ciceron, De Finibus, ii, xiv, 45 (N. Lamond). 

") V. des textes analogues de John Coke cités dans LD. p. 151, réfer. 
à p. 15, ligne 21). 

10) D'après Rogers (A History of Agriculture and Priées in Engand 
from ihe year after the Oxford Parliament (1259) to the Commencement of 
Ihe Continental War (1793), iv, 521, 524) les salaires nominaux ont, 
de 1542 à 1549 monté dans la proportion suivante : charpentiers, 6 1 /2 d. 
à 8 1 /2 d. ; couvreurs, 6 1 /2 d. à 8 d. ; travail non spécialisé, 4 d. à 5 d. 
La moyenne 1551-1560 est supérieure d'environ 3 d. à celle de 1531-1540 
(Cité dans LD., p. 152, réfer. à p. 15, ligne 31). 

") D'après le statut 2*3. Edouard VI. 15, le paiement des Fee Farms 
par les villes était suspendu pendant trois ans, à condition que la taxe 
soit levée comme à l'ordinaire et que l'argent produit aille à la réparation 
des remparts et des ponts et à fournir du travail aux pauvres. Haies semble 
avoir été chargé de ce bill (N. Lamond). V. également : Commons Jour- 
nal, 1«' mars 1549. 

12) Comparer Latimer : « Car là où i 1 y avait un grand nombre de mai- 



206 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



sons et d'habitants, on ne trouve maintenant qu'un berger et son chien ! » 
(Sermons devant le Roi Edouard VI, l). 

13) Le caractère séditieux de certaines pièces fut la raison invoquée pour 
la prohibition de celles-ci (N. Lamond). 

1*) L'interdiction des mystères n'amena pas l'arrêt immédiat de ces 
représentations : les Chester Mysteries furent repris pour la dernière fois 
en 1574 et la dernière représentation de la Passion de Jésus-Christ eut lieu 
un Vendredi Saint sous le règne de Jacques I*'. 

i**) D'après Rogers {op. cil., iv) la hausse des prix de la décade 1531- 
1548 à la décade 1551-1560 fut, pour les tuiles, de 4 s. 11 1 /2 d. à 9 s. 5 3 /4 d. ; 
pour le verre, de 4 d. à 7 1 /4 d. ; pour la toile de lin, de 8 s. 1 d. à 18 s. 9 d. ; 
pour le canvas (grosse toile servant surtout à faire des voiles), de 4 s. 7 d. 
à 7 s. 9 d. (N. Lamond) 

i«) V. dans LD, p. 153, réfer. à p, 18, ligne 14, les détails de certains 
legs faits à des institutions charitables par différents commerçants maires 
de Coventry. 

") A Coventry, il y eut des émeutes notamment en 1374, 1480, 1495 
et 1525. Pour plus de détails, V. LD, pp. 153-154, réfer. à p. 18, ligne 26. 

") V. à ce sujet LD., p. 154, réfer. à p. 18, ligne 31-33. 

") V. un passage très intéressant des Ads of Ihe Privy Council 
(6 mai 1548, p. 193) reproduit dans LD., p. 155, réfer. à p. 19, ligne 3. 

20) Comparer le passage suivant de Latimer {Sermons devant le Roi 
Edouard VI, i). « Nous autres, gens d'Église, nous avions trop ; mais ce 
trop nous a été enlevé et maintenant nous n'avons pas suffisamment. Pour 
ma part, je n'ai pas à me plaindre, car, j'en remercie Dieu et le Roi, j'ai 
suffisamment : Dieu est mon juge et je ne suis pas venu pour implorer 
quelque chose de quelqu'un, mais j'en connais qui ont trop peu. Ces quelques 
paroles couvrent une sérieuse affaire : une importante réforme devrait avoir 
lieu là. Je connais une importante ville-marché, avec quelques hameaux et 
habitants, où ceux-ci tirent de leurs travaux la valeur de 50 £ par an : 
le vicaire chargé d'une cure aussi importante n'a que 12 ou 14 marcs par 
an ; avec cette pension, il est incapable d'acheter des livres ou de donner 
à boire à son voisin. Tout le large profit s'en va par un autre chemin. » 

21) Flavius Renatus Vigetius (iv» siècle avant Jésus-Christ), auteur du 
Rei Mililaris Insîilula en 5 volumes (N. Lamond). 

22) Lucius Junius Moderatus Columella, né à Cadix dans le premier 
siècle avant notre ère écrivit un traité sur l'agriculture. 

28) Marcus Vitruvius Pollio composa un traité en 10 livres De Archi- 
tedura avant 10 avant J.-C. (N. Lamond). 

24) D'après Miss Lamond, le texte de L. semble le plus correct. 

25) Opinion ordinairement attribuée à Pythagore (N. Lamond). V. des 
passages analogues, § 209-210. 

26) C'est à dire l'Université. 

2') Comparer les passages suivants de Latimer (Sermon on ihe Plough) : 
« Dans le passé, quand mouraient des hommes riches à Londres, il avaient 
coutume d'aider par des bourses les étudiants pauvres des Universités. 
Quand on mourait, on léguait d'importantes sommes d'argent pour le 
soulagement des pauvres. Lorsque j'étais moi-même étudiant à Cambridge, 
j'entendais chanter les louanges de la ville de Londres et j'en connaissais 
beaucoup qui avaient reçu une aide des riches citoyens de Londres ; mais, 
à présent, je ne peux plus entendre de telles louanges, même si je m'en 
inquiète et si je les recherche : la charité est maintenant froide comme la 
cire, elle n'aide plus l'étudiant, elle ne secourt plus le pauvre... Pourquoi 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 207 



les nobles et les jeunes gentilshommes d'Angleterre ne sont-ils pas élevés 
en savoir et dans la connaissance de Dieu de telle sorte qu'ils soient capables 
de remplir des missions dans la communauté ?... En vérité, le peuple sera 
comme seront les nobles et la seule raison pour laquelle maintenant les 
nobles ne peuvent être nommés lords présidents est qu'ils n'ont pas été 
élevés dans l'instruction. Aussi, pour l'amour de Dieu, nommez des profes- 
seurs et des maîtres d'école, ô vous qui avez charge de la jeunesse 1 Donnez 
aux maîtres des bénéfices dignes de leurs peines, pour qu'ils puissent ins- 
truire leurs élèves en grammaire, en logique, en rhétorique, en philosophie, 
en loi civile et dans la parole de Dieu, que je ne puis laisser sans en parler. » 

28) D'après Rogers {op. cil., iv, 587), le prix de l'étoffe en 1530-1533 
(prix alors exceptionnellement bas) était de 52 à 53 s. ; ce même prix était 
de 112 s. en 1548 et de 153 s. en 1549 (N. Lamond). 

2*) Épingles signifiant petits cadeaux en nature. 

30) C'est-à-dire au prix fixé par elle, au prix taxé. 

31) Suivant Rogers {op. cit., iv, 523) le prix du travail non spécialisé 
était de 5 d. en 1549 et de 8 d. en 1581 (N. Lamond). 

32) La fabrication de la poudre à canon est réputée avoir été introduite 
en Angleterre sous le règne d'Elisabeth (Camden, Elizabeth, Londres, 1561) 
d'où la modification apportée par S. 

*3) Comparer le passage suivant de Latimer {Sermons devant le Roi 
Edouard VI, I) « Il (le Roi) n'aura pas en sa possession trop d'or ni d'ar- 
gent '. Pensez-vous qu'il y en ait jamais trop pour un roi ? Dieu en permet 
beaucoup à un roi, car il a de grandes charges et beaucoup d'occasions de 
dépenser d'importantes sommes pour la défense et la sécurité de son 
royaume et de ses sujets. Il est nécessaire qu'un roi ait toujours un trésor 
prêt pour ces circonstances et pour d'autres affaires semblables qui lui 
arrivent journellement. Si ce trésor n'est pas suffisant, il peut légalement 
et avec une conscience tranquille lever des taxes sur ses sujets. Il ne 
serait pas bon que l'argent se trouve dans le bourse des sujets quand le 
roi en a besoin : cela leur serait nuisible, car le manque de trésor royal 
pourrait occasionner le manque d'argent chez les sujets et ce qui leur res- 
terait pourrait ne pas leur appartenir longtemps. Aussi, pour des occasions 
nécessaires et utiles, la parole de Dieu permet au roi de prendre à ses sujets. 
Mais le si trésor royal est suffisant et si les charges des sujets ne sont que 
pour des choses vaines, de telle sorte que le roi réclame beaucoup à ses 
sujets (qui se trouvent peut-être dans un grand dénuement), cette demande 
est faite de convoitise et tombe sous le coup du « trop » que Dieu défend au 
Roi de posséder dans cet endroit de l'Écriture Sainte. » 

3*) Sir Thomas Smith, auteur présumé du dialogue, ne semble pas s'être 
aperçu de ce fait, car, lorsqu'on projetait de dévaluer la monnaie, il écrivit 
au Lord Protecteur parlant du bénéfice qu'en retirerait la Monnaie et, 
par conséquent, l'État (N. Lamond). 

36) Comparer le passage suivant de Latimer {Sermon devant le Roi 
Edouard VI, I) : « Je dois dire que vous autres propriétaires, vous préle- 
veurs de rentes, vous « step-lords », je puis m' exprimer ainsi, vous recevez 
trop, chaque année, de vos propriétés. Ce qui était loué auparavant 30 
à 40 £ par an (ce qui, comme revenu non gagné d'une possession, est une 
honnête part de la sueur et du travail d'un autre homme), l'est maintenant 
de 50 à 100 £ par an. De ce « trop » provient cette monstrueuse et pro- 
digieuse cherté qui est l'œuvre de l'homme, bien que Dieu nous octroie 
avec abondance les fruits de la terre, nous les octroie miséricordieusement, 
contrairement à ce que nous méritons. Ce « trop » que possèdent les hommes 



208 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



riches a causé une telle cherté que les pauvres gens qui vivent de leur 
travail ne peuvent, avec la sueur de leurs visages, gagner de quoi se nourrir, 
tant est chère toute sorte de victuailles : porcs, oies, chapons, poulets, 
œufs, etc... Ces choses et d'autres ont été si haussées, d'une manière non 
raisonnable 1 Je crois vraiment, si cela continue, que nous serons à la fln 
amenés à payer un porc 1 £. » 

3*) D'après Miss Lamond, « dans cette ville » manque dans l'édition 
de 1581. Ces mots se trouvent cependant dans S. 

3') D'après Rogers {op. cit., iv, 725) la hausse des rentes devient beau- 
coup plus sensible sous le règne d'Elisabeth, car les obstacles auxquels 
fait allusion le chevalier furent graduellement surmontés (N. Lamond). 

3®) Ici S. a oublié de corriger 20 ans en 30 ans comme il l'avait fait 
quelques lignes auparavant. 

39) Notons une certaine concordance de vues entre le Chevallier et 
Malestroit. 

40) La groate, groat ou grote est une monnaie d'argent dont on tail- 
lait, après la réforme de 1526, 135 par livre Troy (La troy pound pesait 
373,238 grammes) Le cours de la groate fut successivement de 4 d. (1544), 
3 d. (30 avril 1551), 2 d. (juillet 1551). 

*^) Le passage étant purement hypothétique, S. n'a pas cherché à 
rajuster les prix à leur niveau de 1581, époque où (Rogers, op. cil., iv, 292) 
le blé valait 2 s. 1 d. le boisseau et le seigle 1 s. 3 d. (N. Lamond). La Todde 
de laine pesait 12,699 kgr. 

*2) D'après le statut 24. Henry VIII. C. 4 et ss. on était tenu, pour 
chaques 60 acres de labour, à cultiver 1 /4 d'acre de lin (N. Lamond). 

*^) Sur la taxation des prix à cette époque, V. LD., p. 162, note à p. 45. 
ligne 27-28. 

**) Cf. Illiade, vi, 234, vii, 472. Odyssée, i, 430, V. également Pline, 
Hisl. nal., xxxiii, C. 1, 6. — Pour la Loi Civile, Lambarde a copié en marge 
du MS du dialogue le passage en question {Digeste xviii, titre I, 1) repro- 
duit dans LD., pp. 164-165, note à p. 47, ligne 33. 

*5) Sur les maux provoqués par les clôtures. V. différents textes cités 
dans LD,. p. 165, note à p. 48, ligne 20. 

*'j Cette variante n'est pas signalée par Miss Lamond. 

*7) D'après Miss Lamond, Devonshire est préférable car, en 1607, 
le Devonshire possédait de nombreuses clôtures et était fort riche, alors 
que le Northamptonshire était considéré comme un comté typique sans 
clôtures. Cependant il y eut certains essais de clôtures dans le Northamp- 
tonshire, en même temps que dans le Buckinghamshire et l'Oxfordshire 
(V. Cunningham. Growth of English Industry, ii, 702). 

48) Sur les distinctions du Docteur et de Haies quant aux maux ou aux 
biens provoqués par les différents genres de clôtures, V. Strype {Ecc. 
Mem., II, ii, 362) et LD., p. 166, note à p. 49, ligne 22. 

4») Comparer Fitzherbert {Surveyinge, c. 40) et Tusser {Five Hundred 
Points, c. 53) (N. Lamond). 

60) Comparer le passage suivant de Latimer : « Dans ce Parlement dont 
je parle, les gentilshommes et les Communes étaient en désaccord, comme 
ils l'étaient encore récemment. Les gentilshommes propriétaires avaient 
besoin de beaucoup des terres de leurs tenanciers ; ils avaient besoin égale- 
ment d'un Acte du Parlement qui leur permette légalement d'enclore telle 
portion qu'il leur plairait de la terre de leurs tenanciers et des communaux. 
Il fut fait beaucoup de bruit autour de cet acte : à la fln on conclua à les 
autoriser à agir ainsi, à condition qu'ils laissent suffisamment de terre 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 209 



pour le tenancier... S'ils n'ont laissé alors aux tenanciers et aux pauvres 
communs pas plus qu'il n'était suffisant, s'ils leur en ont encore retiré 
depuis ce temps, ceux-ci n'en ont plus suffisamment. » {Sermons devant 
le Roi Edouard VI, VIII). 

•^1) Comparer un passage de Haies cité dans LD., p. 166, note à p. 50, 
ligne 11 et reproduit d'après Strype, op. cil., II, ii, 354). 

*2) Les principales lois édictées dans ce but et dont parle Haies dans 
sa Charge sont les textes suivants : 4 Henry VII, c. 16. — 7. Henry VIII, 
cl. — 25. Henry VIII, c. 13. — 27. Henry VIII, c. 22. Leur résultat ne 
fut pas très sensible. Pour la législation antérieure à 1517, V. Leadam, 
Transactions of the Royal Historical Society, N. S. VI, 167 (N. Lamond). 

*^) Sur l'origine possible de cet argument, V. LD., p. 167, note à p. 50, 
ligne 27. 

^*) Comparer Haies, Charge (Strype, op. cit., 352) concernant châteaux 
et boulevards le long des côtes. Une mesure prise à ce sujet concernant 
l'île de Wight est le statut 4. Henry VII, c. 16 (N. Lamond). 

^5) D'après Rogers (op. cit., iv, 352-353) le prix des bovins était de 
28 s. 7 1 /2 d. de 1531-1540 ; de 51. s. 6 1 /2 d. en 1548 ; de 70 s. 4 d. en 1549. 
V. également Haies, cité par Miss Lamond avec une référence à Tomas More 
(LD., p. 167-168, note à p. 52, ligne 22). 

5«) Cette phrase expose un principe qui fut longtemps mis en pratique 
en Angleterre, spécialement lors des droits sur les grains introduits en 1689. 
Cf. Faber, Agrarschtdz, p. 2. More, Utopie, p. 71 (N. Lamond). 

") Le noble d'or ou noble commença à être frappé en 1344 : titre de 
24 carats avec un quart de carat de remède. Sous Edouard III, on en 
taillait 39 1 /2 à la Tower Pound et il courait pour 6 s. 8 d. On frappait 
en même temps des Mailles nobles (un demi noble) et des Farthing nobles 
(un quart de noble). Toujours sous le même règne, on abaissa le poids 
à 5 dwts. 8 4/7 grains et on en taillait 42 à la Tower Pound ; puis on e n 
tailla 45 poids de 5 dwts. 8 grains, même cours. 

Sous Henri IV, on en tailla 50 à la Tower Pound, poids de 4 dwts. 
19 1/4 gr., même cours. 

Sous Edouard IV, cours de 8 s. 4 d. Puis on frappe des nobles à la rose 
ou riais : taille de 45 à la Tower Pound, poids de 5 dwts. 8 grains, cours 
de 10 s. Ce cours subsista pendant tout le règne d'Henri VII et les pre- 
mières années de celui d'Henri VIII. II fut ensuite successivement porté 
à 11 s. 3 d. (1526), 12 s. (1544), 14 s. 6 d. (1548), puis à 15 s. La réforme de 
1561 le ramena à 10 s. 

En 1526 on avait également frappé le George noble de 2 dwts. 23 fr. 
de 23 carats 3 1/2 gr. de titre et courant pour 6 s. 8 d. 

^®) Quarter, mesure de volume valant 8 boisseaux, soit 290,80 litres. 

*•) Tod ou todde, mesure valant 12,699 kgr. 

^) La loi en question est 15. Henry VI, c. 2 rendue perpétuelle par 
23. Henry VI, c. 3, § 5. La hausse des prix rendit cette mesure inopérante 
sous le règne d'Edouard VI, V, LD., p. 168-619, note à p. 54, ligne 26-32. 

*^) Par entrepôt, l'auteur primitif désignait probablement Calais. La 
perte de cette ville sous le règne de Marie Tudor (1558) rendait cette allu- 
sion inutile et explique sa suppression dans S. 

•^) C'est à dire à 1 noble le quarter. 

•') D'après Miss Lamond, le fermier du dialogue serait également éle- 
veur ou herbager. De nombreux éleveurs furent maires de Coventry au 
xvi« s. V. LD., p. 169, note à p. 57, ligne 2. 

•*) Comparer l'opinion du Docteur, § 193. 

LE BRANCHU II 14 



210 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



•*) Sur les arguments du Bonnetier et la politique générale du temps, 
V. LD., p. 169, note à p. 57, ligne 17. 

••) Ciceron, Tusculanes, i, 4. 

•') Cette référence est une erreur. D'après Miss Lamond, la référence 
exacte est Ep. ad Brutum, i, xv, 3. 

•8) Pour ce passage, V. F. D. Matthew, cité dans LD., p. 170, note à 
p. 61, ligne 20. 

••) Comparer le passage suivant de Sully : « Vostre Majesté doit mettre 
en considération qu'autant qu'il y a de divers climats, régions et contrées, 
autant semble-t-il que Dieu les aye voulu diversement faire abonder en 
certaines proprietez, commoditez, denrées, matières, arts et mestiers spé- 
ciaux et particuliers qui ne sont point communes, ou pour le moins de telle 
bonté en autres lieux afin que, par le traffic et le commerce de ces choses 
(dont les uns ont abondance et les autres disette), la fréquentation, conver- 
sation et société humaine soit entretenue entre les nations, tant esloignees 
peussent-elles estre les unes des autres. » (Michaud et Poujoulat. Nouvelle 
CollecUon de Mémoires relatifs à V Histoire de France, II t. ii, p. 515. — Cité 
par Harsin, Les Doctrines monétaires et financières en France du XV l^ 
au XVIII'' siècle, p. 74, note 2.) 

'<*) Dans L., en marçe du Manuscrit, note de Lambarde : le vin est 
utile pour le ravitaillement en temps de guerre. 

'^) Il y a ici dans S. une faute de ponctuation : ...as by the last devise 
I thinke they might be ; I allowe that way better, nevertheless, where as 
you (brother Mercer)... au lieu de : I thinke they might be, I allowe that 
way better ; nevertheless... 

'*) Note manuscrite en marge de L. : si nous exportons des marchandises 
valant plus que celles que nous importons, le surplus vient en argent ; mais 
si nous importons davantage, le surplus doit être également payé en argent 
et c'est là le moyen d'augmenter ou de diminuer la masse monétaire, 
excepté cette petite quantité de monnaie qui existe toujours dans le 
royaume. 

'^) Dans L. : note manuscrite en marge : Oportel patrem familias ven- 
dacem esse non emacem : Marc. Cato (La référence est De Agriculture, ii). 

'*) Comparer des passages similaires dans Harrison {op. cit., références 
à l'édition de 1587), ii, ix, p. 325, col. 2 ; ii, x, p. 236, col. 1. ; cités dans S., 
p. 106-107. 

'^) Comparer le passage suivant de Harrison {op. cit. édit. 1587, iii, x, 
p. 236) : « Quelques uns d'entre eux (marchands étrangers) peuvent dire 
d'eux-mêmes qu'ils achètent à un Anglais la peau d'un renard pour une 
groate (c'est à dire 4 d.) et lui font donner après 12 d. pour la queue. » 

'*) V. Gommons Journal, 5 et 24 janvier 1549 et LD. Introduction, 
p. xviii. 

") L'alliance avec la France renouvelée le 4 mars 1547 avait été conclue 
en 1546. L'interdiction d'importer des capes l'aurait affectée, car celles-ci 
venaient, au moins en partie, de France. V. une clause de la convention 
reproduite dans LD., p. 172, note à p. 67, ligne 7. 

'*) Le texte de S. est ici incomplet : « if yee would hâve moued a lawe 
to be made [that nothinge made] of our wool, or Tynne, or Led, or Hydes, 
beyond sea, should hâve bene sould heere ? » Les mots entre crochets man- 
quent et rendent le sens incompréhensible ; cette erreur n'est pas relevée 
par Miss Lamond. 

'•) Les acts 5 R. II, st. i, c. 3, et 4. Henry VIL c. 10 avaient prohibé 
l'importation des vins de Gascogne et des bois de Toulouse par des navires 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 211 



étrangers. En 1588, une permission d'importation fut accordée du 1«' sep- 
tembre au l«r octobre de chaque année (5 & 6 Edward VI, c. 18). En 1559, 
toutes ces interdictions furent rapportées (1. Elisabeth, c. 13) pour être 
rétablies en 1563 par le statut 5. Elizabelh, c. 5, § 8 (N. Lamond). 

80) Sur cette opinion, V. LD., p. 173, note à p. 67, ligne 33 et Adam 
Smitti, Wealth of Nations, iv, i, p. 177. 

81) Référence à un passage du Digeste (xxiii, titre I) où l'on trouve une 
allusion à Vllliade. Le F. est une abréviation commune pour le Digeste 
(N. Lamond). 

82) La citation a été copiée par Lambarde à la fin de son manuscrit et 
se trouve reproduite dans LD., p. 174-174, note à p. 73, ligne 7. 

83) Dans S. il y a pièces au lieu de priées. 

84) D'après Miss Lamond, l'allusion concernerait un passage de Enco- 
mium Moriae, passage cité dans LD., p. 175, note à p. 75, ligne 23. 

85) V. Bodin, Response..., supra, tome I, p. 85. 
8«) Pline, Hist. Nalur., xxxiii, iii, 42. 

8') Institutes II, titre X, i. De teslamentis ordinandis. 

88) Un acte fut passé en 1552 (5 & 6. Edward VI, c. 6) pour remédier 
à ces malfaçons (N. Lamond). 

8') Latimer parle aussi de malfaçons nombreuses ; celles-ci ne s'éten- 
daient d'ailleurs pas seulement à l'industrie, comme le prouve le second 
passage cité : « J'entends dire qu'il se produit des malfaçons dans la fabri- 
cation des marchandises. Gomment dites-vous ? N'e&t-il pas étonnant 
d'entendre que les fabricants de drap soient devenus apothicaires ?... Si 
son étoffe est longue de 17 yards, il la mettra sur une roue et la tirera avec 
des cordes, la torturera jusqu'à ce que les nerfs se brisent et, ainsi, il lui 
donnera 18 yards de longueur ! Quand il l'ont amenée à cette perfection, 
il usent d'une belle adresse pour lui redonner son épaisseur : ils fabriquent 
une poudre pour cela et jouent ainsi à l'apothicaire ; ils la nomment poudre 
de mouton et ils l'incorporent de telle façon au drap que c'est merveille 
à considérer ; vraiment une bonne invention ! . , . Ces manœuvres viennent 
de l'esprit de convoitise, elles sont un véritable vol. » {Sermons devant le 
Roi Edouard VI, 111). « J'ai entendu que certains qui possédaient une 
vache stérile et qui auraient voulu cependant en obtenir une importante 
somme d'argent, prennent le veau d'une autre vache, le mette à la leur et 
viennent ainsi au marché prétendant que cette vache a porté ce veau : 
ils vendent de cette façon leur vache 6 ou 8 shillings plus cher qu'ils ne 
l'auraient fait sans cela... Je vais vous narrer une autre tromperie : je 
connais des paysans qui vont au marché avec un quarter de grain. Ils vou- 
draient y vendre cher le mauvais comme le bon, aussi adoptent-ils ce moyen : 
au fond du sac, ils placent un boisseau de bon malt ou de bon grain, puis 
deux boisseaux du plus mauvais qu'ils ont et enfin un boisseaux de bon sur 
le dessus et ils viennent ainsi au marché. Voici que vient un acheteur qui 
demande : « Sir, est-ce du bon malt ?» « Je vous assure, répond l'autre, 
« qu'il n'y en a pas de meilleur dans cette ville. » Et ainsi il vend son malt 
ou son grain au mieux, quoiqu'il n'y en ait que deux boisseaux de bon 
dans le sac... Je pourrais vous raconter une autre tromperie, comment on 
fait peser la laine davantage, mais je ne le ferai point. » {Sermon on the 
Lord' s Prayer). 

»0) V. Proclamation du 11 avril 1549, LD., p. 176-177. 
•1) L'angelot ou angel était une monnaie d'or qui devait son nom à 
l'effigie de saint Michel terrassant le démon. Sous Edouard IV, son titre 
était de 24 carats avec trois quarts de carats de remède ; on en taillait 67 1 /2 



212 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



à la Tower Pound et la pièce courait pour 6 s. 8 d. — Par un avis en Conseil 
en date du 5 novembre 1526, Henri VIII en fit tailler 72 à la Troy Pound 
(La Troy Pound remplaça la Tower Pound ou Livre de Cologne et pesait 
373,238 grammes) et le cours fut de 7 s. 6 d. Ce cours fut porté à 8 s. (1544) 
et à 9 s. 8 d. (1548). 

En 1552 (Edouard VI) on en taille 70 à la Troy Pound, au titre de 
23 carats 3 1 /2 gr. et l'angelot court pour 10 s. La réforme de 1561 le ramena 
à 6 s. 8 d. — L'angel vaut un tiers de souverain. 

'2) La groate valant 4 d., 20 groates faisaient 6 s. 8 d. 

•*) Dans S. on a passé ici le mot « no », c'est à dire que le texte se pré- 
sente ainsi : et tout d'abord quels sont ceux qui, d'après vous, ont perdu 
par ce fait ? 

'*) Les désordres de 1549 semblent avoir été l'occasion des premières 
nominations de Lords Lieutenants pour maintenir le bon ordre parmi leurs 
voisins (N. Lamond). 

•5) Comparer Harrison, England, II, vi & vii, pp. 144-145 et pp. 167- 
172. 

•*) Comparer Haies' Charge dans Strype, Ecc. Mem,, II, ii, 353 
(N. Lamond). 

*') V. Harrison. op. cit. c. XII. 

*®) Comparer le passage suivant de Latimer : « Toute la passion des 
hommes réside à présent dans la construction de gaies et somptueuses 
demeures ; elle réside dans la construction et dans la démolition et ils n'ont 
jamais fini de bâtir. » {Sermons devant le Roi Edouard VI, VIII). 

"*) D'après Hall [Customs, ii, 140) cette mesure ne daterait que du règne 
de Marie Tudor. Haies toutefois aurait été partisan d'une semblable impo- 
sition (V. LD., pp. xliv et ss.). 

^^) Cette loi est le texte 2*3. Edward VI, c. 36. 8 & 9 ; appliquée 
en 1549, elle fut rapidement abolie (V. pour plus de détails, LD., pp. xi-xii 
et les références au Journal of House of Gommons). 

101) Comparer une affirmation analogue au 91. 

102) Pomponius Mêla, géographe latin du i^r siècle. La référence du 
texte est De situ Orbis, iii, vi, 45. 

103) La version de L. (pointers) semble préférable à celle de B. et de L. 
Comparer LD., p. 180, note à p. 93, ligne 7. 

104) Sur le terme paysans, V. LD., p. 180, note à p. 94, ligne 30. 

106) Tous les développements consacrés à la dévaluation de la monnaie 
et à l'exportation de l'or et de l'argent manquent également dans S. Dans 
cette édition, le dialogue se compose seulement de 4 parties au lieu de 5 
dans les manuscrits. 

io«) Comparer le passage suivant de Latimer : où la même histoire est 
racontée : « Master More fut une fois envoyé dans le Comté de Kent pour 
aider à découvrir, si la chose était possible, la cause des sables de Goodwin 
et du banc qui barrait l'entrée du port de Sandwich. Voici venir Mas- 
ter More : il convoqua devant lui les habitants, ceux que l'on pouvait penser 
être hommes d'expérience, les plus capables de l'instruire de l'affaire 
concernant l'arrêt du port de Sandwich. Parmi ceux qui vinrent devant 
lui, se trouvait un vieillard au chef blanc, que l'on pensait n'avoir pas 
loin de cent ans. Quand Master More aperçut ce vieillard, il pensa qu'il 
serait bon de l'entendre donner son avis sur cette affaire, car, étant un 
vieillard, il était probable qu'il en savait davantage sur cette affaire que 
n'importe quelle personne présente. Aussi Master More appela-t-il devant 
lui le vieillard et lui dit : « Père, dites-moi, si vous le pouvez, quelle est la 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 213 



• cause de cette grande levée de sables et de bancs par là devant le port, 
« qui Febstruent de telle manière qu'aucun navire ne peut y arriver ? 
« Vous êtes l'homme le plus âgé que je puis apercevoir parmi ceux ici 
« présents, aussi, si quelqu'un peut en dire la cause, c'est vous qui le 
« pouvez ; en tous cas, vous en savez plus que personne ici. » « Oui, sans 
« doute, bon maître, dit le vieillard, car j'ai bien près de cent ans et aucun 
« de ceux-ci n'approche de mon âge. » « Alors, repartit Master More, que 
« dites-vous là-dessus ? Que pensez-vous être la cause des sables et des 
« bancs qui obstruent le port de Sandwich ? » « Oh, Sir, répondit-il, je suis 
« un vieillard et je pense que c'est le clocher de Tenterton qui en est la 
« cause. Je suis bien vieux, Sir, et je puis me souvenir de la construction 
« du clocher de Tenterton et aussi de l'époque où il n'existait pas. Avant 
« que le clocher ne fut en construction, on ne parlait aucunement de 
« sables ou de bancs obstruant le port, aussi pensais-je que la constructiort 
« du clocher de Tenterton est la cause de la destruction et de la décadence 
« du port de Sandwich » {Dernier Sermon, 8», devant le Roi Edouard VI), 

^^) Comparer le passage suivant de Latimer : « Devrions-nous avoir 
des ministres de l'Église, contrôleurs des Monnaies ?... le dicton populaire 
dit que, depuis que les prêtres sont monnayeurs, la monnaie est plus 
mauvaise qu'elle ne l'était auparavant et l'on dit que la mauvaise qualité 
de la monnaie a rendu plus cher toutes choses » (Sermon on the Plough). 

1**®) L'effet pernicieux de cette proposition n'a pas été reconnue par 
l'auteur du Policy to Reduce ihis Reaime of Englande. V. le passage cité 
dans LD., p. 188, note à p. 105, ligne 25. 

10») Le surhaussement des monnaies par Henri VIII eût lieu le 
16 mai 1544 par le statut 36. Henry VIII. L'once d'or fut portée à 48 s. 
et celle d'argent à 4 s. 

110) Le texte anglais est intraduisible littéralement : ... « and so to live 
as they say from hand to mouthe... » 

111) Ceci semble une erreur. Barberousse mourut en 1193. Le fait doit 
se rapporter à Frédéric II (né en 1194) qui usa de cet expédient au siège de 
Faenza en 1240 (Cf. Villani, Islorie Florentine, v, 21). Une mesure semblable 
fut prise par le Doge Domenico Michèle en 1123 à Jaffa (N. Lamond), 

112) V. Bodin, Response... supra, tome I, p. 86. 

113) Ceci semble se rapporter aux rapports du Roi d'Angleterre avec 
les Fugger d'Anvers. 

11*) Comparer Bodin, Response,.. supra, tome I, p. 83 et s. 

115) Comparer les passages suivants de Latimer : « Et maintenant, je 
m'adresse à vous, mes maîtres monnayeurs... : Je vous demande d'être 
loyaux envers le Roi. Il l'a été envers vous, soyez-le envers lui, soyez-le 
à l'égard de nos propres âmes. Vous êtes bien connus, on sait ce que vous 
étiez avant d'occuper votre office, on sait quelles terres vous possédiez 
alors, on sait celles que vous avez achetées depuis et les constructions que 
vous faites tous les jours... Après mon premier prêche sur la Restitution, 
un brave homme fut saisi de remords et m'avoua qu'il avait trompé le Roi 
et qu'il voulait restituer : aussi, au premier Carême, 20 £ vinrent-elles entre 
mes mains, destinées à être rendues pour l'usage du Roi. Il m'en avait 
promis encore 20 pour le même Carême, mais il ne put les réunir et elles 
n'arrivèrent pas. Le Carême suivant je reçus encore 320 £ que je remis au 
Conseil du Roi. On me demanda qui opérait cette restitution; mais aurais-je 
dû le nommer ? Non, on m'aurait plutôt tué. Et ce Carême-ci, je reçus 
136 £ et 10 shillings que j'ai remis aujourd'hui même au Conseil du Roi. 
Ainsi cet homme a-t-il opéré une sainte restitution. « Ainsi, dis-je à un noble 



214 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



« qui fait partie du Conseil du Roi, si tous ceux qui ont trompé le Roi vou- 
« laient ainsi réparer leurs fautes, cela rapporterait bien, je pense, 20.000 £ 
« au Roi ?» « Oh ! répondit l'autre, cela monterait bien à 100.000 £. » 
(Dernier Sermon, 8®, devant le Roi Edouard VI.) 

ii«) Comparer le passage suivant de Latimer : « Mon père était un 
yeoman et ne possédait pas de terres en propre ; il n'avait qu'une ferme 
d'un loyer de 3 ou 4 £ par an au plus, et, là-dessus, il labourait assez pour 
entretenir une douzaine d'hommes. Il avait un parcours pour 100 moutons 
et ma mère trayait 30 vaches. Il était capable d'entretenir pour le Roi un 
harnais et un cheval pendant qu'il se rendait là où il devait recevoir la 
solde du Roi. Je me souviens d'avoir bouclé son harnais quand il se rendit 
à Balckheath. Il m'envoya à l'école, sans cela je ne serais pas à même de 
prêcher maintenant devant Sa Majesté le Roi. Il maria mes sœurs avec 
5 £ ou 20 nobles chacune et il les éleva dans la piété et dans la crainte de 
Dieu. Il pratiquait l'hospitalité envers ses voisins moins fortunés et il 
donnait l'aumône aux pauvres. Il tirait tout cela de la dite ferme où celui 
qui y est maintenant paie 16 £ par an ou davantage et n'est pas à même de 
faire quoique ce soit pour son Prince, pour lui-même ou pour ses enfants, 
n'est pas à même de donner au pauvre un verre de boisson. » (\^' Sermon 
devant le Roi Edouard VI.) 

"') Le texte anglais est tel : « If I then, after so many wise heades as 
were in those Parliaments and Counsayles, would take upon me to correct 
(as they say) Magnificat... » Cette expression est une locution proverbiale 
inusitée aujourd'hui qu'il nous a semblé impossible de traduire littéralement. 

"*) Platon (Hipparchus, 232, c.) (N. Lamond). 

Il') Laws of Alfred, xiii. — Laws of Elhelred, vii, 16 (N. Lamond). 

^20) On retrouve dans Shakespeare des allusions aux somptuosités ves- 
timentaires de l'époque. Ainsi on portait des bas et des jarretières de soie- 
d'un grand prix et le Prince Henri, dans Henri IV, s'exprime ainsi dédai- 
gneusement sur le compte d'un personnage ; « Veux-tu voler ce pourpoint 
de cuir à boutons de cristal, aux cheveux coupés en rond, bague d'agate 
au doigt, bas noirs jarretières de flanelle... » {Henri IV, ii, iv). 

121) Norwich, ville très florissante en 1549, souffrit considérablement 
de la révolte de Kett et son industrie lainière était fort en déclin en 1565. 
Son commerce reprit, mais elle n'était certainement pas un bon exemple 
de ville florissante en 1581 (N. Lamond). Ceci explique la variante de S. 

122) V. Ashley, Economie History, i, ii, 77 ; Hibbert, Gilds, 64-82 ; 
Cunningham, op. cit., ii, 37-47 (N. Lamond). 

123) Le texte de L. et de B. est beaucoup plus vraisemblable que celui 
de S. On ne peut guère compter un peintre parmi les artisans dont les 
œuvres sont susceptibles d'exportation. 

124) V. un texte du Debate of the Heraldes (1550) de John Coke, cité 
dans LD., p. 195, note à p. 130, ligne 25. 

1^^) Dans L. et dans B., le Docteur est constamment représenté comme 
faisant partie des ordres. S. a modifié une partie de ses phrases et remplace 
le plus souvent « nous » par « ils » lorsque le Docteur parle du clergé. V. en 
particulier la fin du § 208 et le début du § 209. Toutefois S. a assez souvent 
oublié d'effectuer ces retouches. 

12») Dans tous les textes de l'époque, on retrouve des plaintes sem- 
blables, notamment dans les Sermons de Latimer dont Miss Lamond cite 
de nombreux extraits. A vrai dire, il n'y a guère de pages dans ces Sermons 
où Latimer ne se fasse l'interprète de critiques analogues ; c'est pourquoi 
nous n'en citons aucun extrait, car, pour être vraiment complet, il faudrait 



COMPENDIEUX OU BREF EXAMEN... 21:5 



citer une bonne partie de son œuvre, beaucoup plus que n'en a cité 
Miss Lamond. 

12') Canon xiii de Lanfranc à Winchester en 1071 (N, Lamond). 

12*) Ads de praemunire (corruption du mot latin praemonere). Dans 
es statuts religieux anglais, on désignait ainsi les acts ayant pour but de 
prévenir les empiétements de la juridiction ecclésiastique sur le pouvoir 
civil. 

"•) Dans les Manuscrits en marge : Voyez Sermon du Docteur Collette. 

1**) Nous avons préféré ne pas traduire le proverbe (car il est intradui- 
sible littéralement), et lui laisser, dans le texte, sa forme originale. 

131) Ciceron, De Officiis, i, 18 (N. Lamond). 

132) V. un passage analogue, § 46-47. 

133) V. Supra un passage analogue, § 46 et la note se référant à ce 
passage. 

L. B. 



eÇ 




DAVANZATl 
Portrait d'après une gravure du Cabinet des Estampes. 



Monnaie. PI. VII 



II.-P. 216 



vil 

B. DAVANZATI BOSTICHI 
LEÇON SUR LES MONNAIES 



vn 






NOTICE 



La Lezione délie Monete de Bernado Davanzati ou Davan- 
zati-Bostichi a fait l'objet de nombreuses éditions en Italie. 
Elle fut faite en 1588 devant l'Académie Florentine, mais le 
texte n'en fut publié qu'en 1638, dans un ouvrage contenant 
d'autres écrits de Davanzati, sous le titre Scisma d'Inghilterra 
ed alire opérette delVautore. 

Le texte reproduisait, à quelques variantes de forme près, 
les trois manuscrits que Ton possède de la Lezione délie Monete. 
Etant donné le peu d'intérêt de ces variantes, qui, presque 
toutes, ne sont autres que d'insignifiants changements de 
termes, et d'ailleurs à peu près impossibles à rendre en fran- 
çais, nous n'avons pas cru devoir les reproduire dans notre 
traduction. 



,:î 



Parmi les autres éditions, citons les plus importantes : 

Edition Comino, 1 Vol. in-8, Padoue, 1727. 
Prose Florentine, Florence, 1729 (Collection de Monetis 
Italiae, Vol. iv, partie ii). 
iii) Edition Salvini, Milan, 1752, Vol. iv, partie iv. 
iv) Edition de Livourne, 1779, 2 Vol. in-8. 
v) Edition Custodi, Scritti Classici iialiani di economia poli- 

tica, Parte antica, tome II, Milan 1804. 
vi) Edition de Sienne, 1828, 1 vol. in-8. 
viij Edition de Milan, 1829, 1 Vol. in-16. 
viii) Edition Gondoliere, Notizia marcantili délie Monete e de 
Cambi, Venize, 1840. 
ix) Edition Bindi, Opère di Bernardo Davanzati, Florence, 
1853. 

Une traduction anglaise par John Totland fut publiée 
à Londres en 1686 (1 Vol. in-4o). 

Toutes ces éditions reproduisent le texte de l'édition ori- 
ginale en donnant parfois en note les variantes des manuscrits 
(notamment les éditions Custodi et Bindi). 

L. B. 






Au Très Illustre et Révérendissime Seigneur 

PIERO USIMBARDI 

Bernardo Davanzati, Salut ! 

Messire Baccio Valori, le Chevalier, qui a sur moi 
toute puissance, m'a, pendant son dernier Consulat à 
l'Académie Florentine, imposé une leçon, et, comme je 
ne sais pas m'éloigner de ma profession, ni presque des 
alentours de ma demeure, je traitai des monnaies et 
des nécessités des Princes. Il m'a semblé bon d'offrir 
cet ouvrage à Votre Illustre Seigneurie, qui tient les 
clés de notre cœur, en témoignage de notre ancienne 
amitié, de mon nouveau respect pour elle et pour le bien 
public, si jamais quelque chose existe en cette leçon que 
ne soit pas indigne de considération. 

Que Dieu notre Seigneur comble Votre Seigneurie de 
ses grâces ! 

De Florence, le premier Mai 1588. 



1^ 



LEÇON SUR LES MONNAIES 



Dans les entrailles de la terre, le soleil et la chaleur 
interne, en les distillant presque, tirent les sucs et les 
substances les meilleures qui, introduits dans les pores, 
dans les veines et dans les mines terrestres, s'y congèlent 
et, durcis et mûris par le temps, s'y transforment en 
métaux. Parmi ceux-ci, les jdus parfaits et les plus rares 
sont l'or et l'argent, car ces deux métaux brillants sem- 
blent être faits de couleur et de splendeur. Ni le feu, ni 
les parasites, ni la rouille, ni l'usage ne les consomment ; 
ils s'étendent en fils et en feuilles d'une incroyable 
ténuité et d'une longueur surprenante et ils possèdent 
en eux je ne sais quoi de divin : c'est la raison pour 
laquelle quelques peuples indiens, quand ils extraient 
l'or, jeûnent, s'abstiennent des femmes et de tout plaisir, 
d'après une ancienne coutume religieuse. Mais l'or et 
l'argent ne servent par nature que peu à notre vie pour 
laquelle furent crées toutes les choses terrestres, si bien 
que les hommes en ont presque honte ; ils se sont accor- 
dés à leur donner une valeur égale à celle de tous les 
autres biens, à les faire prix et mesure de toutes choses 
et les instruments qui tournent et retournent le globe 
tout entier. Nous pouvons les appeler causes secondes 
d'une vie heureuse puisqu'ils nous procurent tous ces 
biens : c'est pourquoi beaucoup en ont fait des dieux en 
les voyant rendre possibles des choses impossibles. Il 
n'y a pas de forteresse qui puisse résister à un petit âne 
chargé d'or, a dit ce monarque guerrier qui savait bien 
la portée de ses paroles ^. Les miracles accomplis par 
l'or nous sont montrés par la fable bien connue de Danaé 



224 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

et par celle du pâtre lydien Giges qui, sous terre, prit 
au doigt du cadavre la bague d'or par laquelle il fut 
rendu invisible ; il entra dans la chambre de son roi, 
coucha avec la reine et, avec l'aide de celle-ci, trahit 
le roi, le tua et s'empara du royaume. 

En considérant donc le pouvoir et l'importance que 
possède l'or dans les affaires humaines et en voyant que 
Socrate abandonnait aux dieux le soin des choses divines 
et naturelles et enseignait la moralité et les usages qui 
nous sont propres, j'estime qu'il n'est point méprisable, 
ni hors de propos, ni inconvenant pour moi de traiter 
ce sujet que j'ai choisi pour vous parler, très nobles 
académiciens florentins, et je discourerai brièvement, 
à la manière de notre cité, de l'or, de l'argent et des 
monnaies, puisque la violence qu'on m'a faite, bien 
qu'amicale et gentille, m'amène ici aujourd'hui fatigué, 
las et distrait depuis tant d'années de toute étude 
littéraire. Je demande votre attention, car par nature 
je suis très succinct et je le serai encore de propos 
délibéré. 

Notre corps mortel devant servir de gaine ^ à notre 
âme immortelle et d'essence divine fut modelé comme il 
convenait au serviteur d'une si grande dame, c'est-à-dire 
qu'il fut de noble complexion, délicat, tendre et gentil, nu 
et désarmé vis-à-vis des rigueurs du temps et des bêtes 
sauvages et, de ce fait, il nécessitait beaucoup de choses 
que personne ne pourrait se procurer toute seule : c'est 
pourquoi nous vivons dans les villes pour nous aider les 
uns les autres par nos fonctions différentes, nos grades 
et nos exercices divers. Tout homme ne nait pas apte à 
n'importe quel métier, mais chacun peut en exercer un, 
de même que tous les climats produisent tous les fruits 
de la terre, parce que les étoiles et le soleil frappent 
celle-ci sous des angles et des aspects différents suivant 



DAVANZATI 225 

la diversité des lieux. Il en résulte qu'un homme travaille 
et se fatigue non pas pour lui tout seul, mais aussi pour 
les autres, et les autres pour lui ^ ; une ville et un royaume 
fournissent à une autre ville et à un autre royaume leur 
superflu et ils en reçoivent ce qui leur fait défaut : ainsi 
tous les biens provenant, soit de la nature, soit de l'in- 
dustrie sont mis en commun et l'on en jouit au moyen 
du commerce humain. Celui-ci fut à l'origine un simple 
échange d'une chose contre une autre, comme il en est 
encore aujourd'hui entre les peuples qui ne sont point 
civilisés. Mais il était malaisé de savoir qui recherchait 
la chose que tu possédais en trop grosse quantité, ou 
qui avait en trop de celle que tu recherchais, ou encore 
de savoir où transporter, où conserver, et où distribuer 
ces objets de manière à satisfaire les deux parties. La 
nécessité, qui enseigne à trouver les remèdes, fit d'abord 
choisir quelques lieux où beaucoup de gens, venant 
d'endroits différents avec leurs marchandises, s'arran- 
geaient entre eux plus aisément : ce fut l'origine des 
marchés et des foires. Cette occasion favorable en fît 
découvrir une autre plus grande et Ton comprit que, 
de même qu'on avait choisi un lieu d'échange, de même 
on pouvait adopter une chose et la faire valoir pour toutes 
les autres, faire donner et recevoir tout autre objet 
contre une certaine quantité de celle-ci, comme si elle 
était la médiatrice ou l'origine de la valeur univer- 
selle des choses, comme si elle en était l'essence et la 
substance *. 

Dans l'antiquité ^, on fît d'abord choix du cuivre, 
qui fut très employé et que le consentement commun 
de tous les peuples éleva, par un ferme accord, à une si 
haute fonction que celui qui avait en trop d'une chose 
donnait volontiers ce surplus pour la quantité de cuivre 
à laquelle cette chose était comparée, c'est à dire estimée 
de la même valeur ; il le donnait ensuite en échange 

LB BRANCHU — II 15 



226 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

d'une autre chose qui lui faisait défaut, ou bien il le 
gardait en vue de ses besoins futurs, le conservant dans 
une petite caisse, comme un garant ; ce fut là l'origine 
de la vente et de l'achat, de la comparaison comme disent 
les Toscans ^. 

Par la suite, la merveille de l'or et de l'argent leur 
fit obtenir la première place. On se servait d'abord du 
métal en morceaux bruts, pris comme ils venaient ; 
puis, comme aux choses connues on en ajoute aisément 
de nouvelles, on en arriva à peser le métal, à le marquer 
et à faire les monnaies. Les auteurs ne s'accordent pas 
sur le point de savoir où, quand et qui fit pour la première 
fois des monnaies : Hérodote prétend que ce fut en 
Lydie, d'autres à Nascos, Strabon à Egine ; les uns en 
Attique, les autres en Lycie par le roi Érittono ; Lucain 
en Thessalie par le roi Ion. Les livres saints disent que 
ce fut Gain, par esprit de lucre ; Tubalcain est réputé 
s'être enrichi en travaillant le cuivre et le fer, mais 
on ne saisit pas si, avant le Déluge, la monnaie existait 
déjà ; après, toutefois, les livres saints en parlent claire- 
ment. Abraham acheta à Ephraim un terrain pour qua- 
rante sicles d'argent, monnaie ayant cours parmi les 
marchands, ; Joseph fut vendu au prix de vingt pièces 
d'argent ; Moise imposa un demi sicle par tête, ce qui 
faisait deux drachmes d'argent; Thésée, qui régnait à 
Athènes à l'époque où les Juges gouvernaient Israël, 
frappa une monnaie d'argent avec un bœuf pour encou- 
rager les hommes aux travaux de la campagne ; Janus 
dans le Latium, quand il accueillit dans son royaume 
Saturne, arrivé par mer et chassé par Jupiter (d'où 
s'ensuivirent les siècles si bien conduits et si célébrés 
de l'âge d'or), frappa une monnaie de cuivre, en souvenir 
de cette courtoisie, avec Janus Bifrons et le rostre du 
navire ; les Romains fabriquèrent d'abord une monnaie 
de cuivre sans empreinte du poids d'une livre et Tappe- 



DAVANZATI 227 

lèrent oes gravis^ as assis et pondo ; Servius Tullius 
grava sur la monnaie un des animaux domestiques 
qui étaient la richesse des anciens, d'où le nom de pécule ^. 
L'an GCGLXXXIII de Rome, on y monnaya l'argent et, 
soixante-douze ans plus tard, l'or. Nous autres Floren- 
tins, l'an MGGLII, ayant battu les Siennois aux Monts 
Alcins, frappâmes le florin d'or pur, qui a tellement plû 
au monde entier que chaque pays ensuite voulut battre 
semblable monnaie et la dénommer florin. 

La monnaie s'appelle en latin moneta, pecunia *, 
nummus ; en grec, vofxCafxa, XP'^JH-^» xépjxa ; en italien, 
pecunia, monela, danari^ danaio. On la dit monnaie 
parce que son signe nous avertit de sa dénomination, 
de sa valeur et de sa bonté. D'après leur empreinte, elles 
furent appelées bigati, Philippes, sagittaires, hommes 
d^ armes ; et aussi le juge, qui en avait pris mille à la 
suite d'un jugement inique, plaisanta méchamment, 
disant : « Qui est-ce qui pouvait résister à mille hommes 
d'armes ? » L'empreinte du X sur la monnaie romaine 
la faisait appeler denarius et lui donnait la valeur de 
dix as. La fleur de lis donnait son nom à notre florin 
et montrait qu'il était florentin, comme la rose pour le 
rodiano. L'empreinte nous rappelle encore quelqu'évè- 
nement, comme le rostre du navire à propos de la dite 
courtoisie de Janus, et le petit navire submergé avec la 
devise Quare duhilasti ? nous parle des vicissitudes 
surmontées par le Pape Glément VIL La monnaie se 
nomma pecunia venant de pécule, comme nous l'avons 
dit ; nummOj du mot grec vo{xb(xa qui signifie chose légale 
ou chose faite par la loi *, puisque la monnaie est établie 
reine des choses ; on l'appelle xprjfxa pour sa bonté et 
son utilité, puisqu'elle nous procure toutes les choses 
bonnes et utiles que l'on nomme xp^H-a'c'a ; xépjxa semble 
indiquer la menue monnaie, faite pour les petites 
dépenses et les petites gens. Nous nous servons des 

LE BRANCHU Il 15* 



228 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

vocables latins et du mot denier qui représentait une 
espèce de monnaie, car nous appelons denaro ou denari 
la monnaie en général. 

Nous avons dit ainsi l'invention, l'utilité, le temps, 
les lieux, les auteurs, les noms de la monnaie, il nous 
reste à présent à en définir l'essence : la Monnaie, c'est 
l'or, l'argent ou le cuivre monnayés par le pouvoir 
public et à son gré et rendus, par les peuples, prix, et 
mesure des choses, afin de les négocier aisément. 

Je dis d'or, d'argent ou de cuivre parce que les 
peuples ont choisi ces trois métaux pour en faire des 
monnaies ; si un prince (et j'appelle prince l'organisme 
gouvernant l'Etat, que ce soit une personne ou plusieurs, 
quelques citoyens ou tous) frappait des monnaies de fer, 
de plomb, de bois, de liège, de cuir, de papier ou de sel, 
comme on l'a déjà fait, ou encore d'autres matières, 
cette monnaie ne serait pas acceptée en dehors de son 
état, comme étant différente de la matière généralement 
employée à cet usage : ce ne serait pas une monnaie 
universelle, mais seulement un prix particulier, une 
marque ou un billet, une promesse de la propre main 
du prince qui l'oblige à rembourser au porteur une valeur 
équivalente en véritable monnaie, comme on y a déjà 
recouru lorsque, à défaut de vraie monnaie, l'utilité 
publique a forcé de recourir à de semblables expédients. 
Les Romains appelèrent leur Maitres des Monnaies les 
trois hommes qui présidaient à l'affinage et à la frappe 
du cuivre, de l'argent et de l'or. Ulpien, Pomponius et 
les gens instruits des choses de la loi disent clairement 
que les seules monnaies qui soient bonnes sont celles 
d'or, d'argent ou de cuivre ; c'est pourquoi Marc-Antoine 
fut flétri pour avoir, entre autres choses, fabriqué des 
monnaies d'argent de bas aloi, mélangé avec du fer. 



DAVANZATI 229 

J'ai dit « frappé par le pouvoir public » parce qu'on 
trouve rarement les métaux à l'état pur ; il convient 
donc, pour faire des monnaies toutes égales, de réduire 
le métal à un même degré de fin, de tailler toutes les 
monnaies au même poids et d'y mettre une empreinte 
pour qu'on sache qu'elles sont selon la loi, sans qu'on soit 
obligé d'en faire l'essai chaque fois. Ce n'est donc pas la 
tâche des particuliers, suspects de fraude, mais celle 
du prince, père de tous les citoyens ; aussi personne ne 
peut-elle faire des monnaies avec le métal qu'elle pos- 
sède, même si la monnaie était bonne, sous peine de 
faux : on doit l'apporter à l'Hôtel des Monnaies et là 
on le prend, on le pèse, ou en fait l'essai, on l'enregistre, 
on l'allie, on le fond, on l'écrase, on le taille, on l'ajuste 
on le frappe et on agit comme l'exige la loi. 

J'ai dit « à son gré » parce que la monnaie peut être 
faite d'une façon ou d'une autre, c'est à dire ronde ou 
carrée, grosse ou petite, plus ou moins pure, portant 
telle ou telle empreinte, de telle ou telle dénomination ; 
ce sont des particularités remis à l'arbitre du prince ;^il 
suffit qu'il ne touche pas à la substance, ce qui n'est pas 
en son pouvoir, c'est à dire qu'il ne fasse monnaie que 
des trois métaux, qu'il ne lui donne pas un prix menteur, 
comme elle en aurait si en elle ne se trouvait pas ren- 
fermée la quantité de métal pur qui correspond au 
nom qu'on lui donne, de manière que le peuple, trompé 
par la garantie de l'état dont le rôle est de le défendre, 
put dire comme disait le loup aux bergers qui mangeaient 
la brebis : « Si c'était moi, vous crieriez au secours et 
vous soulèveriez tout le pays. » 

J'ai dit « rendus par les peuples prix et mesure de 
toutes choses » parce qu'en cela sont tombés d'accord 
tous les hommes et non parce que ces métaux possèdent, 
de leur propre nature, une telle valeur. Un veau véri- 



230 



ECRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 



Çif^ 



table est plus noble que le veau d'or, mais combien il 
est moins apprécié ! Un œuf, qui coûte un demi grain 
d'or, aurait encore suffi, le dixième jour, à conserver en 
vie le Comte Ugolin dans la Tour de la Faim, tandis que 
tout l'or du monde n'y serait pas parvenu^Qù'y a-t-il 
de plus important pour notre vie q^Uë"1é''BTé? Dix mille 
grains de blé néanmoins se vendent aujourd'hui un 
grain d'or. Comment se fait-il que des choses, si précieuses 
de par leur nature même, vaillent si peu d'or ? Pourquoi 
une chose vaut-elle plus que les autres au lieu de valoir 
autant qu'elle, pourquoi équivaut-elle à telle quantité 
d'or plutôt qu'à telle autre ? 1 Voyons si la cause, par 
aventure, n^èst pas la suivante : tous les hommes tra- 
vaillent pour être heureux et ils pensent trouver leur 
bonheur dans la satisfaction de tous leurs désirs et de 
tous leurs besoins ; pour cette raison la nature a fait 
bonnes toutes les choses terrestres : la somme de celles 
si, en vertu de l'accord conclu par les hommes, vaut tout 
l'or (et en même temps j'entends l'argent c'. le cuivre) 
qui se travaille ; tous les hommes donc désirent tout l'or 
pour acquérir toutes les choses, pour satisfaire à tous 
leurs désirs et à tous leurs besoins, pour être heureux. 
I Les parties ont la même nature que le tout ; c'est pour- 
quoi si une chose cause et produit une certaine partie 
du bonheur total d'un royaume, d'une ville ou d'une 
homme, elle vaut une égale partie de tout son or ou de 
\ tout son travail ; elle cause un bonheur proportionné 
' au désir et au besoin ; puisque c'est selon sa soif que l'on 
, jouit de la boisson, le désir vient de l'appétit et du goût ; 
^ /)e besoin dépend de la nature, de la saison, du degré, 
|fdu lieu, de l'excellence, de la rareté ou de l'abondance 
I et tout cela prend sa mesure en changeant perpétuel- 
If lement. 



Aussi, pour constater chaque jour la règle et la pro- 
portion mathématique que les choses ont entre elles et 




DAVANZATI 231 

avec l'or, il faudrait, du haut du ciel ou de quelque 
observatoire très élevé, pouvoir contempler les choses qui 
existent et qui se font sur terre, ou bien plutôt compter 
leurs images reproduites et réfléchies dans le ciel comme 
dans un fidèle miroir. Nous abandonnerions alors tous 

|TiO"s calculs et nous dirions : « 11 y a sur la terre tant d'or, 
tant de choses, tant d'hommes, tant de besoins ; dans la 
mesure où chaque chose satisfait des besoins, sa valeur 
sera de tant de choses ou de tant d'or. » Mais, d'ici bas, 
nous découvrons à peine le peu de choses qui nous entou- 
rent et nous leur donnons un prix selon que nous les 
voyons plus ou moins demandées en chaque lieu et en 
chaque temps. Les marchands en sont promptement 
et fort bien avertis et c'est pourquoi ils connaissent 

\ admirablement les prix des choses. 



Il convient à présent d'illustrer par des exemples ce 
que nous avons dit. Pindare s'exprime ainsi : l'eau est 
excellente et, sans elle, on ne vit pas ; mais, puisqu'elle 
existe en abondance pour tous, Jérémie se plaint avec 
raison que l'on doive payer pour la boire. Le rat est un 
animal fort dégoûtant, mais au siège de Gasilino on en 
vendit un deux cents florins, tellement tout était cher, 
et ce prix ne fut pas particulièrement élevé, car celui 
qui le vendit mourut de faim et l'autre fut sauvé ^^. Un 
très bon outil vaut beaucoup d'argent pour le bon 
artisan, mais celui qui ne le connait pas ne l'estime point : 
c'est pour cela qu'Esati refusa et que le coq d'Esope 
abandonna le joyau. Apizio au contraire, que PHne sur- 
nomme une mare profonde ^^ mangea deux millions et 
demi en or et, se voyant demeurer avec un quart de 
million seulement, s'empoisonna, pensant être tombé 
dans le dénuement ^^ ; ce fut d'ailleurs, prétend Martial, 
le morceau le plus précieux qu'il eut avalé. Aristote, 
qui avait meilleur goût, acheta quelques livres de Spen- 
sippo, philosophe décédé à son époque, pour vingt 




232 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

mille deux cent cinquante ducats au soleil (je réduis les 
anciens talents, comme le veut Budé, à cette monnaie 
pour me faire entendre plus clairement) et Alexandre le 
Grand lui en donna quarante-huit mille pour composer 
l'histoire des animaux. Virgile, pour chacun des vingt 
et^un vers qui, dans le sixième chant de l'Enéide, pleu- 
rant Marcellus, eut dix sesterces, ce qui fit en tout quatre 
mille deux cent cinquante florins. Des vases, des pierres, 
des peintures, des statues et d'autres œuvres d'art ont 
été achetés pour des prix exagérés, par orgueil humain 
et parce que ceux qui les achetèrent trouvèrent en eux 
une si grande part de leur bonheur, qu'ils équivalaient, 
selon eux, à une aussi grande quantité d'or. De même, 
les habitants du Pérou échangeaient tout d'abord contre 
des morceaux d'or un miroir, une gousse d'ail, une 
aiguille, un grelot, parce qu'il se faisaient fête et se 
sentaient plus de joie de ces objets, qui leur étaient nou- 
veaux et merveilleux, que de cet or dont ils avaient de 
trop. Et quand tout l'or de ces contrées sera transporté 
et répandu dans nos pays (ce qui adviendra bientôt si 
l'on continue ces riches voyages qui, commencés en 
Tan MDXXXIIII avec moins d'un million d'or, dépouilles 
de Guzco et du roi Atabalipa, arrivent aujourd'hui à 
des seize et dix-huit millions à la fois, et qui ont fait 
augmenter le prix des choses de un à trois, signe que 
nous avons davantage d'or), il conviendra alors, comme 
l'or sera complètement avili, de trouver quelque chose de 
plus rare pour en faire de la monnaie ou bien d'en revenir 
à l'antique pratique du troc. Gela nous suffît quant à 
l'essence de la monnaie. 

^^ Disons à présent quelques mots sur la pratique et 
l'usage. Quelques uns prétendent que c'est un mal pour 
nous que d'avoir découvert la monnaie pour la raison 
suivante : la cupidité par rapport aux choses ne serait 
pas si grande, ni ne causerait tant de maux que l'avarice, 



DAVANZATI 233 

la cupidité de l'or, du fait qu*on ne peut pas mettre 
de côté et thésauriser autant de choses qu'on le peut 
pour l'or. Je réponds, avec Epictète, que chaque chose 
a deux faces et peut être prise et employée comme un 
bien ou comme un mal : « Ilav Tcpayfxa Suo s/et. Xa6a<; ttjv 
(xev 9opY)^Y3i) TTjv Ss a9optTov » ; ainsi les médecines, les 
lois, la sagesse humaine, lorsqu'elles sont mal employées, 
on ne peut y opposer de remède ; doit-on pour cela les 
proscrire de la République ? Sous prétexte que la vue 
de beaucoup d'objets détourne l'esprit de la contempla- 
tion, doit-on pour cela arracher les yeux à tous les phi- 
losophes, comme à Démocrite ? Tout acier se rouille, 
il faut savoir le nettoyer. L'argent fut une découverte 
très utile, un outil capable de faire un bien infini ; si 
quelqu'un en use mal, on doit blâmer et corriger moins 
la chose employée que celui qui en fait usage. D'impor- 
tants et solennels auteurs prétendent que l'argent est 
le nerf de la guerre et de la République ^3, mais il me 
parait qu'il devrait être plus proprement appelé le 
deuxième sang, car, comme le sang qui est le suc et la 
substance de la nourriture dans le corps naturel, qui, 
courant des grosses veines dans les plus minces, arrose 
toute la chair ^^ (et celle-ci le boit de même que la terre 
aride absorbe la pluie attendue, bien qu'une partie 
s'évapore par le fait de la chaleur), ainsi l'argent qui est 
le suc et la substance excellente de la terre, comme nous 
l'avons dit, en se répandant des groses bourses dans les 
petites, influe à chacun du sang nouveau, qui est dépensé 
et s'en va continuellement dans les choses dont on use 
dans la vie, en échange desquelles il rentre dans les 
mêmes grosses bourses ; de cette façon en circulant il 
maintient en vie le corps de la République. Aussi est-il 
bien facile de comprendre que chaque état a besoin d'une 
certaine quantité de monnaie en circulation, de môme 
que chaque corps demande une certaine quantité de 
sang qui l'irrigue, parce que si la monnaie reste dans la 



234 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

tête, l'État sera atteint d'atrophie, d'hydropisie, de 
diabète, de phtisie ou d'une semblable maladie, comme 
il serait arrivé à Rome lorsqu'à la suite de nombreuses 
accusations, condamnations, tueries et ventes de biens, 
toute la monnaie passa au fisc, si Tibère n'avait pas 
ouvert l'écluse de millies sesieriium : cela fit deux mil- 
lions et demi en or qu'il donna aux banques pour qu'elles 
les prêtent, sur un gage d'une valeur double, à ceux qui 
avaient des dettes pour trois ans et sans intérêt. On doit 
donc faire grand cas de ce membre vivant de la Répu- 
blique, on doit le sauver des maux qui peuvent lui adve- 
nir s'il est mal surveillé et qui sont : l'altération, le 
monopole, la simonie, l'usure et d'autres déjà blâmés 
et partout connus. Cependant, laissant de côté ces maux, 
je ne parlerai que d'un seul qui n'est pas aussi connu et 
que les princes négligent : le fait qu'ils rendent la mon- 
naie plus mauvaise de jour en jour. Nous devons montrer 
la racine de ce mal, le dommage, le scandale qui en résul- 
tent, le remède possible et nous terminerons ainsi. 

La racine de ce mal, comme celle de tous les autres, 
réside dans la cupidité, qui découvre de nombreuses 
occasions et de nombreuses excuses pour faire affaiblir 
la monnaie ; ce fait, toutefois, est le plus important : une 
fois que la monnaie a été frappée, elle diminue de poids 
avec le temps, à cause d'un long usage et à force d'être 
comptée, ou bien parce qu'on lui enlève disons un grain 
d'or ; le peuple ne s'aperçoit de rien ou ne prend pas 
garde pour si peu et la monnaie continue à avoir cours. 
Le monnayeur malhonnête dit à son seigneur : « Puisque 
ta monnaie a cours, même étant plus légère d'un grain, 
il vaut mieux que ce soit toi qui en profite, plutôt que 
ce soit un autre qui la rogne », et, ainsi, il l'affaiblit d'un 
grain. Les princes voisins, ce voyant, affaiblissent aussi 
leur monnaie. Après un certain temps l'histoire se répète 
et la monnaie diminue encore d'un grain, puis d'un autre, 



DAVANZATI 235 

puis d'un autre encore : si bien que dans toute l'Europe, 
au cours de ces soixante dernières années, ce poison a 
rongé plus du tiers de ce membre. Si nous continuons 
ainsi, nous réduirons bientôt ce membre à rien, ou bien 
nous le réduirons à ces cappelli d'aguti qui étaient peut- 
être les monnaies de fer que Lycurgue donna aux Spar- 
tiates. Le dommage est évident, car, autant la monnaie 
s'affaiblit, soit par l'alliage, soit par le poids, autant 
diminuent les revenus du Trésor Public, les créances et 
le pouvoir d'achat des particuliers, par ce qu'on obtient 
moins d'or et moins d'argent et que celui qui a moins de 
métal ne peut acheter autant de choses, autant de vrais 
biens : car il advient toujours qu'à peine la monnaie est 
affaiblie que les choses enchérissent et c'est justice. 
Gomme disait le Garafulla, qui n'était pas insensé, je 
vends signifie : qu'il vienne et je donne ; les choses qui se 
vendent se donnent pour qu'il nous vienne la quantité 
d'argent ordinaire, que l'on s'imagine trouver dans la 
monnaie, et non pour des signes ou des rêves ou des 
pièces de monnaie. Si aujourd'hui on trouve en cent neuf 
pièces de monnaie la même quantité d'argent qui se 
trouvait d'ordinaire en cent pièces, ne faut-il pas payer 
par cent neuf pièces ce qui s'achetait avec cent ? 

Notre florin ^^ valait, il y a soixante ans, sept lires ; 
aujourd'hui il s'échange pour dix lires ; pourquoi ? 
Parce que ces sept lires contenaient la même quantité 
de matière et aussi bonne qu'aujourd'hui en renferment 
dix Hres, de sorte que les sept lires d'aujourd'hui n'ont 
plus la faculté d'acheter un florin entier, mais seulement 
les sept dixièmes. Les autres trois partis se sont éva- 
nouies, les facultés des particuliers sont diminuées de 
même que les revenus publics, parce qu'avec sept lires, 
on ne met pas aujourd'hui de côté un florin entier, mais 
seulement les sept dixièmes de ce florin. On voit ici quel 
dommage les princes se font à eux-mêmes : il gagnent 



236 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

la valeur de cet affaiblissement une fois en la prenant 
au pauvre peuple et ils la perdent chaque fois qu'ils 
recouvrent leurs revenus en monnaie dépréciée. C'est 
de là que naissent le désordre et la confusion, car le 
peuple, avec le changement des monnaies et des prix qui 
mesurent les choses, est un étranger dans son propre 
pays et n'est pas moins confondu que si on altérait les 
poids, les mesures publiques des solides et des liquides, 
des blés et des liqueurs et les longueurs avec lesquelles il 
a coutume de contracter. Que peut-on faire de pire à la 
République que de changer chaque jour de loi, de mon- 
naie, d'usage et de coutume, et de renouveler les mem- 
bres, de troubler presque la source ordinaire de la ville 
ou, plutôt, de l'empoisonner ? On engendre ainsi la 
confusion entre les mêmes monnaies, parce que lorsqu^on 
diminue la qualité de celle d'argent, il convient d'élever 
le prix de celle d'or, comme nous avons dit de notre 
florin qu'on haussa de sept à dix livres, sinon la commune 
proportion entre l'argent et l'or, qui est aujourd'hui de 
un à douze ou treize, ne serait plus respectée et tout l'or 
serait acheté et transporté là où il vaut davantage d'ar- 
gent. Pour les paiements donc, les legs, les emphythéoses, 
les rentes, les produits et pour toute dette née au temps 
où la monnaie était bonne, adviennent des difficultés 
et des litiges. Le débiteur d'un florin d'or de sept lires 
dit : voici sept lires ; le créancier répond : tu m'en don- 
neras dix, la somme qu'aujourd'hui vaut le florin d'or 
que tu me dois rembourser, ou bien tu trouveras et tu 
me donneras le même florin d'or avec l'empreinte du lis 
et la frappe de ce temps-là. Le débiteur réplique : si je 
te donne un florin de sept lires, comme l'exige le papier, 
je fais déjà beaucoup ; si le prince a affaibli la lire, c'est 
une tempête pour tout le monde et nous sommes tous 
dans la même barque ; plains-toi au prince. Et ils ont 
raison de s'en plaindre, les peuples forcés à des litiges 
et à des querelles si ardues que les savants n'ont pas 



DAVANZATI 237 

encore pu les démêler : en prétendant les uns soutenir 
la convention, les autres ce qu'on entend par elle, les 
uns exigent la rigueur et les autres l'équité. 

Quel remède a le prince pour ne pas affaiblir la mon- 
naie ? Il advient qu'elle l'est, soit par les voisins, soit 
par le temps, soit par fraude et alors sa bonne monnaie se 
trouvera immédiatement endommagée et soustraite : 
elle disparaitra et reviendra mauvaise ; la ville se rem- 
plira de monnaies étrangères de bas aloi et rognées et le 
peuple s'en nourrira comme d'un pain mêlé de vesce. 
Voici ma réponse : on ne doit absolument pas supporter 
de pareilles monnaies pour que chacun soit protégé 
contre la tromperie ; il faut les enlever, mais d'une 
manière adroite et discrête et désigner quelqu'un qui 
les prenne et les paie leur juste prix, sans en faire une 
source de rente ou de profit ; ainsi chacun les apportera 
pour les changer et obéira volontiers, ne devant pas en 
subir un dommage, ou seulement un dommage fort 
minime. Ainsi un grand maitre de la sagesse, dans le 
chapitre V de ses lois, ordonna que la République n'en- 
levât pas monnaie à celui qui venait de l'étranger avec 
des pièces étrangères, mais qu'elle les lui échangeât 
pour ce qu'il y avait en elles de valeur vraie, selon la 
valeur de la monnaie du pays ^^. Que la monnaie soit 
emportée à l'étranger et refondue parce qu'elle est trop 
bonne, ce danger n'existe pas ainsi, puisqu'elle n'a pas 
été donnée à celui qui l'emporte, mais, au contraire, 
qu'il l'a payée comme bonne et que, pour l'obtenir, il 
a dû, comme l'on dit, laisser son poil et que celle qui a 
été refaite mauvaise se dépense et s'échange comme 
mauvaise. Cent lires florentines s'échangent contre cent 
six lires lucquoises ; celui qui prendra à Florence cent 
lires pour les échanger aura vainement travaillé. C'est 
pourquoi on ne voit pas Lucques, ni aucune autre ville 
soustraire à Florence sa monnaie pour la frapper à' 



238 ÉCRITS NOTABLKS SUR LA MONNAIE 

nouveau, puisque l'échange de toutes manières la nivèle 
et lui donne sa valeur vraie. Ce n'est donc pas un bon 
expédient que d'affaiblir ta monnaie sous prétexte que 
d'autres le font ; au contraire, celle que l'on a choisie 
une fois doit être conservée afm qu'il n'advienne aux 
peuples ni tromperie, ni dommage, ni scandale. Les 
Égyptiens coupaient les deux mains à celui qui falsifiait 
les poids publics, c'est à dire les mesures ; mais quelle 
plus grande imposture y a-t-il que d'affaiblir la monnaie, 
c'est-à-dire de diminuer tout doucement les facultés 
du peuple ? Rome assiégée et épuisée par Annibal frappa 
son as d'une once, qui était auparavant d'une livre 
et l'on payait ainsi une once de cuivre toute chose qui 
valait une livre de ce métal ; mais elle fit cela par déci- 
sion publique dans une très grande extrémité et, après 
que celle-ci fut passée, elle ne le continua pas ; si, au 
contraire, cette pratique eût été conservée, comme la 
valeur de la monnaie diminuait de douze à un, les prix 
des choses auraient augmentés de un à douze. La petite 
paysanne, accoutumée à vendre un as de douze onces 
sa douzaine d'œufs, et voyant dans sa main un as réduit 
à une once, aurait dit : « Messire, ou vous me baillerez 
un as de douze onces, ou vous m'en baillerez douze de 
ceux-ci qui sont réduits à une once, ou je vous donnerai 
un seul œuf pour un as. » 

Qu'on abandonne donc la pensée d'affaiblir les mon- 
naies, que l'on arrache la racine de ce mal, que l'on 
agisse de manière que celui qui batte monnaie ne profite 
en aucun cas ; en vérité, affaiblir le métal d'autrui, l'or 
et l'argent, lorsqu'on vient pour en faire faire de la mon- 
naie, est une chose qui fait scandale : c'est comme s'em- 
parer des œufs qu'on envoie pour les faire bénir. Indi- 
gnité avide punie par Dieu de la mort comme pour le 
prêtre Élie à Silo ; de même la mort d'Ofui et de Fuices, 
de ses fils et de ses ministres qui arrachaient, pour le 



DAVANZATI 239 

manger un morceau de chacune des victime qu'on leur 
apportait pour le sacrifice. Les paiens agissaient mieux, 
eux qui, en dehors de la graisse qui coulait, mangeaient 
toute la victime, comme si les Dieux n'en voulaient que 
l'âme, comme le disent Strabon et Catulle : 

Gnarus ut accepto veneretur carminé divos : 
- Omentum in flamma pingue liquefaciens. 

Pour supprimer toute tentation, pour purifier tous 
les signes et pour prendre la chose complètement hono- 
rable, claire et sûre, il faudrait que le prix de la monnaie 
soit égal à sa valeur réelle, c'est à dire au pouvoir 
d'achat de l'or et de l'argent qu'elle contient, il faudrait 
que le métal en lingot vaille autant que celui qui est 
monnayé, si l'alliage est le même, et l'on devrait pouvoir 
à son gré et sans aucune dépense transformer, comme 
un animal amphibie, le métal en monnaie et la monnaie 
en métal. Enfin le monnayeur devrait rendre en monnaie 
la même quantité de métal qu'il a reçu pour cet usage. 
Voudrais-tu donc que celui qui batte monnaie en fasse 
les frais ? Certainement, puisque nombreux sont ceux 
qui soutiennent qu'une pareille dépense concerne la 
communauté qui doit maintenir le sang dans la Répu- 
blique, comme la concerne la solde des soldats et les 
appointements des magistrats pour le maintien de la 
liberté et de la justice. Il semble raisonnable à d'autres ^' 
que la monnaie doive payer elle-même pour être mon- 
nayée et que pour cela elle devienne moins bonne et 
qu'elle vaille plus que le métal qu'elle contient, comme 
la vaisselle, les ornements et tout autre matière travail- 
lée ; dans certains cas même, le travail vaut plus que 
la matière elle-même ^*, ainsi pour les deux gobelets 
d'argent ciselés par Mentor et que l'orateur Lucius 
Crassus acheta pour deux mille cinq cents florins d'or 
et il ne but jamais ensuite dans ces gobelets ^*. Les 



240 ÉCRITS NOTABLES SUR LA MONNAIE 

maris d'aujourd'hui savent bien que les broderies, les 
ouvrages de leurs femmes coûtent plus cher que le drap 
lui-même. L'ancien usage enfin de tirer de la monnaie 
les frais de frappe, les peuples le voient et en souffrent ; 
il est prescrit et les princes en ont l'entière disposition. 
Je ne veux pas disputer avec les maitres, mais je prétends 
que, même si celui qui bat monnaie ne doit pas en sup- 
porter la dépense, il doit la réduire au moins le plus pos- 
sible. Que l'on fasse plutôt moins belles les monnaies. 
Mais pourquoi, comme le demandent certains et en par- 
ticulier Bodin 20, ne revient-on pas à l'ancienne méthode 
de les fondre ? On y trouverait toutes sortes d'avantages. 
Deux poinçons d'acier imprimeraient l'endroit et l'avers 
d'une monnaie en deux moules ou matrices de cuivre, 
où deux hommes, sans autre dépense en dehors de celle 
du nettoyage et du charbon, en couleraient chaque jour 
pour une grande somme, toutes égales en poids et de 
corps, et, par cela même, plus propres à laisser découvrir 
la fraude et la fausseté, la monnaie faite d'un métal 
faux, qui est plus légère, ne pouvant se dissimuler à 
l'épreuve de la balance si elle est de dimensions ordi- 
naires, ni à celle de la vue si elle est plus ou moins large 
ou épaisse. Elles seraient complètement justifiées si les 
officiers restaient là à les voir fondre, allier et couler, 
derrière de grandes fenêtres à barreaux, construites par 
nos bons et sages citoyens d'autrefois, imitant en cela 
les Romains qui faisaient saintement, dans le temple 
grand ouvert de Junon, cette jalouse fabrication des 
monnaies, afin que le peuple puisse voir ses affaires. 
Qui est-ce qui ne voit pas que, de cette façon, le dépense, 
la fraude, le profit injuste seraient arrachés comme de 
mauvaises racines qui, coupées, repoussent toujours, et 
rendent toujours plus mauvaises les monnaies ? Enfin, 
presque comme corollaire, j'ajouterai que le commerce 
humain a tant de difficultés et d'ennuis par le fait de ces 
maudites monnaies ^i, qu'il vaudrait peut-être mieux 



DAVANZATI 241 

s'en passer et se servir de l'or et de l'argent au poids et 
au détail, comme dans les temps anciens et comme ont 
encore coutume de faire aujourd'hui les Chinois, qui 
portent sur eux comme outils les ciseaux et le briquet 
et n'ont à combattre qu'avec l'alliage, qui, avec de la 
pratique et la pierre de touche, peut être reconnu. 

Sur la formation des métaux, sur l'excellence de l'or 
et de l'argent, sur l'origine de la vente et de l'achat, sur 
la monnaie, sur la question de savoir par qui elle fut 
inventée et employée, sur les dénominations, l'essence, 
l'importance de la monnaie, sur son affaiblissement et 
son origine, sur le dommage, le scandale et le remède, il 
suffit d'avoir montré, ô mes très patients auditeurs ! 
ces quelques faits, que j'ai estimés propres en ce lieu et 
dans ce temps si limité, non pas à vous instruire, mais à 
vous distraire. 



NOTES 



^) Comparer les textes suivants : Orunia castella expugnari posse dice- 
bat (Philippus). In quae modo asellus onustus auro posset ascendere {Ep. 
ad Atlicnm, chap. xiv). Omnia pecunia efflci possunt (Ciceron, Ad. Verrii, v). 

2) Tertullien appelle la chair « vagina afllutus Dei » (De Resurreclione 
Garnis, chap. ix). 

3) Non nobis solum nati sumus, ortus que nostri partem patria, partem 
parentes vindicant, partem amici (Ciceron, De Officiis, livre I). 

*) Cf. Aristote, Ethique, livre v, chapitre v. 

^) Comparer Galiani, Délia Moneta, chap. iv. 

*) Acheter se dit comprare ou comperare, comparer comparare ; Davan- 
zati identifie les deux termes. 

7) Cf. Pline, livre XXXIII, chap. iii. 

*) Aurum, argentum, possessiones, breviter dicam pecuniam, totum 
enim quidquid homine possident in terra, omnia quorum domini sunt, 
pecunia vocatur : servus sit, vas, ager, arbor, pecus, quidquid horum est, 
pecunia dicitur. Et inde est primum vocata pecunia ; ideo quia antiqui 
totum quod habetant, in pecudibus, pecoribus habebant, a pecora pecunia 
vocata. » (Saint Augustin, Sermon, 239). 

•) Aristote, Éthique, livre v, chap. v. 

^^) Pline, livre viii, chap. Ivii. — Frontin, Stralagem., livre iv, chap. v. 

^^) Nepotum omnium altissimus gurges, livre x, chap. xlviii. 

^2) Senèque, de Consolai, ad Helu., chap. x. 

^*) Ciceron, Philipp. 5 : Primum nervos belli pecuniam infinitam. 

1*) V. la préface de l'édition de Livourne (1779), passage cité dans l'édi- 
tion des Scriiiori classici italiani, p. 37 et dans l'édition Bindi, t. II, p. 449. 

1^) Une note de l'édition de Livourne renvoie aux ouvrages suivants : 
D' Giovanni Targioni Tozetti, Memorie délia società Columbaria, vol. II, 
dissert. 5. — R. P. Vincenzo Fineschi, Calestie e Douizie, Firenze, 1767. 

*•) Platon, De Legibus, 5. 

") V. le passage où Copernic soutient l'opinion contraire, Supra, t. I, 
p. 6, 16 et 20. 

^®) Pline, livre xxxiii, chap. ii. 

*•) Ulpien, I, Mulieris, 13 et s. Plerumque plus manus pretio quam in re. 

a«) V. Bodin, Supra, t. I, p. 135. 

*i) Tertullien, De PoeniL, chap. vi : Si ergo qui venditant, prius num- 
mum, que paciscuntur examinant, ne sclaptus, neve rasus, ne adulter. 

L. B. 



FIN 



v^ 



TABLE DES MATIÈRES 



TOME DEUXIÈME 



Pages 



V. — L'Avis de Sir Thomas Gresham, Mercier, 

CONCERNANT LA CHUTE DU CHANGE, 1558, A SA 

Très Excellente Majesté la Reine. 1 

Notice (L. B.) 5 

Texte 7 

Notes (L. B.) 12 

VI. CoMPENDIEUX ou bref EXAMEN DE QUELQUES 

PLAINTES COUTUMIÈRES A DIVERS DE NOS COMPA- 
TRIOTES DES TEMPS PRÉSENTS, LESQUELLES, BIEN 
qu'en partie INJUSTES ET SANS FONDEMENT, SE 
TROUVENT CEPENDANT ICI, SOUS FORME DE DIA- 
LOGUES, COMPLÈTEMENT DÉBATTUES ET RAISONNÉES 15 

Notice (L. B.) 17 

Texte 19 

Notes (L. B.) 205 

VII. — Bernardo Davanzati : Leçon sur les 
Monnaies 217 

Notice (L. B.). 219 

Texte 221 

Notes (L. B.) 242 



ILLUSTRATIONS ET HORS-TEXTE 

Portrait de Sir Thomas Gresham 1 

Fac-similé de l'édition originale du Compendieux ou 

bref examen 16 

Portrait de Bernardo Davanzati. 216 



Imprinserie des Presses Universitaires de France. — Vendôme-Paris 



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